LA DEMANDE EN MARIAGE
Marcienne ne dormit pas, avoua à son père, le lendemain, qu'elle se sentait un peu malade, et se fit excuser auprès de madame d'Arsonval.
Sa retraite dura trois jours. Si Léo fut inquiet, il n'osa pas le laisser voir le premier jour. Au second, il vint dans le village et rôda autour de la maison du tailleur. Le troisième jour il aborda résolument M. Paupe, en mettant en avant le nom de sa mère et celui de sa sœur.
Paupe ne put que lui dire une chose : Marcienne se sentait un peu fatiguée ; elle restait dans sa cliambre. Mais ce ne serait rien, sans
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doute ; on la reverrait le lendemain au château.
M. Meurville, en commençant l'exécution du complot tramé avec M^ Herluison, dispensa Marcienne d'acquitter la promesse faite innocemment par son père à Léo.
Ce n'était pas sans une certaine appréhension qu'un homme fait pour être respecté, comme le grand négociant du Havre, se hasardait à rendre visite à M. Paupe.
Les coups de boutoir du tailleur étaient célèbres dans le pays. Mais l'ambition excuse ce que la dignité condamne, et Voltaire assure qu'un certairi orgueil rend capable de bien des bassesses. Le mot bassesse serait évidemment trop fort, appliqué à la démarche tentée par M. Meurville. Les diplomates la rangeraient dans la catégorie de ces concessions habiles, qui portent la devise du Béarnais : Paris vaut bien une messe! Ne s'agissait-il pas pour M. Meurville de gagner Paris, comme député, et d'obtenir ce mandat, moyennant la messe de mariage, qu'il oôrait de payer ?
Paupe fut très surpris de voir entrer chez lui l'homme sur qui ses vieilles rancunes étaient désormais hypothéquées. Mais Paupe, en vieillissant, devenait plus ironique et moins farouche. Il décroisa ses jambes, descendit de l'établi, et
alla au-devant de M. Meurvilie, comme au-devant d'un client.
Celui-ci, en homme pratique, après un salut courtois, aborda résolument la question :
— Monsieur Paupe, — dit-il au tailleur à demi-voix,pour n'être pas entendu de Marcienne, si elle était dans la pièce voisine, — je viens vous demander mademoiselle votre fille en mariage.
— Pour vous? riposta vivement le tailleur, choqué de cette entrée en matière.
— Non, répliqua M. Meurvilie, en souriant et en se redressant dans sa cravate.
— Pour qui, alors ?
— Pour un homme qui a dans ce pays une excellente position et dont l'avenir est brillant... pour un homme...
— J'entends! pour un homme, interrompit un peu brusquement Paupe, qui perdait patience, et, avec sa patience, sa bonne humeur fugitive.
M. Meurvilie, dont l'exorde était écourté, reprit :
— Mademoiselle votre fille a rendu de grands services à ma famille ; je ne l'oublie pas.
— Vous êtes bien bon !
— Je serais heureux de reconnaître, comme je le dois, en contribuant à un bel étiiblissement...
2u2 SIMPLE AMOUR
— C'est trop de générosité ! — répliqua Paiipe en interrompant encore. — Je ne crois pas que Marcienne songe à se marier. Quand elle y songera, celui qu'elle me désignera sera mon gendre. Je n'en voudrai pas d'autre. Vous a-telle chargé de la commission ?
— Non.
— Alors, restons-en là. Je ne veux pas savoir le nom de votre protégé. Si c'est un brave jeune homme, j'aurais de la peine à le refuser.
— Vous avez tort, monsieur Paupe, de vous en rapporter uniquement à votre fille, si honnête qu'elle soit. Votre autorité paternelle...
— Mon autorité! je l'applique à me forcer toujours d'obéir à Marcienne.
— Eh bien, ne parlons pas de ce prétendant, monsieur Paupe. Nous sommes deux pères de famille ; causons de ce qui intéresse nos deux familles.
M. Meurville s'était installé sur une chaise et prenait un ton doux et insinuant.
Paupe se défia. Sa conscience paternelle protestait contre les prétentions de ce père de famille qui avait maudit sa fille, et qui avait pu rester dix ans sans connaître ses petits en-' fants.
— Vous me faites beaucoup d'honneur en
voulant causer avec moi, monsieur Meurville, repartit le tailleur ; mais j e ne vois pas ce que DOS familles ont de commun... On dit que vous vous portez aux prochaines élections ?
— Oui, monsieur Paupe, mais ce n'est pas de ma candidature que je viens vous entretenir.
— D'autant, monsieur Meurville, que Je ne suis pas électeur.
Herluison avait-ii commis une maladresse en laissant M. Meurville tenter seul la démarche eonvenue auprès du tailleur? Ou bien l'huissier, plus habile, avait-il calculé que les façons hautaines de M. Meurville blesseraient Paupe, mais que les répliques de Paupe blesseraient M. Meurville ; de façon à ce que la demande de l'un et le refus de l'autre provoquassent une rumeur publique et livrassent les prétentions de l'huissier aux commentaires du pays ? Herluison n'avait pas peur de ce qui se disait ; il n'avait peur que de ce qui s'imprimait sur papier timbré. On le détestait çà et là, mais partout on le craignait. Il était un bon parti. Il pensait sans doute que la grande autorité de tout le monde ferait réfléchir Marcienne et l'amènerait à l'accepter comme mari, pour couper court à un scandale.
