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LA CONTREDANSE

Au moià de septembre de l'année 1839, Léo avait été reçu bachelier, et M. Meurville n'avait pas été nommé pair de France.

Lassé d'attendre, après beaucoup de promesses, cette consécration de sa fortune et de sa haute position industrielle, le père de la comtesse d'Arsonval vint passer trois mois chez sa fille, et s'appliqua à conquérir assez de popularité dans le canton pour y poser les premiers jalons d'une prochaine candidature à la députation.

Tout naturellement, M. Meurville devait être le candidat do l'oppoaitki*» 4ite constitu-

tionnolle. Il ne voulait pas rompre absolument avec la dynastie de 1830. Il lui suffisait de la taquiner assez pour que le ministère comptât avec lui.

L'année précédente, sur l'avis et par les soins de M. Herluison, il avait acheté des bois et une ferme dans le voisinage d a domaine d'Arsonval.

L'affaire avait été conclue par pure ambition politique ; mais il se trouva qu'elle était également fort avantageuse au point de vue du revenu ; si bien que M. Meurville satisfaisait sa rancune par sa candidature, et ses intérêts, par l'instrument même qu'il avait choisi pour satisfaire son dépit.

Il voulut donner une petite fête, non pour annoncer ses prétentions parlementaires, mais, disait-il, uniquement pour consacrer la date mémorable du diplôme de bachelier décerné au jeune comte d'Arsonval. C'était, ajoutait-il malignement, la première fois qu'une pareille distinction était obtenue par un membre de cette noble famille.

Le prétexte fit peu de dupes. La fête, d'ailleurs, avait peu de prétention. Elle fut donnée dans le I arc du cliâteau, et la comtesse la présida avec tes enfants.

Diane avait quinze ans. Elle était jolie, comme l'avait été sa mère ; mais l'influence de Mar-

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cienne, peut-être aussi cette roîée des larmes qu'elle avait reçue, à l'âge de cinq ans, avaient mis sur sa grâce ingénue un voile léger de timidité qui en tempérait 1 éclat.

Léo, brun, avec des yeux noir>, profonds et brillants, qui fixaient résolumsnt, librement leurs regards sur le regard des autres, était, à dix-neuf ans, d'une beauté expressive, résolue et simple. L'énergie des premières années s'était accentuée. L'entêtement était parfois de la colère ; mais on sentait que la colère pourrait être terrible, sans jamais s'égarer dans le vertige.

Léo se souvenait delà ruine, de la mort de son père, de l'hospitalité reçue chez M, Paupe, de la tendre amité vouée à Marcienne, des humiliations endurées, de la fuite par une journée d'hiver, et plus tard des anxiétés qu'il avait traversées, lors de la vente du château. Tous ces souvenirs flottaient autour de lui, comme les ombres transparentes d'une mélancolie qui donnait la curiosité de le pénétrer, de s'en faire aimer, tant on sentait qu'il devait avoir de force dans ses attachements et de justice dans ses haines.

Respectueux pour son grand-père Meurville, poli et froid avec M. Paupe, qu'il ménageait par cette politesse même, qu'il flattait par sa froi='

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deur, reconnaissant envers le grand-oncle maternel, M. de Ville-sur-Terre, qui n'était pas mort, qui promenait allègrement ses quatrevingts ans autour du lac de Corne, en promettant toujours de revenir pour la noce de son petit neveu ou de sa petite nièce, Léo passait pour avoir un caractère orgueilleux, parce qu'il l'avait concentré, et semblait mécontent de tout, parce qu'il avait la pudeur de ses enthousiasmes et les préservait des moqueries par sa propre ironie.

Pendant dix années, Léo s'était retrouvé avec Marcienne à chaque saison, sans lui parler autrement qu'avec une douceur un peu austère, en baissant presque les yeux, sans accentuer jamais au delà d'une poignée de main virile, donnée comme à un camarade, l'expression d'une amitié fidèle, profonde.

