‹ Simples souvenirs, 1859-1907Chapitre 12 sur 46 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

Je suis chargé de l'instruction des recrues. — Le rôle des officiers. — L'âme des soldats.

Je fus chargé pour mes débuts de l'instruction complète des jeunes soldats : classes à pied, classes à cheval, théories. La besogne, quoique dure, réjouit mon fanatisme naissant. Malgré tout ce que j'avais appris, mes connaissances pratiques ne surpassaient guère celles de mes recrues. Nous mettions en commun nos inexpériences et nos bonnes volontés.

Dans la vie régimentaire seule l'officier peut se former réellement, prendre conscience de soimême. J'ai vu tel de mes camarades, timide, embarrassé alors qu'il commandait ses pairs à Saint- Cyr, sous l'œil d'un supérieur prêt à le noter, devenir un brillant instructeur devant de vrais soldats.

Les recrues apportent au régiment l'apparence, l'âme, le cœur d'enfants. La plupart n'ont jamais

quitté l'égide de leurs parents, et ceux mêmes qui durent lutter seuls pour l'existence ont travaillé au jour le jour, sans prévoir l'avenir, sans penser au delà du service militaire qui allait faire une brisure dans leur vie. Si la vie de caserne les développe au physique et leur donne l'apparence virile, elle déclôt aussi leurs âmes peu à peu par un travail latent dont les résultats paraissent tout à coup au jour de la libération. Entrés à la caserne enfants, ils en sortent hommes faits. C'est pour cela que l'influence morale des officiers peut être si grande sur leurs soldats.

De temps à autre, un prurit d'éducation civique envahit l'armée. Il symptomatise que le gouvernement cherche à reprendre l'âme fuyante du pays ; car les conférences patriotiques se ravalent le plus souvent à de simples plaidoyers électoraux, les théories morales s'égarent parmi de vaines considérations politiques, les entretiens historiques roulent sur des anecdotes tendancieuses dont le souvenir servile, irréfléchi, se classe dans la mémoire des hommes entre la momenclature du fusil et les devoirs des sentinelles. C'est par l'exemple dans la vie de chaque jour, l'intérêt constant, l'affection, que les chefs doivent conquérir, puis améliorer

l'âme de leurs soldats. La tâche est plus facile qu'on ne pourrait le croire. Tandis que le collégien, le saint-cyrien, le jeune homme des classes dirigeantes éprouvent dès l'abord une méfiance instinctive, irraisonnée, contre le professeur ou l'officier, supérieur du jour, égal ou peut-être inférieur du lendemain, le paysan, l'ouvrier, conscients de leur perpétuelle dépendance, donnent à l'officier leur âme tout entière, s'il apparaît comme un patron meilleur entre ceux qu'ils eurent et ceux qu'ils prévoient. Mais le chef doit aussi mériter sa prééminence et inculquer aux soldats la conviction de sa valeur. Cette conviction, fondue dans leurs cœurs simples avec l'idée du devoir, vaudra toutes les leçons d'une morale sans base chrétienne et d'un patriotisme sans désintéressement. Point n'est besoin pourtant que les officiers briguent des cimes de vertus inattingibles; il suffit qu'ils paraissent à l'ordinaire justes et bons, dans les simples limites où l'humaine nature le permet à chacun. D'ailleurs les hommes connaissent les officiers beaucoup mieux qu'on ne le suppose. Leurs intelligences ingénues s'attachent aux moindres détails, remarquent les moindres nuances, avec une attention aiguisée sans être hostile, et, s'ils

errent sur quelques points accessoires, on demeure surpris par la justesse de leurs jugements généraux. La droiture constante, la bonté sans phrases, sans étalage, sont d'autant plus nécessaires aux officiers modernes qu'ils ne peuvent plus comme jadis, au temps des guerres fréquentes, racheter les faiblesses ou même les erreurs de leur commandement journalier par leurs qualités en campagne, leur courage au feu.

Quant aux premiers propos à tenir aux soldats, les meilleurs concernent leurs parents, leurs métiers, leurs pays, car ils sont au début des exilés que réjouit le moindre souvenir de la patrie absente. Il faut voir la joie de l'humble recrue, lorsque le nom de sa ville ou de son village évoque quelques souvenirs, même bien indirects, bien lointains, chez son officier. Alors, il s'enhardit, cite le nom d'un gros propriétaire, d'un autre officier dont il connaît la famille, et la moindre réponse le rend tout joyeux. Son âme se livre, il sera désormais soumis à son chef militaire, de même qu'un fils à ses parents. Alors, mais alors seulement, l'officier pourra exercer sur l'esprit de l'homme une action réelle et prenante pour le bien, la justice, l'intérêt supérieur du pays.

En résumé, si la constitution des armées nouvelles où passe la nation entière a singulièrement élargi le rôle de l'officier, elle ne Fa changé ni dans sa forme ni dans ses devoirs. Aujourd'hui comme jadis, l'officier est un pasteur d'hommes, mais un pasteur héroïque, qui doit aimer son troupeau jusqu'à lui faire le sacrifice de sa propre vie, et trouverait néanmoins dans son âme déchirée l'effroyable courage de le sacrifier à l'intérêt supérieur de la patrie.

Que dejois j'ai pensé à tout cela en surveillant l'exercice, en promenant mes cavaliers effarés, puis confiants, sur les bords verts de la Saône si lente qu'on ne saurait dire le côté d'aval et le côté d'amont, en parcourant les forêts où l'âme, abusée par les apparences éternellement semblables de la terre, des arbres et du ciel, peut au gré de son rêve fuir le présent pour l'avenir ou le passé.

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