‹ Simple récit des évènemens arrivés en Piémont dans les mois de mars et d'avril 1821, par un officier piémontaisChapitre 4 sur 12 · IV · texte numérisé non relu

IV

Cependant une sombre inquiétude se répandoit dans la capitale : tandis que tous les conjurés démasqués s’étoient rendus à Alexandrie , pour se mettre prudemment à l’abri de quelques mesures de vigueur , les autres se portèrent à Turin pour y augmenter le trouble et la confusion.

La police impuissante dans les momens de tranquillité , étoit devenue nuisible par les nouvelles alarmantes quelle répandoit pour justifier son inaction ; à l’entendre , trois mille sicaires, choisis parmi les Carbonari du Piémont et de Lombardie , s’étoient réunis à Turin, et la moindre opposition à leur volonté devoit se terminer à coups de poignards ; les troupes d’A.lexandrie alloient arriver, traînant à leur suite une nombreuse population que les mots A'indé~ pendance et de constitution avoient subitement fanatisée ; rien ne pouvoit plus résister au torrent , le plus sage étoit de capituler le plus tôt possible pour obtenir les meilleures conditions.

Mais celui aux yeux duquel la peur n’a-

voit pas grossi les objets, voyoit à Turin une population tranquille, affectant même d’être totalement étrangère à toute espèce de tumulte, jetant des regards tristes et inquiets sur ce qui se passoit, et manifestant sa désapprobation par un morne silence ; seitjiement on apercevoitçà et là quelques groupes d’étudians, ou quelques figures d’étrangers contemplant , d’un air désoeuvré et satisfait, l’inquiétude universelle , comme un barbare assassin regarde l’agonie de sa victime.

Nous avons déjà dit qu'en arrivant à Turin, le I O au soir, le Roi avoit convoqué le conseil des ministres. La nuit entière se passa en conférences. Le matin ils firent paroître une proclamation qui démentoit formellement tous les faux bruits sur les prétentions de l’Autriche , et promettoit amnistie complète aux militaires qui rentreroient immédiatement dans l’ordre ; des pleins pouvoirs furent expédiés au gouverneur d’Alexandrie, pour l’autoriser à traiter avec les rebelles , aux conditions qu’il juge- Toit convenables. Cette double démarche, aussi fausse qu’impolitique, donna la mesure des conseillers du roi, et nfontra qu’ils n’étoient point à la hauteur des circonstances.

Qu’espérer, en effet, d’un pardon proposé le lendemain de la rérolte à des factieux , à l’abri de toute insulte , tandis qu’un de leurs chefs (Morozzo), arrêté depuis vingt -quatre heures, n’étoit point encore puni. La trahison déploie partout le même caractère; elle foule aux pieds le devoir, se rit de la clémence, n’estime que la corde, et ne respecte que le bourreau. Cest lorsque rien ne s’oppose à la libre exécution des lois, et que le coupable désigné par la vindicte publique est au pouvoir de la justice; c’est alors que la clémence souveraine peut descendre dans les ténèbres du cachot , distinguer des nuances qui échappent à la loi, et quelquefois même, comme la divinité, tenir compte du repentir. Mais une amnistie, promise à des rebelles armés, expose toujours la souveraineté à l’accusation de crainte ou d’impuissance : le roi ne doit offrir de pardon , que lorsqu’il est maître de punir.

La proclamation du 1 1 n’eut donc aucun effet. Dans la matinée du même jour , quelques compagnies de chasseurs, stationnées aux environs de la capitale , avoient eu l’ordre de s’y concentrer. L’une d’elles, corn-

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mandée par le capitaine Ferrero, &it halte à S*-Sauveur (i). Le capitaine harangue sa petite troupe , l’excite à la sédition , et achève de l’enflammer par une forte distribution de vin ; puis il arbore , au milieu d’elle, le dra> peau tricolore, et proclame la constitution d’Espagne. Bientôt une centaine d’étudians , du collège des Provinces , ayant è leur tête quelques-uns de leurs préfets ou répétiteurs, forcent la porte du collège, et viennent grossir l’attroupement qui se recrute encore de trois officiers inconnus jusqu’alors (2).