Je n'oserais affirmer que l'huissier eût cq
machiavélisme. C est probable, en tout cas, qu'il ne comptait pas sur la réussite immédiate et absolue de M. Meurville.
Celui-ci, avec des périphrases, arriva bientôt à exprimer nettement ce qu'il croyait de la reconnaissance trop vive de Léo et de rattachement possible de Marcienne. Dans l'intérêt de la jeune fille, dans celui de son peiit-flls, il fallait intervenir. Il croj^ait de sa conscience de prévenir Paupe, et il espérait que Paupe comprendrait la nécessité d'an bon mariage, pour séparer ces deux enfants imprudents.
Paupe eut la force de tenir sa lèvre inférieure sous la morsure de ses dents supérieures, pour ne pas éclater, pendant tout ce discours de M. Meurville. Il faisait bouillir en lui sa colère pour la jeter toute fumante au visage de cet insolent bourgeois. Il fallait qu'on méconnût étrangement Marcienne, pour supposer qu'elle eût Lesoin de se marier sans amour, afin d'eleindre en elle un amour défendu. Quant à cette idée, qu'elle eût la moindre coquetterie amoitieuse et qu'elle songeât à devenir comte se, Paupe ne voulait pas admettre qu'on s'y arrêtât. Il écouta, rongeant sa fureur, tout ce que régoïsme vulgaire de M. Meurville pouvait lui dicter, et quand celui-ci eut fini, Paupe rejeta en arrière sa tête étincelante et ruisselante :
— Je ne voulais pas connaître le nom du beau jeune homme que vous m'offrez pour gendre, dit-il lentement, mais maintenant, je vous demande son nom pour savoir au juste ce qu'il vaut.
M. Meurville riposta avec dignité :
— C'est M'' Herluison, l'huissier.
— Lui! — s'écria Paupe, en reculant sa chaise, en se levant, et en frappant la terre, comme s'il écrasait un serpent. — Et il vous a autorisé à demander Marcienne ?
— Certainement.
— Il se moque de vous, de moi, de ma fille! à moins qu'il ne machine quelque chose d'abominable. Mais nous n'avons pas peur de lui, entendez-vous? Et c'est Marcienne elle-même qui va vous répondre.
Il alla à la porte de la chambre de sa fille et appela Marcienne.
Marcienne entra et fut surprise de trouver M. Meurville assis dans la boutique de son père,
L'animation de la figure de M. Paupe ajoutait le pressentiment de quelque événement grave à cette démarche insolite. Marcienne, sans deviner qu'il s'agissait d'elle et de Léo, en eut le soupçon.
Son cœur se mit à battre bien fort : mais ses yeux s'élargirent comme si leur azur se fût
étendu, pour voiler, cacher une flamme indiscrète.
— Marcienne, — lui dit son père d'une voix haletante, — sais-tu ce que monsieur vient me demander ?
Le tailleur appuya sur le mot demander, pour y mettre une humiliation à l'adresse de M. Meurville .
Marcienne eut un sourire interrogateur.
— Tout simplement, — reprit le tailleur, — si tu ne serais pas bien aise de devenir la femme de M. Herluison.
Marcienne tressaillit, devint très pâle. Elle comprenait tout. Elle revit, par la pensée, les deux conspirateurs tournant autour de la pelouse du château et lui jetant des regards à la dérobée. C'était à ce moment-là que le beau projet sans doute avait été formé . Comment avait-elle pu en suggérer le prétexte ?
— Je ne veux pas me marier ! répondit-elle gravement.
— Cela, c'est une autre question, — repartit Paupe. — Mais, si tu voulais te marier, serais-tu fière de t'appeler madame Herluison ?
— Je ne me marierais pas pour être fière, mais pour aimer mon mari.
— Soit ; tu ne l'aimerais pas celui-là, car tu le mépriserais,
— Je ne méprise personne, reprit-elle vivement.
— Enfin, tu refuses ?
—• Oui.
— Et tu ne trouves pas injurieux que cet homme te fasse demander pour femme ?
— Injurieux, pourquoi?
— Ah ! c'est que tu ne sais pas tout.
— Mademoiselle Marcienne est plus raisonnable que vous, monsieur Paupe, — dit le père de la comtesse d'Arsonval en interrompant le tailleur, — elle apprécie, comme elle doit être appréciée, la démarche dont je me suis chargé, et qui, venant de moi, ne saurait être une injure.
— Non ; mais, vous ne me l'avez pas caché, (-^ repartit le tailleur, — elle est une précaution.
Marcienne tressaillit.
— Quelle précaution ? demanda-t-elle.
