LE JARDIN
Le lendemain de la fête, le maiin, Marcienne était dans son petit jardin, tout aussi petit en réalité qu'au début de cette histoire, mais paraissant agrandi, à cause d'un arrangement nouveau.
Les rosiers avaient remplacé les choux, et les bordures de thym alternaient maintenant avec des bordures de violettes.
L'esprit pratique de Marcienne s'était satisfait d'ailleurs par cet embellissement. Elle avait remplacé le superflu, c'est-à-dire les légumes mal cultivés et inutiles au budget du ménage, tant ils étaient rares et de mauvaise qualité,
par ces parterres qui lui tenaient compagnie, qui allégeaient parfois le fardeau d'une solitude dont personne, et son père moins que personne, ne soupçonnait la lourdeur.
Ce matin-là, Marcienne paraissait lasse.
Comme elle l'avait dit la -veille au tailleur, elle avait la lassitude des daiises et des valses auxquelles elle avait assisté.
Assise sur un petit banc, que son père lui avait construit près de la haie, sous un arbre qu'enveloppait un chèvrefeuille, dans l'endroit le plus commode pour voir de loin le château d'Arsonval, la fille du tailleur tenait la tête penchée et le regard fixé devant elle, en évoquant un à un les incidents de la fête, pour les contrôler, les juger.
Depuis le jour où, à douze ans, elle s'était sentie jalouse de Rose Gautier pour la première fois, elle trouvait devant elle, interrompant sa contemplation, cette figure de la jeunesse à outrance, faite pour violenter les esprits les plus chagrins, et elle se demandait si elle n'avait pas commis une faute grave, en rapprochant ainsi cette étourdie de cet entêté violent.
Ce qu'elle avait voulu, la veille, ce qui lui était venu instantanément à l'esprit, c'était de contraindre Léo à quitter cette attitude de
soumission constante, qui la ravissait, mais qui l'embarrassait et même l'effrayait.
Elle ne désirait pas être tant aimée de lui ; parce qu'elle ne voulait pas qu'il souffrît d'une amitié menacée par tant d'exigences de position, se réservant pour elle seule le délicieux supplice d'une adoration profonde, à distance.
La veille, elle avait eu peur de causer sérieusement avec Léo, devant ce public un peu fou, et, pour prévenir un contraste, elle avait obligé Léo à se mêler à cette folie.
Le remède n'avait-il pas été excessif? En souhaitant une heure ou deux de belle humeur à ce beau jeune homme, resté son enfant d'adoption dans son rêve, ne lui avait-elle pas fait goûter un peu trop d'un vin clairet et capiteux, capable de le griser ?
Elle n'avait pas peur d'une rivale, et Dieu savait si elle ne lui demandait pas tous les jours d'inventer, d'improviser, si elle n'existait pas, une créature plus belle qu'elle, qui eût cependant quelque chose d'elle, un peu de son cœur, avec un cadre d'élégance, de noblesse, de grâce, supérieure à elle, pour être la femme de Léo. Mais prête à se prosterner avec une foi ardente devant cette apparition, désintéressée de toute pensée égoïste, Marcienne ne voulait pas que
Léo fut le jouet d'une coquette comme Rose Gautier,
Sans doute, Rose était honnête ; Léo était loyal ; Marcienne, dans la pureté de son âme, ne croyait pas facilement au mal. Mais l'instinct de sa pudeur, la palpitation de sa tendresse, refoulée par elle-même, l'avertissait d'un péril possible, et, depuis la veille, e'iese sentait brûlée sur le cou du baiser que Léo avait donné à la danseuse.
Elle regardait une touffe de pivoines devant elle, comme si cette touffe eût été l'efflorescence symbolique des rougeurs dont elle était hantée la veille, rougeurs du front, des lèvres, des joues.
Avait-il été nécessaire que Léo offrît un si vif et si retentissant baiser à Rose Gautier? Pourquoi ne s'était-elle pas refusée à le recevoir? Pourquoi, lui, ne s'était-il pas refusé d'obéir à la galanterie d'un hommage rustique que Marcienne trouvait, sans réflexion, bien grossier ?
Au milieu de sa rêverie, Marcienne entendit une voix sonore qui entrait toujours dan. sa poitrine comme la pointe aiguë dont parle sainte Thérèse, et qui pouvait la faire s'évanouir.
