CHAPITRE III
Plus de deux ans s'écoulèrent. Qui donc eût maintenant reconnu mon provincial, dans ce jeune homme aux façons distinguées, au costume d'une élégance raffinée ? La délicatesse des lignes de son jeune "visage, la transparence et la pâleur du teint, le fin duvet du menton, tout cela s'était évanoui. Il n'avait plus sa timide d'antan, ni sa gracieuse gaucherie. Ses traits s'étaient accusés, la physionomie, expressive, dénotait un caractère décidé. Le teint de rose et de lis s'était comme effacé sous une légère couche de haie. Le fin duvet avait poussé en favoris coupés assez court. De légère et sautillante, la démarche était devenue égale et posée. La voix avait pris des notes de basse. Un portrait achevé avait surgi de l'esquisse à peine ébauchée. Le jeune homme avait fait place à l'homme. Les yeux exprimaient la confiance en soi et la .hardiesse, non point cette hardiesse voisine de l'insolence, qu'on voit venir d'une verste, et qui dit à tout venant : « Prends garde, ne
c( me marche pas sur le pied, ou sinon ton affaire est bonne ! » non point la hardiesse qui repousse, mais celle qui attire. Elle se reconnaissait à ses élans vers le bien, le succès, à son désir de surmonter les obstacles. L'enthousiasme n'éclatait plus sur sa figure, comme estompée sous une nuance de réflexion, premier symptôme de la méfiance et peut-être le seul résultat des leçons de son oncle et de l'impitoyable analyse à laquelle il avait soumis son neveu.
Alexandre avait acquis le tact, c'est-à-dire la science des rapports à observer avec les hommes. Il ne sautait plus au cou de tout venant, surtout depuis qu'un homme, porté aux « chaleureuses expansions » l'avait, malgré les avertissements de son oncle, volé deux fois au jeu, depuis qu'un autre homme « d'un caractère inflexible et d'une volonté de fer », lui avait emprunté, pour la vie, une honnête somme d'argent. La fréquentation d'àutrui et les événements avaient aussi contribué grandement à changer Alexandre. 11 avait remarqué, ici, qu'on lu raillait, derrière son dos, pour sa fougue juvénile, qu'on le traitait de romantique ; là, qu'on le regardait à peine, et que ses effusions ne faisaient ni chaud ni froid.
Il ne donnait pas de dîner, se passait de voiture et ne jouait jamais gros jeu. Le choc entre le rêve rose et la réalité l'avait d'abord meurtri. Il ne songeait pas à se demander : « Qu'ai-je fait
d'extraordinaire pour mériter un autre sort que celui de la foule ? » Et pourtant il souffrait dans son amour-propre. Peu à peu il se fit à cette pensée que la vie met les épines près des roses. 11 apprit à maîtriser ses élans et ses émotions, du moins devant les étrangers.
Toutefois, au grand chagrin de Petr Ivanovitch, il était loin d'envisager froidement les choses comme elles sont, surtout les choses de l'àme. C'est ainsi qu'il se refusait même à écouter les explications de son oncle sur les mystères et les énigmes du cœur.
Parfois, le matin, Petr Ivanovitch lui donnait une consultation dans les formes; Alexandre prêtait l'oreille, tour à tour mélancolique ou abîmé dans ses réflexions. Le soir, il allait en soirée et revenait étrangement secoué ; il était comme fou deux jours durant et les théories de l'oncle s'envolaient en fumée. La chaleur et l'éclat d'une salle de bal, les accords des musiques, les épaules nues des femmes, la flamme de leurs yeux, le sourire de leurs lèvres routes... lui étaient le sommeil pour toute une nuit. Ses songes lui montraient la fine taille qu'il avait pressée, les yeux noirs et longs qui s'étaient arrêtés sur lui; il sentait encore l'haleine tiède pendant la valse, il entendait la causerie chuchotée près de la fenêtre, au bruit lointain de la mazurka; les regards étaient brillants, et Dieu sait ce que mur-
muraient les lèvres ! Et son cœur palpitait, il étreignait son oreiller dans une fièvre, et longtemps s'agitait, sans pouvoir s'endormir.
— Où est-il, l'amour? Oh! l'amour! je le veux ! viendra-t-il bientôt? disait-il... Quand les connaîtrai-je, ces instants si délicieux, ces voluptés du désir, ces frissons exquis, ces pleurs?...
Le lendemain, il venait chez son oncle.
— Ah! petit oncle, quelle soirée, hier, chez les Zaraïsky !
Et il se plongeait dans les souvenirs du bal.
— C'était bien ?
— Ah! merveilleux!
— Un souper convenable?
— Je n'ai pas soupe.
— A ton âge, ne pas souper quand on le peut! Je vois que tu ne rechignes plus à nos usages. Je crois même que tu t'y façonnes un peu trop ! Qu'y avait-il donc de si extraordinaire dans ce bal? Les toilettes? Les lustres?
— Oui.
— Et du monde... bien?
— Bien ! Oh ! si charmant ! Quels yeux ! Quelles épaules !
— Des épaules ! A qui?
— Mais à celles dont vous parlez.
— Moi? A qui donc?
— Mais aux jeunes filles !
— Non, ce n'est pas d'elles que je te parlais.
Enfin!... Il y avait donc beaucoup de jolies filles !
— Beaucoup. Il est fâcheux qu'elles se ressemblent toutes peu ou prou. Ce que l'une fait et dit, voyez, l'autre le fait et le dit comme elle, comme si elles répétaient une leçon. Il y en avait bien une qui tranchait sur les autres ; mais le reste... impossible de trouver une originalité, un caractère. Les gestes , les regards , tous pareils entre eux ! Point de réflexion personnelle ; nulle trace d'un sentiment ; tout est cuirassé, caché comme par des écailles uniformes. Rien ne les ferait rougir, bien sûr. Froides elles resteront à jamais, sans cloute ; elles ne s'échaufferont devant personne. Et jamais le souffle de l'amour ou de la passion ne soulèvera leur corsage; jamais elles n'épancheront leurs sentiments !
— Elles se dévoileront toutes devant Jeurs maris. Si elles s'ouvraient à tout venant, à ton gré, crois-moi, elles s'exposeraient fort à rester filles. Montrer, avant l'heure, ce qu'il faut tenir caché et refoulé, voilà qui est sot; sot, sans compter les larmes et les larmes.