Il se fit un silence. Paupe, intimidé par la candeur profonde, par la dignité naïve de sa fille, n'osait lui avouer les inquiétudes égoïstes de M. Meurville . Celui-ci, sans regretter tout ti fa\t son ambassade, n'en attendait plus un bon résultat, pour sa candidature, que de l'intervention de la jeune fille. Il devenait donc prudent.
— Ne te fais pas trop de peine, ma pauvre enfant, — dit enfin le tailleur d'une voix troublée, — si l'on te méconnaît, si l'on peut te croire
ca able de coquetterie, M. Meurville, et d'autres peut-être, remarquent que lu as trop d'amitié pour le comte d'Arsonval, et comme, dans la famille d'Arsonval, on est exp jsé à des mésalliances...
— Monsieur Paupe !... dit M. Meurville avec un geste de prière hautaine.
— Quoi donc ? n'est-ce pas la vérité ? Marcienne ne voulut pas hésiter à répondre.
Elle dit d'une voix douce, sans vibration :
— Ce qui est vrai, mon père, c'est que je ne crois pas aimer M. Léo plus que je ne le dois ; c'est que lui, j'en suis sûre, ne m'aime pas de façon à vous alarmer ; c'est que je sais mon devoir, et que je n'ai pas besoin qu'on me marie pour me l'imposer.
Paupe écoutait sa fille, les lèvres tremblantes d'admiration. M. Meurville lui-même était frappé de cette sorte de majesté candide.
— Je n'ai jamais douté de votre droiture, mon enfant, balbutia-t-il.
— Alors, monsieur, il fallait vous confier à elle.
— Je suis venu précisément l'invoquer.
— C'est un grand malheur ! dit Marcienne, changeant subitement de ton, avec des larmes aux yeux et dans la voix.
— Un malheur ?
— Oui, un malheur ! car vous venez de rompre des liens qui ne peuvent plus se renouer. Je ne retournerai plus au château. Je vous prie d'expliquer pourquoi à madame d'Arsonval, à mademoiselle Diane et à M. Léo.
— Ma fille ne souffrira pas cela !
— Il est impossible, monsieur, qu'après votre soupçon et votre visite, je reste dans des termes qui me semblaient si bons pour tout le monde. Nous avons un grand défaut, papa et moi ; nous sommes très fiers. Il avait ses raisons pour ne mettre jamais les pieds au château. J'ai maintenant les miennes. Nous resterons ici, chez nous. Si madame d'Arsonval nous fait l'honneur d'entrer, quelquefois, avec mademoiselle Diane, nous la recevrons avec plaisir... Mais c'est fini, c'est fini ! moi, je ne veux plus retourner au château.
Elle essuya ses yeux et s'accouda à l'établi. Son héroïsme cédait à la grande douleur et raissi à l'indignation qui lui emplissait le cœur.
Paupe, ravi, la dévorait du regard, et attendait que M. Meurville fût parti pour la dévorer de baisers. Il lui semblait que c'était comme une révélation ; que l'âme de sa fille, longtemps distraite de lui lui revenait tout entière. Jamais il ne s'était trouvé en si parfaite union d'idées avec elle.
— Ah ! monsieur, — continua Marcienne, qui, trouvant une occasion unique de dégonfler son cœur, en affirmant ses sentiments vrais sans rien trahir de son secret, s'abandonnait à la séduction de cet épanchement. — M. Herluison vous a donné un mauvais conseil en vous conseillant cette visite. Je vous le jure, il ne serait rien arrivé de mal. Vous m'enlevez la seule récompense que je m'étais faite. Vous me privez des amitiés qui étaient toute ma joie.
Elle suffoquait : elle tomba sur une chaise. M. Meurville était fort décontenancé. Comme père de famille, il pouvait se trouver satisfait ; comme candidat il avait bien peur d'avoir fait une fausse démarche.
Puisqu'elle brisait le sceau posé sur ses sentiments intimes, Marcienne, pour la première fois, par une irritation plus forte qu'elle, ne résista plus au cri de la nature opprimée. Il était un dernier mot qui ne devait pas, qui ne pouvait pas jaillir du fond de sa poitrine. Elle fût morte plutôt que de le prononcer. Mais elle le sentait s'agiter en elle, se débattre, lui monter aux lèvres, qu'il tordit, et, se relevant tout à coup, avec un éclair de passion et de jalousie haineuse elle s'écria !
— Si vous voulez préserver M. Léo, et si M. Herluison veut se dévouer pour M. votre petit-
fils, ce n'est pas moi que l'huissier doit épouser. Qu'il aille donc faire la cour à Rose Gautier !
Ce cri, dont elle devait se repentir, la soulagea.
Cette fois, Marcienne était la digne fille du tailleur Paupe. Ce qui restait dans son sang d'acre, de sauvage, d'entêté, de champenois, de fille de la vallée d'Othe, se révoltait et s'exaltait. Ses yeux brûlaient; ses joues s'étaient colorées ; la passion la faisait resplendir.