Elle eut un battement terrible du cœur. Elle se tourna vers la haie de son jardin.
Léo, qui avait écarté des branches de sureau, passait la tête, tenant son cnapeau à la main.
— Bonjour^ Marcienne !
— Bonjour, monsieur Léo, répondit-elle, sans se lever de son banc, afin de maintenir la distance entre elle et lui.
— Pourquoi m'appelez -vous monsieur, dit le jeune homme, avec une surprise légèrement feinte, mais sur un ton de gaieté railleuse.
— Je vous ai toujours appelé ainsi, même du temps où vous ne m'appeliez pas Marcienne tout court, dit-elle sur le même ton.
— Je ne m'en étais jamais aperçu.
— Et moi, je ne suis pas choquée de ce que vous supprimez le mot mademoiselle.
Ils se turent, après ce prélude, et se regardèrent. Léo avait une rougeur presque aussi vive qu'une feuille de pivoine sur les pommettes de ses joues. Il était, ou il se croyait, évidemment, dans son tort.
— Est-ce que vous m'en voulez, mademoiselle Marcienne ?
Il appuya avec une inflexion tendre sur le mot mademoiselle.
— Pourquoi vous en voudrais-je ?
Léo chercha la formule de sa faute, hésita, ît dit enfin ;
— Hier, je ne vous ai pas dit bonsoir.
— Ce n'est que cela ?
— Il est vrai, — reprit-il pour atténuer encore la portée de ce premier tort, et pour moutrer qu'il n'y croyait pas lui-même, — il est vrai que je ne vous ai pas vue partir.
— Je ne voulais pas vous déranger. Je ne vous en veux pas.
Léo se mordit la lèvre, comme si la première partie de cette réponse eût été un reproche.
— J'ai beaucoup dansé pour un débutant, n'est-ce pas ?
— Vous avez, aussi, bien dansé.
— C'est Rose Gautier qui est cause de cela ; mais c'est vous qui êtes cause de ma première invitation à Rose Gautier.
Il avait débité cette remarque, rapidement, comme s'il lui en coûtait de parler de Rose.
— A mon tour de vous demander, — répliqua Marcienne, — si vous m'en voulez ?
— Je devrais peut-être vous en vouloir.
— Pourquoi?
Marcienne tressaillit, elle eut un bon sourire : le scrupule de Léo l'enchantait.
— Parce que j'aurais préféré ne pas danser, ne pas perdre tout mon temps à faire danser Rose Gautier; parce que j'aurais été plus heureux de rester auprès de vous! parce qu'eu-
fin, malgré vos paroles, j'ai peur que vous ne me gardiez rancune.
— Moi ! par exemple !
— Oui, vous.
— Je vous affirme que je ne vous en veux pas, et que je n'ai pas eu une minute l'idée de vous en vouloir.
— Bien vrai ?
— Bien vrai.
— Dites-moi cela en face; je vous croirai mieux.
Marcienne se leva de son banc, avec le faible sourire d'une mère indulgente, vint se poser devant Léo, et le regarda.
— Non, je ne vous en veux pas ! répéta-telle.
Malgré son assurance, ce fut elle qui, la première, baissa le regard, tant il y avait d'éclairs dans la prunelle de Léo. Elle se recula.
— Vous avez tort de ne pas m'en vouloir! répondit Léo d'une voix plus basse, insinuante, qui tremblait.
— Pourquoi?
— Parce que je croirais davantage à votre... amitié.
— Je vous la prouve, au contraire, de cette façon-là.
— Vous avez donc bien confiance en moi
218 SIMPLE AMOUn
— Oui.
■— Cependant, si je devenais... si j'étais amoureux de Rose Gautier?
Léo avait dit cela, après avoir hésité à le dire, mais avec un air de défi, presque de révolte.
Marcienne eut beaucoup de peine à ne pas rougir. Sa main, qui pressa sa poitrine, sembla y retenir tout le sang dans son cœur, pour l'empêcher de monter trop vite à ses joues.
— Ce serait mal, répondil-eile d'une voix calme.
Léo, qui avait détourné la tête, pour jeter cette provocation, voulut regarder encore une fois I\îarcienne en face, espérant surprendre du trouble, de l'inquiétude, dans les yeux de la jeune fille. Mais elle se croyait sûre d'ellemême, prête à lutter. Ses grands yeux restèrent impassibles. On pouvait y plonger ; leur azur était insondable.
