S8 DEUXIÈME LETTRE
qu’il avait, avec quatre pains à cacheter, collé sur sa glace l’affiche du Théâtre-Français.
Lesdeux*fonctionnaires, je, ne confonds pas l’un avec l’autre ; peste ! l’un est un homme d’esprit, lettré, trop lettré peut-être, qui a fait
avec un autre homme d’esprit les Soirées de
Neuilly : vous vous les rappèlez, n’est-ce pas? Les deux fonctionnaires, dis-je, causèrent d’abord de leurs affaires administratives; j)uis, ces affaires terminées, M. Buloz se leva.
« Â propos , monsieur le commissaire , dit le directeur au moment où celui-ci prenait sa canne et son chapeau , avant de vous en aller, lisez donc cette affiche. »
Et du doigt il lui montra l’affiche, collée sur la glace avec quatre pains à cacheter.
M. le commissaire du roi s’approcha et lut :
CINNA
tragédie eu cinq actes et en vers, de Racine.
« Eh bien ? dit-il.
— Eh bien? reprit le directeur.
— Quoi? demanda le commissaire du roi.
— Rien. Lisez encore. »
UEUXIËllE LETTBB,
Et M. le commissaire du roi relut :
CINNA
tragédie en cinq actes et en vers, de Racine,
« Après? » fît-il.
- M. le directeur des Beaux-Arts commença à croire que c’était M. le commissaire du roi qui, comme on dit en termes d’atelier, le faisait poser.
« Ne voyez-vous pas? demanda-t-il.
— Quoi?
— Cinna?
— Eh bien I oui...
— Tragédie en cinq actes et en vers, de Racine?
— Eh bien 1 oui...
— Vous voyez?
— Sans doute.
— En ce cas, lisez une troisième fois.
— Quand je lirais centfois,cela ne changera rien à la phrase: Cinna, tragédie en cinq actes et en vers, de Racine. Que trouvez-vous à redire à cela?
— Une seule chose.
DBDXIÈME LETTBB.
— Laquelle? x
— C’est, reprit le directeur des Beaux-Arts, étonné d'une si persistante ignorance, c’est que Ctnna n'est point de Racine, mais de Corneille.
— Ah ! pédant I ! !» fit M. le commissaire do roi en haussant les épaules et en retournant à son théâtre.
Je tiens l’anecdote de M. le directeur des Beaux-Arts lui-méme.
Nous avons dit que M. le commissaire du roi était brûlai. Prouvons.
Je ne tiens de personne l’anecdote que je vais raconter ; elle m’est personnelle.
M. Soumet faisaitrépéter le Gladiateur ; écrasé de fatigue, menacé par M. Buloz d’étre joué malgré lui, ne se sentant pas la force d’aller à minuit au théâtre, faire répéter pour la soixantième fois sa tragédie, mon illustre confrère me vint trouver et me pria de faire pour cette dernière fois sa besogne de metteur en scène. ' J’avais déjà vu deux ou trois répétitions du Gladiateur; j'étais au courant de l’ouvrage.
J’acceptai donc avec grand plaisir, demandant
DEDXIÈMB LBTTBE.
seulement à M. Soumet un mot qui constatât ma mission. Il me remit un chiffon de papier sur lequel étaient écrites ces deux lignes :
«J'autorise M. Alex. Dumas, mon ■ ami, â diriger la répétition du Gladiateur, et à faire à la mise eu scène tel changement qu’il jugera convenable. Alex. Soumet. »
Je croyais l’autorisation suffisante. Vous allez voir qu’elle ne l’était pas.
A minuit, je me présente au théâtre ; le con^ cierge prend connaissance de mon billet de répétition et me laisse entrer. Le concierge du Théâtre-Français est fort poli. Il y a quelquefois d’étranges erreurs sociales.
Je suis accueilli par les artistes comme devait l’étre l’auteur de vingt-cinq drames ou comédies , et par M. Buloz, avec le grognement qui lui est habituel, et que les gens qui ont affaire à lui sont forcés d’accepter pour un langage.
La répétition commence: saufquelquescban-
DECXliME LETTBB.
gements de pea d'importance opérés d’accord avec les artistes, les trois premiers actes vont assez bien. Puis vient le quatrième acte, l’acte du cirque, l’acte important, l’acte mouvementé, l’acte décisif.
Quant à celui-là, il n’y avait pas une seule entrée ni une seule sortie arrêtée , et trois ou quatre répétitions étaient absolument nécessai-
res pour compléter sa mise en scène.
Je recueille les avis de deux ou trois amis de Soumet qui assistaient à la répétition; ils sont unanimes, et je déclare en leur nom et au mien aux artistes que la tragédie du Gladiateur ne peut, sans compromettre le succès de la représentation et par conséquent la réputation de l’auteur, être jouée le lendemain.
« Qu’y a-t-il? qu’y a-t-il? demande M. le commissaire du roi.
— Il y a, mon cher monsieur, qu’il est matériellement impossible que la pièce de Soumet passe demain.
— Qu’est-ce qui dit cela?
— Moi!
DEUXIÈME LESTEE. SS
— Il faudra cependant bien qu’elle passe, que vous le disiez ou non.
— Vous êtes libre de la faire passer, mais je proteste contre la représentation.
— Qui êtes-vous pour vous mêler de cela?
— Je pourrais vous dire que je suis l’auteur de Henri III et de Mademoiselle de Belle-Isle, ce que vous ne savez pas, peut-être ; mais comme ce titre ne me donnerait pas le droit de protester contre la représentation du Gladiateur^ je me contenterai de vous répondre que je suis le mandataire de M. Soumet.
— Où est votre procuration?
— La voici.
— Je ne connais de procurations que celles passées devant notaire. Ainsi continuons.
— Et si je m’oppose à ce que l’on continue, qu’arrivera-t-il?
— Il arrivera que j’appellerai les pompiers, et que je vous ferai mettre à la porte. »
Ces points sont destinés à représenter ce qui
OEUXIÈME LETTRE.
se passa à la suite de cette impertinente réponse. Omne tulil punctum, I
Le lendemain, j’envoyai M. Jules Lefèvre et M. Émile Deschamps , qui avaient été témoins de l’insulte qui m’avait été faite, dire à M.Buloz que je l’attendais quelque part.
M. Buloz me fit répondre que je devais savoir qu’il n’y allait jamais.
Nous avons dit que M. Buloz était inintelligent. Prouvons.
M. Buloz, la chose est patente pour nous (il serait trop coupable sans cela) , M. Buloz a reçu mission d’arrêter l’essor de la littérature moderne, inquiétante pour le pouvoir, à cause des idées sociales et politiques qu’elle remue incessamment. Nous dirons, plus tard à ce propos deux mots d’Ântony et de Richard. Restons pour le moment dans la question. Ce qui ne trouvera point place dans cette seconde lettre trouvera place dans la troisième.
M. Buloz reçut des mains de M. Vedel, son prédécesseur, M"® Rachel , aujourd’hui la seule ressource du Théâtre-Français, déserté partons
DEOXlfeMB lETTHE. 5S
les auteurs, qui ont fait, sinon sa gloire, du moins sa prospérité passée.
C’était une excellente arme aux mains de M. le commissaire du roi que M"” Rachel; son talent tout antique, plein de froide majesté, de sobre passion et de sourde ironie, remarquable par une diction irréprochable bien plutôt que par des accents du cœur , devait reproduire d’une manière satisfaisante les types grecs et romains de la littérature du xYir siècle, poétiques figures qui semblent moins empruntées à la nature vivante qu’à l’atelier du statuaire ; mais aussi ce talent monocorde devait échouer lorsqu’elle essayerait de représenter les créations pittoresques, excentriques ou passionnées du xix° siècle. Aussi, Rachel, après avoir soulevé des applaudissements frénétiques dans Camille, dans Émilie, dans Hermione, dans Ériphile et dans Roxane , n’eut-elle qu’un médiocre succès dans Judith et dans Catherine II.
Et qu’on ne vienne pas dire que ces rôles ne convenaient pas àM**'’ Rachel; Rachel les
DGOXIÈME LETTaS.
' a choisis entre tous, comme ceux qui lui étaient les plus sympathiques.
M. Kuloz se trouvait donc dans l’heureuse position d’un homme qui , chargé de chasser la littérature moderne du Théâtre-Français, a reçu, comme nous l’avons dit, des mains de son prédécesseur, le moyen de neutraliser l’influence de la tragédie contemporaine et du drame actuel, en faisant revivre, grâce à un ta- - lent inattendu et inespéré , la littérature des maîtres morts.
Il ne restait donc à M. Buloz, pour accomplir sa mission conservatrice, qu’à trouver un homme qui pût faire pour la comédie ce que Rachel faisait pour la tragédie et le drame. Alors on éloignait du théâtre M. Scribe, comme on en avait éloigné M. Soumet, M. Victor Hugo, M. de Vigny et M. Casimir Delavigne lui-même, lequel, on se le rappelle, avait été forcé d’aller porter à la Renaissance sa Fille duCid, qu’il avait faite pour M”® Rachel.
Nous dûmes un instant trembler, car cet homme existait.
DBCXIÈME LBTTBK. ST
En effet, il y a à Paris , nous ne dirons pas un comédien de talent, mais un artiste de génie, capricieux et fantasque comme Garrick, terrible et emporté comme Kean , poétique et sombre comme Macready, on homme qui porte arec la même facilité le manteau royal de Richard III et les haillons du Joueur; un homme qui attache à toutes ses créations un cachet tellement original , qu’à chaque création nouvelle tout le monde littéraire s’émeut; un homme qui traîne après lui son public, en quelque lieu qu’il lui plaise de le conduire, soit au théâtre del’Odéon, soit au théâtre de la Porle-Saint- Martin , soit au théâtre de la Renaissance , soit au théâtre de l’Âmbigu, soit au théâtre des Folies-Drama tiques. Cet homme eût joué les Scapin, les Mascarille, les Pourceaugnac, les Harpagon, les Figaro, comme il a joué lesCardiilac et les don César de Bazan. Et alors, avec Corneille, Racine et Voltaire , joués trois jours de la semaine, avec Molière, Regnard et Beaumarchais, joués trois autres jours, le théâtre
moderne devenait complètement inutile, et
DEUXIÈME LETTSE.
M. Buloz, aprèsavoir travaillé six jours, non pas à une création, mais à un anéantissement, pouvait se reposer le septième, dans la gloire et la béatitude d’avoir accompli ce que nul autre que lui n'aurait pu et surtout n’aurait voulu faire.