M. îMeurville ne savait que dire, que conclure. Paupe lui sauva l'embarras de la retraite.
— Marcienne a raison, — dit-il, — ce n'est point ici que vous devez chercher les amoureuses de M. Léo. Allez chez madame Gautier !
M. Meurville se rappela les contredanses de la fête, la jolie fille que son petit-fils avait fait danser toute la j ournée.
— J'accepte l'avis, — dit-il. — Quant à vous, monsieur Paupe, vous auriez tort de m'en vouloir. Ma visite était dans Tintérêt de tous.
— Je vous en veux, monsieur, d'avoir cru cette visite nécessaire.
M. Meurville renouvela quelques protestations courtoises, et sortit.
Dès que Paupe se trouva seul avec sa fille, il se tourna vers elle, et, sans lui rien dire, ouvrit ses bras avec une ardeur toute pantelante. Marcienne vint s'y jeter; ils restèrent ainsi deux
ininutes embrassés, Marcienne retenant ses larmes, Paupe heureux d'avoir un si bon prétexte pour ne pas les retenir.
— Ah! tu es bien ma fille, la petite-fille du père Paupe, qu'ils appelaient le Jacobin ! —- s'ècria-t-il.— Tu m"as souvent rendu très heureux, jamais autant qu'aujourd'hui. Pardonne-moi, Marcienne, si quelquefois je t'ai grondée, brusquée; pardonne-moi. Je savais bien ce que je faisais en t'appelant pour répondre à M. Meurville ; tu m'as vengé !
Marcienne avait besoin de cette caresse de son père; il lui fallait une tendresse partiale, un peu sauvage, pour panser vite la blessure faite à son amour secret; mais, tout en savourant avec un âpre orgueil les paroles du tailleur, elle se repentait, comme d'une faiblesse, d'avoir prononcé le nom de Rose Gautier.
— J'ai eu tort de lui parler comme je l'ai fait, dit-elle en s'essuyant les yeux.
— Tort? non.
— Oh ! si, j'ai eu tort. Je ne sais pas pourquoi le nom de Rose m'est venu, j'aurais dû le garder pour moi.
— Comment ! quand il t'accusait ? quand il to calomniait ?
— Ce n'était pas une raison pour me défendre par une accusation.
— Tu as bien fait. Tant pis pour les filles qui s'amourachent des gens d'uno autre ce nditiui;!
Marcienne rougit et détourna la tête.
— SiM.Meurvillerépèlecequejeluiai dit sur Rose, — murmura-t-elle, —j'aurai fait du tort à sa réputation, et j'aurai fait du cliagrin i d'autres.
-- Quels autres ? Sa mère ? La pauvre (emme sait bien ce qui la menace. Rose est faite pour épouser Herluison. C'est le mieux qui puisse lui arriver. Ce M. Meurville 1 parce que sa nlle le quitte un jour pour le comte d'Arsonvaî, ne s'imaginait-il pas que toi tu serais capable ?... Allons donc ! c'est bon pour les vertus de sa famiile. Voilà donc le paiement de tes bontés pour ses enfants I Je te l'avais dit, tu les aimais trop; cela finirait par te faire accuser !
— Je les aimerai toujours autant, papa. Je ne puis pas m'enlever cette affection-là du cœur. Cela me fera beaucoup de peine de ne plus les voir.
Sa voix faiblit ; elle faillit pleurer.
— Veux-tu que nous partions d'ici ? lui demanda doucement son père.
— Non.
— Pour quelque temps au m im ?
— Non, je veux m'habituer, ici, à ne plus les apercevoir que comme autrefois, de loin.
-— Te l'ai-je assez dit que ce.3 d'Arsonval étaient au monde pour notre malheur J
— Je ne crois pas cela, papa. C'est M. Meurville et M. Herluison, qui sont cause de mon chagrin. Mais, eux, ils m'aiment bien, pour mon bonheur. Ils souffriront de ne plus me voir. Non, ils ne sont pas au monde pour mon malheur. Je leur dois déjà le peu que je sais; ils m'ont donné le goût des belles choses. M. Léo se mariera. Diane aussi. Je pourrai les retrouver alors. Il n'y aura plus de méchantes gens pour nous accuser, et je sens là que je leur serai encore utile. Ils auront besoin de moi !
— Qu'ils y reviennent! D'ailleurs, toi, Marcienne, tu te marieras aussi.
— Moi ! quelle idée ? Pourquoi me marieraisje ?
— J'ai été un bien grand égoïste, ma pauvre fille, depuis la mort de ta mère. Tu as été la servante au logis; tu as vécu pour moi, pour ton petit frère, pour eux, quand ils sont venus s'installer ici; tu as eu la force de grandir, d'embellir, malgré toutes tes fatigues ; ton dévouement te transportait...
Marcienne baissait les yeux pendant que son père lui parlait. Elle avait mis la main sur son cœur, avec un indéfinissable sourire. Elle se disait intérieurement que le soleil qui l'avait
fait grandir, fleurir, et qui rélèverait encore plus haut, ce n'était pas seulement son amour filial ; c'était aussi l'autre amour.
