CHAPITRE XII
Inspection passée par le général Charlemagne. — Premières manœuvres. — Le château de Pesmes. —Dole. — Calembours franco4atins. — Évocation des armées de jadis. — Biarne. — Brans. — Une ruse de guerre. — Le baron d'Alligny. — Lantenne et Vertière. — Souvenirs de la guerre franco-allemande. — Saint-Vit. — Dialogue d'inspection. — Les soldats de naguère et ceux d'aujourd'hui. — Audelange. — Revue finale passée par le général de Bouille. — Retour à Gray.
l'inspection générale fut passée en 1882 par le général Charlemagne, neveu de M. Thiers. Il était un peu lourd, boitillant, et affligé d'une sorte de toux ronronnante et gutturale du plus singulier effet; du reste, excellent homme et très fin causeur sous sa grosse enveloppe. Il avait connu beaucoup de choses lorsque M. Thiers présidait la République, et il parlait avec une malice sans rancune des gens qui le courtisaient alors, puis, sans lui tourner le dos complètement, s'étaient placés devant lui dans un trois-quarts accentué.
En septembre, nous allâmes faire les grandes
manœuvres avec le 9* hussards et plusieurs régiments d'infanterie, sous la haute direction du général de Bouille.
J'ai suivi bien des manœuvres depuis 1882, mais
le souvenir s'en est effacé, tandis que je revois
toujours mon peloton de dragons chevauchant
derrière moi. Maintenant encore je retrouverais
sans faute les routes, les chemins, les sentes que
je parcourus alors. J'avais gardé dans [mes papiers
le récit de ces manœuvres, écrit au jour le jour
1 dans le premier élan de mon enthousiasme, et je
E ne saurais mieux faire que de le reprendre sans y
[ changer un mot.
j Gray. — Dimanche 11 septembre. — Demain,
, nous partons pour les manœuvres. Depuis bien
■ des jours, je ne pense qu'à cela. Quelle joie et en
l même temps quel tintouin! Toute la semaine der-
5 nière, j'ai fait et refait la situation des hommes et
des chevaux de mon peloton, passé des revues d'effets et de harnachements, consulté des aidemémoire, pris les conseils de mes camarades plus anciens, conféré avec mon ordonnance sur ce qu'il fc me faut emporter, enfin tassé dans ma cantine,
4 étroite caisse en bois noir solide comme un coffre-
fort, plus de choses qu'elle n'en peut contenir raisonnablement. A force de patience et de pressions douces ou violentes, j'ai obtenu sur ce dernier point de merveilleux résultats. Pas un pouce ne demeure inutilisé. Ma cantine semble une caisse sans fond quand je la remplis, une corne d'abondance quand je la vide.
Dôle. — 12 septembre. — De Gray à Dôle, Fétape dépasse quarante kilomètres. La route traverse d'abord en ligne presque droite un pays triste et plat, puis elle s'ondule et s'accidente parmi les bois voisins de Pesmes. Au-dessus du vieux bourg, toujours entouré de quelques murailles, se dresse un énorme château féodal. Les Choiseul, ses anciens maîtres, l'ont délaissé depuis longtemps, et de nombreux propriétaires le découpent en tranches étroites pour y tailler des logis à leur mesure. Ils démantèlent les enceintes, éciment les tours, ébrasent les meurtrières, bouchent à demi les fenêtres à grands meneaux, appuient sur les mâchicoulis des balcons prosaïques ou des loggias utilitaires. Mais ils ne sauraient changer les hautes murailles de soutènement qui dominent l'Oignon, pittoresque rivière au nom
malencontreux. De-ci de-là, les roches vertes de mousses et de plantes saxatiles bombent entre les moellons striés de lierre, bouquetés de giroflées sauvages, panachés de capillaires, de ciguës et de grands feuillages qui oscillent au gré du vent.
Au delà de Pesmes, nous franchissons des coteaux fertiles et tourmentés. Leur enchevêtrement, qui s'abaisse à l'ouest vers les prés de la Saône, se tasse à l'est contre le gros massif de la Gère, dont les sommets boisés, ceints de pentes agrestes, font déjà prévoir la chaîne du Jura.
Les paysans, qui javellent des céréales tardives ou épamprent les vignes, accourent près de la route pour nous voir passer. Des gamins attendent le régiment à l'entrée des villages et l'escortent encore bien au delà. Sur le seuil des portes, les ménagères nous dévisagent et les filles nous regardent longuement. Beaucoup de cavaliers sont du pays. Il se redressent, se cambrent, tout fiers de leur uniforme, et saluent ceux ou celles qu'ils reconnaissent d'un nom jeté au vent ou d'un bonjour familier. Alors ce sont des éclats d'admiration naïve pour le petit gars devenu un beau soldat, des poignées de main rapides, des œillades, des sourires, l'offre d'un verre de vin lampe au passage.