Léo n'était pas un grand observateur. Il se méprit à cette sérénité ; une lueur de colère traversa ses yeux noirs. Pourtant il la noya vite sous ses paupières subitement humides, et d'une voix tendre, suppliante, il reprit après une seconde :
— Vous avez raison de n'avoir pas peur. Il n'y a pas de danger que j'aime Rose Gautier.
— Vous êtes trop raisonnable.
— Non, — reprit le pauvre bachelier, redevenu un écolier, un enfant, tant sa voix était faible, hésitante, et en faisant un effort prodigieux pour parler, — c'est parce que je ne peux pas en aimer deux.
Marcienne eut besoin de fermer fortement sa bouche pour l'empêcher de ti assaillir. Ellj eût bien voulu trouver un mot, une réplique, pour arrêter Léo. Mais une défense eût été aussi imprudente qu'un prière. Elle attendit.
Léo s'était interrompu pour respirer.
— Vous n'êtes pas curieuse de savoir qui...
Marcienne eut peur du mot d'amour qu'allait articuler cette bouche palpitante, cette voix sonore ; elle essaya de parer ce jet de flamme.
— Sans doute, — dit-elle rapidement, — c'est une belle demoiselle de Paris.
— Non, d'ici.
— Ah ! je ne vois pas.
— C'est vous !
— Quelle plaisanterie !
Elle dit cela avec un grand effort, faiblement, comme si elle eût eu la conscience de proférer un mensonge ou un sacrilège.
— Est-ce que je puis en aimer une autre que vous, ici, à Paris, n'importe où je serai ? reprit Léo en frappant sa poitrine, les yeux
ardents, la bouche ouverte, pour aspirer un aveu.
Marcienne comprit que l'heure redoutée était venue. Elle se fit intrépide,
— Je pense bien que vous avez de l'amitié, beaucoup d'amitié pour moi, monsieur Léo, — ditelle, avec une simplicité touchante, en parlant avec lenteur pour s'appuj^er, se reposer sur les mots, — moi aussi, je ne pourrais pas perdre l'habitude de vous aimer tous ; vous, mademoiselle Diane, madame la comtesse. C'est un grand honneur et en même temps un grand plaisir pour moi que cette amitié-là ; vous ne voudriez pas que je m'en fasse un reproche, et vous ne m'en feriez pas une douleur.
— Ah ! Marcienne, vous savez bien ce que je veux dire ! s'écria Léo avec impétuosité. — Vous faites semblant de ne croire qu'à ma reconnaissance. Non, je suis d'âge maintenant à juger mes sentiments, à comprendre la valeur des mots, et à avoir le droit de parler. Ce n'est pas comme une sœur que je vous aime, entendez-vous, et rien au monde ne m'empêchera de vous aimer ; rien !
Marcienne craignait d'exposer son courage à une épreuve trop redoutable, trop prolongée. Ces paroles passionnées du jeune homme la frappaient, l'agitaient comme un vent d'orage
qui bat une plante. Ses yeux restaient ouverts, mais n'y voyaient pas ; sa bouche gardait le sourire maternel qu'elle avait pris. Elle sentit que si elle .commettait l'imprudence de prononcer une parole, un souffle d'émotion, de tendresse mal contenue, s'échapperait de son cœur. de sa bouche, avec les mots ; qu'elle se trahirait. Elle se détourna silencieusement, comme si elle eût été offensée ; mais Dieu sait quel beau sourire elle envoya dans Tair, au-dessus d'elle, et quel baiser involontaire se dessina sur sa bouche, quand Léo ne put voir son visage !
— V^ous me quittez ! s'écria le jeune homme. Il se dégagea brusquement des branches de
sureau à ti avers lesquelles il avait parlé et s'apijrocha de la petite porte à claire -voie pour entrer dans le jardin et rejoindre Marcienne.
Elle entendit, elle devina son mouvement. Elle n'hésita pas à faire volte-face et à marcher droit à lui, pour l'empêcher d'ouvrir la porte. Elle le regarda, comme ei\e le regardait autrefois quand elle le suppliait de ne pas causer de chagrin à Paupe.
— Monsieur Léo, —lui dit-elle, — si vous ne voulez pas que je quitte le pays, je vous en conjui'e, ne me parlez pas ainsi.
