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CHAPITRE XIII

Mort du comte de Ghambord. — Les officiers étrangers invités aux manœuvres de 1883. — En souvenir d'un jeune seigneur russe. — Le général de Wartensleben. — Besançon; la société bisontine ; les Veil-Picard ; le comte de Soultrait. — Le général et Mme Wolff. — Départ de Gray.

Le comte de Chambord mourut au mois d'août 1883. Sa mort fit moins d'impression dans le gros public et dans l'armée qu'on ne pourrait le croire. Les soldats ne savaient même plus qui ce pouvait être. On a prétendu qu'au déclin de sa vie, le prince, trouvant des enthousiasmes qu'avait ignorés sa jeunesse, ne demandait qu'à monter à cheval pour quelque aventure à peine supérieure aux échauffourées de Strasbourg et de Boulogne. Je ne sais si c'est vrai.

D'ailleurs, toute occasion favorable était passée.

On fit à Gray un service auquel j'assistai en civil, de même que plusieurs camarades, sans que personne y redît.

La même année, Gray fut choisi pour recevoir

les officiers de nationalités diverses, invités aux manœuvres des 7 e et 8 e corps par le gouvernement français. La position delà ville au centre des manœuvres, plutôt que les facilités de l'installation, en avait décidé. Mais ce devait être pour Gray un honneur en même temps qu'une distraction : tout le monde s'en occupa sous l'aimable direction du capitaine Leddet, et nous pûmes caser nos hôtes convenablement.

Il y avait alors à Gray une très vieille dame, petite et tremblotante, que l'on nommait Mme Dornier. Elle habitait au chevet de l'église une ancienne et belle maison héritée de ses parents, gens fort considérables du pays. J'allai lui demander si elle voudrait bien loger un de nos hôtes, et si elle avait quelque préférence de nationalité. Son visage s'anima, ses yeux brillèrent, et elle me répondit avec élan :

— Je voudrais bien loger un jeune seigneur russe!

On parlait d'amitié certaine, peut-être d'alliance entre la France et la Russie. Le désir de Mme Dornier me parut la marque d'un patriotisme averti. Mais, hésitante, émue, semblant revenir d'un rêve instantané, elle ajouta :

— Nous en avons déjà logé un en 1815.

Pour le coup, je la regardai, stupéfait, de même que si elle m'eût parlé de la prise de Gray sous Louis XIV. Cependant, elle n'hésitait plus et poursuivit d'abondance :

— Il souffrait de plusieurs blessures et resta longtemps à la maison, soigné par mes parents. J'étais enfant, mais je ne l'oublie pas. Je le vois encore très pâle sur son lit, puis essayant de faire quelques pas dans notre jardin. Si je logeais un officier russe, je croirais que c'est encore lui.

Je marquai chez Mme Dornier le logement du prince Troubetskoy. Il reçut un accueil admirable et, venu sur le déclin du siècle en ami, bénéficia des souvenirs laissés par un ennemi venu au commencement .

Le vieux général Dragomiroff, doyen des missions étrangères, descendit à la sous-préfecture. Tout le monde le regardait, et l'admiration populaire, ignorante de sa gloire, allait surtout à sa jovialité.

Nous avions installé les officiers allemands dans les hôtels de la ville plutôt que chez des particuliers, car les souvenirs laissés par les envahisseurs de 1870 ne valaient pas ceux du jeune sei-

gneur russe; bien loin de là. Par une fatalité singulière, le général de Wartensleben, chef de la mission allemande, était venu à Gray pendant la guerre franco-allemande, et, qui plus est, son logement se trouva marqué dans le même hôtel et dans la même chambre qu'il avait alors habités. L'aubergiste le reconnut et retrouva même une affiche très dure pour les Gray lois signée de son nom. Il eut le tact de n'en rien dire sur le moment, évitant ainsi pour le général une avanie possible et pour nous une anxiété certaine.

Après les manœuvres, je partis pour Besançon, où les pelotons du régiment, relayés de trois en trois mois, fournissaient l'escorte du général commandant le T corps d'armée.

Je ne décrirai ni la ville ni ses environs fort pittoresques et fort connus. Quant à la société bisontine, elle était nombreuse, aristocratique et composée surtout de familles parlementaires ralliées à Louis XIV dès la conquête. La plupart possédaient encore de grands hôtels dans les vieux quartiers de la ville et de beaux châteaux en Franche- Comté. Je retrouve parmi mes souvenirs les noms des Terrier, des Pirey, des Suremain, des Lenoncourt, des Lisa-Châteaubrun, du comte d'Olonne

dont les fils ont acquis de la notoriété, l'un comme explorateur et l'autre comme musicien. Celui-ci, tout enfant, composait déjà comme un petit Mozart.

