‹ Simples souvenirs, 1859-1907Chapitre 11 sur 46 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Arrivée à Gray, au 4* dragons. — Edouard Terré. — Premières impressions. — Le colonel de Serlay. — Les lieutenants et les sous-lieutenants : Champion, Guillaume de Rolland. — Çne évasion pendant la guerre de 1870. — Description de Gray. — La ville haute, le port. — Les deux sociétés. — Mlle Brugnon. — La messe de onze heures. — Le sous-préfet et la sous-préfète.

Bien que les circonstances eussent pu me rendre le choix assez facile, j'avais porté mon dévolu modeste sur le 1" dragons, alors en garnison à Gray. On ne parlait pas plus du régiment que d'une fille honnête, et je n'y connaissais personne; mais, par un singulier retour d'âme, je me sentais invinciblement attiré vers la petite cité gràyloise où j'étais arrivé, onze ans plus tôt, par un beau dimanche d'août, ayant vu les Prussiens entrer la veille à Jo in ville.

Aux derniers jours d'octobre 1881, je partis d'Échenay pour rejoindre mon régiment. Le temps était froid, le ciel gris, la bise âpre, constante et

mêlée de bruine. Gomme je dépassais Langres, les gouttes lourdes d'une pluie neigeuse, annonciatrice de l'hiver, vinrent cingler les vitres de mon wagon, et j'arrivai transi dans ma nouvelle capitale. Nul passant n'animait les abords de la gare; le sol boueux devenait glissant sous le givre; le brouillard tombait si dense que la clarté des réverbères très espacés en faisait remarquer l'épaisseur plus qu'elle ne la perçait. Néanmoins, pris d'une curiosité hâtive, le cœur serré par l'appréhension de l'inconnu, je partis au hasard dans la ville, cherchant à deviner le quartier, la rue, la maison où j'élirais ma demeure. Mais, en arpentant la petitesse de Gray, je rencontrai bientôt Edouard Terré, l'un de mes camarades de Saumur, qui rejoignait comme moi le i" dragons. Nous convînmes d'aller ensemble au quartier de cavalerie le lendemain matin, et il me quitta pour rentrer chez des amis de sa famille au faubourg d'Arc-lez-Gray.

La rencontre m'avait rendu courage et j'eus honte de mon trouble. Après un dîner hâtif, je m'endormis, la tête déjà pleine de beaux rêves, tandis que les lueurs vacillantes d'un feu près de s'éteindre faisaient danser sur le papier de mon alcôve une farandole de bergers et de bergères indéfiniment répétés.

1S8 SIMPLES 80UVENIR8

Rien de semblable lorsque j'arrivai au i" dragons. J'étais un enfant, un gamin, et plusieurs lieutenants, hommes faits par l'âge, semblaient presque vieux par les idées, l'expérience de la vie, le sentiment des responsabilités.

Il faut avoir connu cette époque pour savoir combien grandes apparaissaient alors l'importance et la dignité d'un président de table. Au 1 er dragons, le lieutenant Champion exerçait ce sacerdoce avec une gravité calme et un sentiment très vif de ses droits, de ses devoirs, des services qu'il pouvait rendre à chacun.

Je le vois encore assis à la place d'honneur, avec son air placide, ses cheveux rares, ses yeux un peu myopes et très doux, sa serviette épinglée sur la poitrine à l'ancienne monde, et toute son apparence de bienveillante autorité. Instruit d'abord pour être prêtre chez un curé de ses parents, il gardait de sa jeunesse au presbytère des manières lentes, un parler persuasif, des mains de prélat, le goût des soupes épaisses à la mode campagnarde. Nous le surnommions mon oncle, ce qui le fâchait un peu et nous faisait rire; mais notre oncle était le gardien vigilant de l'esprit militaire. Nul ne savait comme lui guider un jeune officier man-

quant d'expérience, l'arrêter s'il se dévoyait et lui faire accepter d'utiles avis. Sans avoir vu beaucoup de choses ni connu beaucoup de gens, il avait l'intuition du monde, et ses conseils me servirent infiniment pendant toute ma vie militaire.

Après Champion venait par ancienneté un lieutenant qui ne lui ressemblait guère. C'était un cadet de Gascogne, Guillaume de Rolland, superbe cavalier, homme à succès, brelandier infatigable mais toujours beau joueur, ayant à son dire — et peut- j

être à la vérité — perdu puis regagné des fortunes. jj

Ses manières à la d'Artagnan nous remplissaient J

d'une admiration respectueuse; et ses aventures :

très diverses étaient innombrables, mais je n'en citerai qu'une ici.