Parfois un cavalier ralentit ou s'arrête, malgré la défense, pour échanger quelques mots avec une fille qui rougit. Je le gourmande, ma voix s'irrite, car mon capitaine n'est pas loin; mais je tressaille aux effluves que son bonheur rayonne et de tout mon cœur je l'envie.
Un de mes brigadiers, ancien colporteur, a déjà parcouru le pays. Il me conte son enfance, ses premières tournées avec son père qu'il accompagnait tout joyeux. Mais le père mourut, et il dut repartir sans attendre, seul et la balle sur le dos, car les pauvres n'ont point le loisir des larmes. La chance le servit. Bientôt il eut assez d'argent pour acheter une de ces voitures légères et basses dont la paroi s'abaisse pour former étalage. Maintenant son frère le remplace et le commerce va bien. Il se mariera dès sa libération, tiendra l'un des grands bazars de Besançon ou de Dôle, et, devenu un monsieur, aura des commis pour courir les marchés et les fêtes que hantent les forains. À mesure que nous marchons, il me compte les histoires de chacun. Ici loge un vieil huissier retiré des affaires après fortune mal faite. Il est dur au pauvre monde et on ne l'aime guère. Là-bas, à Dammartin, voici le château du vicomte de Broissia dont la « dame
est si charitable et le beau-frère général de cavalerie ». Plus loin demeure Mme de Boisdenemetz, « bien parlante pour chacun et bonne aux soldats. Ah! si, une fois, on pouvait loger chez elle, soupire le naïf causeur, tout le monde aurait de la bière, peut-être même un verre de vin vieux. » Dans le fond, derrière la colline, habite une meunière qui découvrit un trésor au pied d'un poirier. J'écoute ces simples histoires, indifférent d'abord, puis intéressé; car je rêve au plaisir que j'aurais à troquer mon dolman pour une blouse, et à courir les villages, comme le faisait mon brigadier.
 Ddle, mon peloton cantonne le long du Doubs, et je loge avec Terré chez une vieille amie de sa famille, Mlle Grappe, qui a laissé son appartement à notre disposition. Mille petits papiers indiquent en termes badins l'usage ou la place de chaque chose. Notre hôtesse érudite s'est même permis quelques calembours franco-latins. Vide ceci, étiquete une bouteille de vieux marc, et Ave vous fainfl désigne une assiette de biscuits.
Dans l'après-midi, les chevaux de mon peloton vont boire à la rivière. Des enfants nous environnent. Une fillette explique à ses compagnes ébaubies que les soldats, en arrivant au service,
échangent leurs appellations habituelles contre des noms de guerre. « Ainsi, ajoute-t-elle gravement, papa, quand il était militaire, on ne l'appelait pas Pidancey. b
Oh! persistance des traditions populaires!
Étrange ressouvenir des armées d'autrefois! Je remonte tout à coup au temps de Louis XV! Je pense au sergent Lajeunesse, le héros des hontes de Rosbach, que voulait faire anoblir Mme de Pompadour et dont l'histoire ingrate garde seulement de surnom. Mes petits dragons s'appellent Beau- Soleil, Francœur, Va-toujours, Comtois, Marseille, Lorraine, Alsace. Mais Louis XVI a remplacé Louis XV, la monarchie va finir, et des yeux je cherche celui qui sera Hoche ou Marceau.
Cependant mes chevaux désaltérés relèvent la tête et s'ébrouent; d'autres pelotons attendent derrière l'abreuvoir étroit; leurs chevaux regardent avidement la rivière, hennissent» s'impatientent en frappant du pied. Il faut partir. Lentement je remonte la berge : un siècle a passé.
Le soir, j'ai connu par expérience toute l'étendue d'un phénomène appelé par les sapeurs « foisonnement » et qui consiste dans l'accroissement «de volume des terres remuées. Mes effets sortis
de ma cantine ont foisonné. Impossible de les y remettre. Il me faudra en dissimuler une partie dans un sac que mon ordonnance glissera en tapinois dans quelque coin du fourgon.
