III
Au mois d’août 1820, l’esprit de la garnison d’Alexandrie, donnant quelques motifs d’inquiétude , un oiBcier supérieur fut chargé de prendre en secret des informations sur les lieux mêmes, et de faire un rapport exact de tout ce qu’il auroit observé. Il mit tout le soin nécessaire à bien s’acquitter de sa commission , et le résultat de ses recherches fut de s’assurer qu’il existoit des réunions secrètes parmi les officiers, dont il étoit difficile de connoître positivement le but, mais qui-étment sans doute dirigées contre le gouvernement; que les deux chefs principaux de ces sociétés , étoient Régis , colonel, et Ansaldis , lieutenant-colonel du régiment de Savoie ; que plusieurs officiers des dragons du Roi prenaient part à ces réunions., et qu’un esprit général d’insubordination se manifestoit journelleineut dans ce dernier corps et dans la brigade de Gênes. Ce rapport fut envoyé à Turin, et n’eut aucune suite; tous les officiers indiqués comme suspects continuèrent à venir librement dans la capitale sans cire soumis à la moindre surveillance.
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II en étoit de même dans les divisions des chevaii-légcrs du Koi en garnison à " Pignerol. Quelques officiers de ce corps avoient affiché d’une manière si indécente leurs mauvais principes, que Gifienga, alors inspecteur de la cavalerie, eut ordre de se rendre au régiment pour informer sur cette atfaire; le général, sans trop s’embarrasser des auteurs du scandale, choisit pour servir de coupable un pauvre cornette qui fut immédiatement privé de sa place. Le colonel , le lieutenant-colonel comte Maffei, et le premier capitaine (M. de Launay) furent mandés à Turin d’ordre ministériel; le colouel avoit peut-être quelques torts de simple négligence, mais on ne pouvoit reprocher aux deux autres qu'une fidélité sans accommodement. I.<eur absence ne laissa au corps qu’un officier supérieur incapable de le diriger; celui dont la volonté faisoit en effet mouvoir le régiment, étoit le capitaine Lisio l’un des conjurés.
Le 5 (mars) le comte Maffei vint se présenter chez le ministre pour lui demander s’il ne seroit pas à propos qti’il se rendît à son corps, où il se manifestoit des symptômes de fermentation. M. de Saluce lui ré-
pondit eu souriant : « Croyez-moi, colonel, *» nous sommes en carnaval, amusez-vous,
» et si l’on a besoin de votre présence an » régiment, je vous avertirai à temps. »
Malgré ce ton badin et léger, le ministre faisoit mine depuis quelques jours de prendre des mesures de précautions; mais, en vérité , ce n’étoit que pour 1:\ forme. Au lieu de faire mouvoir subitement les dififérens corps, et de concentrer sur les deux points les plus importans , Alexandrie et Turin , les troupes dont la fidélité ne fût pas douteuse; au lieu d’arrêter, de juger sur-le-champ les principaux coupables; de donner des instructions positives aux gouverneurs et aux chefs des corps; d’appeler, s’il le falloit, le peuple en masse au secours de son Souverain , on se borna à quelques dispositions insignifiantes : des patrouilles de cavalerie parcouroient la ville sans avoir de consigne, la garnison de Montcallier fut augmentée d’une vingtaine de soldats; les colonels de régimens reçurent l’injonction de n’obéir à aucun ordre qui ne seroit pas écrit et signé de la main du ministre. Du reste , le temps se perdoit en pourparlers , en ordres et contre-ordres qui ne firent qu’augmenter
la confusion ; et tout cela se passoit eu secret comme une antre conjuration ; en sorte que l’observateur à qui les personnages n’eussent pas été connus auroit dilficilement distingué le parti qui trahissoit, de celui qui défendoit les droits légitimes.
Le crimeest semblable à un cheval vicieux, lequel obéit avec un frémissement de crainte au cavalier hardi qui lui fait sentir à la fois son art et sa vigueur, et se débarrasse bientôt du cavalier inexpert et timide qui pense le conduire en le flattant de la voix et de la main.
Au moment où l’on croyoit pouvoir respirer, où les négociations de Giflenga, et les ambassades du jeune Balbe sembloicnt avoir écarté tout danger prochain , la nouvelle arrive qu’une partie de la garnison d’Alexandrie s’est insurgée, et qu’après s’ètre emparée de la citadelle pendant la nuit, elle a proclamé la constitution espagnole. La Cour revint précipitamment à Turin , et en arrivant le Roi convoqua son conseil. Tous les conjurés démasqués quittèrent alors la capitale : Asinari se dirigea sur Verceil , pour tâcher d’entraîner à la défection le régiment des dragons de la Reine, dont on
l’avoit nommé depuis peu colonel en second (i). Lisio et Derossi partirent en toute hâte pour Pignerol.