— Comment! ici aussi, petit oncle, s'observer?
— Ici comme partout, mon ami. Celui qui ne s'observe pas, on l'appelle, en bon russe, une tête sans calcul. C'est bref et net.
— Refouler dans son cœur l'élan béni de ses émotions !
— Oh ! toi, parbleu î tu ne pourrais rien refouler! Tu es fort capable de sauter au cou d'un ami avec un cri, en pleine rue, en plein théâtre.
— Et puis, petit oncle ! Je passerais pour un homme à sentiments profonds , capable de tout ce qui est noble et beau, et incapable...
— Incapable de calcul, c'est-à-dire de réflexion. La belle figure, vraiment, qu'un homme aux sentiments profonds, aux passions exubérantes ! Des élans, des enthousiasmes ! c'est du coup qu'on ressemble le moins à un homme, et je ne vois point là de quoi être si fier ! Il faut, pour apprécier quelqu'un, se demander s'il sait dominer ses sentiments ; il n'est un homme que s'il le sait.
— Il faut donc, à votre sens, traiter les sentiments comme la vapeur? dit Alexandre ; en lâcher un peu, et s'arrêter; ouvrir un peu la soupape, et la refermer ?
— Absolument. Ce n'est pas pour rien que la nature nous l'a donnée, cette soupape : le jugement. Toi, précisément, tu oublies de t'en servir. Gela fait pitié. Pourtant, tu as de l'étoffe.
— Non, petit oncle ! On souffre à vous entendre. Faites -moi plutôt connaître cette barinia nouvellement arrivée. . .
— Quelle barinia? La Lioubelskaïa ? Était-elle à ce bal, hier?
— Oui; et elle m'a longuement parlé de vous; elle s'est informée de son affaire.
— Ah ! oui... à propos.
Il prit un papier dans son tiroir.
— Tiens, reporte-lui ce papier ; dis-lui que c'est hier seulement qu'à grand'peine j'ai pu le retirer du greffe. Explique-lui bien l'affaire. Tu as entendu ce que nous en disions avec le fonctionnaire?
— Oui, je sais, je sais, je le lui expliquerai. Alexandre saisit le papier des deux mains et le
mit dans sa poche. Petr Ivanovitch l'examinait.
— Mais quelle idée t'a donc pris de faire sa connaissance ? Elle ne semble guère séduisante, avec sa verrue sur le nez.
— Une verrue? Je ne m'en souviens pas. Gomment l'avez-vous remarquée, petit oncle ?
— Sur le nez ! qui ne la remarquerait?... Mais que lui veux-tu ?
— Elle est si bonne, si aimable !
— Comment! Toi, qui n'a pas remarqué la verrue de son nez, tu as déjà vu qu'elle était bonne et aimable? C'est singulier. Mais, dis-moi, n'a-t-elle pas une fille? Une petite brune? Ah! je ne m'étonne plus, à présent, que tu n'aies pas remarqué la verrue !
Tous deux éclatèrent de rire.
— Et moi, je m'étonne toujours, petit oncle,
que vous ayez plutôt remarqué la verrue que la fille.
— Rends-moi le papier, voyons. Tu lâcherais, pour sûr, toute la vapeur là-bas, et tu négligerais de refermer à temps la soupape ; tu ferais quelque bêtise et le diable sait les explications que tu donnerais I
— Non, petit oncle, je ne ferai pas de bêtise et je garderai le papier... A revoir.
Et il se sauva hors de la chambre en courant.
Cependant les affaires continuaient d'aller bon train. Au bureau, on avait reconnu les aptitudes d'Alexandre et on lui avait confié un emploi convenable. A lui aussi, Ivan Ivanitch commençait à offrir sa tabatière avec respect ; car il prévoyait que celui-là, comme tant d'autres, lui passerait devant, deviendrait chef de bureau, puis sousdirecteur, comme un tel, ou directeur, comme tel autre, qui avaient débuté par servir sous ses ordres. « Et aujourd'hui, c'est moi qui travaille sous leurs ordres x, ajoutait-il.
De même, au journal, Alexandre était maintenant quelqu'un. Il était chargé du choix des matières, des traductions, de la révision des articles des autres; il écrivait lui-même ses vues personnelles sur la question agraire. De l'argent, il en avait, d'après lui, plus qu'il ne lui en fallait; d'après son oncle, encore trop peu.
11 ne travaillait pas qu'en vue du gain. Il poursuivait encore de plus hautes ambitions. Et ses forces juvéniles faisaient face à tout. Il prenait sur ses heures de sommeil et de service, écrivait des poèmes, des nouvelles, des essais historiques, des biographies. Son oncle ne faisait plus raccommoder les paravents avec ses manuscrits ; il les lisait en silence , approuvait ou disait : « Gela vaut mieux que le précédent. »
Des articles de lui paraissaient parfois sous un pseudonyme. Alors, joyeux et frémissant, il allait s'inquiétant de l'opinion de ses nombreux amis, au bureau, dans les cafés, dans différentes maisons particulières. Son plus cher rêve, après ses rêves d'amour, se réalisait. L'avenir lui promettait une renommée éclatante ; un destin peu commun semblait l'attendre.
Il s'écoula encore quelques mois. On ne voyait plus guère Alexandre nulle part, comme s'il avait disparu. Il descendait plus rarement chez son oncle. Petr Ivanovitch, attribuant ses absences à ses occupations, n'essayait pas de le déranger. Mais un jour qu'il avait rencontré le rédacteur en chef du journal , ce dernier se plaignit à lui qu'Alexandre fit trop longtemps attendre un article. L'oncle promit de s'en expliquer avec son neveu à la première occasion. Cette occasion s'offrit trois jours après. Un matin Alexandre se précipita chez
son oncle comme un fou. Sa démarche, ses allures dénotaient une joyeuse exaltation.
— Bonjour ! petit oncle. Oh ! que je suis content de vous voir ! dit-il.
Et il allait l'embrasser ; mais Petr Ivanovitch eut le temps de se mettre à l'abri derrière la table.
— Bonjour, Alexandre. Eh bien ! que t'arrivet-il? Voilà longtemps qu'on ne t'a vu.
