LE DOCTEUR CAPRON
Le retour des voyageurs fut i«ilencieux, comme l'avait été le départ.
Léo, pourtant, n'eût pas demandé mieux que de parler de sa mère. Il regardait Marcienne d'un regard reconnaissant et suppliant ; mais Marcienii3 se faisait cruelle, pour ne pas exposer l'enfant à des cruautés plus sérieuses du tailleur.
Diane, fatiguée, dormait sur les genoux de la jeune fille.
Paupe revenait triste, une fois de plus eflOrayé et irrité de cet acharnement du sort. Il ne se disait pas qu'il s'y était exposé. Il ne se rou-
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vait coupable que de ne pas résister à sa fille. Mais le moyen de lui résister ? Le sort lui faisait un guet-apens de la plus logique et de la plus méritée des passions paternelles.
Il ne dit que trois mots à Marcienne, en montant en voiture :
— Tu m'as trompé /
— Non, papa ; c'est toi qui te trompes toujours,
Marcienne répondait avec un peu de gaieté ironique. Elle emportait des provisions de joie, de confiance en elle-même et en la destinée, en même temps qu'une provision de saaté.
Elle avait franchi un nouveau degré dans la gloire du sacrifice. Elle était dorénavani plus qu'une amie, plus qu'une sœur, plus qu'une mère pour ces enfants. Elle se sentait montée au rôle de bon génie.
La belle affaire d'habiller une petite fille, de se faire obéir d'un garçon comme Léo, de contraindre la haine injuste de son père, à agir comme une amitié ardente, de mener de front le ménage du tailleur, l'éducation des enfants d'Arsonval I
C'était maintenant que la tâche allait devenir sérieuse, difficile, mais superbe ! C'était maintenant que Marcienne se sentait forte !
Il lui semblait que le baiser donné par la
malade avait avivé en elle les sources de la vie; et, le soir, au souper, Paupe, qui gardait de la mauvaise humeur, dissimulée sous de la fatigue, surpris de lui voir les joues brillantes et colorées, lui dit :
— Qu'est-ce que tu as ? de la fièvre, j'en suis sûr.
— Oli ! non, mais du bonheur I Le tailleur poussa un soupir.
— Du bonheur ? oui, à ta manière. Tu sais ce que ces bonheurs nous ont coûté jusqu'ici ? Lequel de nous deux va payer celui que tu nous attires ?
Paupe était gêné par la présence des enfants, pour dire ce qu'il pensait. Il avait peur de Léo depuis la fuite ; mais ^il ne l'en aimait pas davantage.
Marcienne fut exacte au rendez-vous indiqué par le médecin de Troyes ; et, cinq jours après la visite au couvent de la Visitation, elle ramenait la comtesse d'Arsonval.
Le tailleur, plus taciturne que jamais, avait emprunté cette fois Ja voiture du médecin de X... Léo et Diane étaient forcément de l'expédition.
Une lettre de M. Sainton, envoyée par « duplicata » L M. Paupe, et copiée sans doute sur le livre spécial de la maison Meurville, avait satisfait les scrupules de la supérieure.
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Celle-ci souhaita un excellent voyage à la caravane, et ne manqua pas de dire d'un ton solennel à Marcienne que toute la communauté allait prier et faire une neu vaine pour la guérison de la chère dame.
Il était impossible de faire mieux sentir le peu de confiance qu'inspirait le traitement bizarre imaginé par le docteur.
Je ne décrirai pas l'installation de la comtesse dans la maison louée par M. Paupe, à côté de sa maison. Je ne raconterai pas non plus la stupeur, l'admiration de tout le pays, quand on apprit que le tailleur s'imposait ce surcroit efifroyable de soins et de responsabilité.
Quelques finauds, et parmi ceux-là maître Herluison, qui commença à rôder beaucoup dans le village, insinuèrent, il est vrai, que Paupe n'était pas aussi dupe qu'il paraissait l'être, de son bon cœur, de son dévouement héréditaire à la famille d'Arsonval.
Comme il ne pouvait évidemment pas payer les dépenses, il était permis de supposer qu'il prélevait un bénéfice sur les subsides accordés par M. Sainton. Cela semblait, d'ailleurs, si simple, et chacun dans le village eût été si bien disposé à en faire autant, qu'au lieu d'être blâmé, Paupe fut considérablement enyié, félicité.