Eh bien ! M. Buloz, pareil à ces gens dont parle l’Évangile, qui ont des yeux et qui ne voient point , qui ont des oreilles et qui n’entendent point, M. Buloz a passé près de ce comédien sans le voir et sans l’entendre.
Pendez-vous, M. Buloz I
Maintenant, qu’on ne vienne pas nous dire que c’est pour ouvrir la route aux jeunes gens, pour favoriser les premiers essais, pour démonopoliser l’art, que M. Buloz éloigne, mécontente et brutalise les auteurs de Clylemnestre et de SaiU, de Marion Delorme et d Hernant, d’Un mariage d'argent et de la Camaraderie, des Vêpres Siciliennes et de Don Juan d’yàulriche,de la Maréchale d’ Ancre et de Chatterton, de Henri III et de M}^*‘ de Belle-Isle. Non , car nous allons donner la preuve que M. Buloz étouffe d’une main également impartiale l’espérance à venir
Digilized by Cooglc
DEUXIÈME LBTTBE.
du débutant qui se prépare à gravir la montagne, et le fécond présent du poëte arrivé à son sommet.
Il y avait à Paris un homme auquel Part contemporain devait beaucoup , qui a réuni tantôt au théâtre de l’Odéot), tantôt au théâtre de la Porte-Sainl-Martin, qu’il a successivement diri> gés, la plus belle troupe qui eût jamais existé, c’est-à-dire M”* George, Frédérick, Lockroy, Ligier, Bocage, Duparai , Stockley, Yizentini, M“* Dorval, M“« Moreau-Cinti et M"® Noblet.
Si j’en oublie, que ceux-là me le pardonnent.
Cet homme avait fait représenter Christine, la Maréchale d* Ancre, la Mère etlaFüle,Norma, les Étals de Blois, Richard d’Àrlinglon, Napoléon, Charles VII, Lucrèce Borgia, Marie Tudor, Angèle, Léo Burkart, la Tour de Nesle, Catherine Howard, Don Juan de Marana, la Fêle de Néron , tout ce trop plein enfin, qui ne demandait alors qu’à se répandre, et qu’on a comprimé depuis au risque que la machine littéraire éclatât, comme a éclaté deux ou trois fois la machine politique.
DEUXIÈME LETTBB.
Cet homme , après avoir lutté dix ans contre tous les mauvais vouloirs, après avoir été demander aide et soutien à tous ceux dont le devoir est d’aider et de soutenir l’art, après s’étre adressé au roi lui -même, cet homme, lassé de la lutte, écrasé sous le poids du fardeau, ayant tout essayé, tout entrepris, tout épuisé, fut obligé d’abandonner la place à 'de plus heureux que lui.
Alors cet homme , admirateur de Napoléon, dont il a été préfet , cet homme suit l’exemple de son dieu; il se présente au Théâtre-Français une comédie à la main , et demande au régent Buloz l’hospitalité de Thémistocle.
Le malheureux, il avait mis le pied à bord du BeUérophon.
Écoutons-le se plaindre lui-même dans la préface des Grands et des Petits.
« Si cette comédie n’a pas eu le sort que lui promettaient les prédictions unanimes de la ré* pétition, je ne puis accuser les acteurs, dont le talent et le zèle m’ont au contraire prêté un appui dont je suis vivement reconnaissant, et
DBOXIÈHB LKTTBB.
qui m'a aidé dans la lutte de tous les jours que j’ai eue à soutenir contrb la malveillance préméditée de l’administration du théâtre, concentrée aujourd’hui tout entière dans la personne de M. Buloz.
« On me demandera peut-être ce que c’est que M. Buloz. Je vais le dire.
« M. Buloz est commissaire du roi jusqu’à concurrence de six mille francs, régisseur du théâtre dans la proportion de deux mille écus (3), représentant salarié de l’autorité auprès de la Comédie, agent appointé des comédiens auprès du pouvoir, — commissaire neutralisé par sa régie, — régisseur neutralisé par son commissariat, — fonctionnaire sui generis dont la double autorité est incessamment comprimée sous la parfaite équation de deux chiffres portés à son profit sur un double budget,
« On connaît l’histoire de l’âne de Buridam, immobile enti'e ses deux mesures. La condition de M. Buloz serait identiquement pareille,
(3) 12,000 fr.l M. Taylor n’cii a jamais louché que 6,000; il est vrai qu’il était chargé dViicourager et non de détruire.
DEUXIÈME LBTTBE.
si l’autre n’avait pas fini par mourir de faim.
« Les capacités les plus incontestables auraient, il faut en convenir, bien de la peine à se faire jour au travers d’une situation si fausse, si contradictoire. Aussi les capacités de M. Buloz ne se montrent-elles jamais. Gela se conçoit. Un sociétaire , frappé des inconvénients attachés à cette inexorable puissance de l’équilibre, a proposé dernièrement d’ajouter un supplément de mille écus aux deux traitements égaux que consomme aujourd’hui le commissaire-régisseur. Ce serait le seul moyen de lui rendre son libre arbitre.
« Ce pouvoir, dont le commissaire a dépouillé le régisseur et que le régisseur paralyse à son tour dans les mains du commissaire, se retrouve libre et sans contre poids à l'égard des auteurs condamnés par la constitution actuelle du théâtre à subir des relations avec M. Buloz. Ce n’est pas, qu’on le sache bien, de sel aptitudes que j’entends parler ici ; mon intention n’est pas de mesurer patiemment tout l’abtme qui sépare M. le commissaire du roi des fonctions liltérai-
DEUXIÈME LETTEE.
res qu’on a jugé à propos de lui conGer. J’honore l’ignorance , je respecte l’incapacité ; je comprends l’insouciance qui n’a pas demandé à l’éducation de réparer les torts de la nature : mais ce qui ne comporte pas de justiGcation, ce qui est intolérable, c’est l’abus d’une autorité déléguée, la haine personnelle se substituant au devoir de l’administrateur , l’hostilité la plus ardente craignant de s’avouer et ne marchant à son but que par des détours.
U Je fais grâce au lecteur du récit des épreuves que j’ai dû traverser avant d’arriver au jour de la représentation. Ma pièce reçue, malgré les efforts notoiresdu commissaire du roi, dénoncée par lui aux bureaux du ministère comme une œuvre monstrueuse et antisociale ; mes entrées au théâtre refusées, contre tous les usages, dans l’intervalle de la réception aux répétitions ; des obstacles suscités contre la distribution des râles ; annonces tardives, omission de réclames, refus formel de répétitions jugées indispensables, et cent autres entraves de toute nature qu’attesteraient au besoin tous les sociétaires
U ' DEUXIÈME LETTBE.
indignés : voilà ce que j’ai eu à souffrir , moi » écrivain isolé, inconnu , sans protection, sans coterie, de la part de l’homme auquel ses fonctions imposaient la défense de mes intérêts et de mes droits.
« J’affirme, sur la foi de confidences unanimes, que parmi tous les écrivains qui travaillent pour la scène française, il n’en est pas un qui ne partage les sentiments que je viens d’exprimer sur l’administration de cet homme, dont le maintien opiniâtre au poste qu’il occupe est un défi insolent à l’indulgence silencieuse de ta presse, à la patience des comédiens et à la longanimité du ministère, qu’il fait flatler et menacer tour à tour dans les deux Revues dont il est l’âme, avec l’attention habile de ne jamais en être l’esprit. Habbl. »
Oui, monsieur Harel, oui, vous avez raison ; oui, qu’on interroge Hugo , Soumet , de Vigny, Belmontet, Scribe, Mazères, Sand (4), Eu-
(4) Il sci’3 quc»lioii du Sand, d'Eugène Suc cl de Balzac, à |>i'U|h>s des Revoes.
DEDXIÈMR LRTTBB.
gène Sue, tous ceux enfin qui ont écrit soit une ligne , soit des volumes pour le théâtre, oui, la réponse sera unanime; oui, M. Buloz eût déjà quitté son poste dramaticide, écrasé sous le poids de notre réprobation à tous, s’il n’était, en même temps qu’il est commissaire du roi et régisseur du Théâtre-Français, directeur de ces deux Revues qui épouvantent les deux ministères.
Heureusement nous ne sommes pas des ministres, nous, et nous pouvons fouetter ces deux Revues de notre plume comme Charles R' fouettait la hache du bourreau de sa baguette, en disant dans notre dédain littéraire, comme il disait dans son dédain royal :
Hache dü boobread , tu ne nous fais pas peur!
Alexandre Dumas.
troigihnf Crttrr.
Mon ami ,
Je TOUS ai dit que je connaissais M. Buloz de longue main; en effet, la connaissance date de
M. Buloz était alors employé dans une imprimerie , je crois ; nous nous rencontrions à un petit restaurant du faubourg Saint-Germain, où l’exiguïté de notre bourse nous forçait de prendre nos repas.
' Un jour, M. Buloz m’annonça qu’il allait acheter à M. le comte Ribing de Leuven le Journal
des Voyages, pour en faire une Rerue, et me demanda si je ne l’aiderais pas de ma plume.
lUa plume, vous le savez, a toujours été fort au service de mes amis, et même de mes connaissances. Je répondis à M. Buloz qu’il pouvait parfaitement compter sur moi.
De rétribution quelconque , il va sans dire qu’il n’en fut aucunement question.
Il y a des gens.qui, confondant l’argent qu’on gagne avec l’argent qu’on mendie ou qu’on extorque, m’accusent d’être un homme d’argent:
ces gens là me font bien rire.
La première chose que je donnai à M. Buloz fut, je crois, la relation d’un voyage en Vendée. En passant à Angers, j’avais obtenu la grâce d’un Vendéen condamné aux galères. Voici tout ce qui m’est resté, dans l’esprit, de ce voyage.
La seconde chose fut un petit roman intitulé: la Rose rouge. Comme ce roman avait quelque importance, il me fut payé 100 ou IHO francs, je crois.
Puis vinrent les Scènes historiques. Isabeau de
TBOISIÈME LETTRE. 51
Bavière tout entière y passa. C’est mon premier roman en deux volumes.
Ce que M. Buloz me paya, je ne saurais le dire, ni lui non plus ; nous en étions encore à cette époque à ne pas trop compter ensemble.
Je tombai malade: mon médecin m’ordonna de voyager; j’allai en Suisse, j y restai trois mois, j’en revins avec une foule de souvenirs.
