CHAPITRE XIV
Mon mariage. — Le 3 # chasseurs. — Le colonel Magnan. — Mme Bazaine et la tireuse de cartes. — Départ du colonel Magnan. — Le colonel et Mme de Roquefeuil. — La société picarde. — Le comte Léon de Ghassepot. — Le boulangisme. — Les adieux du comte de Paris, À Eu. — Les élections de 1889. — Entrée à l'École de guerre. — Nos professeurs. — Les colonels Maillard, Langlois, Niox et Thiroux. — Les commandants de Liedekerke, Cherfils, Bonnal et Picquart. — Le duc d'Orléans a Paris; son incarcération. — Loyalisme des officiers à l'égard du gouvernement républicain.
En janvier 1885, j'épousai Mlle de Mercy- Argenteau, fille unique du comte Karl de Mercy- Argenteau et arrière-petite-nièce du célèbre ambassadeur de Marie-Thérèse.
Les Argenteau, originaires du pays de Liège, avaient formé de très nombreuses branches.
Toutes s'éteignirent avant le dix-neuvième siècle dans les Mérode, les Corsvarem, les Mercy, etc., sauf la branche des Argenteau d'Ochain, devenus Mercy-Argenteau-Chrisgnée, et plus simplement Mercy-Argenteau tout court, par une double adoption. Mon beau-père, veuf de Mlle de Choiseul-
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Praslin, habitait généralement Ochain, en Belgique; mais sa fille avait fait de nombreux séjours à Paris chez une grand' tante, la baronne F. de Schîckler.
J'allai après mon mariage rejoindre les escadrons d'Abbeville du 3 e chasseurs (1). Le régiment semblait plus brillant que le 1 er dragons, sans viser à l'élégance tapageuse qui distinguait alors certains régiments de cavalerie légère. Notre colonel, fils du maréchal Magnan, était l'homme le plus intelligent, le mieux doué, le plus charmeur que l'on pût voir. Il avait une extrême facilité de travail et, sans être orateur au sens précis du mot, il savait parler en public avec un mélange d'élan et d'onction particulier à lui seul. Sa femme, Mlle Haritoff, conservait toute sa grâce et toute sa beauté, si admirées naguère à la cour de Napoléon III. Elle recevait beaucoup, entourée de sa fille Vera, devenue plus tard la baronne Double de Saint-Lambert, et de ses trois fils.
Le colonel Magnan avait servi près du maréchal Bazaine, à Metz, et lui demeurait fidèle dans le
(4) Le 3* chasseurs avait alors deux escadrons actifs à Abbeville et deux à Amiens. Le colonel et le dépôt étaient à Abbeville.
malheur. Je me souviens même à ce sujet d'une curieuse anecdote qu'il se plaisait à raconter.
Après la guerre, au moment où l'opinion publique réclamait la mise en accusation du maréchal, Mme Bazaine se trouvait en Suisse avec Magnan. Elle voulut consulter une devineresse sur l'issue du procès et pria Magnan de l'accompagner. U finit par céder fort à contre-cœur, et tous deux se rendirent chez la pythonisse, non sans que Mme Bazaine eût dissimulé sa figure sous un voile et sa taille sous un grand manteau. La femme disposa les tarots suivant les règles de son art, mais, après plusieurs passes, elle éconduisit la maréchale sans lui vouloir rien dire; car, de même que dans le trio de Carmen, U carte de la mort revenait fatalement sous ses doigts.
Le colonel Magnan devint général en 1889, et son départ fut un deuil dans le régiment. Quelques jours auparavant, il avait invité tous les sousofficiers chez lui pour ses adieux. Quand il eut parlé de la revanche comme on savait encore le faire à cette époque, Mme Magnan, radieuse de bonheur et de beauté, versa du Champagne à ses hôtes modestes. Les sous-officiers le burent avec enthousiasme. A voir la scène, on eût dit Marie-
Antoinette au banquet du régiment de Flandre, ou Catherine II soulevant les régiments de la garde pour qu'il la proclamassent impératrice.
Hélas! un vent d'orage vint bientôt disperser la famille Magnan alors si heureuse, et la faux hâtive de la Mort frappa le père et le fils aîné.
Après un assez long intérim fait par le lieutenant-colonel Ozenne, le colonel de Roquefeuil vint prendre le commandement du 3 e chasseurs. C'était un officier de haute valeur et de belle allure en même temps qu'un excellent homme et un grand chrétien. Mme de Roquefeuil le secondait en mille choses et semblait toujours prête à broder un étendard pour le régiment. Devenue veuve, elle consacre maintenant sa vie aux bonnes œuvres, et je sais qu'elle va presque chaque jour panser les cancéreuses de la rue de Lourmel. Un ancien cavalier du 3 e chasseurs, pauvre et chargé de famille, demeurait ces temps derniers tout contre l'hôpital. Parfois, Mme de Roquefeuil, après avoir rempli sa tâche d'infirmière, s'arrêtait un moment chez lui en visite charitable, puis, émue de souvenirs, s'attardait un peu.