Ces faits , avec leurs circonstances , sont rapportés au conseil du roi. Un bataillon des Gardes et un escadron de cavalerie reçoivent l’ordre de se porter en vue des révoltés , et de ne -point agir; un fort détachement de carabiniers est aussi dirigé sur le même point, mais il a pour consigne de ne point agir. Pendant plus de deux heures cette brave troupe qui ne demandoit qu’à faire son devoir, demeure exposée aux sarcasmes d’une poignée de factieux; ensuite

(i) Hospice à deux portées de fusil de Tarin, (a) A-vezzana , Bronetti et Arbaudi.

on la rappelle , et le chevalier Rayoïondi , colonel des chasseurs, est envoyé seul dans le carrosse du gouverneur, pour tâcher de ramener ses soldats. A peine est-il descendu de voiture que le capitaine Ferrero s’élance i au-devant de lui, le sabre à la main, et jure de le tuer s’il fait un pas ; mais Raymond!, méprisant de semblables menaces, et s’avançant toujours vers ses chasseurs, est bientôt entouré par les étudians qui lui barrent le chemin, et s’efforcent de le désarmer. Ces héros de collège auroient pu se repentir de leur témérité, si l’un d’eur ne lui eût tiré, à bout portant au visage, un coup de pistolet qui le blessa grièvement. Convaincu alors.qu’il avoit affaire à des assassins contre lesquels on devoit au plus tôt agir à force ouverte , ce brave officier revint sur ses pas. Tout couvert de sang, il se présente au Roi, et lui .dit : « Sire , vous voyez » comment j’ai été.reçu; cependant siV. M.

» veut me donner carte blanche, je me cliarge, avec une seule compagnie, de ter- » miner cette affaire avant de me faire pah- » ser. » Mais Victor-Emmanuel , comme Louis XVI, ne vouloit pas qu’on versât le sang de ses sujets, et la funeste prudence

de son conseil , n’eut pas de peine à écarter la proposition du chevalier Raymondi.

Les événemens d’Alexandrie avoient fart penser à l’importance de la citadelle de Turin : sur la dèmande du gouverneur, la garnison fut renforcée ; mais un certain aveuglement , qui tient du prodige , vint présider au choix des troupes- que l’on y destina.

Depuis le commencement des troubles il circuloit des bruits peu honorables sur le régiment d Aoste. Dans des circonstances aussi graves, le moindre- soupçon devoit 1 exclure d un poste de confiance : cependant trois compagnies de ce corps furent envoyées dans la citadelle. Le lo, au soir, on leur adjoignit trois compagnies des Gardes, sur le^uelles on çouvoit entièrément compter, et deux «TartiUerie commandées par deux conjurés.

Ainsi dans unmoment ou il fàlloit, pour occuper la citadelle, des gens à toute épreuve, non-seulement parmi les officiers, mais encore parmi les soldats; de neuf companies qui formoient la garnison, cinq avoient à leur tête des conspirateur», et les commandans des quatre autres ne furent point avertis de se tenir sur leurs gardes.