•~ C'est vous qui me forcez à parler, Marcienne. Je ne vous aurais rien dit. J'espérais que vous aviez deviné. C'était donc un secret bien difficile à pénétrer ? Mais j'ai voulu savoir si c'était par cruauté ou par indifférence que vous m'aviez fait danser avec Rose Gautier.
— Par cruauté? depuis quand suis-je méchante, monsieur Léo. Par indifférence? vous ne pouvez pas le croire.
— Eh bien, non, je l'ai deviné; c'est parce que vous voudriez m'éloigner de vous, me distraire de vous, pour n'avoir plus à penser à moi ; c'est parce que vous m'aimez, comme je vous aime, et que vous ne voulez pas que nous nous aimions. Dites, Marcienne, est-ce bien cela?
Sur ce mot de Léo : — Vous ne voulez pas que nous nous aimions ! — Marcienne fut étourdie, éblouie. Elle sentit comme une brûlure de la foudre sur son front, sur sa bouche. Un immense soupir battit de l'aile dans sa poitrine, et faillit s'envoler, en emportant un aveu.
Elle fut tentée de s'approcher de Léo, tout à fait, de le regarder dans les yeux, jusqu'à ce qu'elle l'eût soumis et embrasé du feu sublime qu'elle cachait, de lui dire :
— Eh bien I oui, c'est cela !
Mais elle compara instantanément cette
ardeur de jeunesse, cette fougue indomptée de Léo à la résignation dont elle avait fait sa vie intérieure, et elle se dit qu'il ne pourrait jamais la comprendre, s'associer à son sacrifice, et qu'en voulant ^'apaiser de cette façon, elle l'exalterait encore. Elle garda son secret.
Elle parut au contraire blessée de cette injonction, et dit d'un petit ton de sœur aînée qui gronde :
— Je vous ai conseillé d'inviter Rose, parce qu'elle avait le don de vous faire rire, à dix ans. Elle a réussi encore hier.
— Ne me parlez pas de Rose Gautier, —répondit Léo avec un commencement de douleur qui empiétait sur sa colère, — ne dites pas que c'est comme vers un des joujoux que vous me donniez, que vous m'avez poussé vers cette jolie "poupée ; non, ce serait mentir, et vous, Marcienne, vous ne pouvez pas mentir I
Ce reproche fut pour Marcienne une ineffable caresse. II croyait en elle ; il voulait y croire quand même.
— Vous être méchant, monsieur Léo, balbutia-t-elle avec douceur, en le caressant d'une menace qui amollissait sa bouche et en détruisait la ligne sévère.
— Grondez-moi, Marcienne ; essayez de me traiter en enfant ! Vous saviez me donner la
main quand j'avais besoin d'être calmé. Donnezla moi, si vous l'osez, que je la sente froide, insensible, dans la mienne.
— Non ; vous n'êtes plus un enfant, repartit Marcienne, mais je suis toujours votre aînée, et j'ai été votre mère.
— Ali ! ne me rappelez pas votre bonté, si vous voulez que je ne vous parle pas de mon amour.
— Faut-il alors, reprit-elle plus gravement, que je vous parle de votre famille? de la mienne ?
— Ma famille ? Ce n'est pas ma mère qui me défendrait. '^e vous aimer, elle qui ne rêve qu'au moyen de vous avoir toujours près d'elle. Ce n'est pas Diane.
— Et M. Meurville ? murmura-t-elle.
— Mon grand'père est venu bien tard nous demander de lui obéir.
— Et si mon père, à moi, vous entendait ?
— Je n'ai plus pooir de lui.
— Alors, selon vous, je n'ai que moi pour me défendre contre vos propos, dit Marcienne ; ce n'est pas généreux, monsieur Léo. Mais vous avez raison : cela me suftit. Écoutez-moi. Vous me faites l'honneur de penser que je suis incapable de mentir. C'est vrai. Il m'en coûterait d'offenser la vérité, même pour repousser une
offense. Eh bien, je vous le dis, sincèrement, du fond du cœur, si vous ne voulez pas que je parte aujourd'hui, que je quitte ce pays, pour n'y jamais rentrer ; si vous ne voulez pas me condamner à ne plus voir votre mère, votre sœur, et vous, que j'aime bien^ vous ne me parlerez plus comme vous l'avez fait ; vous oublierez que vous m'avez parlé de façon à me chasser de ce pays, et je vous bénirai de votre silence, comme d'un bienfait,
Marcienne, involontairement, s'était rapprochée et étendait la main, en parlant avec une émotion qu'elle ne voulait pas dissimuler.