Herluison avait donné la formule: — C'est un malin ! —- et la formule devint proverbiale. On clignait de l'œil en passant devant Paupe, en le saluant, en lui demandant des nouvelles de la comtesse et de Marcienne. Un redoublement de considération s'attacha à sa personne ; de la jalousie aussi.
Cette famille Paupe, — disait-on, — avait bien de la chance. Le père avait acquis pour rien, ou fait semblant d'acquérir, les biens du comte d'Arsonval. Il les avait rendus, parce qu'il ne pouvait pas les garder ; mais il avait gagné, à cet acte de probité nécessaire, une rente de cent écus. Le fils, aussi habile que son père, préférait un capital, une dot pour sa fille, dont les bonnes langues donnaient le chiffre.
La sauvagerie de Paupe s'expliquait par une fierté, que, d'un commun accord, chacun blâmait. C'était mal à lui de mépriser ceux qui n'avaient pas la chance de sauver des nobles, à lui surtout, qui se vantait autrefois d'être un libéral, fils d'un jacobin.
Paupe, qufi ces commentaires entendus directement ou surpris, irritaient et blessaient comme d'infâmes calomnies, devenait, non pas fier, mais plus farouche. Il ne sortait que pour aller chez ses pratiques ; et celles-ci étaient moins empressées à le faire travailler, puisqu'il avait
d'autres ressources. On le voyait, plus que jamais, toute la journée, les jambes croisées sur son établi, tirant l'aiguille avec fureur.
Marcienne et les enfants passaient bien des heures dans la maison voisine. Rose tenait compagnie à M. Paupe ; on n'avait pas besoin d'elle ailleurs ; mais la fauvette chantait moins dans cette cage, devenue maussade comme une prison.
Rose en voulait à Marcienne, qui ne se faisait pas aider, qui avait peur de lui montrer la comtesse. Elle en voulait à Léo, qui, depuis l'arrivée de sa mère, ne se souciait plus de chansons et comprenait mieux, sans intermittence, la gravité tendre de Marcienne.
Elle en voulait à M. Paupe de ce qu'il souffra.t de pareilles injustices.
Elle s'ennuyait, et comme elle n'était pna faite pour l'ennui, elle eût mieux aimé retourner bien vite chez sa mère, au risque de re tourner aussi à l'école, si elle n'avait pas toujours espéré qu'un jour, on aurait besoin d'elle pour égayer la comtesse.
En attendant, elle continuait à venir chez le tailleur. Elle s'installait près de l'établi, pour coudre et pour bâiller, n'ayant de petites échappées de rire et de gaieté que quand Léo et Diane passaient ou venaient, riant aussi, de la joie
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moins commune qu'ils apportaient de chez leur mère.
Marcienne était bien vengée. Songeait-elle à une vengeance ? Se rappelait-elle seulement que le dépit ressenti de la gaieté continuelle de Rose, et de ses familiarités avec Léo, était pour beaucoup dans sa bonne action, en faisant une action toute simple ?
Elle était entrée dans son rôle nouveau, comme dans un devoir naïf : elle s'y dilatait : elle avait trouvé sa fonction, augmenté le but de sa vie, et en prenant bien soin de cette dame si délicate et si charmante, elle apprenait le secret de délicatesses rêvées ; elle affinait ses sens, son esprit.
Pour abréger l'analyse de cet épisode, qui clôt l'enfance héroïque de Marcienne, ce qui est le prologue des douleurs, des sacrifices de la jeune fille, je ne puis mieux faire que de citer la lettre écrite par le médecin de Troyes, le docteur Capron, au représentant de M. Meurville, si^s. semaines après la translation de madame d'Arsonval dans la maison du village.
» Troyes, le 5 mars 1831.
» Monsieur Sainton, ;> Je comprends trop la responsabilité que
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j'ai assumée près de vous, et celle que vous ave^ prise vous-même près de M. Meurville, pour ne pas vous envoyer, selon nos conventions, un flernier bulletin de la santé de madame d'Arsonval.
» Je cesse, à partir d'aujourd'hui, mes visites /égulières à madame la comtesse ; pour le surplus du traitement, mon confrère de X..., un praticien d'ailleurs fort estimé dans la vallée d'Othe, me remplacera désormais.
