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LES COMPLOTS

Contre sa volonté, Marcienne fut distraite, et contre son habitude, elle fut rêveuse, à ce point que madame d'Aarsonval, la distraction et la rêverie en personne, lui demanda si elle souffrait, si son père était malade. A chaque question et à chaque réponse, Léo, qui était là, se retournait, ayant peur; comme si elle allait le dénoncer pour s'excuser !

Deux témoins qu'on n'eût certes pas choisis pour spectateurs de cette scène silencieuse, monsieur Meurville et maître Herluison, furent pourtant les seuls à se douter d'un certain mystère, troublant l'innocente intimité de Marcienne et de Léo.

Pour être exact, il serait plus juste de dire que l'œil luisant de maître Herluison fut le premier à saisir, comme un fil, imperceptible aux yeux des autres, entre Marcienne, qui regardait de temps en temps Léo avec attention, et Léo qui se dérobait aux regards de Marcienne, pour se retourner ensuite vers elle et chercher à la voir, quand elle ne le regardait pas.

Madame d'Arsonval passait souvent quelques heures, entre le déjeuner et le dîner, sur le large perron qui s'étendait devant les trois portesfenêtres de la façade. Un grand fauieuil, une table à ouvrage, des chaises, dans un angle que le soleil n'atteignait jamais, servaient à cette installation en plein air, qui ne cessait qu'à la fin des vacances ou de l'automne.

On ne rentrait les sièges rustiques que quand une première jonchée de feuilles jaunies était venue tomber sur elles.

Marcienne, pour sa part, se sentait plus à l'aise sur le perron du château que dans le salon. La verdure n'a pas de quartiers de noblesse et le ciel est à tous. Elle avait sa place marquée, son ouvrage toujours prêt, qu'elle n'emportait jamais chez elle, mais qu'elle retrouvait là, tous les jours, et auquel elle travaillait parfois, en ollaboration avec Diane, ouvrage de tricot, de

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tapisserie ou de couture, presque toujours destiné à une œuvre charitable.

Marcienne était devenue une sorte de maîtresse de travaux à l'aiguille pour Diane. Quant à la comtesse, elle ne cousait pas, ne brodait pas; elle rêvait, avec la langueur paresseuse d'une fille de créole, avec la tristesse d'une veuve. Par moments, quand son rêve montait trop haut ou allait trop loin, elle glissait dans une sorte d'extase qui faisait dire au docteur Capron :

— Voilà madame la comtesse qui cherche à se rappeler un air de serinette.

A cette allusion terrible, la comtesse toute confuse se redressait, se ranimait et causait alors avec volubilité pendant cir^ minutes.

Mais le docteur Capron ne venait guère qu'une fois ou deux par semaine, et madame d'Arsonval, privée d'avertissemsiits, prenait de plus en plus l'habitude de ces rêveries qui l'isolaient des enfants en les gênant un peu.

Ce jour-là, Clélie était dans son nuage. Léo, assis à côté de sa sœur, accoudé sur sa chaise, presque en face de Marcienne, feignait de s'intéresser extraordinairement à un ouvrage de tapisserie que brodait Diane; Marcienne cousait ; mais tirait lentement son aiguille.

M. Meurville et maître Herluison causaient

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en faisant le tour de la pelouse. Le futur candidat à la députation s'informait auprès de son courtier électoral de l'effet produit par la fête de la yeille. Que disait-on dans le paj^s ?

Herluison renseignait monsieur Meurville, absolument comme les fonctionnaires de tout temps et de tous les régimes renseignent leur gouvernement. Il répondait, selon le désir de M. Meurville, se gardant bien de répondre selon la réalité, confirmant le vaniteux bourgeois dans toutes ses espérances, sans se permettre de lui e2îlever une seule illusion.

Tout qn répondant, l'huissier jetait, à chaque fois qu'il passait devant le perron, un regard sur le groupe de madame d'Arsonval, de ses enfants et de Marcienne.