— J'ai... j'ai été très occupé, petit oncle. J'ai fait des extraits des économistes allemands.
— Alors c'est ton rédacteur en chef qui m'en a conté. Il m'a affirmé, l'autre jour, que tu flânais ; c'est un vrai journaliste, pour mentir de la sorte. Je lui dirai ma façon de penser à notre prochaine rencontre.
— Ne lui dites rien, interrompit Alexandre. Il vous a dit cela, parce que je ne lui ai pas encore envoyé mon article.
— Mais pourquoi, dis-moi, ce visage radieux ? Qu'as-tu donc? Est-ce une promotion, ou la croix?
Alexandre hocha négativement la tête.
— Quoi, alors? de l'argent ?
— Non.
— Mais alors pourquoi cette figure de général en chef, s'il ne t'est rien arrivé du tout ? Ne me dérange pas. Assieds-toi plutôt là, et écris au négociant Doubasov, à Moscou, de m'envoyer au plus tôt le restant de la somme. Voici d'ailleurs sa lettre... où donc est-elle ? Ah ! la voilà, prends.
Tous deux, cessant de parler, se mirent à écrire.
— Voilà, j'ai fini, dit Alexandre au bout de quelques minutes.
— Bon ! Oh ! cette jeunesse ! Passe—moi ta lettre. Eh mais... c'est à moi que tu écris « à monsieur Petr Ivanovitch! » Tandis qu'il s'appelle, lui, Timofaï Nikhonitch. Comment! 520 roubles? Mais c'est 5.200! Que t'est-il arrivé, Alexandre?
Petr Ivanovitch posa sa plume sur la table et regarda dans les yeux son neveu, qui rougit et dit :
— Ne remarquez-vous rien dans ma physionomie !
— Si, quelque chose de particulièrement stupide... Mais attends un peu... Tu es amoureux ? dit Petr Ivanovitch.
Alexandre restait muet.
— Est-ce vrai, oui ou non? Ai-je rencontré juste? Alexandre, avec un sourire de béatitude, les
yeux extatiques, fit signe que oui.
— C'est donc cela! Comment ne Fai-je pas vu plus tôt ! C'est pour cela que tu flânais, et qu'on ne te voyait plus. Les Zaraïsky et les Skatchine me prenaient à partie : m Où donc est-il, Alexandre Fedoritch? » Où ? Mais voilà : au septième ciel !
Petr Ivanovitch se remit à écrire.
— Et amoureux de Nadinka Lioubetskaïa ! fit Alexandre.
— Cela, je ne te le demandais pas. Mais, quelque
soit l'objet aimé, la sottise est pareille. Dis-moi, quelle Lioubetskaïa. Celle de la verrue ?
— Oh î petit oncle ! répliqua Alexandre d'un ton de reproche, quelle verrue?
— Mais juste au milieu du nez. Tu ne l'as donc pas regardée ?
— Vous tournez tout en dérision... Non, c'est la mère, je crois, qui a la verrue.
— N'est-ce pas la même chose !
— C'est la même chose ! Nadinka ! cet ançe ! Est-il possible que vous ne l'ayez point distinguée ! Comment la voir une seule fois sans la distinguer !
— Qu'a-t-elle donc de si remarquable ? Distinguer quoi? Puisque tu me dis que celle-là n'a pas de verrue !
— Vous appuyez, j'espère, sur cette verrue ! C'est un péché de parler ainsi, petit oncle. Peuton soutenir qu'elle ressemble à ces ennuyeuses poupées mondaines ? Regardez seulement son visage ; quelle profonde et discrète rêverie s'y devine ! Elle sent, et elle pense aussi ; c'est une haute nature.
L'oncle promenait de nouveau sa plume sur le papier, tandis qu'Alexandre poursuivait :
— Jamais, dans sa conversation, jamais un lieu commun rebattu. De quelle lumineuse raison s'éclairent ses jugements ! Quelle chaleur dans ses impressions ! Quel sens profond de la vie ! Votre
point de vue m'empoisonne l'existence ; Nadinka me réconcilie avec elle.
Alexandre s'arrêta ; pendant une minute il s'abima tout à fait dans le souvenir de Nadinka. Il reprit ensuite :
— Quand elle lève les yeux, on voit Lien vite de quelle âme vive et noble ils sont les éclaireurs. Et sa voix ! quelle harmonie ! quelle caresse ! El quand cette voix exhale un aveu d'amour... oh! il n'est point sur la terre plus sublime volupté. Petit oncle ! que la vie est belle et que je suis heureux !
Les larmes lui débordèrent des yeux ; il voulut embrasser son oncle.
— Voyons , Alexandre ! s'écria Petr Ivanovitch, en se dérobant d'un saut. Referme ta soupape, je te prie ; tu as lâché toute la vapeur. Décidément, tu es fou. Considère un peu ce que tu as fait en une seconde, deux grosses bêtises. Tu as dérangé ma raie, et maculé ma lettre. Je te croyais absolument dégagé de tes petites habitudes. Voilà bien longtemps que tu n'avais pas été si bête. Regardetoi, regarde-toi dans le miroir, pour Dieu ! Peuton voir physionomie plus stupide ! Tu n'es pourtant pas un imbécile !
— Ha ! Ha ! Ha ! Je ne suis qu'heureux ! petit oncle.
— On le voit aisément.
— N'est-ce pas ! Je sens l'orgueil éclater dans
mes yeux. Je regarde la foule comme seuls la regardent les héros, les poètes ou les amoureux payés de retour...
— Et les fous, ou pis encore !... Et ma lettre, avec son pâté !
— Laissez ! je vais vous le gratter, et il n'y paraîtra plus, répondit Alexandre.
Il sauta vers la table avec un frémissement nerveux, gratta, nettoya, essuya, et troua le papier. La table oscilla sous ce rude grattage, et heurta une étagère, soutenant un petit buste d'albâtre italien : un Eschyle ou un Sophocle. Le vénérable tragique , sous la secousse , commença par vaciller deux ou trois fois sur son mince piédestal, puis tomba de l'étagère et se brisa en miettes.
— Troisième bêtise, Alexandre, fit l'oncle en ramassant les morceaux ; celle-là de cinquante roubles.
— Je vous les rembourserai, mon oncle ! Oh î je vous les rembourserai. iMais n'incriminez pas mon élan ; il était pur et bon. Je suis si heureux! Dieu ! que c'est beau, la vie !