M. de Saluce , se rappelant alors sa promesse (2), fit appeler le comte Maffei, et lui ordonna, ainsi qu’au capitaine de Launay, de partir pour leur régiment; mais à peine avoient-ils quitté la ville qu’ils apprirent la défection de deux divisions , enlevées par Lisio.
Voici les détails qu’on eut dans la soirée sur ce qui s’étoit passé dans les villes d’Alexandrie et de Pignerol. Le 9 mars au soir, le chevalier Baronis , capitaine aux dragons du Roi, réunit chez lui, à Alexandrie, huit des principaux conjurés ; Garelli, Régis , Palma , Ansaldi , Bianco, Appiani, Ratazzi et Duzzi. Ils prêtèrent serment à la constitution espagnole , et s’engagèrent à réunir toute l’Italie sous cette forme de gouvernement. Il fut décidé qu’on mettroit la
(i) Instrnit, chemin faisant , qne le colonel, comte de Sambuy , éclaircit ses démarches et qu’il étoit sur ses gardes , il se rendit à Alexandrie.
C?) Voyez page 43.
main a 1 œuvre la nuit même en s’emparant de la citadelle ; les conjurés se distribuèrent leurs rôles, et Régis se chargea de tromper le gouverneur comte de Varax, qui, après soixante ans de fidèles services, devoit être plus éloigné qu’un autre de soupçonner la trahison.
Vers minuit (du () au lo) les conjurés des dragons du Roi font choix d’hommes affidés qu’ils placent, armés de pistolets, à la porte des officiers supérieurs , avec ordre de faire feu sur le premier qui sortiroit.
Armand Grosso se rend ensuite au quartier; il assemble les soldats, au nombre de trois cents environ , leur dit que les Autrichiens ont passé la frontière, qu’ils marchent sur Alexandrie pour s’emparer de lâ citadelle , et qu’un ordre pressant de S. M. enjoint à la garnison de s’y renfermer 'sur-lechamp. 11 les trompe par cette imposture , et les fait monter à cheval précipitamment et sans bruit; Baronis se met à leur tête, et s’achemine vers la citadelle.
Dans le même temps, Garelli et Raima réunissent les sous-officiers de la brigade de Gènes , leur ordonnent de faire armer en
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silence leurs compagnies , et de les conduire sur la place d'armes. Le commaudant de, l’artillerie est consigné au quartier avec sa compagnie, les deux conjurés s’emparent de force des clefs de la citadelle, et font arrêter dans leurs logemens le commandant et tous les officiers de la place. Ils viennent ensuite à la porte Royale , qui leur est livrée par le capitaine Barandier, du régiment de Savoie, que Régis avoitfaitcommanderde gardehors détour. Le pont-levis est abaissé, Baronis,à la tète de ses dragons , entre au grand galop , au son de la trompette , et aux cris de vive la constitution! Une cinquantaine de bourgeois armés , qui se doiinoient le titre de fédérés , ferment la marche. Les troupes.
étant rangées sur la place d’armes, Ansaldi vient les haranguer ; il leur étale les avantages de la nouvelle forme de gouvernement, mêle adroitement les menaces aux promesses, et proteste, avec serment, que rien ne se passe qu’eu vertu d’un ordre formel du Roi , cpû, à raison des engagemens contractés avec ses alliés , veut avoir l’air de donner, par force, son adhésion à des changemens dont il est seul l’auteur. Mais, voyant
que son discours excitoit peu de transport, et que les acclamations languissoient, Ansaldi fait rentrer les soldats dans leurs chambrées; là, les officiers et sous-officiers révoltés continuent à haranguer la troupe ; les promesses, les mensonges, la boisson surtout n’est pas épargnée ; à l’aide de ces moyens, ils excitèrent un véritable enthousiasme qui dura chez les uns aussi longtemps que les grades et les appointemens pour lesquels ils s’étoient vendus, et se dissipa chez les autres avec les fumées du vin dont on les avoit gorgés. Parmi tous ces officiers rebelles , Régis et Palma jouissoient seuls d’une certaine réputation ; les autres, surtout ceux du régiment de Gènes , ne .dévoient qu’à la coupable incurie du ministère de n’avoir pas subi , depuis long temps, une honteuse destitution que méritoit leur mauvaise conduite en tout genre.