Quand il jugea le moment propice, pour obtenir une attention bienveillante de celui qui l'avait interrogé jusque-là, et auquel il n'avait plus rien à répondre :

— Voulez-vons me permettre, monsieur Meurville, de vous signaler un précieux auxiliaire ?

— Qui donc ?

— Monsieur Paupe.

— Lui !

— Ah ! s'il voulait nous aider, nous serions plus certains encore du succès.

— En doutez-vous donc maintenant?

- Non ; mais ce n'est pas à un négociant de votre valeur, c'est-à-dire à un diplomate de votre force et de votre portée, M. Meurville, que je rappellerai cet axiome qu'il ne laut chanter victoire que quand on l'a digérée.

— Vous croyez -^ue ce... tailleur peut nous servir ?

— Il peut surtout nous nuire.

— Comment?

— On l'estime, on le consulte. Son père a laissé un nom dans le pays. Il est le fils d'un jacobin. Il est libéral, républicain même, à ce qu'on dit; il n'est pas électeur, mais il peut empêcher une élection, s'il disait du mal.

— Lui ! ce serait de l'ingratitude !

Herluison, malgré son désir d'être constamment de l'avis de M. Meurville, ne put réprimer son étonnement de cette exclamation.

— Il ne se croit pas l'obligé de votre famille, dit-il doucement.

— Mon obligé ? non, il ne l'est pas; parce qu'il a eu trop d'orgueil pour rien vouloir accepter.

— Il prétend même que c'est la famille d'Arsonval qui lui doit. . .

— On a payé son père; et s'il veut être payé?

— Non, j'ai cru longtemps qu'il était înté-

ressé, — soupira Herluison.— Mais je soupçonne qu'il a plus d'ambition d'honneur que d'ambition d'argent.

— Ah ! je ne peux pas lui donner la croix de la Légion d'Honneur, pas même la croix de juillet.

— Non, mais ne pourrait-on pas le séduire autrement ? Quand, il y a neuf ans, il a accepté le dépôt de M. d'Arsonval...

— Je n'étais pas là ; vous le savez bien ; sans cela!..

— Oui, mais en vous attendant, il a pris un fardeau bien lourd, et il l'a porté fièrement. Il n'y a eu dans ce temps-là qu'un cri d'admiration dans tout le pays, parmi les notables, ceux qui seront vos électeurs. Il mérite le prix Monthyon ! disait-on partout.

— Bah ! on disait cela?

— Certainement : le notaire de Saint-Mards, le juge de paix. Est-ce qu'il y a trop longtemps de cela, monsieur Meurville, pour qu'on tente de lui faire donner un prix de vertu ?

— Il n'en voudra pas.

— C'est possible, mais on saura que vous aurez tout fait pour l'obtenir, .'^aupe ne pourra vous en vouloir d'une attention flatteuse, et sa fille le déterminera peut-être à l'accepter.

— Comment se procure-t-on des prix de

vertu? demanda le gros négociant. Je ne sais pas, moi.

— On fait une demande, signée de tous les gens importants; le préfet lui-même donne son avis.

— Vous oubliez que je serai candidat de l'opposition.

— Opposition constitutionnelle!

— C'est vrai; mais enfln, je suis de l'opposition, momentanément.

— Eh bien ! c'est comme candidat de l'opposition, la tête haute, que vous demanderez un prix de vertu. On verra ce que l'administration osera vous répondre.

M. Meurville réfléchit. L'idée d'un prix de vertu lui souriait.

— Cela arrivera bien tard, reprit-il ; les élections seront faites... Nous verrons cela.

Tout en causant et en pensant à cette idée d'Herluison, M. Meurville regardait Marcienno-.

— Vous dites qu'elLî a Je l'influence sur son père, cette jeune fille?

— Elle en fait ce qu'elle veut.

— Elle a une intolligenco au-dessus de sa condition, cette demoiseile Marcienne. On l'aime bien ici.