U est hors de doute que la plus noire perfidie détermina ce choix funeste ; mais, comme tous les coupables se sont expatriés, et qu’ils ont été condamnés en contumace, on n’a pu éclaircir ce point de notre révolution. Des soupçons fondés de complicité se portèrent sur le colonel Ciravegna et le major Sandigliano quant aux compagnies d’Aoste , et sur un aide-de-camp du prince pour les deux compagnies d’artillerie. On raconta, dans le temps, que ce dernier, sous prétexte des travaux nécessaires pour mettre la citadelle à l’abri d’un coup de main , fit tomber le choix sur les deux capitaines qui avoient le plus d’activité et de connoissances, et qui se trouvoient en mêmetemps chefs de complot. Quoi qu’il en soit, cette garnison fut composée contre toutes les règles du sens commun; que des traîtres y aient travaillé , ils ont fait leur métier; mais que de fidèles serviteurs aient donné dans le panneau, c’est ce qu’on ne peut expliquer. Dans la matinée du 1 1 , deux cents officiers retraités, ou semestriers, s’étoient fait inscrire au bureau de ja place pour être à la disposition du ministère de la guerre ; voilà le renfort qu’il

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falloit joindre aux trois compagnies 'des Gardes , pour tenir la citadelle , et n’y laisser que le nombre d’artilleurs nécessaire au service de cinq ou six pièces, en sorte qu’ils pussent toujours être écrasés par le nombre s’ils refusoient d’obéir, ou s’ils vouloient se révolter.

Le conseil des ministres étoit toujours assemblé. A peine le Roi, pendant la nuit du I O au II avril , avoit-il pu prendre , à différentes reprises, quelques quarts-d’heure de repos; chacun seutoit l'insufiisance de toutes les mesures proposées, et la folie de prétendre arrêter un mouvement révolutionnaire avec des troupes auxquelles on ne permettoit pas d’agir. Cependant on ne se décidoit à rien , parce que les uns proposoient des mesures honteuses que le Roi rejetoit, et les autres des mesures honorables qui étoient aussitôt représentées comme impossibles; enfin, un sujet fidèle conseilla à Victor-Emmanuel de monter à cheval et de se montrer : cet avis s’accordoit trop bien avec les sentimens du monarque pour ne pas prévaloir dans son esprit. 11 donna surle-champ des ordres, et son cheval fut amené, sellé et bridé, au bas du grand escalier.

Le bruit s’en répandit bientôt , et la place du palais se couvrit d’une foule immense qui attendoit le Roi pour lui témoigner son amour par les acclamations les plus vives ; la perfidie, cachée sous le masque d’un tendre intérêt , empêcha Emmanuel de suivre cette nobleimpulsion. Supposé même que le Roi eût couru quelque danger, il est des occasions où le sujet le plus attaché à son Souverain doit en conscience lui présenter la main pour le conduire au péril ; mais il s’en faut bien qu’on fut réduit alors à cette dure nécessité ; si le Roi avoit paru , le brouillard révolutionnaire étoit dissipé :

tout le mal est venu de celui qui le retint.

Le petit rassemblement de St.-Sauveur, qui avoit compté sur un mouvement populaire dans Turin même , ne vit arriver personne, excepté les élèves du collège des Provinces, dont nous avons parlé plus haut : trompés dans leur attente , étudians et soldats se retirèrent pêle-mêle, vers le soir, sur la colline de Turin , non sans avoir vaillamment exigé une réquisition de vivres du couvent des capucins.

C’est le chef de cette bande , le capitaine Ferrero, que la Sentinelle subalpine a sé-

rieusement comparé à Horatius Codés. £n effet , L’analogie est frappante : le héros romain étoit un soldat fidèle, le héros de St.- Sauveur un lâche traître ; l’un , sur le pont du Tibre, soutint à lui seul l’effort d’uue armée ; l’autre, pour exploit, se gorgea de' vin dans une taverne ; et , si l’éditeur de la gazette eût eu le don de prophétie , il auroit encore aperçu un autre trait de ressemblance dans les honneurs qui leur furent décernés. On éleva à l’un une statue dans un temple; on dressa, pour l’autre, une potence eu plein champ.