L'oncle se renfrogna et secoua la tête.
— Quand seras-tu plus sensé, Alexandre? Dieu sait ce qu'il chante !
Tout en parlant, il considérait douloureusement les débris de son buste.
— « Je vous les rembourserai, disait-il, je vous les rembourserai. » Ce sera la quatrième bêtise...
Je vois que tu meurs d'envie d'épancher en moi ton bonheur. Je ne peux dire non. Si les oncles sont créés et mis au monde pour connaître les bêtises de leurs neveux, soit, je me résigne. Je te donne un quart d'heure. Reste paisiblement assis, abstiens-toi d'une cinquième bêtise, et parle. Et après cette sottise finale, tu t'en iras, car je suis pressé... Tu es heureux, dis-tu? raconte -moi pourquoi, dépêche-toi !
— Je pourrais vous dire, mon oncle, qu'on ne raconte pas ces choses-là, fit Alexandre avec un sourire discret.
— Je pensais t' avoir préparé à aborder ton sujet de front ; mais tu veux absolument, je le vois, commencer par les préambules d'usage : cela veut dire que tu vas en avoir pour une grande heure. Or je suis pressé ; le courrier n'attend pas. J'aime autant, dans ce cas, raconter moi-même la chose.
— Vous? cela va être amusant.
— Ecoute, si tu veux ; tu verras si c'est amusant. Hier, tu as vu, seule à seul, ta belle.
— D'où savez-vous cela? demanda Alexandre fiévreusement. Vous me faites espionner !
— Ah bien oui! je vais payer des gens exprès pour t'espionner ! Pourquoi te porterais-je un si extraordinaire intérêt? Est-ce que cela me regarde? dit Petr Ivanovitch en regardant froidement son neveu.
— Alors, d'où savez-vous?. .. reprit Alexandre en se rapprochant de son oncle.
— Avant tout, reste assis, pour Dieu ! reste assis. Ne touche pas la table ; tu casserais encore quelque chose... Mais ton histoire, tu la portes écrite sur ta figure, mon cher; c'est là que je la lis. — Je reprends : vous avez échangé des déclarations.
Alexandre garda le silence et rougit : l'oncle avait de nouveau rencontré juste, évidemment.
— Tous deux, poursuivit Petr Ivanovitch, vous avez été, suivant l'usage, extrêmement sots.
Alexandre eut un geste d'impatience.
— La chose a commencé par des riens. Vous êtes restés seuls; elle brodait quelque dessin, et toi, tu lui as demandé pour qui elle brodait. Elle t'a répondu : « Pour ma petite maman, » ou : « Pour ma petite tante, » ou quelque chose d'approchant. Vous avez tous deux frissonné comme dans la fièvre.
— Eh bien ! non ! petit oncle. Vous n'y êtes point. Elle ne brodait point; nous étions au jardin, dit Alexandre.
Et il se tut.
— Soit ! Alors vous avez, pour commencer, parlé d'une fleur, et qui sait? peut-être même d'une fleur jaune ; c'est fort possible. Tout ce qui tombe sous le regard est bon pour engager un entretien ; les paroles ne sortent pas toutes seules de la bouche. Tu
lui as demandé si elle aimait telle fleur ; elle a répondu : « Oui. » — « Pourquoi ? » as-tu dit. Elle a répondu: « Pour rien. » Et vous vous êtes arrêtés ; car vous aviez envie de parler de tout autre chose, et la conversation ne se liait pas. Alors vous vous êtes regardés, vous avez souri, vous avez rougi.
— Oh ! mon petit oncle, mon petit oncle ! Gomment donc ! balbutia Alexandre tout confus.
— Ensuite, poursuivit l'oncle impitoyablement, tu as dit, incidemment, qu'un monde nouveau s'ouvrait maintenant devant toi. Elle t'a encore regardé, comme si elle entendait là quelque chose d'imprévu, et toi, j'imagine que tu es demeuré stupide; puis, d'une voix à peine intelligible, tu as ajouté que, de cette heure seulement, tu savais le prix de la vie; que, bien avant ce jour, tu l'avais vue déjà, elle... Gomment s'appelle- t-elle? Maria, ou quoi?
— Nadinka.
— ... Que tu l'avais vue comme dans un songe, que tu avais pressenti cette rencontre, que vous aviez été attirés l'un vers l'autre par une mutuelle sympathie, et que désormais tu voulais lui dédier toutes tes élucubrations en vers et en prose. Et pendant ce temps, tu gesticulais si véhémentement, que tu as dû renverser ou casser quelque chose.
— Petit oncle, s'écria malgré lui le jeune homme, vous étiez là, nous écoutant !
— Précisément, j'étais assis là, derrière un buisson. Tu sais bien que je n'ai rien autre qu'à te courir derrière, qu'à espionner tes bêtises.
— Alors, d'où pouvez-vous savoir tout cela ? interrogea Alexandre abasourdi.
— C'est bien simple. Depuis Adam et Eve, n'est-ce pas toujours et partout la même histoire, avec de légères variantes? Il suffit, pour deviner ces variantes, de connaître les caractères des personnages. Cela t'étonne? et monsieur est un écrivain? Gageons que maintenant, tu vas, comme un fou, danser et folâtrer trois jours entiers, et te pendre, à tous les cous (mais, pour Dieu ! pas au mien !) . Tu devrais t' enfermer, tout ce temps, dans ta chambre, lâcher là toute cette vapeur, exécuter là tous ces exercices devant Evsiei, de manière que nul autre ne les voie. Puis tu méditeras, tu brigueras une autre faveur, par exemple un baiser.
— Un baiser de Nadinka ! Oh ! la sublime ! oh ! la divine récompense ! cria Alexandre.
— Divine !
— Eh quoi ! matérielle et terrestre, à votre sens ?
— C'est évidemment affaire d'électricité. Chez tous les amoureux, le même phénomène : eux sont les bouteilles de Leyde fortement chargées;
les baisers figurent l'étincelle électrique : quand les baisers ont déchargé toute l'électricité, adieu l'amour ! C'est l'heure du refroidissement.
— Petit oncle !...
— Que t'imaginais-tu donc?
— Quel point de vue ! quelles théories !