Herluison ricana, et dit, en appuyant sur les mots : — Oh ! oui !

Puis, voyant M. Meiirville étonné de son accent, il rentra lentement son sourire, comme un pêcheur qui retire lentement sa ligne.

— Cela vous étonne, — demanda M. Meurville, — qu'on ait de l'amitié pour madeûioiselle Paupe?

— Non; seulement...

— Eh bien ?

— Je crois que l'amitié de monsieur votre petit-fils ne ressemble pas à celle de sa sœur.

Cela fut dit vivement, d'une voix cinglante.

En ce moment Léo avait les yeux fixés avec une attention profonde et rêveuse sur Marcienne, qui regardait au ciel.

M. Meurville s'arrêta, examina de loin le groupe du perron et d'abord fronça les sourcils. Puis il se mit à sourire et reprit à demivoix :

— Bah ! c'est de leur âge. Je ne vois pas grand mal à cela. Les premières amourettes coûtent souvent plus cher... Parlons de mon élection.

L'huissier avait son projet. Il trouvait l'occason bonne pour une candidature secrète. Au lieu de remettre l'entretien sur le texte proposé par M. Meurville, il tenta un grand coup, un coup de maître.

— Quelquefois, monsieur, -» dit-il d'un ton

grave, pénétré, — une première amourette demeure un amour unique ; elle empêche un bon mariage, afflige les parents et fait faire une folie.

— Quelle folie ? demanda M. Meurville avec hauteur.

— Un mariage.

Herluison n'avait pas osé dire : un enlèvement et une mésalliance.

Le coup était droit. M, Meurville eut un soubresaut ; mais il portait un plastron invulnérable, son orgueil.

— Que me chantez-vous là ? dit-il d'un ton rogue.

— Je ne chante pas, — répondit l'huissier d'une voix chantante. — Je parle comme un homme d'affaires qui vous est dévoué.

— Soit ; c'est assez d'un roman dans ma famille, — grommela le père de madame d'Arsonval. — Si ce que vous dites est vrai, je saurai bien faire une corne à la première page du premier chapitre.

— M. Léo a une volonté.

— Il la tient de moi, et je suis son aïeul ; ma volonté brisera la sienne.

— M. Léo provoquera plutôt un scandale que Je céder, et un scandale ne servirait à personne. Il faudrait s'y prendre autrement.

M. Meurville jeta de côté un regard sardonique à l'huissier, dont le nez paraissait s'effiler et la bouche s'amincir.

— Pourquoi, —demanda le négociant d'un ton plus doux, —- ne me dites-vous pas tout de suite que vous avez un moyen à me j/roposer.

— Parce qu'il ne m'appartient pas de prendre l'initiative, quand j'ai l'honnenr de me concerter avec vous.

Cela fut dit d'un ton humble, obséquieux, mais à la surface seulement ; on sentait l'humilité d'un homme persuadé de sa force.

Le millionnaire cligna des yeux.

— Allons, racontez-moi vos projets.

M'^ Herluison, qui venait de faire preuve d'audace et d'habileté, parut tout à coup embarrassé d'avoir à exposer le plan qu'il brûlait de faire appt'ouver. Était-ce un embarras sincère, ou une nouvelle tactique ?

— Il faut nous adresser à M. Paupe, dit-il enfin.

M. Meurville parut désappointé.

— Vous craignez, — demanda Herluison, — que ce tailleur ne renonce pas à des rêves dont sa vanité s'est peut-être alimentée ?

— Je le crains, en effet, répliqua M. Meur-» ville.

— Vous vous rappelez,— continua l'huissier,—

que Paupe a des prétentions de propriétaire légitime évincé sur ce château ; il veut y rentrer en maître, et ce serait pour lui une occasion superbe que d'y rentrer beau-père du jeune comte d'Arsonval.

— Beau-père du comte d'Arsonval ! — s'écria M. de Meurville qui piétina sur place — Vous êtes fou, Herluison. Faupe n'est pas si sot !