Marcienne lui savait gré de cette douceur qui la mettait à l'aise, qui rappelait sa tutelle d'autrefois, et de cette petite austérité qui lui témoignait de l'estime à partager avec son père.

Elle était certaine que, dans une causerie générale au château, quand elle y prenait part, Léo, sans paraître se ranger à son avis, pensait, de son côté, comme elle pensait du sien II était heureux quand elle était là ; un rayonnement doux s'échappait de tout son visage ; mais il ne se permettait aucune démarche indiscrète pour

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la retenir ou la chercher. Quand on jouait, il jouait de grand cœur. Il aimait la chasse, les exercices du corps; il aimait aussi la lecture, et, un jour, par grand hasard, Paupe avait été très surpris de l'entendre parler de la Révolution française, non comme un fils de gentilhomme rallié, comme un neveu d'émigré, ou comme un petit-flls de bourgeois vaniteux ; mais comme un esprit jeune, vivifié par le courant de 1789, trempé dans les fortes études modernes, qui veut ménager ses illusions en s 3 dégageant doucement de ses préjugés.

Léo aimait le docteur Capron, et avait annoncé plusieurs fois son intention de devenir médecin. C'était un vœu qu'il avait fait un jour, chez Paupe, devant le petit Maximilien mourant et en songeant à sa mère malade ; ce vœu lui paraisait respectable, transfiguré dans la personne de ce beau et bon vieillard. Cette vocation déplaisait au grand-oncle de Ville-sur-Terre, effrayait madame d'Arsonval, et étonnait M. Meurville. N'eût-il pas mieux valu, selon ce dernier, que son petit-fils eût l'ambition de la fliplomatie, de la haute administration, d la fainéantise en habit brodé, qui coûte si peu, qui vaut tant, et qui fait fleurir tant de décorations aux boutonnières jeunes?

M. Meurville eût dit volontiers : « Est-il

possible qu'à soixante-dix ans on ne soit pas pair de France et qu'à vingt ans on ne soit pas attaché d'ambassade ou au moins sous-préfet ? »

Le programme de la fête champêtre donnée dans le parc d'Arsonval n'avait que deux parties. On mangeait et on buvait d'abord ; on dansait ensuite. Il est vrai que l'on pouvait boire et manger pendant la danse.

Un orchestre, composé d'un violon, d'une clarinette et d'un cornet à piston avait été installé sous les arbres d'un ancien jeu de paume, en plein air. M. Meurville, qui avait trinqué avec tout le monde, et qui adoptait publiquement l'huissier Herluison comme son aide de camp et son confident, voulut danser avec la femme du maire la première contredanse et demanda à son petit-fils de lui faire vis-à-vis pour donner un charme patriarcal à cette mise en scène galante et électorale.

Léo invita Marcienne.

— Je ne sais pas danser, lui répondit la fille du tailleur.

— Ni moi non plus, répliqua Léo en souriant.

— Nous embrouillerions la contredanse.

— Le grand malheur !

— M. Meurville ne serait pas content.

Léo eut bien envie d'attester encore une fois son indifférence ; mais Marcienne le grondait

■toujours, quand il manquait au respect de la famille.

— Comment faire ! — dit-il.— Diane est invitée par M. Herluison ; si j'invitais maman ?

— Tenez, — répondit Marcienne en lui montrant Rose Gautier toute frémissante d'impatience, et qui parée, enjolivée, attendait qu'on l'invitât. — Voilà le meilleur maître que vous puissiez prendre.

— Elle ! répliqua Léo avec une petite moue de dédain.

— Elle vous apprenait à chanter il y a huH ans, eh bien, dansez maintenant avec elle !

Marcienne savait au moins par cœur la fable de la Cigale et de la Fourmi. Il n'y avait pas trop de pédantisme ni trop de malice à y faire allusion.

Léo voulut résister, mais il était difficile de ne pas obéir à Marcienne.