Un jour que je faisais chezM. Buloz des anecdotes de ces souvenirs, et que je venais de raconter la Pêche aux truites et le Beefteak d’ours :
— Parbleu! me dit M. Buloz, faites- nous donc . de ce que vous venez de raconter là deux articles pour la Revue.
J’hésitai longtemps; je croyais ces choses bonnes à raconter et non à écrire. M. Buloz me prouva que j’avais tort, et j’écrivis les deux premiers articles de mes Impressions de voyage, c’est-à-dire la pêche aux truites et le beefteak d’ours.
Vous vous rappelez le succès qu’obtinrent ces deux caprices. M. Buloz m'en demanda d’autres. Nous arrêtâmes le prix à cent francs la
sa TBOISIÈMB LBTTaB.
feuille ; six cent cinquante francs ou sept cents francs le volume.
Quatre volumes y passèrent.
Le succès se soutint ; j’en eus la preuve dans l’offre que me fit M. Buloz de me lier à lui par un traité.
Deux autres journaux désiraient ma collaboration et me proposaient aussi des traités : ces traités étaient plus avantageux que celui que pouvait m’offrir la Revue des Deux Mondes.
Mais M.Ruloz était une ancienne connaissance: à cent écus de moins par volume, je lui donnai la préférence.
M. Buloz s’en souvient, M. Buloz le dit, ou plutôt M. Buloz l’avoue.
Cependant commençaient à s’agglomérer autour de la Revue des Deux Mondes ce faisceau d’intelligences auquel elle dut son succès. Balzac , Victor Hugo , Eugène Sue , George Sand et de Vigny avaient répondu à l’appel que leur avait fait la Revue naissante : poète ou romancier, chacun avait apporté sa pierre h l’édifice qui s’élevait :
H. de Balzac. — L’Enfant maudit et le Me»sage.
V. Hugo. — Un fragment de voyage dans les Alpes; Les Deux Voix; La Guerre aux Démolisseurs .
E. Sue. — Les Voyages et aventures sur mer de Narcisse Gelin.
G. Sand. — Àldo le Rimeur; Métella; Léone Léoni.
A. de Vigny. — Les Scènes du désert; Les Anecdotes sur Alger ; Les Consultations du docteur Noir; Laurette ou le Cachet Rouge; Quitte pour la peur.
L’appétit vient en mangeant. M. Buloz résolut d’élargir sa table: vers la fin de 1833, je crois, il acheta la Revue de Paris des mains de M. Amédée Pichot.
Dès lors M. Buloz eut deux Revues. M. Buloz se sentit fort et commença d’être ingrat.
M. de Balzac avait écrit, pour la Revue de Paru, La Grenadiére, cette admirable nouvelle, perle de fraîcheur, brillante comme une larme
ou comme un diamant; et le Père Goriot, un ■
des meilleurs romans , nous ne dirons pas de l’auteur, mais de l’époque.
Quelques mois après celte publication, encore retentissante dans tous les esprits, une question d’intérêts divise M. de Balzac et M. Buloz. Vous croyez que M. Buloz va se taire, n’esl-ce pas? qu’il n’osera accuser celui qui vient de contribuer si puissamment n la gloire de son journal; vous croyez qu’à défaut de reconnaissance il aura la pudeur de ne pas déprécier aux yeux de ses souscripteurs l’homme que trois mois auparavant il leur présentait comme le premier et le plus fécond des romanciers. Détrompez-vous :
M. de Balzac ne veut plus être l’instrument de la fortune naissante de M. Buloz; M. Buloz brisera, ou, du moins, essaiera de briser M. de Balzac.
— Pardon, M. de Balzac, si je rappelle de pareilles injures, mais il faut cependant faire connaître à fond M. Buloz.
— Enfin, s’écrie-t-il, notre procès avec M. de Balzac est terminé. La Revue de Paris a obtenu ce qu’elle tenait à obtenir : ses avances lui seront rendues; elle gagne à ce débat 2,iOU fr. et la fin-
du Lys dans la vallée , que M. de Balzac ne lui livrera pas. Mais aussi, la Revue de Paris avait eu tort de se fier à la parole de M.^de Balzac, sayis conventions écrites; de prendre au sérieux un romancier aux abois, et d’attendre une œuvre complète du grand écrivain qui n'a jamais rien terminé. ,
Mais, assez de reproches ; il y a un arrêt qui décide que M. de Balzac est plus blanc que son Lys dans la vallée, qu’il avait vendu à la Revue de Paris, plante humble et inodore, oignon niai venu sur le terrain de ce grand génie que notre argent n’a pu féconder.
— En lisant cela , on se frotte les yeux ; en écoutant cela, on doute de ses oreilles. M. de Balzac, un romancier aux abois! L’auteur d’£ugénie Grandet, de VEnfant maudit, et du Père Goriot, un écrivain qui n'a jamais pu rien terminer, et dont les œuvres sont des oignons mal venus, que l’argent de M. Buloz n'a pu féconder I
Oh ! M. Buloz, ne relisez pas les cent volumes que M. de Balzac a écrits sous quatre noms dif-
férenis, et que tout le monde a lus. Relisez la Grenadière, el ne parlez plus d’argent. En vérité, il y a de.s choses que ni vous ni personne ne payerez jamais!
Je fus un des premiers à reprocher en face à M. Buloz une pareille conduite: J’ignorais alors que ce fût un système.
J’ai nommé au hasard, et les uns après les autres, les auteurs qui travaillaient à cette époque pour la Revue des Deux Mondes. Après le nom de M. de Balzac, vient sous ma plume le nom de M. Victor Hugo.
M. Victor Hugo avait publié, comme nous l’avons dit, dans la Revue des Deux Mondes, un fragment de son Voyage dans les Alpes, son ode des Detujc Voix et la Guerre aux Démolisseurs.
A peine propriétaire de la Revue de Paris, M. Buloz comprit de quelle importance il était d’attacher au nouveau drapeau le nom de notre grand poëte; il sollicita et obtint de lui une nouvelle. Nous disons sollicita et obtint; ce sont les deux mots qu’il convient d’employer; car M. Hugo, en écrivant une nouvelle, fît pour
Digilized by Goo'
M. Buloz ce qu’il ne faisait pour personne.
Cette nouvelle eut nom Claude Gueux,
Vous vous le rappelez, mon ami ; car c’est un des beaux plaidoyers qui aient été faits en faveur de l’humanité; c’est une des plus vives lueurs jetées sur cette question tant ressassée depuis, de la moralisation des bagues.
Les trente ou quarante pages de M. Victor Hugo plaçaient du premier bond la Revue de Paris à la hauteur de sa devancière la Revue des Deux Mondes.
Aussi, voyez comme dans l'espérance d’avoir un second Claude Gueux M. Uuloz caresse M. V. Hugo ; les deux Revues sontà sa dévotion. M. de Sainte-Beuve y chante ses louanges en vers et en prose, et jU. Gustave Planche appelle M. Hugo son ami.
M. Hugo, l’ami de Gustave Planche !
Enfin, c’est M. Gustave Planche lui-même qui le dit dans la Revue du mois de mars 1834.
« J’arrive à votre nom, mon ami, qui n’est pas le moins glorieux de cette illustre famille. Vous avez retrouvé comme par enchantement
toutes les souplesses , toutes les naïvetés dont notre langue semblait déshabituée depuis deux siècles ; vous avez rendu à la période française l’ampleur flottante et majestueuse qu’elle avait perdue depuis la Renaissance; vous avez sculpté notreidiome,vous l’avez découpé en trèfles et en dentelles; vous avez gravé dans la parole les merveilleux de.^sins qui nous ravissent dans les '' tours moresques, dans les palais vénitiens, dans les vieilles cathédrales chrétiennes. Nul mieux que vous ne possède l’art de lutter , par le nombre et la profusion des images , avec la peinture la plus franche et la plus vive; vous avez pour chacune de vos pensées des traits et des nuances qui feraient envie aux héritiers du Titien et de Paul Véronèse ; quand il vous plait de nous montrer les lignes d’un paysage ou l’armure d’un guerrier, le pinceau n’a plus rien à faire : pour achever son œuvre, il n’a qu’à mettre sur la toile .les masses de lumière et d’ombres que vous avez choisies comme les meilleures. »
Suivent trois pages d’éloges.
Malheureusement, M. Victor Hugo refusa de faire un second Claude Gueux. M. Buloz eut beau prier, supplier, offrir de féconder de son argent l’oignon du poëtc ; la fantaisie du poëte n’était pas là : il fit les Voix intérieures.
C’élait une belle occasion pour M. Buloz de se venger du refus de M. Victor Hugo. Il lâcha sur lui son ami M. Gustave Planche.
Ecoutez-le cette fois. Il est question non-seulement d’une belle ode , mais d’une sainte action. Le poëte que Charles X a fait chevalier ne veut pas que ce protecteur de sa jeunesse disparaisse obscurément de ce monde où il a porté le double symbole de la royauté et du martyre , la couronne fleurdelÿsée et la couronne d’épines.
C’était cette ode-là qu’il fallait respecter surtout. Mais il y a des gens qui no respectent rien. Heureux ceux que ces gens-là cessent d’appeler leur ami I
« Ce n’est pas le sujet de la pièce que nous blâmons, dit le critique (il a cette pudeur du moins), mais bien le mouvement et la nature des pensées que le poëte appelle à son aide pour
TBOISIÈME LETTRE.
exprimer sa reconnaissance : il reproche aux canons de l’hôlel des Invalides de n’avoir pas lonnc le glas aux funérailles de Charles X ; il les accuse de partager la lâcheté humaine et d’adorer tour à tour Henri IV et Louis XL Ce grief est au moins singulier. Si c’est à l’entrainement de la rime qu’il faut attribuer cette impardonnable bévue; si le mot bronze nous a valu Louis onze, les amie de M. Hugo feront bien de l’entretenir souvent de l’esclavage de la rime, dussent-ils même réciter les vers de Nicolas Boileau sur cet important sujet. Avionsnous donc tort de croire que M. Hugo gouvernait la langue comme un écuyer son cheval.
M. Hugo dit aux canons des Invalides : le fondeur a jeté dans le moule dont vous êtes sortis , rétain , le cuivre et l’oubli du vaincu. Cette alliance de la matière et de la pensée est monstrueuse, inintelligible, et donne aux reproches du poète un caractère puéril. En parlant de Versailles, il dit qu’à la cour de Louis XIV, tout homme avait sa dorure. Si nous avions conservé quelque doute sur le'caractère général de
ces odes, ce mot seul suffirait à le résoudre; pour traiter un homme comme un plafond , il faut porlerà la réalité visible un amour effréné; et nous craignons fort que cet amour chez M. Hugo ne soit tout à fait inguérissable. Arrivant aux malheureuses destinées de la maison de Bourbon, à Louis XIV châtié dans Louis XVI, le poëte ajoute :
Quand il a neigé sous les pères.