— Ah! oui, j'oubliais. Tu vas en revenir aux signes immatériels, encombrer encore la chambre de bêtises, et rêvasser en les contemplant. Et les affaires chômeront.
Alexandre porta vivement les mains à sa poche.
— Quoi? Déjà! Tu feras donc tout ce qui s'est fait depuis que le monde est monde ?
— Et ce que vous avez fait vous-même, petit oncle.
— Oui ; mais toi, plus sottement.
— Plus sottement ? Parce que mon amour sera plus profond, plus fort que ne furent les vôtres ! que je ne bafouerai point mes sentiments, que je ne les tournerai point en ridicule, que je ne me raillerai point moi-même aussi froidement que vous l'avez fait! que je ne déchirerai point les voiles qui recouvrent les mystères sacrés !
— Tu n'aimeras, ni plus fort, ni plus sottement qu'un autre. Tu déchireras, toi aussi, les voiles des mystères. Toi, seulement, tu auras foi dans l'éternité, dans l'immuabilité de l'amour, tu ne penseras qu'à cela ; et c'est en quoi tu seras plus
bête qu'un autre. Et tu seras malheureux, faute d'un grain de bon sens.
— Mais c'est affreux ! c'est affreux, ce que vous dites là, petit oncle .. Que de fois je me suis juré de vous cacher l'état de mon cœur !
— Pourquoi n'as-tu pas tenu ton serment? Il vient, me dérange...
— N'êtes-vous pas ici mon unique parent, petit oncle? Avec quel autre partagerais-je le trop plein de mon âme? Et vous, impitoyablement, vous portez le scalpel dans les replis les plus secrets de mon cœur !
— Crois-tu que ce soit pour mon plaisir ? N'est-ce pas toi-même qui m'as demandé conseil. Que de bêtises je t'ai épargnées déjà!...
— Non, petit oncle. Je préfère rester un sot à vos yeux ; mais vivre avec des théories pareilles sur la vie, sur les hommes, je ne le puis. C'est trop désolant, trop affreux! Je ne le puis, ni ne le veux, entendez-vous, mon oncle !
— J'entends ; mais qu'est-ce que tu veux que j'y fasse? Je ne peux pas cependant t'affranchir de cette vie.
— Mais, dit Alexandre, en dépit de vos théories je serai heureux, j'aimerai fidèlement, éternellement.
— Hélas ! non I... Je pressens que tu vas encore casser quelque chose chez moi... Mais ce ne serait
rien. Amour pour amour, tu es libre. Voilà bien longtemps que les jeunes gens comme toi s'adonnent de préférence à l'amour. Mais jamais au point, comme toi, de planter là les affaires. L'amour, c'est l'amour ; mais les affaires sont les affaires aussi...
— Je traduis de l'allemand !
— Tu ne traduis rien du tout ; tu t'abimes dans des rêvasseries et ton rédacteur en chef te congédiera.
— Qu'il en use à sa guise, je me passe de lui. Puisje songer au gain méprisable, maintenant que...
— Méprisable, le gain ! Méprisable ! Mais va donc te bâtir une hutte dans les montagnes , manger du pain sec, boire de l'eau et chanter des chansons :
« Pour moi la plus pauvre chaumière, Avec toi, se changera en paradis. »
Seulement, quand tu n'en auras plus, du métal méprisable, ne viens pas m'en demander. Je te dirais : non !
— Il me semble que je ne vous ai pas souvent importuné de demandes pareilles.
— Jusqu'à présent, Dieu merci, non ! Mais cela peut venir, si tu plantes là les affaires : car l'amour lui-même coûte de l'argent : folies de toilette et le reste. Oh! c'est l'amour de la vingtième année, c'est cela qui est vraiment méprisable ! Oui, méprisable , et combien inutile aussi !
— Quel est donc l'amour utile, petit oncle ? Celui de la quarantième année !
— L'amour de la quarantième année, je ne sais ce que c'est, mais, dans la trente-neuvième, un amour...
— Gomme le vôtre ?
— Soit, le mien.
— C'est-à-dire un amour nul.
— Où prends-tu cela ?
— Pouvez-vous aimer ?
— Pourquoi non? Ne suis-je pas un homme ? ou bien ai-je quatre-vingts ans?... Seulement, mon amour, lorsque j'aime, est pondéré; je ne m'oublie pas ; je ne casse rien, je ne dérange rien.
— Un amour bien pondéré ! bien paisible ! qui ne s'oublie pas ! dit en souriant Alexandre ; qui ne s'oublierait pas un seul instant !...
— L'amour sauvage, brutal, interrompit Petr Ivanovitch, s'oublie soi-même ; mais l'amour raisonnable ne doit pas s'oublier, ou bien ce n'est plus l'amour...
— Et quoi, alors ?...
— Rien, une bêtise.
— Vous... aimer! fit Alexandre en regardant son oncle avec un air d'incrédulité. Ha ! Ha ! Ha!
Petr Ivanovitch, silencieux, écrivait.
— Et qui donc aimez-vous, petit oncle ? interrogea le neveu.
— Tu voudrais le savoir ?
— Oui, je voudrais.
— J'aime ma fiancée.
— Votre fi...ancée? put à peine articuler Alexandre. Et, s'élançant de sa place, il s'avança vers son oncle.
— N'avance pas, n'avance pas, mon garçon ! referme ta soupape ! dit Peïr Ivanovitch, en voyant les yeux grands ouverts de son neveu.
Et il se hâtait de tirer vers lui tous ses bibelots, les bustes, les figurines, sa montre et son encrier.
— Alors vous allez vous marier? interrogea Alexandre toujours stupéfait.
— C'est fort possible.
— Et vous êtes si tranquille : vous écrivez à Moscou, vous causez de sujets indifférents; vous vous rendez à votre fabrique, et puis cette manière infernalement froide de disserter sur l'amour 1
— Infernalement froide ! Voilà qui est neuf. On dit qu'il fait très chaud en enfer. Mais pourquoi me jettes-tu des regards aussi étranges ?
— Vous... marié!
— Quoi de si étonnant à cela? fit Petr Ivanovitch en posant sa plume.
— Quoi? Vous vous mariez et vous ne m'en soufflez pas un mot ?
— Excuse-moi. J'avais, en effet, oublié de t'en demander l'autorisation.