Rolland, alors sous-officier, avait été fait prisonnier en 1870 et interné dans une ville de l'Allemagne orientale, sise à huit ou dix marches de la frontière hollandaise. Trois de ses camarades et lui-même complotèrent une évasion, volèrent du drap au magasin militaire, s'en firent des vêtements, et, par une nuit que le vent soufflait en tempête, prirent la clef des champs. Les fugitifs, marchant la nuit, se cachant le jour, mendiaient à

l'aube ou au crépuscule un peu de nourriture dpns les maisons écartées. Ils ignoraient l'allemand, n'avaient pas de carte et savaient seulement qu'ils devaient se guider sur le soleil qui décline pour atteindre les Pays-Bas.

Cependant les jours passaient et rien n'indiquait le changement de royaume. Les camarades de Rolland épuisés de froid et de misère, se croyant dévoyés, voulurent abandonner l'entreprise et renoncer à tout espoir de liberté pour une soupe chaude et un bon lit. Il les remonta et, moitié par prière, moitié par menaces, obtint qu'ils marchassent encore une nuit. C'était la suprême limite de leurs forces communes. Le lendemain matin, tous quatre, haletants, affamés, gagnèrent le premier village qu'ils aperçurent et entrèrent dans la première maison. Un vieillard les reçut et, devinant l'aventure, essaya de prononcer quelques mots dans notre langue afin de les rassurer; puis, pour se faire mieux comprendre, il leur montra un sabre français. bonheur I ils avaient passé sans le savoir la frontière de Hollande. Leur hôte était un vétéran des armées napoléoniennes, qui les embarqua pour un port de France d'où ils rejoignirent nos armées.

Le vieux Gray s'étage sur la pente raide d'un plateau dominant la Saône. D'anciennes ruelles zigzaguantes et coupées d'escaliers grimpent au plus court la déclivité, tandis que les rues neuves infléchies à droite et à gauche atteignent le plateau par des courbes adoucies.

Les Graylois enthousiastes assurent que leur ville ressemble à Tolède. Je ne sais si c'est vrai, mais l'hôtel de ville, avec ses arcades basses retombant sur des colonnes de marbre rose, ses fenêtres carrées, son toit imbriqué de tuiles aux vernis chatoyants, rappelle le style espagnol.

De-ci deJà on remarque encore quelques fenêtres, dont les barreaux incurvés vers la base à la mode castillane permettent aux jolies dames d'avancer la tête pour voir les jolis messieurs qui passent dans la rue. Plusieurs habitants ont des noms à consonances ibériques, et beaucoup d'habitantes porteraient à ravir une mantille de dentelles sur leurs cheveux noirs. L'Espagne n'est pas oubliée. Naguère encore, les bateliers de la Saône, remontant dans leurs coutumes traditionnelles jusqu'au temps de Charles-Quint, disaient : aller de réaume ou aller d'impire, suivant qu'ils goùver-

naient vers la berge bourguignonne ou vers la berge comtoise de la rivière.

Au pied du vieux Gray, le long de la Saône, sur le port, pour employer l'expression consacrée, s'étend un quartier demi-neuf qui fut très prospère il y a cinquante ans, lorsque des communications fluviales faciles et le tracé des premiers chemins de fer désignaient Gray comme le meilleur entrepôt pour les échanges entre l'est et le midi de la France.

Depuis lors, les transports fluviaux ont décru, des voies ferrées nouvelles ont détourné les transits terriens. Peu à peu, le calme de la ville haute est tombé comme un brouillard sur la ville basse et sur le port où n'accostent plus que de rares bateaux. Lorsque j'arrivai, toute l'industrie se réduisait à d'obscures combinaisons chimiques qui faisaient sortir, sous couleur et peut-être goût de vin, des ingrédients versés dans d'énormes cuves, filles géantes du chaudron de Macbeth, sous forme d'eau, de raisins secs, de sucre et d'adjuvants divers non dénommés.

De même que Gray comprenait deux quartiers fort distincts, il comprenait aussi deux sociétés. L'une, de tendances républicaines, habitait les

SIMPLES S0UVENIR8 133

quais et la ville basse, tandis que l'autre, éminemment réactionnaire, se cantonnait sur le plateau et les premières pentes descendantes. Une zone séparative fort apparente était déterminée par une rue pauvre et modestement commerçante qui longeait la base du glacis. Ce n'est point à dire que certaines gens appartenant moralement à la ville haute ne logeassent pas dans la ville basse, ou réciproquement; mais ils étaient pour leurs amis des égarés et pour leurs voisins des intrus.