L’avalanche est pour les enfants.
6 Je déffe le physicien le plus habile de trouver à cette phrase un scn^raisonnable, à moins que la neige, soustraite aux lois de la gravitation, ne parte du centre de la terre pour arriver à sa surface ; encore resterait-il à deviner comment la chute de la neige est à l’avalanche, ce que les fautes d’une génération sont aux malheurs de la génération suiv.inle. Plus loin M. Hugo compare la famille des Bourbons à une étoile sans orbite, poussée par tous les vents. Il est probable que M. Hugo a confondu les étoiles
avec les planètes. Je conçois bien que le vent
TBOISIÈMB tETTBK.
agite les feuilles, enfle les voiles d'uo navire ; ' mais je ne comprends pas, je ne crois pas que personne comprenne comment le vent agiterait les corps célestes :1a Ggure employée par M. Hugo pour peindre les malheurs delà maison de Bourbon est donc de tout point une figure absurde.» — Suivent trois pages d’injures.
Ainsi, voilà où est tombé le poète qui a rendu à la période française Vampleur flottante et majestueuse qu’elle avait perdue depuis la Renaissance. Il gouverne maintenant la langue comme un écuyer gouverne son cheval.
Voilà où est tombé le peintre qui faisait envie aux héritiers du Titien et de Paul Véronèse. Sa figure employée pour peindre les malheurs de la maison de Bourbon est une figure de tout point absurde.
N’est-ce pas miraculeux , dites-moi , de lire dans une même Revue ces deux articles écrits de la même main, signés du même nom?
Àh ! M. Buloz, quel malheur que votre scorpion engourdi ait éprouvé le besoin d’aller réchauffer son venin au soleil de Rome ! Comme
OS
il VOUS servirait aujourd’hui, si toutefois il ne
vous piquait pas vous-mème 1
Ce fut vers l’époque où parut dans la Revue
des Deux Mondes une suite d’articles dans le
genre de celui-ci , que notre grand poète, se
sentant, comme Achille, blessé au talon par une flèche empoisonnée, laissa, du haut de son dédain, tomber les vers suivants :
Jeune humme, ce méchant fait une lâche guerre.
Ton indignation ne ré{>ouTanie guère;
Crois-moi donc ; laisse en )iaiz, jeune homme au noble reeur, Ce Zoïle à Pœil faux, ce malheureux moqueur.
Ton mépris : mais c'est l'air qu'il respire; ta haine.
Ta haine est son odeur, sa sueur, son haleine.
Il sait qu'il peut souiller sans peur les noms fameux,
Et que, pour qu'on le touche, il est trop venimeux.
11 ne craint rien, pareil au champignon diObrine Poussé dans une nuit an pied d’un chêne énorme,
Qui laisse les chevreaux autour de lui paissant Essayer leur dent folle â l'arbuste innocent ;
Sachant qu’il por^e en lui ses vengeances trop sùrei.
Tout gonflé de poison, il attend les morsures.
Comme ces vers n’étaient adressés à personne, les uns en firent hommage à M. Gustave Planche, les autres à M. François Buloz.
G 4 TBOISdUIf B LBTTBE .
Le Zoïle à l’œil faux avait bien quelque analogie avec M. Planche; mais le champignon difforme ressemblait forlà M. Buloz.Tous deux, comme le disait le poêle, avaient poussé dans une nuit. Les avis restèrent partagés (1).
(I) C'est particulièrement i l'article Chronique littéraire du mois de décembre 1836 que M. V. Hugo répondait. Cet article est assez curieux, surtout mis en regard avec un autre article sur le même sujet, paru en 183S, pour que nous le reproduisions ici : dans tous deux, il est question, pour M. Hugo, de l'Académie.
HOTEBBIE 1834.
Quand M. Bulot a l’espoir d’obtenir un second Claude Gueux.
M. Hugo n'est pas un homme qu’on ait besoin d'imposer; on ne le reçoit pas , on l'accueille. Nous ne ferons donc pas de grands frais de raisonnemeuts pour pronrer qu'il est digne de l'Académie. Ce serait faire injure à ce corps, car ce serait supposer que ses membres ne lisent pas et qu'ils restent tout à fait étrangers au mouvement littéraire de notre époque.
H. V. Hugo apparaît i l'Académie affres quinze ans de la plus curieuse lutte intellectuelle qui se puisse voir, et à la tête d'une œuvre littéraire qui sc déroule sous trois fa - CCS : la poésie, le roman et le drame, toutes trois faces pareillement développées, pareillement fécondes. Quelle est
TBOISIËME LBTTHE. 6S
Passons à M. Eugène Sue.
M. Eugène Sue fil successivement pour la Revue des Deux Mondes et la Revue de Paris,
l'aotre renommée, en candidat are prochaine devant l’Académie, qui ait pins de titres i présenter?
On se souvient des soixante-ileux représentations d'Hernani, du bcan succès de Marion Delorme et de Lucrèce Borgia. A l’heure qu'il est, Lucrèce Borgia et Marie Tudor sont encore les deux drames qui saisissent et attirent le mieux la foule, en province comme à Paris.
Itous n’avons pas besoin de rappeler quel mouvement produit dans le monde intellectuel l’apparition d’nn ouvrage deM. Hugo, livre ou drame. Les premières représentations resteront comme un souvenir de ce que peut une telle plume.
Au résume', l’opinion publique présente à l’Académie un candidat digne de son attention, un écrivain de son bord ‘sur les points principaux de la littérature, un poète qui a un nombreux auditoire et une grande renommée.
DXCBMBBK I83G.
Quand M. Buloz a perdu l’espoir d’obtenir un second Claude Gueux. ^
Jusqu’à présent, les candidats qui sc présentent pour recueillir l’héritage de Ol.llaynouard ne sont pas nombreux : M. Hugo n’a contre lui que M.IHignct; mais, lorsque M. Mignot serait préféré par l’Académie française, il resterait
es
c’est-à-dire pour M. Buloz, les Voyages et aventures sur mer de Narcisse Gelin; Jean Cavalier; , Lalréaumont; le Morne au Diable et l’Histoire
encore à M. Hugo i'Acadcinic des Inscriptions et Belles- Lettres. M. Raynonard avait deux fanteuils i l'Insliluli et M. Hugo s'est toujours donné pour un homme d'une étude profonde et encyclopédique ; ses découvertes en histoire littéraire ne sont pas moins surprenantes que ses découvertes en histoire politique. Avant d'apercevoir les aventures amoureuses de Charics-Quint et le libertinage effronté de Marie Tudor, il s'était démontré que la Grèce antique n'avait jamais connu le grotesque, et il avait supprimé Aristophane ; il avait généralisé le mot d'Eschyle sur luimême et rangé Sophocle et Euripide parmi les fils d'Homère, ce qui prouve jusqu'à l'évidence que M. Hugo a, sur l'histoire* littéraire de l'antiquité, des idées tout à fait personnelles. Ce sont là hicn certainement des titres archéologiques, et l'Académie des Inscriptions ne saurait les mécoiiiiaitre . Parlerai-je des découvertes nautiques de M. Hugo ? ai-je besoin de rappeler cette bienheureuse barcarole qui figura si gaiement dans la bataille de Navarin, et qui frappa de stupeur tous les officiers de notre marine? MIQ.Letronne et Dureau de Lamallc oreraient-ils contester l'érudition de M. Hugo 7 Nous ne le pensons pas ; les découvertes que nous signalons sont présentes à toutes les mémoires et ne peuvent être oubliées de ces messieurs.
Que SI, contre notre attente, M. Hugo te retirait de-
TBOISIÈME LETTBE. 67
de la Marine; mais c’est surtout de V Histoire dé la Marine que nous allons nous occuper, car VHisloire de la Marine était doublement chère àM. Buloz, qui en avait acheté à l’auteur la propriété tout entière.
Aussi, voyez ce que M. Buloz pense de M. Eugène Sue quand VHisloire de la Marine appartient à M. Buloz; vous verrez ensuite ce que le meme M. Buloz pense du même M. Eugène Sue, quand le Juif Errant appartient à M. Yéroii toujours, bien entendu, dans la même Revue de Paris.
(I Celui qui écrit ces lignes est le seul qui puisse dire comment Eugène Sue passe cette fois du roman à l'histoire , du drame au récit de la fiction arrangée , à la biographie , et tout cela sans changer de mer ni de vaisseaux, ni de ciel bleu ou chargé de nuages ; soit donc qu’il écrive
tant M. Mignet, et ne se pre'senlait pat A V Aeademit des Inscriptions , nous ne pourrions que le plaindre , car M. Hugo rencontrera longtemps encore aux portes de V Académie un juge qu'il n’a jamais aimé et qu’il n aimera jamais : — la ditcuttion.
TBOISIÈUE LBTTBE.
demain un autre roman , M. Eugène Sue sera toujours, dans ses histoires, l’admirable romancier que vous savez, comme aussi vous le retrouverez toujours dans ses romans l’bistorien que vous avez appris à connaître et à aimer.
« Comme déjà Thisiorien maritime savait la mer, comme il savait le ciel, comme il avait été, lui aussi, dans la tempête et dans le calme, il entrait facilement dans de merveilleux détails de la biographie maritime qui avaient été inabordables pour ses devanciers. Que ce beau travail avait de charmes pour notre romancier maritime, quel admirable roman il trouvait dans toutes ces histoires, et comme il était à l’aise, lui si fort habitué à tout décrire, à tout sentir, à tout répéter, depuis le mot sublime jusqu’à l’ignoble juron, lui qui n’a reculé devant aucun tableau de la vie du' matelot, orgie, débauche... et plus loin encore I
U Ainsi, ['Histoire de la marine française deviendra bientôt doublement populaire. On la lira comme on lit un roman et ensuite comme
TBOISIÈHE LETTRE. 09
on lit une. histoire. Or, nous ne savons pas qu’on pût mettre à la tête de cette histoire un nom d’historien plus populaire et plus à la hauteur que le nom d’Eugène Sue le romancier. »
Oh! M. Buloz, combien vous avez changé d’opinion sur M. Eugène Sue depuis que votre double titre de commissaire du roi et de régisseur du Théâtre-Français ne vous permet plus de vendre des livres, et que vous avez cédé le reste de votre édition à M. Béthune! Ecoutez l’opinion actuelle de M. Buloz sur M. Eugène Sue , auteur non-seulement de Plick et Plock, d'Alar-Gullf de la Salamandre, de la Fiflftc de Koal-Ven, de Jean Cavalier, d’Arthur, du Momc au Diable, de Mathilde, des Mystères de Paris, mais encore de Lalréaumont , drame en cinq actes joué au Théâtre-Français. Ecoulez!