Les grands élégants du pays étaient des israélites, les Veil-Picard toujours en mal de piaffe et d'esbrouffe. On ne les voyait guère dans la vieille société, car leurs allures contrastaient fort avec celles des tranquilles Bisontins. Elles ne contrastaient pas moins avec celles de feu leur père, que chacun avait connu très simple malgré sa grosse fortune, très charitable pour tous et fort donnant aux églises. Sans accepter, naturellement, le Christ pour le Messie, il le tenait, dit-on, dans la plus haute estime et se confondait en regrets que les Juifs l'eussent crucifié.

Parmi le monde officiel, je retrouve seulement le nom du comte de Soultrait, receveur général. Il avait un bel état de maison, était curieux de toutes choses artistiques et littéraires, aimait les livres rares, les faïences, les bibelots anciens, et réalisait à merveille le type des hauts financiers d'autrefois.

Le général Wolff, mon chef, successeur immédiat du duc d'Àumale, avait trouvé en arrivant une situation rendue malaisée par les souvenirs

d'amabilité souveraine et de royale largesse laissés par son prédécesseur. Il s'en était bien tiré, sans imitation, concurrence ni impossible surenchère, et recevait agréablement avec simplicité. C'était d'ailleurs, en outre de ses qualités militaires, un habile homme. Comme on lui reprochait de négliger la république dans les discours qu'il prononçait à l'occasion avec un vrai talent d'orateur, il conclut l'un d'eux par une phrase sourde finie sur quelques mots lancés à grande volée et qui semblèrent à tous le cri de ; « Vive la république! » L'enthousiasme déborda. Mais le lendemain, à la lecture, on vit que le discours finissait simplement par ces mots «... et c'est à cela, messieurs, que nous emploierons toutes les forces vives de la république. »

Mme Wolff, avec ses cheveux très blancs, son teint rosé, son léger embonpoint, semblait une aimable aïeule en rupture de vertugadins et de robes à panier. Issue d'une famille aristocratique, elle avait épousé par inclination le capitaine Wolff, s'était dévouée pour lui et remplissait à ravir son rôle de générale. Nulle ne savait mieux qu'elle ménager le loup, la chèvre et le chou. La politique, du reste, troublait fort les relations mon-

daines, et aux motifs généraux de zizanie s'ajoutait, en Franche-Comté, la querelle du marquis de Moustiers, candidat républicain et heureux à je ne sais quelle élection, contre son concurrent réactionnaire, M. Estignard, autant qu'il m'en souvient. Craignant que ses soirées ne devinssent des champs clos, Mme Wolff se rabattait sur les grands dîners par séries concordantes. Son jour de réception seul demeurait critique; mais, attentive comme un capitaine au banc de quart, un veilleur sur la tour de guet, un pompier de service, elle savait fuir les écueils, discerner les premières lueurs de l'incendie, courir au feu et l'éteindre. En dehors des grosses alertes, elle se cantonnait dans son rôle de maîtresse de maison indulgente qui mouchette les moindres pointes et ouate la conversation générale de parfaite banalité.

A la fin de 1884, je fus nommé lieutenant au 3 e chasseurs qui avait pour garnisons Abbeville et Amiens. Pendant la semaine qui précéda mon départ, je parcourus le quartier de cavalerie dans tous les sens, j'arpentai Gray, je chevauchai par la campagne, voulant tout revoir une dernière fois. Chaque chose évoquait un souvenir, et pour-

tant je n'avais passé que trois ans à Gray; mais, si les années de campagne comptent double pour la retraite, les premières années de garnison comptent triple dans la vie.

Le dernier jour, je fis appeler les hommes de mon peloton et dis adieu à chacun. Mon émotion était grande : pour un peu, j'aurais pleuré. Pauvres gens, modestes compagnons, amis obscurs vus pour la dernière fois! J'ai commandé d'autres soldats, je me suis attaché à eux comme à vous par la confraternité du devoir, lien mystérieux qui nous unit tous, amants du même idéal, serviteurs de la même patrie. Mais vous, mes dragons, vous avez incarné ma jeunesse, mon premier rêve d'officier. Avec vous, j'ai pour la première fois espéré que j'entendrais sonner la diane au bord du Rhin. Avec vous, au gré de mon imagination vagabonde, j'ai galopé en songe parmi les guérets d'Alsace. Avec vous, tantôt j'ai espéré des hasards étranges qui glorifient au delà de toute mesure le rôle d'un modeste officier; tantôt je me suis vu mourir tristement, abandonné dans un sillon de quelque obscur champ de bataille, et sur moimême j'ai pleuré !.

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