Léo la regardait avec une admiration qui transformait l'amour et le rendait respectueux. Il lui saisit la main et l'attira. Elle se roidissait ; mais il avait dans les yeux un regard si suppliant, qu'elle ne lutta pas avec trop de force, et qu'il put lui mettre sur la main un baiser délicat, qui rachetait le gros Daiser appliqué la veille sur le cou de Rose Gautier.
Marcienne comprit qu'il ne fallait pas pousser trop loin sa victoire, dans ce premier combat. Il était désarmé, car il avait presque une larme dans les yeux.
— Si on vous voyait, lui dit-elle faiblement, toute confuse, et en essayant de sourire.
— Je voudrais qu'on nous vît, repartit Léo
?26 SIMPLE AMOUh
avec un reste de forfanterie, en brûlant sa aernière poudre, avant la retraite.
— Je ne crains pas la médisance, dit Marcienne simplement. Mais on se moquerait de M. le comte d'ArsonvaL traitant ainsi la fille du tailleur Paupe.
Elle dégagea sa main. Léo était satisfait. Il avait purifié sa bouclie. Ce n'était pas la grande purification qu'il eût voulue, dans son fervent repentir ; mais c'était un commencement.
Il se recula sur le chemin.
— Viendrez-vous tantôt voir ma mère ? demanda-t-il avec une sorte d'humilité.
Lile le regarda. L'exaltation avait cédé au charme d'obéir, il n'avait plus à se venger du dépit laissé par le remords de la veille. 11 avait dans les yeux l'éclair hésitant qu'il portait le premier soir de son entrée dans la maison de Paupe. Il semblait lui dire : — Vous avez raison ! j'ai plus de profit à rester près de vous un enfant, puisque vous m'aimez comme une sœur aînée. — Alors, rassurée, au moins pour ce jour-là, Marcienne répondit :
— Oui, tantôt, je monterai au château.
— Merci, mademoiselle Marcienne.
— Sans rancune, monsieur Léo.
Ils se quittèrent sur cet échange, un peu ironique, de politesses.
SSMPLR AMOUn 227
Dès que Léo eut tourné, à l'angle du chemin, Marcienne, qui était restée immobile à sa place, le suivant des yeux, rentra bien vite dans la maison, ayant peur de laisser voir, même par les fleurs de son jardin, la rougeur qui l'envahit. Seule, dans sa chambre, enferméo du côté de la boutique et du côté du jardin, elle tomba sur une chaise, et elle porta follement à sa bouche la main que Léo venait de toucher de sa bouche, comme si elle eût pu reprendre et rendre le baiser pris.
Alors, son cœur déborda avec une violence presque sauvage, et qui eût bien cbnné de cette jeune fille pâle, aux yeux séraphiques. Elle approcha sa chaise de la fenêtre, se cacha derrière son rideau, regardant, cherchant, aspirant, dans la direction que Léo avait prise.
— Oui, oui, —disait-elle, avec des spasmes, des sanglots, le visage illuminé, belle d'une beauté inconnue que uul ne devait soupçonner. — Oui, je t'aime; tu as raison, je t'aime, plus qu'une soeur, plus qu'une mère, plus que ne t'aimera jamais celle qui sera ta femme. Oui, je mourrai, s'il le faut, de cet amour ; j'en vivrai avec de grandes douleurs; mais j'aurai la force de le cacher. Non, je ne mentirai pas ! Non, je ne dirai jamais que je ne t'aime pas ! Ce sarait blasphémer. Mais puisque j'ai acquis le droit
d'une affection qu'on ne peut soupçonner, je dirai devant tous que je t'aime, sans te dire jamais combien je t'aime !
Marcienne resta pendant une grande heure enfermée. Quand elle rejoignit son père, il était impossible de soupçonner l'ouragan sous lequel ce lys s'était courbé jusqu'à terre. Elle s'était redressée, dans son courage, dans sa sérénité, dans son martyre.
Pourtant cette crise, sans ébranler sa foi dans l'avenir, l'avait menacée. Dès que le tailleur lui tournait le dos, ou, absorbé dans son ouvrage, ne la regardait pas, elle avait des tressaillements subits, des arrêts singuliers de son activité tranquille; ses sourcils se rejoignaient, ses yeux bleus se voilaient d'une teinte grise. On eût dit que la prunelle, frappée par une lumière intérieure, regardait au dedans, et ne voyait plus rien au dehors.