« Après le fantastique succès des Mystères de Paris, cet interminable roman, si vile élevé au rang des chefs-d’œuvre et si vile tombé dans l’oubli, M. Eugène Sue n’avait qu’un seul parti à prendre pour échapper aux terribles dangers de la dépréciation , c’était de s’ensevelir dans
son triomphe, de disparaître pour six mois et de se faire oublier, en un mot, comme son ouvrage. Une fuis passé à l’éiat de mystère, le père de la Chouette, de Tortillard et de la Goualeuse, et de tant d’autres charmantes créations, se serait vu entouré d'une prestigieuse auréole, dont les plus entêtés critiques n’auraient osé nier l'éclat... Malheureusement, les hommes entourés de la faveur publique ne consentent jamais à se tirer un coup de pistolet, même par-dessus la tête. Ils se voient si grands, qu’ils craignent de se tuer en déchargeant leur arme à dix pouces plus haut que leur chapeau. »
Suivent trois colonnes et demie d’injures.
Attendez, Eugène Sue, attendez, mon ami, car vous n’étes pas au bout de la colère deM.le commissaire du roi. Dix ans, vous l’avez aidé à faire sa fortune littéraire et politique, dix ans il a été contraint par intérêt à dire du bien de vous; dix ans, si nous le laissons vivre dix ans, il va être occupé à en dire du mal ; il y a des gens qui ne sauraient pardonner ni le bien qu’on leur a fait, ni les services qu’on leur a rendus.
Di^ '•'Kî by Cjt
Mais TOUS êtes en bonne compagnie, cher frère, entre Victor Hugo et George Sand, entre Notre- Dame de Paris et Consue/o, magniflques édiQces dont une seule pierre croulante suffirait pour écraser dix commissaires du roi de la taille de M. Buloz.
Passons à George Sand.
George Sand est bien coupable, car si quelqu’un a soulevé M. Buloz des profondeurs de la rue des Beaux-Arts au niveau de la rue de Grenelle, c’est surtout lui, ou elle, comme vous voudrez. Quant à moi, je dirai elle, car le mot elle rendra l’auteur de Lélia plus grande encore.
Comptons les romans que Mme Sand a écrits pour M. Buloz; énumérons les chefs-d’œuvre enfouis dans la lourde et ténébreuse Revue des Deux Mondes, que cette fée à qui Dieu a donné une plume au lieu de baguette soulevait comme un ballon, illuminait comme un météore chaque fois que sa capricieuse et poétique fantaisie posait dans ce nid de hibou, un de ces cygnes au doux ramage ou au plumage éclatant qui
coinposent sa riche et nombreuse famille. Tous rappelez-vous, mon ami, avoir vû passer dans la demi-teinte projetée sur eux par les œuvres voisines, ces idéales et merveilleuses créations qui, comme les anges dé Marlinn, portent leur lumière en eux-mémes : lampes d’albâtre que l’âme fait resplendissante â travers le corps. Ecoutez et comptez ces sœurs d’Ophélie et de Desdémona, ces frères de René et de fyerther que je vais nommer :
Aldo le Rimeur, Mélella, Leone Léoni, André, Mallea , Simon , Mauprat , la Detnière Aldini, rUscoque, Gabriel, Spiridion.
Aussi, peu d’auteurs ont-ils vu, comme George Sand, se réaliser ce rêve de gloire que l’artiste poursuit toute sa vie et n’atteinl presque jamais que dans le tombeau. M. Buloz comprit tout le parti qu’il pouvait tirer de cette rare universalité contemporaine; il accapara, comme on dit en termes de librairie, Mme Sand; il devint non-seulement son publicateur, mais son éditeur. U Histoire de la Marine de l’auteur de la Salamandre, et les œuvres complètes de l’auteur
d'Indiana et de \alenline devinrent la base d’une spéculation. On vendit sur place , et le bureau de la Revue se changea en boutique.
L’aiîaire était bonne en elle-même, aussi prospéra-t-e'le. ÜI. Buloz, au bas chiffre, dut gagner . trente ou quarante mille francs dans cette nouvelle combinaison.
Aussi , à cette époque , Mme Sand était-elle pour M. Buloz ce qu’elle est restée depuis pour tout le monde malgré M. Buloz, c’est-à-dire un des esprits les plus supérieurs qui aient existé.
11 y a plus; comme c’était alors l’intérêt de M. Buloz que cette idée se propageât de Paris à la province, de la province à l’étranger, les deux Revues résonnaient en chœur des louanges de Mme Sand. On faisait dans l’une des articles
sur Jacques, dans l’autre des articles sur Lélia;
dans toutes deux ', des articles sur les œuvres
complètes. C’était un hosannah général, qui, d’ailleurs, avait un écho partout. Nous nous croyions, nous autres auteurs, peu habitués à ce bruit flatteur et caressant, revenus à cet âge d’argent où la critique était juste, parlait selon
TROISIÈME LETTSE.
sa conscience, écrivait selon sa pensée. Nous disons âge d’argent, parce que dans l’âge d’or la critique n’avait pas encore été invenlée.Âlors Sand était le dieu de M. Buloz. M. Buloz la priait, M. Buloz l’invoquait, et M. Buloz avait raison. 11 n'y a que les athées qui ne prient pas; seulement , il ne faut pas maudire ce qu'on a ' adoré, car alors on est pis qu’un athée ; on est un renégat.
Prière de M. Buloz pendant qu'il édile let oeuvres complètes de Sand.
( Revue de Parti de 1837.
* George Sand, ee (aient ai vigoureux, si frane, qui s'est révélé tout entier si vite, et si vile emparë des honneurs d'une position suprême et ineontestée ; George Sand , cette parole retentissante et presque souvcraine,cetteême enthousiaste et dévouée, mais inconstante, est un auxiliaire que les camps les plus hostiles se disputent, une force dont chacun voudrait faire croire qu’il dispose i son tour... Ame douée d'une sensibilité qu’on peut appeler terrible ; d’une pum-
sance de désir, d’un besoin d’émotions et d’enthousiasme %
qu’on peut appeler plus terrible encore. Vivant toujours en avant d’elle-méme : soit que la magic de l’imagination la transporte sur les' cimes les plus élevées de l’illusion et
(lu lionlicur, soit que les angoisses do la suiiirraucc la pion gent dans les abîmes les pins profonds, toujours tous croyez entendre sortir dn fond de sa joie ou du fond de sa tristesse inassouvies, ce cri : plus loin , lâ bas, là bas. Engagée à la pour suite de son idéal qui fuit toujours devant elle, comme , Itliaqiie devant Ulysse, elle donne tête baissée sur les écueils do la réalité, et tantôt se relève comme Ajax , superbe et blasphémant, pour reprendre sa course, et tantôt pleure et gémit comme une femme, et se ronle si elle ne peut plus marcher.
« Disons donc que George Sand, Ame immense et formée de tous les contrastes, est partout et nulle part , est tout et n'est rien, si ce n'est un grand poêle, s
Bravo, M. Buloz, car un grand poëte c’est tout. Un grand poëte c’est Moïse, c’est Homère, c’est Virgile, c’est Dante, c’est Shakespeare, c’est Jcan-.lacques Rousseau, c’est Gœthe, c’est Châteaubriand, c’est Byron, c’est Walter Scott, c’est Cooper, c’est Hugo; c’est, comme vous l’avez dit enfin. George Sand. Dieu lui-même n’est que la poésie universelle de la terre réunie au ciel.
Suivent les éloges successifs de Jacques y d’!4ndr^, de Lélia, de la Marquise, de MéleUa.
Les œuvres de M"” Sand se vendaient chez
70 TBOISIÈSIE LETTRE.
M. Buloz, non-seulemenl complètes, mais séparées.
MaUdiclion de M. Bulox quand il n’édite plus
les œuvres de Mme Sand.
« Revue de Paris de 18f4.
« Je ne connais rien de pins fatigant et de plus puéril^ que cet affreux pa(ois ( il s’agil du style de M"' Sand dans Jeanne)-, franchement, je préférerais presque l'argot : il a au moins le mérite de l'étrangeté, tandis que la langue de la plupart des personnages de Jeanne est d'une trivialité i faire frémir. Oh I qui nous rendra la marchande d'herbes de Théophraste I George Sand imite M. de Balzac aussi bien dans les formules énigmatiques, ampoulées, incorrectes, faussement originales, que dans les expressions triviales du jargon populaire.
« Sérieusement , il faut que l'improvisation se montre bien rétive ou bien épuisée pour qu'un romancier ait recours à de pareils expédients ; que George Sand y prenne garde, on rencontre encore dans ses productions quelques détails charmants, quelques scènes vivement senties; mais sa pensée a perdu la vieille et noble habitude de la clarté et de la distineliou. Je ne parle plus du style : é part quelques passages, où le cœur rencontre par hasard , et comme de liii-méme, la belle et pure langue d'autrefois, tout le
Digilized by..Goûgk j
reste est prétentieax on hérissé d'incorrections ; on sent à chsqne phrase an annean qoi manque i la chaîne des idées. La précipitation se révèle par deslacnnes nombreuses, par des né^liffcnces sans fin Peut-être, en dédiant son roman à nne paysanne, Georg;e Sand a-t-il vonln justifier tous ces défauts, mais rien ne saurait excuser nne serahlahie dégénérescence; enfin, pour exprimer toute notre pensée, nous voyons George Sand, entre Walter Scott et M. de Balzac, se livrer tantét étourdiment, tantét d'une manière pénible i une double imitation. Mais nous cherchons en vain dans Jeanne l'originalité de la femme qui a fait André, i
Je le crois bien , M. Buloz , vous ne publiez ni n’éditez point Jeanne (comme vous publiiez et éditiez André) : c’est M. Véron qui publie Jeanne, c’çst M. Perrotin qui édite Jeanne. U faut donc démolir, nous nous servons de votre expression favorite, il faut donc démolir l’ouvrage que nous n’avons aucun intérêt à louer. Heureusement, M. Buloz, que votre Revue a 400 abonnés et le Constitutionnel 20,000, et que, quelque chose que vous fassiez, tout commissaire du roi et régisseur du Théâtre-Français que vous êtes , l’œuvre se défendra par ellemême.