Les deux sociétés avaient chacune leurs salons, leurs femmes élégantes, leurs hommes à succès. Sans frayer ensemble, elles se réunissaient cependant pour les bals : les fêtes, comme disaient les personnes pompeuses en parlant de modestes sauteries. Les danseurs manquaient, car beaucoup de jeunes Graylois avaient quitté la ville pour chercher ailleurs des carrières ou des occupations. Aussi les officiers possédaient-ils le privilège d'être également bien accueillis partout, à condition de rire aux éclats quand Mme X..., de la ville haute, appelait du bout des dents les élégantes de la ville basse : « Ces dames de la côte de Barbarie, » et de sourire finement lorsque M. Y..., de la ville basse, se gaussait pour la centième fois des an-

tiennes réceptions de la ville haute. On y servait pour seul rafraîchissement des verres d'eau à peine édulcorée par un très petit morceau de sucre, et, comme un jour d'orage l'eau s'était teintée d'ocre, tout le monde s'écria en voyant les verres : « Si maintenant on se met à passer des sirops, il n'y aura plus moyen de recevoir simplement. »

De mon temps encore, les fiacres étaient inconnus, les locatis très rares, les voitures de maîtres inexistantes, et presque toutes les dames arrivaient au bal chrysalidées de socles, de waterproofs et de parapluies.

S'il y avait peu de jeunes gens à Gray, en revanche, les vieilles filles abondaient; et parmi celles-ci s'en trouvait une que je ne saurais oublier. Elle s'appelait Mlle Gabrielle Brugnon et demeurait de l'autre côté de la Saône, au faubourg d'Àrc-lez-Gray. Quel était son âge? Peut-être quarante, peut-être cinquante ans. Elle avait dû être charmante naguère, avec une figure intéressante, des traits arrondis, des yeux ingénus, des cheveux très noirs ondulants, les plus jolies petites mains du monde; mais elle boitait si bas qu'un perron lui semblait un obstacle et un escalier une barrière. Malgré cela, les prétendants ne lui manquèrent

pas; mais elle n'en eut jamais cure. Très bonne, très fine, fort instruite, d'un mysticisme doux et affectueux, elle consacrait toutes les forces de son intelligence, de son cœur, de son imagination ardente à son frère Stanislas, avocat parisien réputé. Elle était inquiète, émue, les jours qu'il devait plaider une affaire importante ; elle le suivait de l'esprit, le regardait monter les marches du palais, revêtir sa toge, entrer dans le prétoire qu'elle n'avait peut-être jamais vu en réalité. Elle entendait le président dire : « La parole est à M* Brugnon », écoutait la plaidoirie de son frère, tressaillait à l'écho des murmures flatteurs et attendait anxieuse le prononcé du jugement.

Excellente Mlle Brugnon! Bien qu'elle vécût assez recluse, Terré m'avait conduit chez elle, et souvent je retournais la voir, grand enfant bercé par son affection, car elle était dévouée comme une mère et indulgente comme une sœur de charité.

Le dimanche, tout le beau monde graylois s'exhibait à la messe de onze heures, puis, après déjeuner, paradait à la musique sur le grand mail plein d'ombrages, avant d'aller goûter chez les pâtissières à la mode, Mme Rougy et Mme Bouvet.

Des gens qui ne s'amusaient guère étaient le

sous-préfet et sa femme. Lui, semblait un homme aimable, d'esprit conciliant; elle, une femme très élégante, avec des cheveux bruns admirables, de grands yeux étonnés, des traits fins rappelant ceux de Judic jeune et maigre, une taille souple, la plus jolie démarche. Étant riches, ils recevaient volontiers. Mais les gens de la ville basse leur semblaient des seigneurs de minime importance, et ceux de la ville haute boudaient le monde officiel, à tel point que certaines dames refusaient leur obole à la sous-préfète quand elle quêtait le dimanche à la messe de onze heures. Car elle allait à la messe et même elle y quêtait! Je la vois encore passant entre les chaises, vêtue d'une robe verte à reflets métalliques comme l'aile des cétoines, tendant sa bourse avec le joli geste un peu timide coutumier aux quêteuses parisiennes, et remerciant d'un sourire ou d'un mot. On la réputait femme d'esprit, et, comme certains officiers discutaient pour savoir s'ils iraient à l'un de ses bals, elle déclara tout net qu'elle n'avait jamais eu l'intention de les inviter.

Mon Dieu, que tout cela semble loin! Les gens de la société grayloise, qui réapparaissent aujourd'hui comme des marionnettes un peu falotes,

mues par des fils trop gros, étaient gais, en train, aimables, ni plus malveillants, ni plus médisants que le commun des mortels, et faisaient cent fois mieux de dépenser leurs petites fortunes à s'amuser toute l'année chez eux qu'à passer quelques semaines à Paris.

Page 1