Il ne s'agissait plus seulement, en effet, de garder son secret. Elle s'était imaginé longtemps que Léo ne le soupçonnerait jamais , et par l'intuition de son amour, Léo, sans le dévoiler, l'avait effleuré. C'était pour Marcienne une torture, ajoutée à toutes celles qu'elle se ménageait; mais c'était aussi une joie, dont la douceur l'épouvantait. Elle devait maintenant se mettre en garde contre la tendresse du jeune
comte d'Arsonval, le maintenir sans le froisser, ne rien lui avouer, et cependant ne pas s'exposer à désavouer un amour qui était pour elle la transfiguration légitime de tous ses rêves d'enfant.
Souffrir en secret, sans que nul se doutât de sa souffrance, c'était le pacte conclu avec la destinée, et dont elle était fière. Maintenant que Léo devenait curieux de l'état de son âme, comment serait-elle sûre de ne jamais se trahir?
Léo, de son côté, en laissant cette inquiétude, emportait plus de dépit qu'il n'en laissait voir. Il ne s'était ni attendu, ni préparé à l'obligation de se déclarer brusquement. Il était revenu en vacances a\ec une grande impatience de revoir Marcienne, se persuadant que l'intimité des années précédentes suffirait à remplir ses rêves.
Il comptait sans la fermentation de toute une année, sans les sollicitations de son âge, sans le charme de Marcienne.
L'innocence d'un grand amour n'en est que la rosée matinale. Il avait suffi à Léo de ce chant d'alouette de Rose Gautier, à travers les brumes de son aurore, pour qu'un rayon plus vif traversât sa candeur, en lui donnant une vibration dangereuse, et lui révélât les exigences encore voilées de la passion.
Cette danse sous les arbres, par une belle ournée d'été, avait eu des amorces perfides pour les sens oubliés. Il avait osé brusquement dire à Marcienne ce qu'il voulait d'abord ne lui dire jamais, et, après une déclaration involontaire, repris tout à coup par cette autorité charmante dont il avait gardé le souvenir, il s'était retiré comme un enfant, avec des rages de virilité.
Il se jurait bien d'être un homme une autre fois.
Ce fut dans ces idées confuses, dans ces alternatives de soumission et de révolte, qu'il reprit le chemin du château, s'arrêtant comme s'il voulait retourner, se hâtant comme s'il voulait fuir.
Par un hasard qui s'expliqua tout de suite, devant la grille du château, à l'endroit même où M. Paupe avait attendu que Marcienne sortît, le jour delà réinstallation de la famille d'Arsonval, Léo rencontra Rose Gautier, qui venait de conférer avec les dames, pour de l'ouvrage, et qui, arrêtée devant l'avenue conduisant à la forêt, semblait regretter que sa mère n'eût pas l'idée d'installer un atelier de couture sur l'herbe et sous les arbres.
Une heure auparavant, Léo n'eût pas manqué de se détourner, de se reculer, ou de passer fier comme Télémaque, conduit par Mentor, devant
la nymphe Eucharis ; mais il se sentit en veine de séduction ou plutôt d'observation. Rose était bonne fille et pouvait exercer utilement la psychologie d'un novice. Il serait plus aisé de l'interroger que Marcienne, et, après tout, si elle lui rendait le mensonge facile, il pourrait feindre de l'aimer un peu, pour éveiller la jalousie de Marcienne.
La stratégie de l'amour a des règles universelles; Léo en était au début; il commençait comme un commençant.
Il traversa la chaussée pour rejoindre Rose et la salua en souriant.
Rose ne faisait pas de révérences dans la semaine. Sa robe de tous les jours ne s'y prêtait pas. Elle répondit par un mouvement léger de la tête, et comme il cherchait à entamer la conversation, ce fut elle qui commença vivement, hardiment et habilement :
— Vous venez de confesse, monsieur Léo.
— Moi !
— Ne dites pas non. Je vous ai vu, il y a une heure, arrêté au coin de la rue des Sureaux, regardant de loin le confessionnal, n'osant pas y entrer.
— Quel confessionnal ?
— Le jardin de M. Paupe, Vous vous êtes fait gronder par Marcienne.