Rose ne s'attendait pas à un pareil honneur; ce qui ne veut pas dire qu'elle l'accueillit modestement et qu'elle ne l'avait pas désiré. Il y eut un murmure flatteur pour le héros de la fête, quand on le vit prendre place ave*, la plus jolie fille du pays.

Rose Gautier était une élégante, par état et par coquetterie. Elle donnait le ton aux dames ae Saint-Mards, qui se faisaient habiller par elle

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©; pir ea mère. Il est juste de déclarer que sa toilette, toute prétentieuse qu'elle fût. ne la déparait pas. Elle était jolie à tout affronter.

Fraîche comme à douze ans, chantant un peu moins, mais ritint tout autant, riant des yeux, de la bouche, du menton, des joues, de tout le visage, Rose avait une grâce pétillante, qui grisait vite, quand on la respirait un peu.

Une étourderie, qui pouvait paraître de l'effronterie aux esprits chagrins, une grâce sensuelle qui ne ménageait personne, et, avec cela, une innocence visible qui n'était peut-être que le calcul ambitieux d'une villageoise aspirant à devenir une dame, rendaient Rose attrayante et redoutable.

On lui avait déjà fait la cour. Mais elle dénonçait si vite les soupirants à la moquerie publique qu'aucune médisance ne l'avait encore atteinte. Seulement, elle était comme un de ces joli^^ fruits, autour desquels tourbillonnent les oiseaux; que l'on s'émerveille un soir de trouver si frais avec leur duvet, leur incarnat, et qui, au matin suivant, ont la piq ire d'un coup de bec.

Léo, à chaque vacance, avait rencontré Rose Gautier ; mais, c'était en revenant de chez M. Paupe, et le rire provocant de la coquette effarouchait le reflet doux et presque religieux

du sourire de Marcienne qu'il eirportait chez lui.

Rose devina-t-elle qu'il l'invitait à danser, uniquement pour faire vis-à-vis à son grandpère Meurville, et pour ne pas désobliger Marcienne ?

— Est-ce que Marcienne a mal au pied, — lui demanda la moqueuse jeune fille, — que vous commencez par moi ?

— Marcienne ne veut pas danser.

— Avec vous ?

— Avec personne.

— Puisque mademoiselle Diane va danser avec M. Herluison, mademoiselle Paupe pourrait bien se hasarder.

Léo fut mécontent de ce reproche de fierté à l'adresse de son amie.

— Elle ne sait pas danser, reprit-il gravement.

— Vous lui auriez appris...

— Je ne sais pas non plus.

Rose partit d'un grand éclat de rire et battit des mains :

— Vous ne savez pas danser ! qu'est-ce qu'on vous apprend donc à Paris? Avez-vous de la bonne volonté ?

— Oui.

— Eh bien ! je vais essayer de voua donner une leçon,

Le violon joua la ritournelle et la clarinette donna le signal.

Rose Gautier prit Léo par la main, l'entraîna; à chaque mouvement indiqué par la musique et annoncé par un musicien, elle lui poussait le coude, lui tapait sur le bras, le tirait à elle, le secouait, le faisait pivoter. Quand vint le galop final, elle se renversa sur .'épaule de Léo, et il fallut bien que le bachelier la soutînt par la taille, en sentant, à chaque élan, la jolie tête lui battre la poitrine, avec un rire qui s'échappait, dans un souffle joyeux et rhytmé.

La contredanse finie. Rose lui dit :

— Vous avez des dispositions. Nous recommencerons... si Marcienne le permet.

— C'est Marcienne qui a voulu que je vinsse vous inviier, dit ingénuement Léo.

— Ah ! répliqua Rose Gautier, moins fière de devoir cette faveur à Marcienne qu'elle n'eût été fiattée de l'avoir obtenue malgré Marcienne.