— C'est à mon tour, maintenant, — continuait Paupe, — de songer à toi. Ils ont raison ; tu es en âge de te marier. Moi, je te vois toujours petite fille, parce que tu es toujours à la même place dans mon cœur; mais il paraît que, décidément, tu es devenue une belle et grande demoiselle. Nous chercherons ensemble, non pas un homme qui te vaille, mais un homme qui vaille mieux que ces gens-là ! Tu te marieras, n'est-ce pas?
— Ne parlons pas de cela I
— Parlons-en.
— Je ne me marierai pas.
— Tu n'es pas pressée ; mais plus tard !..
— Jamais ! mon père.
— Est-ce que tu le sais ? Moi, six semaines avant d'épouser ta mère, j'aurais juré que je resterais toujours garçon.
~ Je jure, moi, sans crainte, que je resterai fille.
— Ne jure pas cela. Quand tu aimeras !...
Marcienne serra les mains par un léger mouvement d'embarras ou d'impatience, et n'osa pas répliquer.
— Il suffît d'un jour, d'une heure, pour quo les idées changent J
Marcieiine eut un vague sourire de défl.
— Tu ne me crois pas ? — reprit son père qui forçait un peu sa gaieté. — Parce que tu es une brave fille qui n'aime personne, tu crois que tu n'aimeras jamais.
— Jamais !
— Allons, allons, ne dis pas cela
— Cela te chagrine ?
— Oui et non. Oui, car je voudrais voir des petits enfants dans cette vieille maison; non, car tu ne me quitterais pas.
— Je soignerai les enfants des autres, — dit Marcienne en se reculant pour rompre un entretien qui la gênait, — et je t'en ferai aimer.
Paupe soupira. Il ne pouvait admettre que sa fille eût la volonté de ne pas se marier, plus forte que celle de tous les êtres ouverts aux devoirs et aux joies de la nature. Il lui en voulait de cette petite taquinerie.
Il avait bien, tout au fond, la pensée que, sans mentir, Marcienne n'avait pas tout avoué, à propos de Léo. Il était trop instinctivement jaloux, il ressentait même en ce moment une allégresse trop vive de la réponse faite à M. Meurville par la courageuse enfant, pour ne pas s'être dit souvent et pour ne pas se dire encore qu'elle avait trop donné de son cœur aux enfants d'Arsonval, à Léo, surtout, et qu'elle
n'avait pas dû le leur reprendre. Mais Paiipa se serait bien gardé de tourmenter sa fille à ce sujet. C'était assez de l'épreuve que venait de lui imposer l'égoisme méfiant de M. Meurville.
Après tout, il n'était pas fâché de cette rupture, et, quand il fut seul, il se demanda s'il n'avait pas quelque reconnaissance à avoir pour M. Meurville, qui lui avait rendu le service de le débarrasser des rivalités de la famille d'Arsonval, et de lui rendre sa fille.
C'est ainsi que Paupe, malgré la réception faite à M. Meurville, se trouvait presque amené à se croire son obligé.
Était-ce là ce qu'avait voulu Herluison? J'en doute; car de toute façon on ne lui gardait aucune reconnaissance.
Ce n'était pas le premier exemple de la malecliance des gens qui embrouillent trop les fils de leur adresse.
Marcienne, après la visite de M. Meurville et après sa conversation avec son père redoutait la solitude dans la chambre où elle était restée souvent enfermée pendant trois jours. Elle redoutait davantage encore la rêverie dans son jardin.
Il lui fallait pourtant un confident muet, puisqu'elle n'avait pas osé tout avouer à son
père, en renonçant ainsi à une occasion de se faire admirer dayantage pour son héroïsme.
Elle sortit et se dirigea vers l'église.
De la petite fille mystique, prompte à l'extase que j'ai dépeinte au début de cette histoire, il était resté, après la transfusion d'esprit et de santé qui avait activé la vie dans ses veines, une jeune fille grave, sensée, pieuse sans doute, ou plutôt religieuse, mais demandant à elle-même, à sa raison, à son courage l'aide qu'autrefois elle réclamait d'abord du ciel.
Cependant, elle avait le cœur si gros ; elle était si attristée de la conduite de Léo, si froissée de l'impertinente perspicacité de M. Herluisou ; elle venait de prendre si vite, à l'improviste, un engagement de rupture avec la famille d'Arsonval ; elle venait de se maintenir par un effort personnel si violent devant son père, que, ne voulant pas pleurer et méditer dans la chambre ou dans le jardin, elle songea à l'église.
En route, elle rencontra le curé, et ce que celui-ci lui dit l'étonna, l'émut tellement qu'elle ne songea pas à aller plus loin. Elle rebroussa chemin en toute hâte et rentra à la maison.
Paupe fut eff'rayé de Teffarement de sa fille. Il crut d'ab jrd à je ne sais quelle insulte, à une rencontre de M. Meurville, de M' Herluison, de Léo. Il fut rassuré quand sa fille lui dit :
SIMPLE AMOUR 27î>
— M. le curé vient de m'apprendre une singulière nouvelle.