,g troisième lettre.
Ah ! M“® Sand, quand vous regardez M. Buloz du haut de Consuelo , ce chef-d’œuvre dont le seul malheur est de n’avoir pas été imprimé dans la Revue des Deux Mondes , M. Buloz doit, à vous surtout , paraître bien petit.
Et cependant, demeurez tranquille, madame ; noire force est en nous-mêmes, et non dans les autres. Les éloges de M. Buloz, éditeur de vos œuvres, ne vous avaient pas fait grandir d un pouce. Les injures de M. Buloz, commissaire du roi et régisseur du Théâtre-Français, ne vous diminueront pas d’une ligne. Vous avez été, vous êtes, et vous serez toujours, malgré ses éloges, un grand poêle.
Passons à moi.
Pardon si je tombe de si haut; mais faites attention que je porte M. Buloz : M. Buloz me précipite.
Je reprends donc ce malheureux moi où je l’ai abandonné, c’est-à-dire au moment où il venait de donner à la Revue des Deux Mondes ses Impressions de Voyages, et où il allait donner a la Revue de Paris son John Davys, ses Mémoires
d’un Maître d' Armes, ses Quinze jours auSinat, ses Excursions sur les bords du Rhin, Albine et Fernande.
Le moi dont il est question, et qui est bien moi, s’ctait fait^ peu à peu une certaine position littéraire, en publiant une centaine de volumes et en composant une vingtaine de dra^mes. 11 en résulte que^ comme M. Buloz n’était pas le seul éditeur et le seul publicateur de Paris, d'autres journalistes et d’autres libraires, étaient venus me faire des offres plus avantageuses que ne l’étaient et même que ne pouvaient l’être celles de M. Buloz. Mais j’ai certaines habitudes de bonnes façons, que je n’ai pu perdre même dans la fréquentation de certaines gens; de sorte que, cédant aiuc instances de M. Buloz, je continuai à lui donner mes volumes à cinq cents francs meilleur marché qu’à tout autre. Cinq cents francs ne sont rien pour un académicien qui
fait un volume tous les lustres, comme on dit à
l’Académie; mais ils sont quelque chose pour moi qui en fais vingt ou vingt-cinq par an. Cependant, j’en appelle à M. Buloz lui-même, y
a-t-il jamais eu de ma pari la moindre exigence sous ce rapport?
Je continuais donc à donner mes volumes, tantôt à la Presse, tantôt au Siècle, tantôt à la Revtie des Deiuc Mondes, recevant de M. Dujarrier ou de M. Ferrée cinq cents. francs par volume de plus que je ne recevais de M. Buloz, ayant, en outre, quand j’avais affaire à eux, l’avantage d’avoir affaire à des gens qui savent vivre, lorsque je ‘revins de Florence avec les quatre volumes du Chevalier d’Harmental.
A mon arrivée, je trouvai une lettre de Desnoyers , qui me demandait quatre volumes pour le Siècle. Quatre volumes, c’était juste le chiffre de ce que je rapportais; j’allai donc répondre à Desnoyers que mes volumes étaient bien ses serviteurs et ceux de M. Ferrée, lorsque de son côté M. Buloz me fit demander ces quatre volumes pour la Revue de Paris.
J’en demande bien humblement pardon à Desnoyers et à Ferrée, je cédai comme d’habitude à l’éloquente voix de M. Buloz, et je lui remis, au détriment du Siècle et au mien, {mis-
que je perdais 2,000 fr. à cette remise, les quatre volumes du Chevalier d^Harmenlal.
Je fus puni par où j’avais péché.
Ecoutez ceci, mon ami.
Une fois, par hasard, M. le directeur des deux Revues s’était avisé de faire pour le roman ce qu’il faisait, comme commissaire du roi et comme régisseur du Théâtre-Français, pour les ouvrages dramatiques , c’est-à-dire de vouloir juger par la lecture de la valeur de l’œuvre. -
11 avait lu le Chevalier d'Harmenlal.
Le Chevalier d’Harmenlal me fut renvoyé, refusé à l’unanimité par le comité de lecture de la Revue de Paris.
C’étaient deux mille francs dont M. Buloz me faisait cadeau de la main à la main. Aussi lui suis-je encore tout reconnaissant de ce renvoi.
On publia le Chevalier d’Harmenlal au Siècle. M. Buloz lui avait prédit une chute complète. C’est un bien grand Nostradamus que M. Buloz!
Disons, en l’honneur de M. Buloz, qu’il ne me garda point rancune, et que peu après, il vint me demander Àlbine, que je lui donnai.
8i TKOISIËMB LETTRE.
J’étais resté aux deux Revues le seul et dernier rédacteur qui datât de leur création. On s’affectionne à ses filles, même quand elles sont devenues de’mauvaises filles ; voyez le roi Lear et le père Goriot. J’avais donc toutes les peines du monde à me séparer d’elles, quand M. Buloz m’envoya demander , pour doter la cadette qui se retirait du monde littéraire , un roman quelconque. Seulement, la chose était pressée; la Revue de Paris devait entrer incessamment en retraite, la pauvre fille n’ayant pas trouvé, comme sa sœur aînée, à se marier avec le gouvernement.
Il fallait qu’en filant du monde littéraire dans le monde politique, la pauvre étoile jetât un dernier refiet.
Je lui donnai Fernande.
Fernande, vendue à la Presse; Fernande vendue 1,500 fr. de plus à la Presse qu’à la Revue de Paris, et pour laquelle enfin je remboursai de ma poche 1,500 fr. à M. Dujarrier.
Mais, que voulez-vous, mon cher ami, j’en suis à ne plus compter les bonnes actions qui ne me coûtent que 1,500 fr.
TBOISIÈME LETTBE.
J’ën étais donc là, me reposant sur ma bonne action, quand j’appris que la pauvre Revue de Paris avait revêtu le cilice politique. Je la vis passer de loin; elle me parut bien mince; elle s’était, la pauvre fille, un peu allongée; mais elle s’était considérablement aplatie.
Tout à coup j’appris, l’oublieuse qu’elle est, que c’était à mon tour d’étre attaqué par elle.
L’attaque ne s’était pas fait attendre : comme les Saxons, qui, pendant la bataille de Leipsick, tournèrent leurs canons sur leurs frères d’armes , la Revue venait de faire feu sur moi de toutes ses batteries, avant que je me fusse éloigné d’elle, avant que j’eusse eu le temps de repasser le pont des Ârts. Si le pointeur de la Revue de Paris y avait vu plus clair, j’étais tué, ma foi.
Le coup porta trop bas; je ne fus qu’éclaboussé.
Je ne rappellerai pas ici tout le bien que M. Buloz disait de moi, quand, abandonné de tout le monde, il lui fallait pour le lendemain une feuille , pour la semaine suivante un vo-
TAOISlitBCE LBTTBE.
lame. Je ne dirai pas non plus tout le mal qu'il en écrit maintenant : je me contenterai de rapporter le dernier article qu’il a fait contre moi; c’est le cinquième ou sixième dont il me gratifie depuis cinq ou six mois.
« On nous annonce une bonne nouvelle, trop bonne cependant pour que nous osions y croire. M; Alexandre Dumas est las de sa propre fécondité; il veut prendre du repos; il veut voyager. Il brûle de voir l’Orient, pour s’assurer par lui-méme si ses impressions sur ce pays-là étaient vraies (1). Voilà pourquoi , au lieu de mener de front trois romans dans trois journaux quotidiens, il ne fera plus, les uns disent que douze, les autres dix-huit volumes pour ]a Presse. Pour prix de sa collaboration exclusive, la Presse donne à M. Dumas 72,000 fr. par an. Une misère. Ainsi, l’auteur des Trois /Mousquetaires a pris l’héroïque résolution de limiter sa fabrication littéraire’, c’est ce dont il est permis de
(I) ()n »e rappelle que le Voyage au Sinat, écrit par moi sur les iio'ca de M. Dauzals, a été publié daas la Revue de Paris.
douter, et le torrent de ses produits, arrêté du côté des. journaux, inondera bientôt le théâtre, etc., etc. »
Comme c'est reconnaissant de la part do directeur des deux Revues auquel ma fabrication littéraire a livré, en dix ans, vingt ou vingt-deux volumes! comme c’est adroit de la part du régisseur du théâtre auquel j’ai donné Henri III et Mademoiselle de Belle-Isle, deux des plus grands succès d’argent que le théâtre ait obtenus !
, Mais ce qu’il y a de plus curieux, c’est qu’au moment où M. Buloz, directeur des deux Revues , craint que les produits de M. Dumas n’inondent la scène, M. Buloz, régisseur du théâtre, menace M. Dumas de le faire assigner s’il ne livre pas à la Comédie-Française un drame, que M. Dumas s’était engager à loi donner, dans le cas où la Comédie-Française jouerait Christine.
Nous ne parlons pas d’Alfred de Vigny, maltraité par M. Buloz dans l’article qui rendait compte de son admirable drame de Chatterton;
il n’a rien fait représenter depuis au théâtre et
presque rien publié en librairie. Sans doute , il doit à ce prudent silence d’avoir été épargné.
En vérité, nous savions bien que dans les triomphes antiques un esclave gagé suivait le triomphateur pour insulter à sa victoire. Mais nous ignorions que ce fût l’homme pour lequel il avait triomphé qui se déguisât en esclave pour jouer le rôle d’insulteur.
Et maintenant, sire, maintenant, M. le ministre, maintenant, M. le directeur des Beaux-Ârts, est-il possible que M. Victor Hugo rapporte au Théâtre-Français un second Hemani; M. Eugène Sue, un second Latréaumont; Sand.
une seconde Cosimaj et moi, une autre df"" de Belle-Isle, si nous sommes exposés à rencontrer dans le couloir du Théâtre-Français l’homme qui a écrit ou fait écrire contre nous les choses qu’on a lues?
Je ne sais pas ce que feront mes confrères, mais ce que je sais, pour mon compte, c’est qu’un jugement seul du tribunal pourra me forcer à rentrer au Théâtre-Français, tant que M. Buloz y représentera l’autorité royale.
Alexandre Dumas.
^Huatriemf
■KTBBMàBB.
Mon ami,
M. Buloz est un adversaire commode , et je le remercie, quand je voulais me reposer un jour ou deux, de me donner de.s armes pourcon- , tinuer le combat.