La journée du 1 1 s’étant ainsi passée en vains projets et en paroles au moins inutiles, le prince de Carignan fut appelé le soir au conseil. César de Balbe avoit été chez lui dans la journée, pour l’engager, de la part des ministres, à proposer au Roi la constitution de France , afin de calmer les esprits. Interrogé en plein conseil, et pressé de dire son avis , Charles- Albert proposa timidement quelques concessions : il ignoroit ce jeune prince , que faire des concessions dans des momens de trouble, c’est livrer l’autorité à la discrétion de la populace.

Une partie du ministère appuya fortement

l’avis du prince de Carignan ; sur ce point chacun est d’accord; mais on tâche de tenir caché le nom des individus qui votèrent la constitution de France. Sans vouloir donner une simple conjecture pour une vérité démontrée , il n'est pas difficile de pénétrer ce mystère en excluant les membres du conseil qui paroissent à l’abri de tout soupçon. Est-ce^ le comte de Rével, chaud partisan de la monarchie absolue (comme l’appelle l’historien révolutionnaire de nos troubles), lui qui d’autres fois déjà avoit sacrifié sa fortune à son devoir , et servi son Roi dans les circonstances les plus malheureuses. Estce le comte de Rével qui a pu donner un conseil si contraire à l’honneur et au bui^ sens? Ne faut-il pas croire plutôt, que fidèle aux sages et loyales maximes qui avoient dirigé la conduite de sa vie entière , il aura ^ représenté à son maître qu’une semblable concession seroit à la fois la perte de l’Etat, et l’ignominie de la souveraineté.

Le comte de Valaise n’étoit pas non plus homme à se plier aux circonstances ; deux ans auparavant il avoit quitté sa place , plutôt que d’agir contre sa conscience.

C’est encore moins le Marquis de S*-Mar-

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San qu’on doit accuser. Il arrivoit de Laybacb, où ilavoit défendu en sujet fidèle et en diplomate consommé les intérêts de la souveraineté européenne. Auroit-il pu se mettre en contradiction avec lui-même dans ce moment décisif?

Le marquis Brignole étoit trop religieux et trop éclairé pour regarder comme légitime, et accorder la moindre approbation à un acte arraché au Souverain par la force, et par là même frappé de nullité.

Quant au comte de Val (i)il devoit trouver dans les relations diplomatiques qui lui ctoient confiées des raisons suQisantes pour s’opposer à toute mutation dans la forme du gouvernement. Il ne reste donc à l’appui d’un projet insensé que MM. de Balbe, de Saluce et de Lodi , dont l’opinion se seroit trouvée en cela parfaitement d’accord avec leur conduite précédente, et n’auroit présenté que le développement ultérieur des maximes ■qu’ils avoient toujours professées.

Quoi qu’il en soit, l’avis le plus sage prévalut; le Roi déclara qu’il n’accorderoit rien.

(i) Premier officier au ministère des affaires étrangères.

et le conseil se sépara pour quelques instans.

Dans la nuit du ii au la, le nombre des amateurs de troubles , s’étoit beaucoup augmenté à Turin : les agitateurs étrangers venus de l’Italie et même de la France se répandirent partout où il y avoit des soldats. A l’aide de leurs dons corrupteurs , et secondés par quelques traîtres du pays , ils faisoient parvenir jusque dans les derniers rangs de la troupe leurs insinuations perfides et leurs maximes subversives. En général on peut dire que ces moyens manquèrent leur but et qu’ils n’eurent pas un effet direct sur l’opinion du soldat; mais ils détruisirent la véritable force des corps en favorisant l’insubordination , et jetant la méfiance entre les inférieurs et les supérieurs. Deux régimens cependant méritent d’être distingués dans ces fatales journées pour leur contenance et leur bon esprit; c’est le régiment des grenadiers-gardes , et celui de Piémont royal-cavalerie. Une attitude ferme , triste , silencieuse, le désir unanime de prouver leur dévoûment au Roi, ne se démentirent point dans ces deux corps , et furent cause probablement que

les conjurés n’osèrent passer certaines bornes.