— Vous VOUS trompez, mademoiselle, répondit-il, intimidé et contrarié par cette allusion directe.
-— C'est possible; Marcienne est si bonne e^i si peu jalouse !
— Jalouse. Ah! mademoiselle Rose, vous ire rendriez fat !
— Je ne comprends pas ce que vous voulez dire, — répliqua Rose, qui ne comprenaitpas en effet. — Cequ'ily a de certain, c'est qu'hier vous n'avez pas demandé à Marcienne la permission...
— Quelle permission ?
Rose se mit à rire, et fit quelques pas de côté, comme poui ne pas continuer et se dérober à une question embarrassante.
Elle se trouva dans l'ombre des arbres. Léo, qui avait peur de paraître gauche devant cette moquerie alerte, la rejoignit. Il avait dans les veines un peu trop de soleil ; l'ombre le tentait aussi.
— Me dirôz-vous de quelle permission, hier, je me suis passé ?
— Vous savez bien ?...
— Non.
— Ah ! bien, vous avez peu de mémoire, ce n'est pas gentil.
Elle rit encore, se mordit la lèvre, comme si elle retenait une moquerie, une observation,
qui devait le blesser, puis, sans rien dire, elle posa son doigt au bas de sa joue, près de son cou, à l'endroit où la veille Léo lui avait mis ce fameux baiser.
Il reconnut la place, et ne s'indigna pas de révocation.
Léo rapportait de son entrevue avec Marcienne une démangeaison de la bouche, et aussi une petite colère contre la vertu, qui le rendirent plus qu'indulgent. Cette jolie poupée, dont il s'était moqué un quart d'heure auparavant, lui parut justifier cinq minutes d'école buissonnière.
— Je me suis passé de permission hier, je m'en passerai bien encore aujourd'hui, dit-il en voulant la saisir.
Rose lui glissa entre les mains.
— Hier, moi, j'avais permis, reprit-elle ; mais aujourd'hui !...
— Pourquoi ne permettriez-vous pas aujourd'hui ce que vous avez permis hier ?
— C'est bien différent ! Hio?, il y avait du monde.
— Aujourd'hui, il n'y a personne pour nous voir ; cela vaut mieux.
— Non, non, dit Rose en riant et en sautillant en arrière, à chacun des pas que Léo faisait en avant.
23l SIMPLE AMOUR
— Vous êtes terriblement coquette, mademoiselle Rose.
— Et vous, bien sournois, monsieur Léo.
— Un sournois vous aurait pris le baiser sans le demander.
— Vous me traitez de coquette, parce que je ne vous permets pas de m'embrasser ? c'est trop fort ! Allez demander à Marcienne si elle le permettrait.
Léo s'arrêta : un petit nuage lui passa sur les yeux.
Il voulait bien rire et faire une infidélité d'écolier à sa dévotion pour Marcienne. Mais il ne voulait pas que Rose mêlât si familièrement l'idée de Marcienne à leur enfantillage.
— Ne parlez pas de Marcienne ! dit-il, comme un quart d'heure auparavant il avait dit à Marcienne : Ne parlez pas de Rose Gautier ; mais si la défense était la même, le ton était bien différent.
Rose fut piquée, et les piqûres la rendaient plus jolie.
— C'est juste, — répliqua-t-elle d'un air de dignité le plus comique du monde, — j'ai tort de me comparer à Marcienne. Moi, je suis bonne pour danser sur les pelouses du château et pour me faire embrasser par M, le comte. Mademoisile
SIMPLE AMOUK 235
Marcîenne Paupe est une belle dame qu'on reçoit au salon. Qui sait ? Un de ces jours, on l'appellera peut-être, pour rire ou pour tout de bon, madame la comtesse.
L'épigramme était absurde et brutale. Rose qui avait de l'esprit, était trop naturellement taquine pour s'entendre en méchanceté.
Léo faillit se fâcher, répondre brutalement ; mais il y avait dans cette raillerie un secret hommage rendu à Marcienne. Il ne déplaisait pas à Léo qu'on la vît dans les salons de sa mère: et puis, cet irrésistible salpêtre de la jeunesse que les jolis yeux et les façons de Rose Gautier avaient allumé, fit explosion.
Il partit d'un éclat de rire, qui surprit Rose et la rendit muette.