— Vous n'aviez pas à me demander d'autorisation, petit oncle; mais vous pouviez me faire
part... Mon oncle paternel se marie, et je l'ignore: on ne me le dit même pas.
— Tu vois que je te l'ai dit.
— Gu^ mais seulement contraint par l'occasion.
— Moi, pour faire quelque chose, j'attends toujours l'occasion.
— Oui, mais j'eusse voulu, le premier, partager votre joie... Vous savez combien je vous aime, et comme je la partagerai...
— Ces partages me déplaisent toujours ; mais, pour les choses du mariage, c'est encore bien pis.
— Savez-vous quoi, petit oncle ? dit vivement Alexandre. Il se peut... car je ne puis rien vous cacher... je ne suis pas comme vous ; il faut que je dise tout...
— Je n'ai pas le temps, Alexandre ; si c'est une autre histoire, ne pourrais-tu la renvoyer à demain?
— Je veux seulement vous dire que peut-être... moi aussi, je jouirai bientôt d'un bonheur pareil !
— Quoi? interrogea Petr Ivanovitch en tendant un peu l'oreille ! Hé ! voilà qui est curieux !
— Ah ! curieux ! Je veux vous tourmenter à mon tour, moi. Vous ne le saurez pas.
Petr Ivanovitch prit froidement une enveloppe, y glissa sa lettre et la cacheta.
— Moi aussi, dit Alexandre à l'oreille de son oncle, je vais peut-être me marier.
Petr Ivanovitch n'acheva point de cacheter sa lettre. Il regarda son neveu très sérieusement.
— Referme ta soupape, Alexandre, dit-il.
— Vous ne faites que plaisanter, mon oncle. Ce que je dis n'est point une plaisanterie. Je vais demander la permission à petite maman.
— Te marier !
— Pourquoi non?
— A ton âsje ?
— J'ai vingt-trois ans î
— C'est le moment, en effet. A cet âge, les moujiks seuls se marient, quand ils ont besoin d'une ménagère pour leur maison.
— Mais si j'aime une jeune fille, et si le mariage est possible, nous ne devons donc pas nous marier, à votre sens ?
— En général, je ne te conseillerai jamais d'épouser une femme dont tu seras amoureux.
— Comment ! petit oncle ! voilà qui est neuf. Je n'ai jamais rien entendu de pareil.
— Il y a bien des choses que tu n'as pas encore entendues !
— J'ai toujours cru que le mariage n'allait pas sans l'amour.
— Le mariage est le mariage et l'amour est l'amour, dit Petr Ivanovitch.
— Comment se marier par calcul?
— Avec un calcul, rectifia l'oncle. Mais ce calcul ne doit point porter seulement sur l'argent.
L'homme est né pour vivre dans la société de la femme. Toi aussi, tu calculeras avant de te marier, tu chercheras, tu choisiras parmi les femmes.
— Chercher? choisir? fit Alexandre étonné.
— Oui, choisir. Et c'est pourquoi je te déconseillerai d'épouser une femme dont tu sois amoureux. L'amour passe, c'est une vérité patente.
— C'est le pire mensonge, la pire calomnie !
— Te convaincre maintenant serait cbose impossible. Tu verras toi-même plus tard. Seulement, écoute bien ce que je te dis. L'amour passe, je te le répète; cette femme qui te semblait la perfection même, peut-être t'aviseras-tu qu'elle n'est pas du tout parfaite , et tu n'y pourras plus rien. L'amour te fermera les yeux sur l'insuffisance des qualités nécessaires à la femme ; au contraire, si tu choisis de sang-froid, tu sauras voir si telle femme, ou telle autre, a les qualités de l'épouse. Voilà le vrai calcul : si tu tombes sur une pareille épouse, elle te conviendra sûrement à tout jamais, car elle répondra à tes désirs ; de là, entre elle et toi, une intimité d'où naîtra ensuite...
— L'amour, peut-être ? fit Alexandre.
— Oui, ou tout au moins l'accoutumance.
— Se marier sans inclination, sans passion, sans la moindre poésie ! Peser le pour et le contre !
— Tu te marierais comme tu es venu ici, sans réfléchir, sans te demander pourquoi?
— Vous vous mariez par calcul, dit Alexandre.
— Avec un calcul, rectifia de nouveau Petr Ivanovitch.
— C'est tout un.
— Point du tout ; « par calcul » signifie se marier pour l'argent ; c'est vil ; mais se marier sans un calcul, c'est sot. Quant à toi, il ne te convient pas, pour le moment, de songer au mariage.
— Et quand me marierai-je ? Quand je serai vieux'? Pourquoi voulez-vous que je suive de sots exemples ?
— Et les miens, par exemple? Merci.
— Je ne parlais point pour vous, petit oncle, mais pour tous indistinctement. Par exemple, on va voir un mariage : c'est une belle créature, tendre, presque une enfant, qui n'attendait que la touche magique de l'amour pour s'épanouir comme une fleur de luxe, et voilà qu'on l'arrache à ses poupées, à sa bonne, à ses jeux d'enfant, à ses rondes, et Dieu soit loué si on ne lui enlève que cela. Bien souvent on néglige d'interroger son cœur qui déjà peut-être ne lui appartient plus. On l'habille d'une robe de gaze, on la couronne de fleurs, et malgré ses larmes, sa pâleur, on la traîne comme une victime... auprès de qui? auprès d'un homme mûr, laid, neuf fois sur dix. Il jette sur elle de blessants regards de désir, ou bien, froidement, l'examine de la tête aux pieds et
pense : « Tu es belle, mais ta tête est farcie de sottises... l'amour et les roses! Je vais te guérir de tout cela. » Ou pis encore ! il rêve à la dot. Le plus jeune a trente ans, la tête chauve : avec une croix, c'est vrai, voire même un crachat. Et tout autour la foule se presse, la foule où la malheureuse jeune fille trouverait plus d'un homme qui mériterait mieux que l'élu de prendre place aux côtés de la fiancée... C'est terrible...
— Stupide ! Voilà deux ans que tu écris sur l'engrais, les pommes de terre et autres sujets sérieux, dans un style sévère, laconique, et pourtant tu parles encore comme un vrai sauvage! Par Dieu ! renonce à tes lubies extatiques ou tout au moins, quand tu sens que ça te prend, tais-toi.