11 n’est pas douteux que les fédérés de la ville se concertèrent pendant la nuit avec ceux de la citadelle pour préparer l’infàmo scène du lendemain. Dès le point du jour, (le 12 ), il étoit aisé de s’apercevoir que l’aspect de la ville avoit totalement changé. Au lieu de ces habitans paisibles qu’une curiosité triste et inquiète, qu’un sentiment d’amour alarmé faisoit sortir de leurs demeures , des visages d’assassins parcouroient les rues d’un air affairé , et l’expression d’une joie sinistre se peignoit dans leurs traits. Il y a de ces figures propres aux temps de troubles, et qui ne se voient qu’alors; ou diroit que la révolution comme les pluies d’orage fait jaillir de terre d’immondes insectes.

Bientôt des bruits alarmans circulent dans la capitale; l’exemple d’Alexandrie a ' été suivi par d’autres villes ; quelques avocats, correspondans de la junte d’Alexandrie, ont proclamé en différens endroits la constitution d’Espagne. Biffignandi, à Vigevano; Trompeo, àBiella; Prina, dans le Lunielline. Ce dernier s’étoit mis à la tête de

quelques étudians en droit et en médecine , et ils parcouroient la province comme une compagnie de charlatans, vendant l’orviétan espagnol à toutes les dupes qu’ils rencontroient. Ces nouvellesinsignifiantesen elleS" mêmes , étoient grossies par la malveillance, et jetoient de l’agitation dans les esprits; d’ailleurs, comment l’inconcevable irrésolution des ministres u’auroit-elle pas enhar* di les scélérats ?

La matinée venoit encore de se passer comme la veille en débats inutiles ; vers une heure , le Roi, mettant fin à toutes les hésitations, se décide à marcher sur Alexandrie à la tête de toute la garnison , en laissant Turin sous la défense de la garde urbaine. Les dispositions sont prises pour le départ , le prince est averti , et le bon Roi ordonne qu’on tienne prêts des passe-ports en blanc, destinés à être jetés dans la place pour favoriser l’évasion des coupables. Mais un coup de canon se fait entendre; ü est suivi de deux autres , et le peuple se porte en foule du coté de la citadelle. Le drapeau tricolore, dout l’apparition annonce toujours des malheurs ,et des crimes, Rottoit déjà sur la forteresse. Bientôt tous les scé-

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lérats réunis à Turin depuis quelque temps', accourent sur les bôrds du fossé , se mêlent à la foule des curieux, et répondent par leurs cris aux hurleraens de la révolte qot partent de derrière les bastions. Le d^art du Roi est suspendu, on envoie sur les lieux un aide-de-camp du prince pour prendre des renseignemens plus positif; il est arrêté, jeté en bas de son cheval, et on veut le forcer à répéter le cri parjure de vive la constitution ! Le gouverneur de la citadelle, chassé ainsi que tons les officiers des gardes , se présente chez le Roi et raconte ce qui va suivre.

A midi, le général 'Venanson s’étoit rendu à la citadelle : ce brave et fidèle serviteur auroit dès le premier moment comprimé la révolution, si des ordres qu’il ne pouvoit enfreindre, n’eussent paralysé son courage et son zèle. Ayant assemblé la garnison il rappela aux troupes leur devoir , et annonça aux officiers qu’ils seroient nourris aux frais de la Cour tant que dureroit le service extraordinaire (le but de cette mesure étoit de les tenir réunis autant que possible , afin de surveiller plus aisément quelques-uns d’entre eux). Tous protestèrent