» Je me permets de joindre à cette lettre la note de mes honoraires, grossie de mes frais de déplacement, en vous avouant, en toute franchise, que j'aurais pu assurément la faire moindre, en m'abstenant, depuis trois semaines, de visites inutiles. Mais j'ai dû céder aux instances de M. Paupe, surtout à celles de sa fille, qui a la modestie d'attribuer à la science une guérison due surtout à la sorcellerie de sa bonté. Quand nous n'aurons que des rebouteuses et des envoûteuses comme celle-là, nous ne les dénoncerons pas à la justice.
» Oui, monsieur, madame d'Arsonval est guérie ! C'est, après tout, un triomphe, non pas pour mon art, mais pour mon scepticisme. Il y a longtemps que je proteste contre les maisons de santé ; contre la séquestration de pauvres
êtres dont la raison court les champs. Parbleu !... qu'on les laisse courir à sa poursuite ; ils la rattraperont peut-être ! Pinel a brisé les chaînes des fous ; démolissons les bastilles qui les enferment, même celles qui ont des bénitiers aux portes...
» Mais je m'égare, et j'oublie, monsieur, que vous êtes un homme positif, dont le temps est précieux, et qui n'a pas un quart-d'heure à perdre, pour lire mes théories médicales.
» Donc, madame d'Arsonval est guérie ! Elle était malade ; elle n'a jamais été folle. Elle doit sa guérjson à des agents naturels, à la vue do ses enfants, à un changement d'air, de vie, da décor.
» Je l'avais dit à son mari, quand il ma l'avait confiée ; son cas n'était pas grave. Il pouvait le devenir par une longue réclusion, M. Paupe est arrivé à temps ; il eût peut-êti'e été trop tard au retour de M. Meurville.
» Quel singulier homme que ce tailleur, brutal, hargneux, absurde, imbu de toutes les idées révolutionnaires, mais admirablement docile aux volontés de sa fille, que j'appellerais un ange, si je croyais aux anges, et que j'aime mieux traiter comme un être normal, dans toutes les conditions rêvées parla physiologie et la psychologie, pour former une femme parfaite !
» La société peut compter sur les anarchistes qui sont si obéissants envers leurs enfants, car ils ont le reflet direct des consciences pures et des logiques droites. Celui-là a emmagasiné toutes ses vertus dans sa fille. 11 va de temps en temps aux provisions ; mais il attend qu'on ne le voie pas, et c'est à la dérobée qu'il va cueillir le fruit légitime, convoité comme un vol.
» Quant à cette petite Marcienne, dites à M. Meurville que s'il veut un jour la doter, et que s'il peut la marier à un honnête homme intelligent, il n'aura pas payé sa dette, mais il aura fait une œuvre excellente.
» Je ne sais où elle apprend, mais elle comprend à demi-mot. Son grand visage blanc s'étend quand on lui parle, et absorbe la lumière des autres. Elle a fait de la maisonnette louée en votre nom, et habitée par madame d'Arsonval, une véritable ferme de Trianon, avec des élégances rustiques qui se mêlent à la grâce que la comtesse répand autour d'elle, à mesure qu'elle revient à la vie normale.
» J'ignore ce que cela vous coûte, mais votre argent est bien employé. Tapis, meubles, superflu et nécessaire, cette petite fille a tout prévu. Elle a loué pour le gros ouvrage une vieille femme, ancienne servante du château ;
mais elle-même se réserve les soins délicats, la surveillance et le traitement.
» Croiriez-vous que je n'ai pas eu une seule critique à faire, une seule prescription à formuler ? Elle a tout deviné, tout pressenti. Cette enfant, qu'on pourrait croire mystique, remplace la dévotion par l'action, et ne prie que pour tromper l'ardeur pratique de son dévouement. D'ailleurs, sa dévotion n'exclut pas la malice. Elle n'a passé qu'une heure, en deux visites, dans le couvent, et cela lui a suffi pour qu'elle ait remarqué tout ce qu'il ne fallait pas imiter.
» Elle a remplacé les images encadrées de nos bonnes religieuses et les fleurs en papier, par des fleurs rares qu'un jardinier d'Aix-en- Otlie lui fournit, car les serres du château sont sous les scellés. Madame d'Arsonval a ainsi sans cesse le printemps, au lieu de cet hiver éternel de la communauté. La serinette que je tolérais, et qui était une des passions, un des moyens curatifs spéciaux du couvent, est remplacée par une volière d'oiseaux qui chantent. Elle-même, Marcienne, est à la fois la fleur douce et pâle qui commence à se colorer, et l'oiseau qui gazouille à demi-voix des paroles calmantes.