— Comment! n'est-ce pas dans l'extase que naissent les pensées du poète !
— Assez ! ce serait folie de laisser un gaillard comme toi se marier !... Dès la première année, il perdrait la tête, il irait chercher des distractions dans les coulisses, ou donnerait, à sa femme sa propre femme de chambre pour rivale : car les lois de la nature exigent le changement. De son côté la femme observe les escapades de son mari, prend goût aux casques, se met à suivre les parades, est de toutes les mascarades... Et elle te fera... oui! C'est pis encore quand on est pauvre. « Moi, dit-on, je suis marié, j'ai trois enfants; venez-moi en aide, je ne puis subvenir à
leurs besoins, je suis pauvre... » Pauvre, quel dégoût! Mais j'espère que tu ne seras ni de l'une ni de l'autre catégorie.
— Je serai de la catégorie des maris heureux. Je ne veux pas chanter la chanson de tout le monde ; la jeunesse est passée, la solitude pèse et on se marie !...
— Tu divagues, mon cher.
— Qu'en savez-vous?
— Allons, tu es comme les autres... Pourquoi te maries-tu?
— Comment, pourquoi? Mais Nadinka sera ma femme, s'écria Alexandre en cachant son visage entre ses mains.
— Et puis? Tu vois bien que tu ne sais pas toimême pourquoi!
— Mais... mais, la respiration me manque rien que d'y penser! Oh! c'est que vous ne savez pas à quel point nous nous aimons ! Comme jamais n'aima personne !
— ■ J'aimerais mieux, Alexandre, être injurié, ou même embrassé par toi, que de t'entendre répéter cette sotte phrase. Comment donc as-tu la langue tournée pour dire : a comme jamais personne n'aima »?
Petr Ivanovitch haussa les épaules..
— Cela n'est-il point possible?
— Si. C'est même très possible. Jamais, pour sûr, on n'aima plus sottement.
— Mais elle dit qu'il faut attendre un an, que nous sommes encore trop jeunes , qu'il faut nous éprouver l'un l'autre. Toute une année! — Après...
— Un an ! Ah ! tu aurais pu le dire plus tôt, interrompit Petr lvanovitch. C'est elle qui le veut? Quelle femme de sens! Quel est donc son âge?
— Dix-huit ans.
— Et toi, vingt-trois ? Eh bien ! elle est certainement vingt-trois fois plus intelligente que toi. Je vois qu'elle entend les affaires. Avec toi, elle va s'amuser, coqueter, tuer gaiement le temps. Peste ! il y en a dans le tas de très, très intelligentes. Mais alors, tu ne te marieras pas ! Je croyais que tu allais faire la chose à l'instant, et discrètement! A ton âge ces folies se font si prestement qu'on ne peut même s'y opposer. Un an ! Tu as un an devant toi? D'ici là, elle a bien le temps de te tromper.
— Qui? Elle... me tromper... coqueter... une enfant, elle, Nadinka ! Oh ! petit oncle ! Avec qui avez-vous donc vécu toute votre vie? Qui avez-vous aimé pour avoir des idées si noires ?
— J'ai vécu avec des hommes ; j'ai aimé une femme.
— Elle, cet ange, me tromper ! cette incarnation de la franchise ! cette femme que Dieu semble avoir créée parfaite et douée de tous les dons!
— Oui, mais femme ! et sûrement, elle te trompera.
— Et moi aussi, je la tromperai, peut-être, d'après vous?
— Oui, toi aussi, avec le temps.
— Moi ! Vous pouvez penser ce qu'il vous plaira de ceux que vous ne connaissez pas; mais avec moi, n'est-ce pas un péché de me supposer capable d'un pareil crime ? Qui suis-je donc pour vous?
— Un homme.
— Mais tous ne se ressemblent pas. Apprenez que moi, très sérieusement, très sincèrement je lui ai promis de l'aimer toute ma vie ! Je suis prêt à le jurer solennellement
— Je les connais, tous ces serments. Un homme sérieux ne doute point de sa propre sincérité, lorsqu'il engage sa foi à une femme ; il change , se refroidit, sans savoir lui-même comment. Cela se fait involontairement: il n'y a pas de vile action, il n'y a pas de responsabilité. La nature ne permet pas d'aimer éternellement et ceux qui croient à l'amour immuable n'en font pas moins comme ceux qui n'y croient pas, — seulement ils ne veulent pas l'avouer. « Nous sommes au-dessus de cela, pensent-ils, nous ne sommes pas des hommes... » Des anges, n'est-ce pas? Quelle sottise!
— Mais il y a des époux amoureux qui aiment toute la vie.
— Toute la vie ! Deux ou trois ans, voilà ton « toute la vie! » C'est l'éternité de l'amour, deux ou trois ans ! Mais comprends donc les choses : l'amour est d'essence nécessairement passagère. Les époux vivent ensemble toute la vie : mais s'aiment-ils toute la vie? Est-ce toujours l'amour qui les lie ? Que deviennent les petits soins quotidiens, ces attentions incessantes, cette soif d'être ensemble, ces larmes, ces transports, — toutes ces niaiseries? La froideur et l'inertie des maris sont proverbiales. « L'amour devient de l'amitié », dit-on d'un air grave. Mais l'amitié n'est pas l'amour! Et qu'est-ce d'ailleurs que cette amitié? Les circonstances, les intérêts, la vie commune, l'habitude ! Sans quoi les époux se séparent, aiment ailleurs, et l'on appelle cela trahison!... Mais le plus souvent l'habitude les lie de nœuds solides. Entre nous soit dit, ['habitude est plus forte que l'amour: on ne l'appelle pas pour rien une seconde nature. Elle ne cède qu'à la mort. Et pourtant, tu sais, on se console vite... Toute la vie, ah! toute la vie!
— Mais voyons, petit oncle, ne craignez-vous pas pour vous-même? Peut-être aussi votre fiancée... excusez... vous trompera
— Je ne crois pas.
— Quelle fatuité!
— Ce n'est pas fatuité, mais calcul.
— Encore le calcul !
— Réflexion, si tu aimes mieux.
— Et si elle aime quelqu'un?
— Il n'y a qu'à ne pas le lui permettre; pourtant, si ce malheur arrivait, on pourrait habilement la refroidir.