Marne. — 13 septembre. — L'ennemi avait cantonné aux environs d'Auxonne, et il a fallu combattre ce matin. Dès la première pointe du jour, je suis parti en reconnaissance avec quelques cavaliers vers le mont Férit. D'abord, je prends la grande route; puis, comme des patrouilles ennemies se montrent, nous filons par un petit chemin et gagnons sur la hauteur un moulin ruiné qui me servira d'observatoire. Le poste est excellent, et, par surcroît, un vieux hangar tout en décrépitude prête à nos chevaux l'abri de sa toiture ébréchée. Je regarde, j'écoute, je scrute l'horizon sous la brume que le soleil dissipe. Pas le moindre uniforme en vue. Des paysans travaillent près de nous. Leur voix perce le silence. Là-bas, sur la route, passe un cabriolet rustique dont la ferraille gémit. Le cheval amble ou traquenarde, et ses sabots frappant la terre font un bruit tout décadencé. Des ouvriers italiens marchent en chantant, à la mode de leur pays.
Un simple calcul d'heures, de lieux, de distances me prouve que les colonnes ennemies ne sauraient apparaître encore et que je les verrai sûrement. Néanmoins, je m'impatiente et deviens tout anxieux, par crainte de m' être mépris.
Mais un escadron de hussards apparaît vers Biarne. Derrière lui, l'infanterie adverse débouche à l'orée des bois. Voilà tout un régiment. En hâte, j'envoie la nouvelle au colonel de Serlay. Le canon tonne. Des groupes se déploient et tirent lentement, puis plus vite. Toute la campagne, si calme tout à l'heure, s'anime et se pointillé de rouge. Ma position devient périlleuse. Il faut fuir par un long détour pour rejoindre mon escadron. — A cheval! — Une sente creuse, qu'ombragent des ronces et resserrent des épines, nous mène dans un vallon étroit, animé par une source dont l'eau coule entre les racines d'un vieux peuplier tout couvert de gui.
Chaque herbe a une fleur, et chaque fleur une goutte de rosée. Mille papillons légers tournoient en agitant des ailes brunes barrées de jaune, bleues glacées de gris perle, fauves pointillées de noir, rouges cendrées d'or; puis, tout à coup, leur essaim s'élance vers un bouquet de mûres sauvages déjà
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blettes, dont le jus s'épanche et la pourpre se ternit. Sur le sol apparaissent les traces de fers à cheval. Elle sont si fraîches qu'on distingue encore les gouttes d'eau sorties de la glaise moite sous une pression lourde et rapide. Pourtant, je ne vois rien et les bruits du combat me viennent comme un murmure indifférent. A la vraie guerre, sur les vrais champs de bataille, il y aura probablement aussi des vallons tranquilles, et il faudra un grand cœur à de simples cavaliers, batteurs d'estrade, pour se dérober à leur passagère protection. Le fantassin qui marche parmi ses camarades, le canonnier qui sert sa pièce, le cavalier que la charge emporte risquent un péril certain ; mais l'exemple des chefs, le coude à coude des camarades, l'élan de tous les excitent et les soutiennent. Leur bravoure sera grande sans doute, mais combien plus grande devra être celle du cavalier qui traverse seul la campagne pour recueillir ou rapporter un renseignement! En froide analyse, il ne court pas d'immenses dangers. Un homme bien monté est difficile à prendre et les balles l'atteignent rarement; mais chaque lisière boisée, chaque arbre touffu, chaque buisson, chaque fossé, chaque haie, chaque demeure peuvent lui devenir ennemis. Son péril
est fait d'incertitudes plus angoissantes que des réalités. S'il remplit tout son devoir, son unique récompense sera la satisfaction de ce devoir accompli; et si le cœur lui manque, s'il se dérobe à sa tâche, Dieu seul le saura.
Cependant, un de mes dragons qui se tient en vedette fait signe. Les hussards viennent. Détalons au galop. D'autres ennemis semblent prêts à nous couper la route. Prenons à travers champs. Un misselet se présente. Mes chevaux sautent franchement, ceux des hussards hésitent : nous sommes sauvés. Je ralentis l'allure et, retourné sur ma selle, je salue de la main nos adversaires dépités.
Mon escadron gîte à Biarne, pauvre village tout entouré de collines et de bois. Le temps a fait défaut pour préparer le cantonnement; mais les habitants n'ont pas logé de soldats depuis 1870 et mettraient volontiers les tables devant les portes pour nous héberger. Le fils d'un gros bonnet du pays sert comme cavalier au régiment. Bien qu'il soit chétif et d'apparence timide, le voilà tout à coup redressé. Il prend assurance, donne des ordres, indique les logements, quérit de l'avoine et gourmande l'instituteur trop lent à son gré.