Le lo, au matin, on arbora le funeste drapeau tricolore, et trois coups de canons annoncèrent la fondation du nouveau royaume d'Italie ; c’est de ce nom pompeux qu’Ansaldi décoroit la citadelle où il s’étoit renfermé avec sa bande, eu attendant la potence ou la galère, devenues la vie fu-
lure de tous les fondateurs de ce nouveau royaume.
• Au moment de passer le pont-levis, Baronis avoit reçu le contre-avis dont j’ai parlé plus haut. Il dit: « C’est trop tard, »et entra à la tête des dragons. Dès que la révolte d’Alexandrie fut connue , tous les conjurés isolés s’acheminèrent vers cette ville; plusieurs partirent à contre-cœur , et seulement à ce qu’ils disoient « .pour ne pas manquer de pa- » rôle à leurs amis. »
Le premier soin des révoltés fut de se donner une forme de gouvernement, ils firent donc , d’un commun accord , prêter serment à la constitution d’Espagne par les oiHciersde la gartiison ; ensuite ils établirent une junte provisoire , composée de sept membres , dont Ansaldi fut nommé président. Cette junte , agréée au nom de ht fédération italienne, mit aussitôt à la tête de tous ses actes , Royaume d’Italie : c’étoit l’enseigne de leur taverne.
Régis conservant toujours l’espoir de séduire son régiment , ou d’être au moins de quelque utilité à ses confrères, au moyen de la confiance qu’il avoil su inspirer au comte de Varax , se rendit de bonne heure au pa-
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lais du gouvernement pour faire son rapport sur tout ce qui étoit arrivé ; le gouverneur se décida aussitôt à tenter un coup de main sur la citadelle ; mais les rebelles avoient pris leurs précautions , il ne fut pas possible de trouver une seule cartouche dans la ville. Un officier offrit d’en aller chercher au fort de Gavi ; avant qu’il fût de retour , Régis iétoit parvenu à détourner le gouverneur de ce projet. Les deux jours suivans , il y eut quelques négociations avec les révoltés , et c’étoit toujours le même colonel qui portoit la parole.
Le 1 1 , Lisio , à la tête de deux divisions des chevau-légers du roi, vint grossir le nombre des rebelles ; il étoit parti la veille de Turin , dès que la nouvelle d’Alexandrie avoit été connue. Arrivé à Pignerol dans l’après-midi avec Derossi, il fit montera cheval , les deux divisions , secondé en cela par six officiers de fortune , complices de la trahison (i), Les soldats et sous-officiers que l’ineptie du majoj' avoit depuis long-temps accoutumés à obéir au capitaine Lisio , ne
— — — I . 1. I II . I i). i
(i) Gambolo, Bninetti, Bollati , Cappone , Conte «t Calouo.
firent aucune objection : V ordre , disoit - il , venait directement de Turin; les Autrichiens avaient déjà passé la frontière , et il fallait le plus tôt possible.se jeter dans Alexandrie pour empêcher P occupation de la citadelle.
Le major, averti d’avance par une estafette de la cour, se présenta, il est vrai, pour empêcher le départ; mais, loin de déployer l’éiicrgie qu’exigeoient les circonstances, il arriva au quartier comme par hasard , sans armes ni épaulettes, une gaule à la main.
Aux premiers mots qu’il voulut prononcer, il fut entouré par les officiers conjurés , et entraîné hors du quartier. Les deux divisions partirent. Arrivés le soir à Carmagnole, Lisio et Derossi publièrent la déclaration suivante :
a Dans la gravité des circonstances où se » trouvent lltalie et le Piémont , l’armée M piémontaise ne sauroit abandonner le Roi » à l’influence autrichienne. Cette influence » empêche le meilleur des princes de satis- » feire ses peuples, qui désirent de vivre » sous le règne des lois , et d’avoir leurs » droits et leurs intérêts garantis par une » constitution libérale. Cette funeste in- » fluence rend Victor-Emmanuel spectateur
Digilized by GîTOgle
■ et en quelque sorte approbateur de la «> guerre que l'Autriche fait à Naples contre » le droit sacré des nations , afln de pouvoir » dominer sur l’Italie à son gré, humilier » etdépouiller le Piémont, objet de sa haine, » parce qu’elle n’a point encore pu l’asservir » à son empire.
» Nous avons un double but : mettre le » Roi en état de suivre llmpulsion de son » cœur vraiment italien ; donner au peuple » la juste et honorable liberté d’exposer ses » vœux au Roi, comme le feroientdesenfans » à leur père.