— - Voilà une malice qui mérite une grosse punition! dit-il. Surprenant la jeune fille qui s'attendait à le voir bouder, il s'élança vers elle, la saisit, avant qu'elle pût se défendre, et lui mit, sur l'autre côté du cou, pour que ce ne fût pas une récidive, un baiser qui valait deux fois celui de la veille.
Rose n'eut pas le mauvais goût de se fâcher, elle trouva seulement que les moustaches de Léo pouvaient laisser une marque, et, tout en défripant son bonnet, en rajustant son châle, en riant toujours, malgré tout, elle le gronda^
lui dit qu'il abusait de sa force, qu'elle le dirait à Marcienne, et lui rappela le temps où il était gentil, tranquille, obéissant.
Ce n'était pas le moyen de le contraindre au repentir.
Par mégarde, dans son beau discours, au lieu de reprendre le chemin qui descendait au village, Rose s'avança dans l'avenue du bois.
Léo s'avança à côté d'elle. Ils firent ainsi une promenade d'une demi-heure, sans s'en douter, croyant marcher vers un but, qu'ils n'atteignirent pas.
Ils ne parlèrent plus de Marcienne ; je me hâte d'ajouter que le tête-à-tête n'en fut pas moins fort innocent. Ils étaient amoureux de leur jeunesse, de leurs vingt ans, de l'amour qui vivait en eux, et non d'eux-mêmes. Ils restaient fidèles à leur instinct naïf et n'étaient infidèles à aucun sentiment. Ne voulant pas se tromper, ils n'essayèrent pas de se persuader, et les deux ou trois baisers qui entrecoupèrent de chuchotements leurs babillages ne tiraient vraiment pas à conséquence pour l'avenir de Rose, pour les souvenirs de Léo.
Quand la jeune fille se rappela qu'elle était attendue par sa mère ; quand Léo entendit la cloche du château qui l'avertissait du déjeuner, iis revinrent sur leurs pas, rouges, mais d'une
rougeur sanshonte, et essoufflés d'avoir marclié, non pas d'avoir eu des remords.
Marcienne avait promis d'aller au château ; elle y alla aussi simplement que d'habitude, et fut surprise de ne pas trouver dans Léo la même simplicité d'accueil.
L'air à la fois vif et embarrassé, les intermittences de gaieté, d'ironie, de tristesse, do révolte muette et de soumission câline de Léo étonnèrent Marcienne, la firent réfléchir et l'affligèrent un peu, après réflexion.
Sa nature droite et franche voulait dans celui qu'elle aimait de la droiture et de la franchise. Le caractère de Léo qu'elle connaissait si bien lui offrait des garanties à cet égard. Aussi ne douta-t-elle pas qu'il n'eût un motif secret, subit, indépendant d'elle et de lui pour être ainsi. Le long du chemin, elle avait repassé tous les incidents de la scène du matin, et son bon sens lui disait qu'elle devait le trouver ou content, ou attristé, ou calme ; mais ce vague de sa physionomie et de son attitude, n'était pas le reflet naturel et direct de leur causerie du jardin.
Marcienne faisait de son mieux pour deviner. Mais elle n'avait que les yeux de son âme, et rien ne pouvait lui révéler ce qui échappe souvent aux observateurs les plus subtils et les plus expérimentés.
Comment eût-elle pu deviner ce qui s'était passé entre Rose et Léo ?
Sans rien deviner et sans rien découvrir, Marcienne eut un pressentiment. L'amour vrai a de ces intuitions infaillibles. Elle ne soupçonnait pas Léo de mensonge; seulement elle le plaignit instinctivement de subir une influence qui ne venait ni d'elle, ni de lui, ni de sa famille ; d'avoir absorbé un arôme étranger dont il souffrait. Elle ne voulait de lui que la véritû. Elle ne lui demandait pas d'amour, s'il ne pouvait avoir un amour égal au sien, en sacrinco. Elle souhaitait ingénuement qu'il lui lut sérieus ment et de initivementinfidèle. Mais, lors même qu'il cc:serait de l'aimer, elle voulait étendre ?a sollicitude sur ce cher renégat ; elle voulait, sans jalousie, p'r vocation fraternelle, voir dans l'amour de Léo pour une autre femme, comme elle voyait dans son amour pour lui.
Or, Léo ne se laissait pas regarder, et il s'agitait, pour n'être pas observé.
XTII