— Je n'en sais rien ; je suppose ce qui est possible,

— Ainsi vous croyez qu'il suffirait d'aller dire au tailleur : Ne songez pas à cela, pour qu'il n'y songeât plus ?

— Non, mais Paupe consultera sa fille.

— Eh bien ! si la fille est amoureuse de Léo, et si Léo est amoureux d'elle ?

— Mademoiselle Marcienne est une fille raisonnable, positive, qui a horreur du scandale. Elle se laisse aller naïvement à un sentiment qui s'explique et qui s'excuse. Mais dès qu'on l'avertira, sa fierté la mettra en défiance des entraînements de son cœur.

— XJn avertissement tout seul me paraît avoir peu de valeur. Si vous vous contentiez d'avertir les débiteurs, vous ne feriez pas de grosses recettes, maître Herluison,

— Aussi, monsieur Meurville,— reprit l'huissier en haussant un peu le ton,— n'ai-jo pasl'in-

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tention de vous proposer une simple visite et un simple avertissement.

— Ah ! vous avez l'emploi du papier timbré?

— Certainement.

— Comment cela ?

— Le papier timbré ne sert pas uniquement aux actes de procédure ; il sert aussi aux contrats de mariage.

— Vous êtes obscur, maître Herluison.

— Je précise. Si vous offriez à M. Paupe un établissement convenable pour sa fille, qu'il doit désirer marier, en lui faisant entendre que la pauvre fille se prépare, avec ses romans enfantins, un cruel désenchantement ; si vous faisiez luire une dot, que vous stipuleriez !...

— Moi ! je n'ai pas promis de dot.

T— Non, mais vous m'avez promis, à moi, la gérance de vos biens, et un à-compte, les élections finies, sur mon revenu.

Malgré ses habitudes de sang froid, M. Meurville ne put s'empêcher de rire, et s'arrêtant pour exhaler une boufïée de dédain :

— Comment ? Herluison, ce bel établisse-» ment... c'était vous !

L'huissier eut un pincement du nez, comme s'il respirait en dedans. Son regard se voila à demi.

— Je n'ai pas dit : bel établissement ; j'ai dit : établissement convenable,

M. Meiirville haussa les épaules ; fit quelques pas autour de la pelouse ; puis, se retournant d'un air brusque, important, décisif, en parlant comme Napoléon 1", quand il se moquait des gens :

~ Quel âge avez-vous donc, Herluison 'i

— Quarante ans.

— Et cette jeune fille ?

— Plus de vingt ans.

M. Meurville le toisa.

— Ce serait une folie !

— Pi âférez-vous celle qui se prépare ici, sous vos yeux ?

— Vous m'êtes suspect, Herluison, depuis que je sais que vous êtes un prétendant. Vous êtes donc amoureux ?

L'huissier hésita à répondre.

— Je suis décidé à me marier, — dit-il froidement, — et je ne connais pas, dans ce pays, une jeune fille aussi sérieuse, aussi intelligente ; j'ajoute : aussi honnête.

— Si elle est tout cela, je n'ai rien à craindre pour mon fils.

— Elle est tout cela ; mais son honnêteté et sa raison ne peuvent suffire à prévenir les emportements d'une grande passion.

— Vous seriez sûr de la garder, et certain de vous garantir ?

— Je suis sûr qu'elle se garderait elle-même, p-t queje n'aurais rien à craindre.

— Elle vous refusera !

— Peut-être.

— Voilà un peut-être bien présomptueux,

— Non, bien modeste. Je serais si peu dans sa vie qu'elle ne me trouverait pas gênant. Mais je lui aurais fourni le prétexte d'une belle action, et elle les aime. Elle vous rendrait la tranquillité ; elle assurerait à son père un intérieur paisible et honorable, jusqu'à la fin de ses jours; elle deviendrait ce qu'elle doit être, une petite bourgeoise.