— On l'avait cliargé de publier tes bans?
~ M. Meurville l'a consulté pour un projet qui te concerne.
— Moi ? quel projet ?
— Ce matin, c'était de moi qu'il doutait; j'ai appris qu'il ne croyait pas davantage à ta fierté.
— Que veux-tu dire ?
— M. Meurville n'a pas osé, dans le temps^ t'offrir de te payer.
— Sans doute; est-ce qu'il oserait, aujc:. d'hui ?
— L'affront est mieux déguisé. Il veut te faire donner, à Paris, un prix de vertu.
— Qu'est-ce que c"est que cela ?
— M. le curé m'a tout expliqué. On donne, à Paris, chaque année, une somme d'argent aux pauvres gens qui ont fait un acte de vertu.
— Je n'ai rien fait de vertueux, moi.
— Si, papa ! — reprit Marcienne en relevant la tête, et en prenant la main du tailleur. — Tu as dominé ta haine pour les d'Arsonval ; tu as recueilli les pauvres enfants sans pain et sans asile; tu les as nourris, tu les as veillés, tu as été chercher la comtesse dans la maison où elle languissait, et tu las installée ici, où elle a retrouvé la santé, sa raison et son cœur ; et toutes ces
bonnes choses, tu les as faites de telle façon que M. Meurville a eu honte de t'ofifrir de l'argent en retour.
Paupe regarda sa fille avec des yeux brillants.
— Tu te moques de moi ? C'est toi qui as fait cela.
— Non, c'est toi.
— Ne nous disputons pas là-dessus. Oui, je l'ai fait, mais la rage dans le cœur, parce que tu le voulais, et sans cesser de haïr.
— Tu as fait cela, papa, parce que tu es bon et parce que tu es juste ; mais si l'on t'offrait un brevet de bonté et de justice, tu le refuserais, comme je l'ai déjà refusé pour toi.
— Sans doute ! je ne veux d'aumône, ni en paroles, ni en peinture.
— Aussi, quand M. le curé m'a raconté ce propos, je suis revenue indignée. Je vais écrire de ta part à M. Meurville, à madame d'Arsonval. J'ai supplié M. le curé d'empêcher qu'on n'envoie la demande à M. le préfet.,.
— Comment! le préfet s'en serait mêlé ! —repartit Paupe d"un ton goguenard. — J'aurais mis en campagne les autorités !
— Oui, le maire et le juge de paix avaient eu des conférences .
— Le maire me revaudra cela! On voulait me rendre ridicule, me faire passer pour un
obligé du gouvernement ! Il y a de l'Herluison là-dessous !
— M. le curé ne m'a parlé que de M. Meurville.
— Parbleu ! Herluison est le factotum électoral de M. Meurville. On me canonisait, pour le faire nommer député.
— M. Léo ne sait pas cela, dit Marcienne vivement, en trahissant une inquiétude qui entrait pour beaucoup dans son émotion.
— Probablement non, — repartit Paupe.— On voulait couronner le père et la fille. Ils mettront leurs deux couronnes dans le même sac 1 c'est dit.
Marcienne soupira.
— Il y a donc des gens qui acceptent des récompenses pour ce que leur cœur leur a inspiré !
— Qui sait, mon enfant ? C'est peut-être par modestie, de peur de paraître trop vertueux.
— Quant à moi, papa, il me semble qu'on gâterait mes souvenirs, ai on nous récompensait de ce qui nous a rendus heureux.
— D'ailleurs, — ajouta Paupe en raillant; —ils sont quittes envers nous, ces d'Arsonval. Puisqu'ils ont été ingrats ; nous sommes payés.
— Ils n'ont pas été ingrats ; on ne les a consultés pour nous faire ces deux injures.
— On n'a pas craint du moins de leur déplaire, en interprétant ainsi leur reconnaissance. Tu le vois; cette famille-là nous poursuit, nous obsède. Oui, écris-leur, et comme la petite fille du père Paupe, fièrement. Écris cela au docteur Capron; c'est un honnête homme qui nous comprendra, et qui à la première occasion ne leur mâchera pas la vérité. Des prix de vertu, à nous, et de leur part ! Qu'ils essaient d'en mériter, plutôt que de vouloir en distribuer. Ah ça, la journée est-elle finie ? Qu'est-ce nous allons apprendre encore d'ici ce soir ? Et tu ne veux pas que je haïsse ces vaniteux, qui nous empoisonnent jusqu'au bonheur de notre pauvreté ?
— Non, papa; je veux que tu les plaignes de ne pas sentir comme nous. Tu as ton compte, et j'ai eu le mien ; tu ne seras pas couronné et je ne serai pas mariée. Est-ce que nous en serons plus malheureux ?
Le père et la fille convinrent encore des termes des lettres à écrire. Marcienne, qui avait un prétexte maintenant pour rentrer dans sa chambre, écrivit une lettre courte et très nette à M. Meurville ; seulement, elle ne fit l'office que de secrétaire. Paupe la signa. Elle écrivit une lettre plus longue, afl'ectueuse et douloureuse h la comtesse. Espérait-elle que Léo aurait la curiosité de la lire ? Quand ces deux lettres eurent été
écrites, et remises à une petite fille du voisinage pour être portées au château, elle en recommença une troisième, qui eut au moins dix pages, pour le docteur Capron.