Cependant, ne prenez pas cette lettre pour une vraie lettre ; ce n’est qu’une espece de réponse. Je vous demande donc la permission d’y
être bête tout à mon aise. Je n’ai que des faits à
00 QDATBIÈME LETTRE.
VOUS citer, et vous savez que rien n’est bête comme un fait.
M. Buloz vous écrit hier :
« M. Dumas ne craint pas d’affirmer que le jour de ma nomination au commissariat royal, il aurait écrit une lettre à l’un de mes amis , exprimant son pronostic funèbre à ce sujet. La lettre de M. Bonnairey que vous recevez en même temps que la mienne , répond suffisamment à cette assertion, n D’abord jen’ai nommé personne. C’estM. Bonnaire qui s'est rappelé: j’en félicite la mémoire de M. Bonnaire à laquelle je ferai un appel.
M. Bonnaire doit se souvenir que le lendemain du jour où il avait reçu cette lettre, il vint me trouver, de si bon matin même, que j’étais encore au lit. Cette visite, je dois le dire, était toute conciliatrice. M. Bonnaire venait, au nom de M. Buloz, me dire que mon opinion sur lui était fausse; qu’il arrivait avec le plus profond désir d’être l’homme de la jeune littérature qui avait fait sa fortune , et que la preuve en était que le premier acte de son administra-
lion serait la reprise de Christine. Je n’en persistai pas moins dans mon opinion, et, comme vous l’avez vu dans ma dernière lettre , je n’en ai pas changé.
Il y a plus, écoutez ceci.
Lorsque M"**’ Mélingue passa du théâtre de l’Ambigu au Théâtre-Français, son mari me fit une visite pour m’annoncer celte nouvelle, et me dire que M“® Mélingue était engagée pour jouer l’école moderne, en opposition à M"® Rachel, qui jouait l’école ancienne; en conséquence, il venait, me dit-il, me demander pour sa femme , au nom de M. Buloz , les rôles de Christine et de Bérengère.
Je commençai par exposer à M. Mélingue le système désastreux de M. Buloz, et j’ajoutai que la demande qu’il me faisait pour sa femme était inutile, attendu que, malgré la promesse faite, on ne laisserait jouer à M"*® Mélingue aucune pièce de mon répertoire ; j’ajoutai que l’intention bien positive était de confisquer le talent de M*”® Mélingue sans aucun profit ni pour elle, ni pour nous, ni pour le Théâtre-Français. Il ne
9S QÜATVIÈME LETTBE.
voulait pas me croire , il insista : je donnai à Mme Métingue les rdles de Christine et de Bérengère. On ne joua pas Christine, et l’on joua Charles VU , mais ce fut Mlle Noblet qui remplit le rôle distribué à Mme Mélingue.
Cette fois, il y a une lettre; elle doit exister, qu’on la montre: elle date de plus de deux ans.
Maintenant, sans doute, M. Buloz va essayer d’user de son inOuence sur M™” Mélingue pour qu’elle nie , ou la menacer de sa vengeance, si elle ne nie pas ; mais que M. Buloz y fasse attention, il y a une justice au monde: siM*”* Mélingue, à la suite de ce que je dis ici, avait à se plaindre de M. Buloz, soit comme commissaire •lu roi, soit comme régisseur du Théâtre-Français, ce serait à moi de la prendre par la main, de la conduire chez M. le directeur des Beaux- Arts, et plus haut encore s’il était besoin.
J’en fais mon affaire.
M. Buloz ajoute :
«Quant au récit burlesque de je ne sais quelle scène qui se serait passée à la répétition du Gladiateur, cela rentre, monsieur, dans cet or-
QUATBIËUB LETTRE. 95
dre d’inventions et d’injures qui n’atteignent que ceux qui se les permettent, n Vous vous trompez, M. Buloz : d’abord, cette scène n'a été burlesque que parce que vous n’avez pas voulu la prendre au sérieux; ensuite, elle a atteint encore un autre que moi; elle a atteint M. Soumet, et la preuve, c’est que voici la lettre que M. Soumet m’écrit :
« Mon cher Dumas,
«Je suis depuis cinq mois couché sur mon lit, immobile entre la vie et la mort, et j’espérais depuis que vous en êtes instruit que vous me consacreriez quelques minutes. Les personnes qui vous ont parlé de mon intention de démentir notre ancienne affaire avec Buloz sont stupides, et j’ajouterais l’ingratitude à leur stupidité, si j’étajs capable de ne pas vous rendre la plus haute justice dans l’affaire du Gladiateur, où vous avez tout fait pour paralyser les mauvaises intentions d’une administration qui a fait jouer le érfodiateur trois jours avant le jour Qxé, et qui a confié le cinquième acte à l’organe du
Oi QUATRIÈME LETTRE.
souffleur, comme trois mille personnes peuvent l’attester.
«Quant à l’article de la Divine Epopée dans la Revue des Deux Mondes, il a précédé de si peu de jours ma représentation, que je n’ai su comment qualifier ce procédé.
« Je me suis présenté à six heures du matin chez vous pour vous empêcher de vous battre à ma place ; je n’en pourrais pas faire autant aujourd’hui, et depuis cette épo*que j’ai manifesté ouvertement ma profonde reconnaissance pour votre impétueux dévouement.
« Adieu, tout à vous.
Alexandre Soumet,
« Qui ne peut plus signer lui-méme.
« P. S. Je n’ai pas mis le pied à la Comédie française depuis trois ans.
« 4 décembre 1 844. »
Vou9 entendez, M. Buloz, l’auteur de SaîU, de Clytemneslre, de Jeanne d'Àrc, de Normande la Fête de Néron, du Gladiateur, de la Divine Epopée, le poêle qui partage le trône de la poé-
sie avec Hugo et Lamartine ; l’homme dont la vie entière a été un dévouement à l'art dramatique, a été chassé par vous, c’est le terme dont Soumet s’est servi ce matin même, a été chassé par vous du Théâtre-Français.
Peut-être direz-vous que M. Soumet ment.
On ne ment pas, monsieur, quand on est depuis cinq mois sur un lit de douleur, les mains jointes devant un cruciGx.
Et d’ailleurs. Soumet, ce Bayard de la littérature française, n’a jamais menti.
Maintenant, comme le public ignore ce que M. Soumet veut dire en parlant de l’article de la Revue des Deux Mondes, nous allons le dire, nous.
Ecoutez, mon ami, je n’ai rien encore écrit de si curieux.
M. Soumet faisait répéter le Gladiateur, reçu depuis deux ans. M. Buloz vient lui demander son tour de représentation pour une œuvre qu’il protégeait. M. Soumet refuse.
M. Buloz se rappelle qu’il a deux Revues.
— Il va — ne perdez pas un mot de cela,—
96 QDATBIÈHE LETTRE.
il va chez M. Magnin , qui devait faire dans la Reme des Deux Mondes un article sur la Divine Epopée, lui dit qu'il est important que l’article passe avant la représentation du drame, lui reprend des mains l’article commencé, sous prétexte que l’article sera plus rapidement fait à la Revue des Deux Mondes, el surtout mieux approprié à la circonstance.
L’article parait huit jours avant la représentation II!
En voulez- vous un fragment?
« On ne peut refuser à M. Soumet une grande habileté de manier le rhytbme. Son poëme est plein de beaux vers dans la plus mauvaise acception du mol. C^est quelque chose de creux, de brillant, de sonore,qui éblouit les oreilles et les yeux sans satisfaire l’esprit. Le dessin est lâché, et la couleur de convention. Nulle part on ne sent l’étude de la nature , nulle part le désir d’appliquer exactement le mot sur la chose ; les descriptions sont vagues, sans intérêt, et n’évoquent pas les objets qu’elles devraient représenter; le style passe de l’afféterie la plus maniérée
QUATRlfelHK LETTRE.
à la hoursoudure la plus asiatique, el rien n’est plus désagréable que ce mélange du mignard avec le gigantesque : les comparaisons ne se rapportent pas aux choses qu’elles expriment, et détruisent l’elTet des vers qui les précèdent.»
Je m’arrête, mon ami, je n’ai pas assez d’haleine pour vous dire quatre pages de critique, et surtout' lorsque cette critique frappe un de mes meilleurs amis.
M. Magnin écrivit à Soumet une lettre désespérée; mais M. Buloz n’en avait pas moins puni l’académicien récalcitrant. Cependant, vous voyez que ce n’était point encore assez pour lui, puisqu’il poursuivait sa vengeance, non-seulement dans le poëte, mais encore dans le drame.
M. le ministre, priez M. le directeur des Beaux-Arts d’aller prendre des nouvelles de M. Soumet : c’est bien le moins que vous deviez a un homme de ce mérite, et demandez-lui, à son retour, ce que M. Soumet lui aura dit de votre agent.
A cette lettre-là veut-on que j’en ajoute une
autre. Attendez, nous ne sommes pas au bout.
m QUATRIÈME LETTRE.
Je ne vais pas les chercher, moi, elles m’arrivenl. Lisez, mon ami.
<( Mon cher Dumas,
«Dans votre Irès-spiriluelle, trop^ spirituelle lettre adressée à la Démocratie, vous rendez service aux lettres en rendant justice à cet homme absurde qu’on appelle Buloz.
«Puisque vous ôtes en train de dire ce qu’est Buloz, sachez que le féroce administrateur du Théâtre-Français n’a apporté que cette innovation dans son théâtre, c’est de retirer les entrées à l’un des auteurs d’une' Fêle de Néron, qui a été jouée aux Français, et qu’il a eu en même temps l’esprit de les laisser à bien des gens qui n’ont rien écrit pour le théâtre , et cela parce qu’il les craignait. Qand Gavé apprit ce retrait d’un droit du moins de convenance, il qualifla cette brutalité mentale de M. Buloz d’acte scandaleux dun sot.
« Comme vous l’avéz si bien dit, l’intelligence quitta le Théâtre-Français avec 1e bon et aimable Taylor.
« Votre dévoué confrère, L. Bklmontet.»
QDATRIÈME LETTRE. 99
Âtlendez, attendez, mon ami, nous ne som'mes pas au bout. M. Buloz veut des lettres, nous lui en donnerons.