Herluison s'était exprimé simplement, dignement; on l'eût dit pénétré du sentiment des vertus qu'il citait. N'était-il donc pas possible dépensera Marcienne, sans subir quelque chose de son influence et sans participer, pour si peu que ce fût, à ses mérites ?

M. Meurville fut frappé de l'émotion et de la solennité de l'huissier. Il reprit, avec une condescendance, exprimée par une sorte de salut :

— Fort bien ; et Léo, qu'en teriez-vous ?

— Il irait à Paris ; il oublirait ce caprice ; le château d'Arsonval deviendrait plus souvent désert.

— La belle idée qu'on a eue de le faire racheter par cet hurluberlu de comte de Ville-sur- Terre !

— Cette idée vient de mademoiselle Marcienne.

— Vous voyez bien !

— C'est ce jour-là surtout que je l'ai a 'mirée. Elle a le génie des affaires.

Les deux promeneurs, qui craignaient d'être entendus, quittèrent les bords de la p loa^e et s'engagèrent dans une allée couverte.

— Et vous croyez, demanda M. Meurville, que toutes ces choses-là sont nécessaires à mon élection ?

— Je crois qu'elles nous aideront beaucoup. Que vous obteniez le prix de vertu, ou qu'on vous le refuse ; que j'épouse mademoiselle Marcienne ou que je reste garçon; les démarciies sont avantageuses à faire ; elles vous constituent le bienfaiteur intentionnel de la famille Paupe. Elles flatteront la probité rigide du père Paupe, si elles ne le séduisent pas. Elles l'obligemnt, en tous cas, à la neutralité.

L'entretien se prolongea encore. M. Meurville finit i ar prendre beaucoup de goût au proj et d'Herluison, et, tout en reconduisant l'huissier, il sortit du château et s'engagea avec lui dans la forêt. Ils passèrent par l'avenue que Rose et

Léo avaient égayée le matin de leurs rires et de leurs baisers. Ces deux ambitieux promeu aientils moins de chimères que le couple folâtre du matin ?

Léo avait fini par se remettre de son embarras, Marcienne avait le don de calmer les consciences un peu agitées, comme elle eût eu le pouvoir de les faire s'ouvrir pour un aveu, dans le cas de remords considérables. Il émanait d'elle, par sa voix douce, par son regard bienveillant, une consolation universelle. Sa figure, restée blanche sans pâleur, exhalait et donnait la paix. N'avaitelle pas passé sa vie, depuis l'enfance, à veiller, à guérir, à pacifier, à aimer les autres pour eux-mêmes ? Il lui était impossible de se soustraire à sa vocation.

Le sang-froid de Léo lui rendit de la confiance. Elle se garda de le remercier d'être simple ; mais elle lui parla simplement ; elle reprit sa façon habituelle de lui répondre, de l'interroger.

Elle s'apprêtait à quitter le château pour redescendre au village, et déjà elle avait replié son ouvrage, elle s'était levée, elle enlevait de sa robe les deux ou trois brins de fil qui s'y étaient attachés, quand Diane lui demanda son avis sur le talent de Rose Gautier comme couturière.

SIMPLE AMOUR 2o5

Marcienne répondit que Rose cousait comme une fée.

— Tant mieux ! reprit Diane d'Arsonval, car maman lui a donné de l'ouvrage, et je suis contente de la voir venir ici.

Marcienne sentit son cœur battre ; mais elle eut honte de cette palpitation, comme d'un éveil de la jalousie. Elle répéta lentement l'éloge de Rose qu'elle venait de faire, pour étouffer en elle ce spasme indiscret.

— Tu as dû la rencontrer, ce malin, Rose? reprit Diane, en s'adressant à son frère.

Léo devint pourpre. Marcienne pâlit. Léo chercha tout de suite à mentir; mais Marcienne faisait venir la vérité aux lèvres,

— Oui, en effet, je l'ai rencontrée, dit-il, en cherchant à lire dans les yeux do Marcienne.