Celui-là était l'ami vrai. Marcienne en recevait toujours des conseils utiles, même pour les choses qu'elle ne lui confiait pas. Elle se savait devinée par ce bon vieillard. Le docteur, entre autres choses, avait une façon de lui parler de Léo qui la faisait toujours trembler, sans lui faire jamais peur.
Madame d'Arsonval, au reçu de la lettre de Marcienne accourut, et accourut seule. II fallait une grande anxiété pour qu'elle fît cette grande course. Elle ignorait le complot relatif au prix Montyon et voulut excuser son père ; mais elle apprit la démarche faite le matin par M. Meurville, et en fut très affectée. La susceptibilité de la jeune fille la toucha, et sembla lui rappeler qu'elle avait été moins fière et moins prudente à l'âge de Marcienne.
Elle ne voulut pas d'abord entendre parler de la séparation ; puis elle comprit que la convenance et la sagesse l'exigeaient. Elle embrassa plusieurs fois Marcienne en pleurant. Paupe la reconduisit jusqu'à l'entrée du parc. En route elle dit naïvement et tristement au lailleur :
— C'est bien vrai, monsieur Paupe, que Mar-
cienne n'est pas coquette, mais c'est bien vrai aussi que c'est dommage ; car Léo l'épouserait, et moi je ne voudrais pas d'autre sœur pour ma fille.
Malgré son expérience, Clélie Meurville était incorrigible.
Paupe fut légèrement effarouché de cette déclaration ; mais il n'en garda pas rancune à la comtesse.
Léo apprit le lendemain, par son grand-père, devant madame d'Arsonval et hors de la présence de Diane, que Marcienne ne reviendrait plus au château. Comme il demandait pourquoi, monsieur Meurville répondit sèchement, en le regardant avec une sévérité narquoise :
-«: On jasait dans le pays.
Léo bondit sur sa chaise :
— Qui donc s'est permis de jaser?
Monsieur Meurville ne répondit pas.
— Est-ce vous? Est-ce toi, ma mère? Qui donc a été répéter ces infamies à Marcienne ? Qui donc lui a défendu de venir ici ?
— On ne défend rien à une fille honnête, comme mademoiselle Paupe, — reprit M. Meurville. — C'est elle-même qui a pris la résolution de ne plus paraître au château.
— Et tu n'as pas été la chercher? demanda ■•inpétueusement Léo à sa mère.
— Si. — répondit madame d'Arsonval le cœur gros, — elle a refusé.
— J'y vais, moi, reprit le jeune homme.
— Le père vous chassera brutalement, dit M. Meurville.
— Prends garde, Léo ! balbutia la comtesf?e.
— Depuis quand, Marcienne, qui est honorée dans le pays, qui ne peut pas être effleurée d'une médisance, est-elle devenue si craintive ?
M. Meurville se redressa, et, lentement :
— C'est peut-être, mon fils, depuis qu'elle a peur de rencontrer dans les environs mademoiselle Rose Gautier ; ou pourrait prendre l'une pour l'autre.
Léo pâlit et s'immobilisa dans une stupeur de quelques instants. Déjà sa conscience l'avait troublé. L'ironie de son grand-père achevait la déroute. Est-ce que Marcienne était jalouse? Est-ce qu'elle voulait réellement une rupture? Est-ce qu'elle avait pris au sérieux ce badinage avec Rose Gautier ? Il baissa la tête.
— Chère maman, — dit-il d'une voix douce, timide, — nous irons demain, ensemble, rendre visite à Marcienne. Je veux m'excuser.
— De quoi donc ? — repartit M. Meurville. — Si vous avez des excuses à adresser à quelqu'un, c'est à madame Gautier. Mademoiselle Paupe recevra votre mère et votre sœur, quand elles
descendront au village. Elle n'a pas à vous re« cevoir, et vous n'avez pas à vous disculper devant elle ; vous ne lui devez rien
— Je lui dois de rester loyal et honnête, si je ne veux pas être ingrat envers son amitié et si je veux garder son estime. Il est très vrai, je ne m'en défends pas, que j'ai pour Marcienne un sentiment qui ne doit être nommé d'aucun nom vulgaire. Elle seule peut l'accepter ou le repousser. Je n'admets entre elle et moi aucun intermédiaire.
— Vraiment?
— Non, monsieur, aucun.
Léo croisa les bras et regarda son grand-père avec menace. M. Meurville répliqua froidement :
— Tout cela est fort beau, mon fils. Mais dans la réalité, ces sentiments aboutissent à des désenchantements ou à des actes dont on se repent. Je ne vous en dis pas plus, Léo... Regardez votre mère. Elle me comprend et elle pleure !
Léo était indigné.
— Je vous comprends aussi, monsieur. Il est inutile de faire pleurer ma mère.