de Icurdévouement pour le Roi;'mais à peine le général étoit-il parti que le complot arrêté dès la veille eut son exécution. Trois sergens des gardes réunissent leurs compagnies dans les chambrées, et font démonter les batteries , sous prétexte d’une inspection des armes qui devoit avoir lieu dans l’aprèsmidi. En même temps , la compagnie Scavini, du régiment d’Aost, la seule qui n’eût pas de traîtres dans son sein , reçut l’avis de se rendre au quartier et d’y attendre les ordres; alors deux autres compagnies du même régiment ferment la sortie aux soldats des gardes, et un détachement de canonniers braque deux pièces à mitraille au passage du donjon. Prévenu de ces mouvemens, le chevalier Desgeneys^ lieutenant-colone d’artillerie , envoyé par le prince à la citadelle pour y surveiller des officiers dont il n’avoit que trop raison de se défier, accourt aussitôt , et s’élance au devant des révoltés. Camarades, leur crie-t-il , arrêtez, quefaitesvousl on vous trompe, le Roi n’a pas donné tous ces ordres. Il n’en dit pas davantage, un sergent des gardes, Bittatore (d’odieuse mémoire), se jette sur lui, et lui passe son sabre au travers du corps. C’est le troisième

de cette noble famille qui tottibé en défendant son Roi et son pâys. *^Trois sünrivént encore, ils sont sur la brèche, sans que' le sort de leurs frères ait abattu leur courage.

Cependant le capitaine Gàmbini plantoit l’étendart de la révolte sur le rempart, et publioit par trois coups de canon les forfaits qui venoient de se commettre. Les coiijjirés avoient si bien pris leurs naesures, qu’au moment de l’exécution du complot, il ne se trouva qu’un seul sergent nommé Viale , et deux soldats des gat-âes;-'en position de leur résister. Ces honUétes, ntifitaires se ruèrent sur l’un des conjui^s (Moiiticelli), et l’auroient infailliblement ploué contre le mur où leurs baïonnettes* se^V&t^èrentV s’il ne a'étoit ^.précipité dain's le ftSsé au risqtie •d’tS'^la Vie.ïLes' ôMciérs des gardes ayant rejeté avec^ horreur les offres infâmes qu’on leur avoit Élites , furent désarmés , chassés de la citadelle avec le commandant, et le pont-df^ui fut levé."^ ^ - < v - '

Le conseil du Roi, instruit de' tout ^e qui venoit de se passer, . décida j'ô sagesse suprême ! ) qu’il falloit envoyer quelqu’un pour haranguer les révoltés. Le prince de Carignan fut chargé de cette mission difii-

elle et hasardeuse ; il partit aussitôt; plus il approchoit de la citadelle et plus la foule se pressoit autour de lui ; bientôt il est cerné par l’élite des scélérats, qui l’entourent pour le surveiller, le menacer, pour faire davantage peut-être, si un crime de plus eût été utile à leurs projets. Arrivé sur le glacis, il apprend qu’un soldat de Piémont-Ro\^al vient d’être tué par derrière d’un coup de pistolet. Les cris redoublés de vive la constitution ! poussés par les révoltés de la citadelle, répétés par la horde qui environne Charles-Albert, assourdissent le jeune prince; jaloux toutefois de faire tous ses efforts pour exécuter les ordres qu’il a reçus, il s’avance jusqu’auprès de la barrière; mais les clameurs séditieuses continuent , elles deviennent des hiulemens; personne ne se présente pour lui parler, ni pour l’écouter. I>es conjurés , craignant l’ascendant du prince sur les officiers et sous-officiers qu’il connoissoit presque tous , tinrent la troupe sous les armes derrière le bastion, et envoyèrent un simple soldat pour déclarer qu’ils vouloient la constitution d’Espagne et la guerre à V Autriche. •

Dans ce moment, Antonelli, Musquietti

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et quelques autres, prennent à la fois la parole au milieu du tumulte, et, s'adressant au Prince d’un air arrogant, le chargent de dire au Roi : « Qu’il est inutile de s’opposer » plus long-temps aux vœux de son peuple.»

Charles-Albert voyant qulU n’y avoit rien à faire , tourna bride pour revenir au palais.