Celle-ci avait jeté son, regard en haut, dans le ciel, pour l'éteindre vite ; quand elle rencontra le regard de Léo, elle ne laissa voir qu'une tristesse vague,qui planait et ne s'appesantissait pas.

Elle salua, descendit lentement le perron, se retourna une dernière fois au bas des marches pour dire un adieu général ; puis elle marcha droite, tranquille, jusqu'à ce qu'elle fût sortie du château. Elle pouvait rencontrer des domestiques, elle ne voulait pas leur laisser voir ses larmes.

Mais, dehors, elle marcha plus viia; ses yeux devinrent humides ; sa bouche, gonflée, se soulevait comme pour des plaintes ou des reproches, qui s'exhalaient en soupirs muets. Elle descendait le coteau avec une grande douleur, résistant à la tentation d'éclater en sanglots.

Un bruit de pas qu'elle entendit derrièie elle lui fit peur ; elle crut que Léo courait pour la rejoindre, pour lui expliquer ce qui s'était passé, pour se confesser et se faire absoudre. Mais elle ne voulait pas l'entendre lui parler ; elle redoutait autant de paraître sévère que d'être trop indulgente ; elle craignait surtout de laisser voir son chagrin. Elle se mita courir et ne s'arrêta, essoufflée, qu'au bas de la côte, à l'entrée du village. Léo n'oserait pas l'aborder devant du monde. Elle se retourna et vit de loin l'homme qui l'avait effrayée. C'était un bûcheron qui descendait de la forêt. Marcienne le connaissait ; elle l'attendit, lui demanda des nouvelles de sa femme, de ses enfants, pour bien lui montrer, et peut-être pour se démontrer, qu'elle n'avait pas eu peur de lui.

Pauvre Marcienne ! Sa vie heureuse avait été courte. Il n'avait pas fallu un grand coup de tonnerre pour vider son ciel et pour l'assombrir, Vh mot, comme une gelée d'avril, avait flétri le

SIMPLE AMOUR ^j'

rêve qui bourgeonnait, et quel rêve! celui d'aimer sans espoir, sans le dire, mais d'aimer du moins celui qui resterait toujours digne de son sacrifice.

Elle n'alla pas dans son jardin, ce soir-là. Elle ne se renferma que très tard dans sa chambre. Elle fut, toute la soirée, active, empressée, presque bruyante, en servant son père, en causant avec lui. Elle ne voulait pas réfléchir ; elle espérait peut-être que le désespoir s'exhalerait ainsi, avant qu'elle eût pensé. Mais la veillée finie avec M. Paupe, elle veilla à son tour dans la nuit, pleurant, moins sur elle que sur Léo.

— C'est mal I c'est mal ! — répétait-elle en secouant la tête, en tordant ses mains. — C'est mal de me cacher ainsi qu'il a vu Rose ! Il la rencontrera encore demain, peut-être ce soir, et il m'en fera un mystère ! Pourquoi ! Rose est gaie, jolie : et il a beau dire, c'est la gaieté, c'est la beauté qu'il aime. Je devrais remercier Dieu de ce qu'il ne m'aime pas. Tout sera plus facile. Mais je ne voulais pas qu'il cessât de m'aimor de cette façon-là. Non, il ne m'a pas aimée ! S'il m'aimait, il n'aurait pas causé avec Rose en venant de causer avec moi ; s'il m'aimait, il m'aurait dit simplement : J'ai vu Rose! Je devinais bien qu'il me cachait quelque chose. Il

sentait bien qu'il avait tort, tort pour lui ; car, pour moi, il sait que je ne suis pas jalouse. Que se sont-ils dit? Pourquoi est-il devenu si rouge?...

Toute la nuit s'écoula pour Marcienne dans une série d'interrogations, auxquelles elle ne cherchait point à répondre. Elle ne voulait pas savoir, ni supposer les propos futiles qui avaient pu s'échanger entre Rose et Léo ; car elle voyait tout de suite, comme la veille au bal, Rose, fendant la joue et Léo lui donnant un baisei.

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