Léo, en rejoignant la fille du tailleur, craignait de surprendre dans son regard ou ses paroles, sinon un reproche, du moins un peu de raillerie. Mais Marcienne le complimenta sincèrement :

— Vous voyez bien que je vous ai donné un bon conseil. Il faudra danser encore avec Rose.

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— Vous tenez donc beaucoup à ce que je devienne un danseur ?

— Oui, pour que vous deveniez savant en toute chose.

Elle avait dit cela de ce ton demi-sérieux qui la rendait parfois impénétrable.

Au lieu d'une contredanse, l'orchestre joua ensuite un air de valse. Léo voulut s'asseoir, se récusant d'avance pour une gymnastique qui ne supportait pas l'improvisation. Mais ce fut Rose elle-même qui vint le chercher auprès de Marcienne.

— Eh bien, mon élève, quand on sait danser, il faut apprendre à valser.

— C'est trop difficile. Merci!

— Trop difficile ? Regardez donc !

Elle montrait un couple qui, devançant la musique, tournait aux premiers accords, par un mouvement mécanique, en bornant toute sa science à se balancer alternativement sur chaque pied.

— Je ne veux pas qu'on se moque de moi, comme vous vous moquez de ces gens-Là, reprit Léo avec une certaine hauteur.

Rose comprit qu'il était dangereux d'insister. Elle fit une jolie révérence à Léo, en emportant sa promesse pour une autre contredanse, et elle accepta l'invitation d'un joli clerc de notaire do

Saint-Mards, qui était ceiiainement, après le jeune comte, le plus élégant personnage de la fête.

Rose valsait comme elle chantait, comme elle riait, fort bien, sans avoir appris. Le tourbillon que faisait sa robe et les pas légers que faisaient ses petits pieds ressemblaient à ses roulades d'autrefois. Mais sa taille bien prise, son bras mignon, ses mains, toutes blanches dans des mitaines noires, ajoutaient un charme au prestige de son agilité et de sa souplesse ; elle était surprenante et émouvante.

Léo la regarda d'abord avec un peu de métiance, puis avec indulgence, puis, avec une admiration naive, quand elle s'arrêta, palpitante, s'éventant avec son mouchoir, en battant ses yeux de ses paupières. Il regretta de ne pas savoir valser, et fut instinctivement jaloux de ce clerc de notaire qui avait tenu pendant six minutes la taille do Rose Gautier dans ses bras.

Marcienne était assise à proximité de la comtesse d'Arsonval ; non pas à côté d'elle, pour ne pas sembler prétendre aux hommages que la châtelaine recevait ; pour ne pas afficher une intimité dont il lui importait peu de se vanter ; pour rester à la fois indépendante et prête à ré-^ pondre au moindre mot dg la comtesse.

Léo, pendant la valse, s'était assis sur le même banc que Marcienne.

— Est-ce que vous n'aimeriez pas a savoir valser comme Rose Gautier? lui demanda-t-il, avec une sorte de prière dans la voix.

— Non.

— C'est dommage. Vous auriez, j'en suis sûr, autant de grâce à valser !

Léo en disant cela se crut autorisé par son amitié à jeter un regard rapide sur la taille de Marcienne que rien ne dissimulait; car elle avait retiré son mantelet de soie noire, plié à côté d'elle.

La fille du tailleur n'avait peut-être pas la taille si bien prise, ni surtout si bien serrée dans son corsage que la fille de la couturière. Toute sa beauté était sur son visage; encore fallait-il aimer les teints d'une blancheur mate, les yeux bleus ouverts comme des fenêtres dans le ciel, la bouche bien dessinée, mais un peu grande, pour trouver le visage de Marcienne beau.

Léo avait le secret de cette beauté ; ou plutôt, il était depuis plusieurs années habitué à n'admirer que Marcienne, à n'entendre admirer qu'elle. Mais il était, dans ce moment, subitement interrogé par une tentation, par un charme prime-sautier, plus apparent, plus naturel. Son

inspection faite, il releva les yeux en rougissant un peu, et les reporta sur Rose, sans formuler son jugement.