— Serait-ce possible? Le pourriez-vous ?
— Absolument.
— Pourtant, si c'était possible, tout mari trompé se comporterait de même, dit Alexandre.
— C'est que tous les maris ne se ressemblent pas, mon cher. Les uns sont trop indifférents vis-à-vis de leurs femmes et ne font pas attention à ce qui se passe autour d'eux, ou ne veulent pas s'en apercevoir. Les autres, par amour-propre, voudraient bien; mais ils sont lâches ou ne savent pas s'y prendre.
— Et vous, comment vous y prendrez-vous?
— Ceci, c'est mon secret; tu ne saurais le comprendre; tu as la fièvre.
— Je suis heureux du présent et je remercie Dieu; quant à l'avenir, je ne veux pas même m'en inquiéter.
— La première partie de ta phrase était raisonnable; il n'est pas nécessaire d'être amoureux pour la dire. Elle démontre que tu sais jouir du présent. Mais la seconde partie — excuse-moi — ne signifie rien. « Je ne veux pas m'inquiéter de l'avenir. » Cela veut dire que tu ne veux pas plus songer à ce qui était hier qu'à ce qui est
aujourd'hui, qu'à ce qui sera demain; que tu ne Yeux ni te préparer à ce qui peut t' arriver, ni te prémunir. « Qu'importe où le vent me pousse? » Dis-moi, je te prie, est-ce raisonnable ?
— Selon vous, petit oncle, faut-il donc prendre un verre grossissant pour analyser le bonheur?
— Non, mais il faut l'examiner par le gros côté de la lorgnette pour ne pas devenir fou de joie et ne pas se pendre au cou de tout le monde.
— Et la tristesse, faut-il aussi l'examiner par le gros côté de la lorgnette?
— Par le bon côté, au contraire î On supporte plus aisément ensuite un désagrément que d'abord on s'était exagéré.
— Pourquoi donc me hâterais -je de tuer par un froid raisonnement ma joie avant d'en avoir joui? Pourquoi me dirais-je : « Je serai trompé » ou : « Ça jmssera?)) Pourquoi mourrais-je de chagrin au moment d'être heureux?
— En revanche, quand le moment d'être malheureux sera venu, tu penseras aussi que le malheur passera, tu ne viendras pas pleurer dans mon gilet et te lamenter sur la versatilité du bonheur, tu seras froid et calme autant qu'homme peut l'être.
— Voilà donc le secret de votre tranquillité, dit Alexandre d'un air absorbé.
Petr Ivanovitch se tut et se remit à écrire.
— Mais [quelle vie ! s'écria Alexandre. Ne
jamais s'oublier, et toujours calculer, calculer! Non, je sens qu'il y a autre chose. Je veux vivre sans me soucier de l'avenir. Cela m'est indifférent. Pourquoi mlnquiéter avant le temps et corrompre...
— Pourquoi! je le lui répète cent fois; et lui il continue son refrain ! Ne me pousse pas à faire sur toi quelque comparaison malsonnante. Pourquoi ? Parce que si tu prévois le danger, l'obstacle, le malheur, il te sera plus aisé de leur résister ou de les subir. Tu n'en perdras ni la raison ni la vie ; et quand reviendra le bonheur, tu ne te mettras pas à gambader et à casser les bustes. Est-ce clair ?. . On lui dit : Voici le commencement, regarde et tâche d'y conformer la fin. Et lui se bouche les yeux, secoue la tête comme à la vue d'un épouvantail et rit comme un enfant... Mais pourquoi parler raison avec toi? Tu as le délire aujourd'hui... Diantre ! il est temps ; il est près d'une heure. Assez causé, Alexandre, va-t-en. Je ne t'écoute plus. Viens dîner chez moi demain, j'aurai du monde.
— De vos amis, peut-être?
— Oui, Konev, Smirnov, Fedorov, tu les connais. Et quelqu'un encore.
— Konev, Smirnov, Fedorov ; ce sont les mêmes avec qui vous êtes en affaires.
— Oui, tous des hommes utiles.
— Et ce sont des amis à vous? De fait, je ne
vous ai jamais vu faire à personne un accueil tant soit peu chaleureux.
— Ne t'ai-je pas déjà dit que j'appelais mes amis ceux que je rencontre le plus souvent, ceux à qui je dois ou du profit, ou du plaisir? Car à quoi bon, dis-moi, nourrir les gens en pure perte ?
— Je croyais que vous vouliez , avant votre mariage, dire adieu à vos amis véritables, à ceux que vous aimez sincèrement, pour vous rappeler une dernière fois, la coupe en main, votre joyeuse jeunesse, et peut-être, au moment de la séparation, les serrer sur votre cœur étroitement!
— Dans le peu de mots que tu viens de prononcer, il y a tout : ce qui n'existe pas dans la vie et ce qui ne doit pas y exister. Avec quel ravissement ta tante se pendrait à ton cou ! En effet, je trouve là et les véritables amis, pour désigner simplement les amis, et la coupe en main, alors qu'on boit simplement dans des verres, et les étreintes au moment des adieux, quand on n'a pas d'adieux à échanger. Oh ! Alexandre !
— Ne regrettez-vous point de quitter ces amis, ou du moins de les voir plus rarement? demanda Alexandre.
— Non : je ne me suis jamais lié avec personne de manière à le regretter. Encore un conseil que je te recommande.
— Mais peut-être ne sont point-ils commevous ? Peut-être regrettent-ils ce bon compagnon?
— C'est leur affaire et non la mienne. J'en ai déjà perdu plus d'un, de ces amis-là, et, comme tu vois, je n'en suis pas mort. Alors tu viendras, demain ?
— Demain, petit oncle, c'est que...
— Quoi !
— Je suis attendu à la campagne.
— Chez les Lioubetski, bien sûr.
— Oui.
— C'est bien. Comme tu voudras. Ne néglige point les affaires, Alexandre. Moi je dirai au rédacteur en chef à quoi tu passes ton temps.
— Oh ! mon oncle, n'en faites rien. Je vais finir sans faute ma traduction des économistes allemands.
— Il faut d'abord que tu la commences. Surtout n'oublie pas ce que je t'ai dit : ne viens pas me demander du méprisable métal, si tu t'abandonnes encore à la douce volupté.