Je demeure chez un paysan aux allures cha-
fouines. Il s'informe de ce que je gagne. Mes appointements modestes lui semblent une fortune, et, comparant son existence à la mienne, il ajoute avec envie : a Quel beau métier tout de même! Si je m'étais engagé, je serais peut-être maintenant capitaine. C'est là que j'en gagnerais des mille et des cents t »
Brans. — 24 septembre. — Je n'ai pas quitté mon escadron, dont le rôle s'est restreint à protéger une aile de l'infanterie, puis à se tenir en embuscade au coin d'un bois. Entre temps, nous avons été victimes d'une amusante ruse de guerre. Notre embuscade avoisinait le bourg d'Offlanges occupé par l'ennemi. Vers midi, « comme il faisait faim », nous chargeâmes un vieux bonhomme d'aller à la meilleure auberge nous chercher quelques victuailles. Bientôt après, un jeune paysan à l'air fûté revint porteur d'un panier bien garni. Nous voulons le payer, mais il fait le salut militaire et remet à mon capitaine une carte ainsi conçue : « Les hussards d'Offlanges offrent aux dragons du coin du bois une part de leur déjeuner, et les prient en revanche de ne pas traiter le porteur avec toutes les rigueurs de la guerre. »
Le paysan malin était un hussard travesti!
Nous cantonnons à Brans. Je devais loger à l'auberge, mais mon nom, vu sur une liste affichée devant l'école, a frappé le baron d'Alligny, possesseur du château, qui m'offre une chambre dans sa demeure déjà fort encombrée.
Il a servi naguère avec un de mes grands-oncles sous Charles X, me parle de ce temps-là comme d'hier ou d' avant-hier tout au plus, semble chercher sur mon visage quelque lointaine ressemblance et s'attriste, de même qu'à l'annonce d'une mauvaise nouvelle, en apprenant que mon grandoncle est mort depuis bien des ans.
Lantenne et Vertière. — 15 septembre. — Les souvenirs de 1870 demeurent très présents dans ce pays, et il s'y ajoute par malheur l'idée de la toutepuissance et de l'omniscience des Allemands. Ce matin, je causais avec des paysans d'Étrabonne qui regardaient ma carte, curieux d'y trouver le nom de leur village. Comme je constatais l'omission très vénielle d'un infime ruisselet et en faisais la remarque, l'un d'eux se prit à dire d'un air capable : a Bien sûr qu'il est tout de même inscrit sur les cartes allemandes. On v voit toutes
les maisons avec les noms des propriétaires! » Je n'ai rien compris aux opérations de la journée. Il a plu sans relâche et, le mauvais temps aidant, tout le monde s'est chamaillé sans but, sans raison, par seul désir de passer sur quelque autre sa méchante humeur. Â l'auberge, dîner exécrable éclairé par un quinquet fumeux et des bougies fichées dans des bouteilles.
J'ai passé la nuit chez de braves paysans. Us m'ont donné leur meilleur lit, détestable à mon gré, car je m'engloutissais parmi des plumes qui fleuraient la volaille et dont les tigelles pointues, traversant la toile, me piquaient à chaque mouvement.
Saint-Vit. — 16 septembre. — Marche en retraite classique par échelons, sans imprévu, sans incidents. L'opération se déroule très visible de tous, comme un schéma. Je cause avec mes cavaliers et leur explique ce que noufr faisons. Tous comprennent et plusieurs m'étonnent par la justesse de leurs remarques, leur simple bon sens. Quelques jours de manœuvres en apprennent plus aux hommes que toutes les théories de quartier, tous les services en campagne indéfiniment répétés sur
les mêmes terrains, et dont la monotonie légendaire rappelle le dialogue si connu du général inspecteur et de la vedette :
— Êtes-vous bien ainsi?
— Oui, mon général.
— C'est vrai, mon ami, mais pourquoi? Expliquez-le-moi.
— Parce que je suis sur la pierre blanche !
Depuis des années on faisait le même service,
et toute l'instruction se bornait à placer une vedette sur la pierre blanche, une autre sous le gros hêtre, une troisième près de la haie verte et la dernière au coin du bois.
Lorsque nous arrivons à Saint-Vit, la nuit tombe et les rougeurs qui vacillent au sommet de lointaines cheminées d'usine, semblent les feux de bivouacs ennemis.