M. Buloz déverse sa responsabilité de directeur de la Revue de Parie sur M.'Bonnaire.
Lisez ceci :
« Mon bon ami, si vous m’eussiez consulté plus Jôt sur les habitudes de la Revue de Paris, je vous eusse appris,par un exemple personnel, que ce journal poussse l’esprit d’impartialité beaucoup plus loin que vous ne le pensiez. Il écrase souvent, avez-vous dit, ses alliés ou ses collaborateurs de la veille; ajoutez ceux du jour, du jour, en effet; car il me souvient des fâcheuses modifications que dut subir le compte-rendu de votre Laird de Dumbichy, pour être publié dans le numéro même où paraissait un chapitre de votre Fernande.
« Peut-être me répondrez-vous que Fernande était le dernier roman que vous dussiez fournir à la Revue.
« N’en doutez pas. Ce journal est l’impartialité même ; car, tout en rognant çà et là quelques
100 QUÂTBIÈME LETTRE.
bYibes des éloges qu’on vous ailribuait, JU. Buloz, qui reçoit les épreuves de la Revue de Paris, raconlail à l’auteur de ce compte rendu, et cet auteur vous savez 'qu’il est de vos amis, M.Buloz racontait, dis-je, que vous aviez contribué surtout à la prospérité de la Revue, en refusant de donner pour vOO fr., à VEurope lilléraire (concurrence redoutable pour M. Buloz),des articles qui ne vous étaient payés que 1 1>0 fr. à la Revue.
«Hélas! cette impartialité de \a Revue de Palis, je l’ai trop bien éprouvée pour en douter ici. Pardonnez-moi d’insérer le récit de mon humble mésaventure au-dessous des illustres infortunes que vous avez mentionnées. Je lus un jour dans la Revue de Paris qu'on signalait au public mon style déshonoré par une affectation entortillée et par l’incorrection grammaticale, ce même style que la Revue de Paris avait bénévolement offert au même public dix mois avant dans l’ouvrage même qu’elle critiquait. 11 , X est vrai que M. Buloz n'éditait pas les volumes comme il avait édité la nouvelle, et puis ces volumes avaient changé de titre : ils s'appelaient
QDATBlfaME LBT TBE. 101
Deux trahisons , au lieu de Mme de Limiers.
«Cet exemple, tiré d’un ordre inférieur, tous aidera peut-être è vous consoler, cher ami ; car il vous prouvera qu’à la Revue il y a décidément un niveau.
« Â vous de cœur,
A. Maqdet.
« i décembre 1844. »
M. Buloz cite, pour se justifier, une lettre de M. Gavé. L’avez-vous lue, cette lettre, mon ami?
Si non, lisez-la; si oui, relisez-la encore.
Elle est charmante. Je vous avais bien dit que M. Gavé était un homme d’esprit.
TjcUre de M. Cavé à M. Buloz.
«Monsieur, je me rappelle en effet qu’une faute d’impression vous a été signalée par moi sur l’affiche du Théâtre-Français; c’est tout ce qu’il y a d’exact et de sérieux dans l’anecdote racontée par la Démocratie pacifique. »
Cette lettre, j’en demande bien pardon à I
M. Buloz, me parait confirmer mon assertion.
102 QCATBIÈHE LETTRE.
OÙ M. Gavé dit-il qu’il ne tn’a point raconté le fait que j’ai cité? Je ne vois pas le moindre démenti dans les trois lignes dont elle se compose, j’y vois seulement la transaction de l’honnête homme avec l’homme honnête. Si II. Gavé avait avoué qu’il m’avait raconté cette aneaiote, qu’il a racontée non-seulement à moi mais à dix autres personnes que je puis nommer au besoin, il ne pouvait laisser dix minutes M.Buloz commissaire du roi, ou rester dix minutes luimême directeur des Beaux-Arts.
Ge n’est pas cela qu’il faut que M. Gavé écrive à M. Buloz , c'est qu'il ne m'a point raconté le fait que je prétends plus que jamais tenir de sa bouche.
Quant à la lettre de M. Scribe, elle ne répond à rien, car je n’ai pas précisément accusé M.Buloz d’avoir éloigné M. Scribe; j’ai dit, — ce qui est bien différent, — qu’en engageant M. Frédérick, on aurait éloigné M. Scribe du Théâtre- Français, comme on en avait éloigné MM. Hugo, Soumet, Dumas, etc., etc. D’ailleurs, il y a un motif pour lequel M.Buloz doit en vouloir moins
à M. Scribe qu’à nous: M. Scribe ne lui a jamais rendu d’autre service que de lui donner la lettre qu’il cite.
Au reste, nous aurions pu croire que M.Buloz ne tenait pas beaucoup à M. Scribe , en nous rappelant les comptes-rendus, des premières représentations, de la Revue de Paris et de la Revue des Veux Mondes.
Malheureusement le temps nous manque pour les citations. Mais M. Buloz sait que nous avons l’habitude de publier nos œuvres, d’abord dans un journal et ensuite en volumes. On trouvera dans la seconde édition tout ce que nous avons pu oublier dans la première.
Terminons par le récit d’un fait qui n’est pas sans importance
Ce matin, je rencontre Frédéric Soulié, l’auteur de Roméo et Juliette , de la Famille de Lusigny, du Proscrit et de Diane de Chivry, allant faire une répétition.
<( Âh! pardieu, me dit-il en venant à moi, tu es aimable ; tu cites les auteurs qui ont à se plaindre de M. Buloz, et tu m’oublies !
— Pardon , mon ami , mais tu le comprends bien, l’oubli peut se réparer Qu’as-tu fait pour la Revue de Paris ?
— Message^ UnMol, la premièrcpartie des Mémoires du Diable^ sept ou huit volumes à peu près.
— El comment es-tu avec M. Buloz?
— Tu vas en juger. Il y a deux ans que je n’ai mis le pied au Théâtre-Français, et la dernière fois que j’y ai été, comme je rencontrai Ânaïs et qu’elle me demanda pourquoi je devenais si rare? — J’ai peur d’y rencontrer M. Buloz, lui ai-je répondu, et vos corridors sont si étroits que je ne pourrais pas passer près de lui sans le toucher. Maintenant si tu veux de plus amples renseignements sur ce que pensait de toi et d'Eugène Sue M. Buloz en 1836 et de moi, ouvre la Revue de Paris du mois de juin, et lu trouveras quelque chose de curieux comparé à un feuilleton de la Revue de Paris du meme mois de juin 1844. Adieu. »
Et sur ce, Soulié me quitta, je ne sais pour aller où, mais je suis sûr au moins que ce n’était pas pour aller au Théâtre-Français.
QUATBIÈUE LETTBE.
J’entrai dans un cabinet littéraire, et je pris en courant les deux notes suivantes :
Revue de Paris, juin 1836.
« Quant à la façon leste et pédante avec laquelle M traite les hommes de talent et de
cœur, qui valent mieux que lui , nous croirions faire injure à ces hommes en prenant leur défense. Leur vie et leurs œuvres les défendent assez. MM. Eugène Sue, Alex. Dumas et Frédéric
Soulié sont à l’abri des insinuations de M
et nous lui .souhaitons le style et la probité littéraire de ces hommes qui ne sont que des écrivains français. »
Revue de Paris, juin 1844.
« Vous, capitalistes de l’imagination, qui savez à un abonné près ee que rapportent cis inappréciables amphigouris, ces dix volumes de bagne, de coups d’épée et d’emprisonnements, faits pour être lus, non avec les yeux , mais avec les nerfs du public, vous conviendrez vousmémes qu’il n’y a pas de calculs à faire hors de
iOÜ ^ QUATRIÈME LETTRE.
ces trois grands noms: Eugène Sue, Alex. Dumas et Frédéric Soulié; fondez demain une feuille nouvelle scandaleuse de bon marché, c’est seulement , vous le savez, vers les parages de Maihilde , du Chevalier d’Harmenlal ou des Mémoires du Diable, que vous aurez à détourner le cours du Pactole des actionnaires. »
Soulié avait raison, je l’avais oublié à tort, et il complète admirablement la liste de ceux qui ne rentreront pas au Théâtre-Français tant qu’ils craindront de rencontrer M. Buloz dans ses étroits corridors.
Alexandre Dumas.
€itu)uifmf Cmrf.
Mon ami,
J’ai tardé à vous écrire cette cinquième lettre; vous allez apprécier les causes de mon retard.
Autrefois, les déclarations de guerre, soit générales, soit particulières, étaient portées par un bérault d^armes : celui auquel s’adressait le défi avait le temps de se préparer à la défense. Aujourd’hui, on néglige assez généralement cette formalité, que j’avoue, non pas avoir négligée, mais n’avoir pas remplie dans les formes usitées. M. Buloz pouvait donc ne pas être
suffisamment prévenu de l’attaque, et, par conséquent , donner la surprise comme excuse de sa mauvaise défense.
Vous me direz peut-être, mon ami, qu’un pu • bliciste qui, depuis six mois, fait insulter tout ce qu’il y a d’hommes éminents dans la littérature, a mauvaise grâce adiré qu’il ne s’attendait pas à ce qui arrive en ce moment à M. Buloz; mais toute médiocre que soit cette raison, je l’admets comme bonne : à l’heure qu’il est, tout le monde a le courage d’attaquer le roi, tout le monde a le courage d’attaquer les ministres ; mais tout le monde n’a pas le courage d’attaquer un homme qui porte, comme une paire de pistolets, deux Revues à sa ceinture : le mot n’est pas de moi, il est de Méry; mais Méry a eu comme moi quelques relations avec M. Buloz, et il lui rend pleine justice.
M. Buloz, contre toute probabilité, pouvait donc ne pas s’attendre à ce qui lui arrive, et il fallait lui laisser le temps de se remettre.
11 fallait lui laisser le temps d’aller demander des lettres, d’aller mendier des démentis, de
ClMQClfeHR LRTTBB.
faire un appel de confrère à la presse pour voir quelle sympathie il y rencontrerait.
M. Buloz, en un mois, a obtenu un certiQcat de M. Cavé, lequel conGrme entièrement ce que j’ai dit, et me rappelle même un épisode de l’anecdote fort agréable, et que je me reprocherais de n’avoir pas mis sous les yeux du public; puisque l’occasion s’en présente, réparons cetonbli.
Sur la même affiche que Cinna se trouvait porté le drame d'Ângeh, tyran de Padoue ; sur le nom de l’auteur du drame on n’avait commis aucune erreur, rendons celte justice au prote de la Comédie-Française et h M. le commissaire du roi. Angelo n’était attribué ni è Casimir Delavigne,- ni à de Vigny, ni à moi ; il était bel et bien attribué à son auteur, Victor Hugo.
L’affiche était donc conçue en ces termes : .
CINNA
Tragédie en cinq actes et en vers de Racine.