— Ne m'obligez pas alors,— dit M. Meurville, abusant de l'avantage que semblait lui accorder Léo, et avec un orgueil implacable, — de vous
rappeler qu'il y a plus de distance entre le comte d'Arsonval et la fille du tailleur Paupe qu'entre mademoiselle Meurville...
— Ah! ma mère! —s'écria Léo en allant se jeter aux genoux de la comtesse, — pardonne-moi d'être la cause involontaire de ces dures paroles. Dis-moi ce qu'il faut faire, toi; et, pour l'amour de toi, pour le souvenir de mon père, je le ferai .
— Il faut obéir à ^larcienne, — répliqua la pauvre comtesse en sanglotant; — j'ai vu Marcienne; j3 l'ai embrassée. Je la reverrai tantôt, demain. Rien n'est rompu entre elle et nous, si tu ne commets pas d'imprudence. Elle sait mieux que nous, — ajouta Clélie avec une sorte de soumission enfantine, — ce qui convient à sa fierté. Ne cherche pas à la revoir. N'irrite pas son père; ne l'afflige pas. Je suis bien sûre, mon pauvre enfant, que tu lui as déjà fait verser des larmes.
Léo se soumit à cette prière. La comtesse donnait naïvement, et sans rhétorique, d'excellentes raisons qui allaient droit au cœur de son fils. Il s'avouait avec confusion, et c'était précisément là une des raisons de son dépit, qu'il avait causé des chagrins à Marcienne ; il avait mal agi; il fallait réparer ces torts, en respectant la fierté pudique de la jeune fille, et, puisqu'il voulait prouver son grand amour pour elle,
il devait commencer par prouver qu'il était capable de sacrifice, de patience et de douleur.
Il déposa de longs baisers sur les mains de sa mère, et partit pour une promenade dans la forêt. 11 n'en revint qu'à la nuit tombante. Il était pâle. Lui aussi, au fond des bois, il avait pleuré comme un enfant, mieux que cela, comme un homme, avec des désespoirs terribles et des serments d'énergie, de volonté, superbes.
Pourtant, en embrassant sa mère, le soir, il essaya de sourire :
— Tu verras, — dit-il tout bas à madame d'Arsonval, — que j'aurai tant de courage qu'elle perdra un peu du sien. Je veux la vaincre en obstination.
Léo ne doutait pas de son stoïcisme ; mais au bout de quelques jours, il en fut harassé et meurtri.
Après des journées entières passées dans les bois, à la chasse, il rentrait pour se reposer. Mais il s'échappait du château, se rendait au village, et, comme un voleur, attendait la nuit. Il passait et repassait alors devant la maison du tailleur, comme si elle eût dû ouvrir ses contrevents pour lui montrer, dans l'éblouissement d'un tabernacle, sa chère Marcienne. Il allait s'appuyer à la porte à claire-voie du petit jardin, heureux de regarder l<&$ taches que faisaient
les arbustes et les fleurs, plongeant ses yeux, son cœur, toutes ses pensées dans cette nuit, pour la fouiller et en faire jaillir une lumière.
Au bout d'une semaine, il se crut assez maître de lui pour affronter, pendant le jour, l'aspect de la maison de M. Paupe. Mais il crut apercevoir une fois, une tête un peu pâle, par la fenêtre ouverte, et il ressentit une telle émotion, qu'il se mit à fuir, de peur d'être tenté d'aller s'agenouiller à la porte, d'attendre qu'on l'ouvrît, pour se précipiter aux pieds de Marcienne.
Léo était une nature plus violente que forte. Son obstination, en croyant rester la mô'me, arriva à d'étranges compromis.
Faut-il analyser les sentiments de cet enthousiaste, et chercker une excuse, plus puissante que sa jeunesse, que cette fièvre même d'aimer qui l'agitait, pour expliquer comment, en rencontrant Rose Gautier, il pensa qu'il l'avait un peu compromise, d'après l'affirmation de son grand-père? Il soumit d'ironie à cette idée, puis il sourit, pour répondre au sourire malicieux de Rose. Puis, il crut peut-être qu'il devait faire taire les mauvaises langues qui avaient jasé sur la présence fréquente de Marcienne au château, et il affecta d'aborder Rose quand il la rencontrait, d'aller à elle, quand il l'apercovait. Qui sait
290 SIMI'LE AMOUR
enfin s'il ne s'imagina pas qu'il poiirrait éveiller un peu de belle jalousie dans le cœur de Marcienne ?
Il avait fini par apprendre que c'était elle qui avait dénoncé Rose à M. Meurville. il ne lui en voulut pas de cela; maiSj sans être un philosoplie, il comprenait que, par cette dénonciation, Marcienne était sortie de sa réserve habituelle. On pouvait l'eu faire sortir encore.
Toutes ces raisons combinées, amalgamées dans ce cœur de vingt ans en ébullition, n'empêchèrent pas qu'après trois semaines de rêveries, de manèges, de calculs, d'imprudences, il fut pris d'un beau mouvement, et partit impatienté pour PariSç