Je suis hébergé chez le curé. Quand je rentre après dîner, il m'offre des liqueurs du pays : cassis de Dijon, génépi, amère gentiane, sans voir que je tombe de sommeil. Mes yeux se ferment comme naguère quand le marchand de sable avait passé, et je me dérobe au second verre pour gagner mon lit. Le bon curé se console en faisant boire mon ordonnance qui vient de souper avec sa servante.
La vieille femme a été conquise par les jolies manières du dragon et — sentiment maternel ou lointain ressouvenir — elle ne cesse d'en parler. De mon lit, à dix heures passées, je l'entends encore disant à son maître : « Àhl monsieur le curét les soldats d'aujourd'hui ne sont plus comme ceux de jadis; il n'y a pas à les craindre. Celui-là est joli comme un enfant de chœur et mie plus déluré que nos demoiselles de la confrérie qui suivent la procession enrobe blanche. »
Je veux bien le croire, tout en espérant pour l'honneur particulier des jeunes filles de Saint-Vit et l'honneur général de la confrérie qu'elles sont encore moins « délurées » que le joli dragon.
Aude lange. — il septembre. — Mon escadron cantonne à Audelange, et tous les officiers logent chez l'aimable M. de Toytot.
Il est dimanche, nous avons repos. La revue finale est annoncée pour demain. Les dragons astiquent, bouchonnent, nettoient. Le colonel doit passer à quatre heures dans le cantonnement.
Mes hommes ont « fanatisé », tout est « fiscal ». Les mors reluisent et bleuissent comme de l'argent poli au brunissoir, les fourreaux de sabre brillent,
les casqués étincellent. Dans chaque logement, les armes s'étalent en panoplies et en trophées. À trois heures quarante -cinq, je jette un dernier coup d'œil, et, très satisfait, je m'avance jusqu'à l'entrée de la petite rue où gîte mon peloton.
Le colonel arrive; il a l'air préoccupé :
— C'est ici votre peloton?
— Oui, mon colonel.
— Tout est propre?
— Oui, mon colonel.
— C'est bien, c'est très bien.
Et il passe rapidement. Par une malchance singulière, les supérieurs voient très souvent ce qu'on veut leur cacher et très rarement ce qu'on leur montre.
19 septembre. — Revue dans une grande plaine, entre Authume et Chatenois.
Les troupes arrivent et se forment dans la brume qui miroite au soleil, prête à se dissiper. Malgré les fanions indicateurs disposés à l'avance, le placement des corps semble un peu long. Les régiments avancent, reculent, oscillent, avant de s'arrêter tout à fait. Des gendarmes se hâtent
pesamment sur leurs gros chevaux inhabitués aux allures vives et font ranger les curieux.
Tout est prêt.
Bientôt un adjudant, placé en éclaireur au tournant d'une route, annonce la venue du général de Bouille, qui va passer la revue. Les tambours battent, les clairons sonnent, les musiques jouent une marche rythmée par le bourdon des grosses caisses. Le temps s'est découvert, et un rayon de soleil nimbe le général au galop. Il salue, sourit, semble heureux de vivre, de commander. Mais je songe que la limite d'âge le talonne. C'est peutêtre sa dernière revue. Bientôt il adressera aux troupes un ordre d'adieu. Les officiers lui offriront un punch, quelques-uns l'accompagneront à la gare, et tout sera dit.
Lui est riche et porte un grand nom; il retrouvera une vie large, une situation brillante, tandis que beaucoup de généraux réduits à une retraite minime tombent dans une demi-gêne que voile une complète obscurité. Encore je parle d'officiers favorisés par la chance! Mais les autres, ceux qui ont supporté le poids de la vie dans les grades subalternes, sans avoir pu connaître une heure de gloire ou d'autorité, que leur reste-t-il
en échange de leur jeunesse et de leur âge mûr donnés à la patrie?
Les troupes ont défilé. La revue est finie. Nous regagnons lentement Audelange. Demain, en une seule étape, nous retournerons à Gray.
Gray. — 19 septembre. — Ah! combien le retour m'a paru maussade 1 Les arbres ne se défeuillaient point encore, mais dans l'air fraîchissant flottait déjà quelque senteur charbonnée, dolente, annonciatrice de l'automne, dont mon âme triste s'imprégnait. Tandis que mes camarades étaient heureux de retrouver leur « home », la régularité calme de leur vie, moi j'avais les yeux gros de larmes, de même qu'un enfant dont les vacances s'achèvent; je pensais à la tristesse des retours à Saint-Cyr, le soir des dimanches passés à Paris. J'aurais voulu que l'étape fût sans terme et m'irritais contre mon cheval qui, sentant l'écurie proche, hennissait tout joyeux en chau vissant les oreilles.