Marcienne sourit d'un bon sourire charitable.

— N'est-ce pas que je suis moins jolie que Rose?

— Oh ! non, dit Léo en protestant.

— - Avouez-le donc franchement, vous me ferez plaisir.

— Ce que je puis vous avouer, c'est qiio vous êtes moins coquette.

— Vous n'en savez rien. Vous vous trompez peut-être. Chacune entend la coquetterie à sa manière. Ma façon à moi, c'est de vouloir la vérité : j'aime à la dire, j'aime à l'entendre. Aussi n'essayez pas de me faire de faux compliments. Vous en ai -je jamais dit autant, moi... même du temps où j'avais le droit de vous gâter?... Voilà la valse qui finit ; vous avez envie de danser encore avec Rose... Allez danser!

Elle se leva, pour ne pas voir l'embarras de Léo, qu'elle dispensa d'une réplique, et alla faire le tour de la danse.

Léo resté seul murmura :

— Elle ne m'aime pas !

Il fut tenté de la suivre, de la rejoindre; mais Rose se retrouva sur son chemin, par hasard, et comme il se crut obligé de la complimenter sur

sa grâce à valser, elle lui tendit la main pour une seconde contredanse.

Marcienne les regarda danser, une seconde fois, comme elle avait regardé la première, debout, parmi les spectateurs, les mains jointes sur la poitrine qu'elle serrait un peu, les yeux à demi voilés pour mieux voir ou pour moins voir, rêveuse, avec ce sourire mystérieux qui avait étonné Léo d'abord, et qui finit par le taquiner un peu.

Il ne s'en tint pas à cette seconde leçon. Il ne permit à Rose que les valser, et encore l'obligea-t-il à se reposer, à venir se rafraîchir sur le perron du château, pendant une valse.

A son âge, avec l'éclair de santé, de jeunesse, qui pétillait dans ses yeux, avec sa bouche vermeille, avec toute la sève de ses dix-neuf uns, avec les souvenirs de Paris qui devenaient capiteux à distance, avec la poétique, simultanément sentimentale et sensuelle, qui se traite dans les conférences des récréations, ou ailleurs, Léo était tort ex3usable de céder à l'attraction subite de cette beauté vive, incontestable, de se laisser entraîner par ce double plaisir de l'action et de la vision.

Marcienne qui 1 avait encouragé, qui l'encourageait encore par sa présence, qui ne cessait de le regarder, quand il dansait avec Rose, ne

lui adresserait certainement aucun reproche. Alors il s'en donna à cœur-joie.

Il y eut une explosion de désirs inconnus, de force vitale dans cette jeune âme qui se resserrait d'ordinaire, qui, dans le fanatisme d'un sentiment précoce et quasi mystique, s'était maintenue chaste, malgré la fermentation des premières années d'adolescence.

Il dansa avec fureur, se livra à une gaieté presque violente. Quand Rose fut lasse, ou feignit de l'être, il la contraignit de danser, par une tyrannie égoïste, pour savourer sa prétendue lassitude. Il se réconcilia tout à fait avec Rose qu'il trouva spirituelle, qui l'était en eUet, qui lui servit à donner la volée à son esprit enfermé; et vers la fin de la journée, quand le crépuscule commença à mettre ses ombres violettes dans les arbres ; quand l'orchestre, selon la mode des campagnes, surtout à cette époque, cria le commandement : — Embrassez vos dames ! Léo mordit à belles dents, c'est-à-dire sans les dents, les pommes rouges de Mlle Rose.

Marcienne, qui avait assisté jusque-là à toutes les péripéties du bal, avec son humeur tranquille, se sentit fatiguée, alla dire adieu à la comtesse, embrassa Diane, s'esquiva du parc, et descendit seule, d'un pas lent et mesuré, vers le village.