» La guérison a été rapide. Dès que la comtesse eut reconnu ses enfants, elle a voulu voir
cette jeune fille qui leur a tenu lieu de mère, et dont elle était jalouse. Cette curiosité bienfaisante, toujours renouvelée par des découvertes nouvelles, ne s'est pas encore rassasiée. Elle a attiré notre malade hors de sa mélancCîie noire; elle l'attire maintenant hors de sa mélancolie grise. Vienne le mois de mai, et la jeune femme, la jeune fille, accouplées par une sympathie charmante, iront au bois avec les enfants.
» Au risque de passer pour un bonhomme sentimental et bavard, permettez-moi d'insister sur ce que ce dévouement ingénieux de mademoiselle Paupe impose de devoirs essentiels à M. Meurville.
» Que fera-t-on de cette jeune fille quand on lui aura retiré sa chère malade, qu'elle aime beaucoup, et ses chers enfants qu'elle aime... j'allais dire trop ? De l'argent ne satisfera pas son cœur, qui se creuse à l'infini, et qui ne saurait se remplir que de dévouement et d'amour.
» En fe-ra-t-on une femme de chambre ? Une lectrice de la comtesse ? Osera-t-on subalterniser une amitié qui est aujourd'hui l'égale des plus fières ? La laissera-t-on retomber dans la vie d'artisan qu'elle avait près de son père ?
» Je vous avertis de ce péril, car il est trèsgrand. La physiologie est une bonne chose quand elle se sert de la psychologie, et je vous
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avouerai que je tâche de philosopher, en médicamentant. Il est très-bon de rencontrer des aiïections comme celle de cette petite flUe; mais en leur devant la vie, il ne faut pas les tuer
» Voilà ce que je vous prie de dire de ma part à M. Meurville.
» J'ai bien étudié cette petite Marcienne. Dans sa simplicité, elle jette son âme par dessus rétabli paternel. Elle ne se croit pas ambitieuse; sa nature, son cerveau, ses sens le sont pour elle.
» Un médecin qui ne la jugerait que sur sa mine, croirait à la prédominence du tempérament nervoso-lymphatique ; moi, je suis sûr qu'elle est, à son insu, en train de vaincre cette disposition quasi-maladive, héritée de sa mère. De même qu'elle refait les autres, elle se refera; et vous verrez, si vous ne la tuez pas, quelle femme aimante, passionnée, elle sera un jour ! Elle n'abandonnera jamais son père ; mais elle n'abandonnera pas davantage les idées dont elle se berce actuellement.
» Ce contact quotidien avec une créature douce, élégante, sentimentale, ce besoin de vie intelligente pour guérir et guider l'intelligence des autres, la séparent à jamais de la vie grossière de nos paysans. En ferez-vous une femme du monde? Je n'en sais rien; elle n'y tient
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guère; mais si vous la soparr-, maintenant de madame d'Arsonval, pour l'abandonner à ellemême, vous lui laisserez des souvenirs qui l'empoisonneront sans la tuer ou qui la leront souffrir cruellement.
» Ce que je dis vous étonne? Cela m'étonne bien davantage de le dire et de le penser. Mais je suis un fureteur, un chercheur de bric à brac dans les cœurs humains ; et quand je découvre une rareté, je suis disposé à en faire une merveille. Je m'imagine que la fille de ce tailleur brutal est un génie de tendresse ; je la plains davance, et je voudrais conjurer le sort qui l'attend.
» Vous trouverez que je radote ! c'est possible. Si j'avais vingt ans, en pensant à cette petite fille qui trompe sur son âge, je radoterais bien davantage encore. S'il plaît à M. Meurville, quand il viendra chercher madame la comtesse, sa fille, de me fixer un rendez-vous, je suis à ses ordres, et je lui dirai alors tout ce que je pense sur cette héroïne modeste, qu'il n'a pas le droit de laisser mourir d'ennui, de consomption dans son village, ou dans un couvent,
» Je suis, monsieur, en vous priant d'excuser !a loquacité d'un vieux médecin de nonnes, votre tout dévoué serviteur,