Comme il lui tardoit d’arriver sur la Place- Château, au milieu des troupes, pour se débarrasser des bandits qui l’assiégeoient, il avoit poussé son cheval autant que la presse le permettoit, lorsqu’à l’entrée d’une des rues les plus fréquentées il se sent retenu par sa botte.... C’étoit la comtesse de S*-M;artin, héroïne constitutionnelle, qui lui serroit le genou .‘ U Ah, Prince! lui dit-elle d’un ton » de mélodrame , donoea-nous une .Codsti'^ » tution, BOUS vous devrons le boaheuri »

Dans le cortège qui suivoit le prince, se iaisoit remarquer le fils du banquier Muschetti; il portoit le drapeau tricolore et tâcha à pluâeiurs reprises de se placer à côté de Charles-Albert; il y réussit une f^ls ; mais le prince, jetant son cheval contre le mur, renversa Musclietti et son drapeau. Enfin, on arrive sur la Place-Château, toute la troupe éclate en cris prolongés de vive le

Jloi! Piémont-royaifait une charge, et balaie la place; on emporte deux personnes, et le drapeau disparoît.

Le gouverneur fit appeler les commandans de corps, et les interrogea sur l’esprit des troupes: les^olonels des gardes (i), de Piémont-Royal (a) , déclarèrent qui Is répondoient de leurs régimens envers et contre tous. Peu de temps après, arriva encore le régiment des chevau-légers de Savoie, commandé par le comte Robert! , qui exprima les mêmes sentimens d’honneur. Le colonel du régiment d’ Aoste, Ci ravegna, dit que ses officiers s’étoient prononcés contre une guerre civile, et qu’ils ne feroient feu ni contre leurs camarades ni contre leurs concitoyens. Le prince , interrogé à son tour , répondit qu’il pouvoit disposer entièrement de l’artillerie légère , mais qu’il n’étoit pas sûr d’être obéi par l’artillerie à pied , s’il lui ordonnoit d’agir offensivement. Malheureux prince! vous ne pouviez détruire dans un jour l’oUvrage de quatre mois de séduction et de perfidie. 11 résultoit de ces décla-

(i) Comte Vialardi.

(a) Chevalier Bricheraaco.

rations que personne n’agiroit contre le Roi , et que quatre corps sur six feroient tout pour lui. Il paroit d’après cela que le conseil auroit dû se rassurer entièrement , et se croire en état de tenter une lutte honorable ; mais , au contraire , le découragement s’empara de tous les esprits ; les uns étoient alarmés , les autres feignoient de l’être ; le malheureux Roi , dans un âge avancé , accablé de chagrin , privé , depuis trente-six heures, de sommeil et de nourriture, inquiet pour la Reine et les Princesses , étoit prêt à succomber sous le sentiment douloureux qui l’accabloit. Jamais il n’avoit eu en vue que le bien de ses sujets , et on les lui représentoit tous armés contre lui; il affectionnoit particulièrement sou armée , il s’étoit plu à la combler,.de bienfaits , et maintenant on lui annonçoit qu’une partie de cette armée s’étoit révoltée,et qu’il ne devoit plus compter • sur le reste. Au milieu de ces pensées affligeantes, des cris prolongés arrivoient jusqu’à lui ; c’étoit Muschetti et consorts qui avoient de nouveau réuni leur cohue sur la place , et portoient ainsi jusqu’à leur Souverain les demandes insolentes des traîtres de la cita-

delle (i). Ilsvouloient la guerre à l’Autriche «t la constitution d’Espagne. Le Roi , songeant aux maux que ces vœux insensés attireroient sur son peuple s’ils venoient à être exaucés ,se sentoit la force de s’exposera tout ]>lutùt que d’y donner son consentement.

Ce fut alors qu’éprouvant le besoin d’ouvrir son cœur à ses sujets, à ses soldats , et dans l’espoir de les détromper, il fit paroître cette belle proclamation du la, qu’on ne saurait trop admirer.

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