Si, dans le chemin, Marcienne essuya plusieurs fois ses yeux, les larmes qui lui écliappèrent n'étaient sans doute pas des larmes de jalousie, car elle quittait la fête sans colère contre personne. Seulement, elle était triste par contraste, par une opposition naturelle de son caractère à cette gaieté extérieure, à cette fête bruyante qui effarouchait sa rêverie.

Paupe l'attendait en lisant.

Depuis plusieurs années, par son travail, avec l'aide de Marcienne, le tailleur, sans s'élever, avait acquis cette première aisance du pauvre qui est le droit à des intervalles de repos, à des relais. Sa maison avait, comme son humeur, un aspect moins farouche. Il n'avait plus l'âpre souci d'un labeur sans relâche. Il quittait l'établi beaucoup plus tôt, et trouvait à midi, le soir, le temps d'une lecture ou d'une causerie devant sa porte.

Le tailleur vivait dans une lumière trop constante, en vivant en tète-à-tête avec Marcienne, pour demeurer aussi sombre qu'autrefois. Mais sa tristesse était restée chronique, sans être aiguë et chronique comme jadis.

Marcienne n'avait aucune trace de larmes quand elle entra.

— Je t'attendais plus tard, — dit Paupe, en mettant un morceau de fil dans son livre, pour

en marquer la page;— est-ce que la fête est finie 1

— Je ne crois pas.

— Pourquoi n'es-tu pas restée encore ?

— J'étais lasse de voir danser. J'en ai mal aux jambes.

— Tu n'as pas dansé?

~ Non.

— On t'a invitée ?

— Oui. Il ne tenait qu'à moi de faire vis-à-« vis à M. Meurville, avec son petit-fils.

— Ce Meurville! — dit Paupe, en haussant les épaules, — n'est-il pas fou de danser la pastourelle à son âge? Ne s'imagine-t-il pas qu'on en fera un député, parce qu'il a de bons jarrets ? Léo at-il dansé?

— Certainement; il n'a pas manqué une contredanse.

— Cela m'étonne ; je le croyais plus sérieux que son grand-père.

Marcienne ne répondit pas. Elle était entrée dans la chambre voisine pou. ôter son bonnet, son châle, et remettre son tablier de ménage.

Elle craignit sans doute que son père ne commentât son silence; car elle dit dès le seuil de la porte :

— C'est moi qui ai forcé M. Léo a danser.

— Toi ! dans quel but ?

— On l'eût trouvé fier de ne pas danser. Il

est vrai qu'on lui en voudra tout autant de n'avoir dansé qu'avec une seule personne.

— Avec qui ?

— Avec Rose Gautier.

— Cette effrontée !

— Tu as tort, papa, de parler ainsi de Rose. Elle est jolie ; elle aime la toilette et elle rit beaucoup; mais c'est une honnête fille.

— Une honnête fille ne danse pas toute la journée avec le même danseur.

— C'est ma faut;©.

— En ce cas, tu as eu tort.

— Oni, c'est possible, dit Marcienne en mettant le couvert,

— Si mademoiselle Rose Gautier est compromise — répartit Paupe avec ironie, — tu feras ton Mea culpa.

— Rose ne sera pas compromise, pour avoir dansé...

Elle n'acheva pas, car elle eut tout à coup la vision du baiser final qui l'avait mise en fuite

— Une fille délurée comme Rose et un beau garçon comme Léo ! — continuait Paupe en plaçant sa chaise devant la table pour souper, — les mauvaises langues n'en ont pas besoin de tant ; elles vont souvent plus vite que les gens qu'elles déchirent.

Marcienne devint très pâle, s'arrêta dans ses

rangements, et dit avec une innocence parfaite : — Je n'avais pas pe i.-jt à cela. Heureusement

qu'on ne dansera pas de sitôt au château, et M.

Léo n'ira pas danser dans le village.

A quoi Marcienne, qui navait pas pensé à

cela, avait-elle donc pensé, en faisant danser

Léo avec Rose ?

C'est ce que nous saurons, sans doute bientôt.

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