» Nous nous écartons pour un insrant des » lois ordinaires de la subordination mili- » taire ; l’inévitable besoin de la patrie nous » y oblige, à l’exemple de l’armée prussienne » qui sauva l’Allemagne en i8i3,parla » guerre spontanée quelle fit à son oppres- » seur : mais nous jurons en même temps de » défendre la personne du Roi et la dignité » de sa couronne contre toute espèce d’en- » nemis, s’il est vrai que Victor-Emmanuel » puisse avoir d’autres ennemis que ceux » de l'Italie. »
Signés , Gdglielmo di Lisio.
■ ANwrBALB Santa Rosa.
Cette déclaration où des militaires recontioissent agir contre la subordination militaire , et engagent ouvertement les troupes à désobéir à leur Souverain , en protestant pour lui un attachement et un dévouement sans bornes , est une des plus criminelles et des plus ridicules folies que la presse nous ait transmises. Depuis Truffe jusqu’à Lisio , tout homme qui veut jouir à la fois des plaisirs du crime et des honneurs de la vertu , devra dire : « Il est avec le Ciel des » accommodemens. »
Lorsque la junte se fut installé elle-même, et eut déclaré qu’elle étoit une autorité légitime , son premier soin fut de récompenser les traîtres à qui elle devoit son existence. On vit paroître les deux ordres du jour suivans :
Royaume d’Italie ,
La junte provinciale , Gouvernement provisoire.
(il mars.) Considérant que le régiment des dragons du roi et la brigade de Gênes ont été les premiers corps de l’armée qui, par un héroïque élan de patriotisme , ont opéré la régénération de la patrie , et qu’il
leur est dû pour cela un solennel témoigiiBge de la reconnoissance nationale ;
Considérant que la gloire que se sont ac* quis ces deux corps, ne doit pas rejaillir sur quelques personnes qui en faisoient partie, et n’ont cependant pas voulu partager les périls de leurs compagnons dans la journée d’hier ;
Considérant qu’aujourd’hui les soldats de l’un et de l’autre régiment ont décerné par acclamations , en présence de tout le peuple , des grades aux chefs qui leur ont servi de guides dans la plus noble des entreprises; et que , dans cette circonstance , il convient de satisfaire les vœux des premiers libérateurs de la nation , sans nuire aux intérêts^ des autres ,
A décrété et décrète ce qui suit :
Article premier.
Le régiment des dragons du roi et la brigade de Gênes sont déclarés avoir bien mérité de la patrie.
Art. II.
Les officiers supérieurs et officiers des dragons du roi et de la brigade de Gênes , qui ne sont pas compris dans l'état uni au
présent décret , signé par le sécrétaire-général de la junte , ont cessé d’appartenir à leur corps. ,
Art. III.
Les officiers et sous-officiers du régiment des dragons du roi et de la brigade de Gênes, dont les noms se trouvent inscrits dans l’état susdit, sont promus aux grades qui leur sont respectivement assignés dans le même tableau.
Art. IV.
Les officiers supérieurs et les officiers qui appartenoient aux deux corps susdits, nommés dans le même état, conserveront leurs grades , et recevront leur paie comme par le passé , pourvu qu’ils prêtent le serment prescrit par la fédération italienne.
De la citadelle d’Alexandrie, le ii mars 1821.
Signé , le président de la junte , ANSALDI.
Soussigné , Toürnesi , secrétaire-général.
Royaume d'Italie.
(12 mars.) La junte du gouvernement provisoire ,
Considérant que les 3® , 4* > 5® et 6® esca-
drons du régiment des chevau-légers du roi , par leur hardi mouvement de Pignerol sur Alexandrie pour favoriser l’entreprise du régiment des dragons du roi et de la brigade de Gênes , ont imité l’héroïque patriotisme de ces deux corps , et qu’ils ont par conséquent droit aux mêmes preuves et aux mêmes témoignages de la reconnoissance publique ,
, A décrété et décrète ce qui suit, etc. etc. (i).
Voilà l’honneur quand il n’a pas la religion pour guide ; tel est son langage , tels sont ses principes variables comme les intérêts et les passions des hommes. D’odieux conspirateurs se parent effrontément des enseignes de la trahison , et se glorifient avec impudence d’avoir eux-mêmes marqué leur front du sceau de l’ignominie.
(i) Je ne cite pas la suite de ce décret , les dispositions qu'il contient étant parfaitement conformes aux précédentes.
A ces deux ordres du jour étoit annexé l’état des promotions de tous les ofltciers qui avoient pris part à la révolte.