— Ça lui fait quelque chose à Mme la vicomtesse de soigner les cancéreuses, me disait un jour
l'ancien soldat. Elle est pâle en arrivant; mais moi je lui parle de mon colonel, du régiment, d'Abbeville ; alors, ça la remonte pour rentrer chez elle.
Je suis sûr que l'homme ne se trompait pas !
Dans la société picarde, accueillante et nombreuse, je revois d'abord mes cousins de Chassepot de Pissy : le vieux marquis, ancien gentilhomme du comte de Chambord; son fils; son aimable belle-fille, née Germon WTonnerre; puis le comte et la comtesse Léon de Chassepot. Tous sont morts aujourd'hui, et une génération nouvelle les remplace. Le comte Léon de Chassepot, ancien officier démissionnaire en 1830, était un homme spirituel et fort particulier. Il avait été maire d'Amiens en 1867, à l'époque du terrible choléra, et l'était encore, je crois, en 1870. En tout cas, il se trouvait à l'hôtel de ville en posture de personnage, lorsqu'un tout jeune officier allemand, issu d'une grande famille française, le comte A.
de T -P , s'y présenta pour une question
de service.
— Jeune homme, lui dit M. de Chassepot avec une superbe que n'eût point désavouée le président de Harlay apostrophant le duc de Guise, jeune homme, ne vous semble-t-il rien de votre présence
ici? Il vous siérait mieux de sortir par la ville, car vous y trouveriez une place qui porte votre nom.
Et, variant sur ce thème, M. de Ghassepot fit
entendre au comte de T -P les plus
pénibles vérités.
Un jour, à propos de quelque affaire, le général Lewal dit assez gauchement à M. de Chassepot :
— Savez-vous lire notre carte d'état-major?
— Si je sais la lire?... Je l'ai faite, repartit péremptoirement l'ancien officier, qui avait collaboré jadis aux débuts de ce grand travail.
Je revois encore près d'Amiens, à Cagny, M. et Mme de Latapie, morts tous deux; plus loin, au château d'Avelesges, M. et Mme des Varennes et leur fille Jeanne qui allait devenir la comtesse Philippe de Beaumont : de cette famille, Mme de Beaumont reste seule aujourd'hui!
Mais arrêtons-nous, car je semble tourner les feuillets d'un registre obituaire.
Le boulangisme, qui remua la France et enthou siasma une partie de l'armée, fit peu ou point d'adeptes au 3° chasseurs. Les officiers, appartenant pour la plupart à des familles attachées aux anciens partis, n'en étaient pas encore à ce dé' goût qui ferait accepter toute solution pour jeter
bas un gouvernement odieux. Quant aux sous-officiers et aux soldats, ils ne parlaient guère politique. Ceux du pays demeuraient cordialement attachés au souvenir du comte de Paris, très aimé dans la région avoisinant Eu et dont l'exil avait fait une impression profonde, même parmi les républicains. Une foule énorme était allée saluer le prince lors de son départ, et je me souviens que notre cafetier d'Abbeville, républicain notoire, revint d'Eu en tenant sur son cœur une rose que la comtesse de Paris avait frôlée au moment des adieux.
En septembre 1889, lorsque les premiers résultats des élections législatives firent espérer un succès des conservateurs, mon escadron revenant des manœuvres cantonnait dans un village entre Abbeville et Eu. L'enthousiasme fut extrême, et bientôt un bruit mystérieux commença de se propager. Le comte de Paris allait débarquer au Tréport la nuit même, et l'escadron était commandé pour le recevoir. Beaucoup y crurent, les uns par simplicité, les autres par désir; et, bien des mois après, certains soldats parlaient encore à mi-voix de cette affaire, persuadés qu'il y avait eu là plus et mieux qu'un simple bruit. Ai-je besoin d'ajouter
qu'ils se trompaient? Et d'ailleurs le comte de Paris ne semblait guère fait pour de pareilles aventures. Malgré sa taille haute et très noble, sa grande intelligence, son brillant courage si vanté pendant la guerre de Sécession, il avait l'aspect terne, les manières réservées, l'abord très courtois mais un peu décevant. Il parlait poliment, lentement, froidement, avec une connaissance étendue des situations électorales de chaque province et une espérance peu communicative dans sa politique aidée par la grâce de Dieu. Il n'avait ni la roublardise d'Henri IV et de Louis XVIII, ni la grande foi du comte de Chambord, mais la demi-tristesse d'un lévite plus fidèle que croyant.
Entre temps, j'avais été reçu à l'École de guerre, après m'y être préparé sous l'aimable égide du capitaine d'état-major Arrivet.
De mes examens écrits passés à Amiens je me souviens surtout qu'ils durèrent longtemps et me donnèrent une affreuse migraine.
Quant aux examens oraux, ils se passent à Paris, devant des aréopages de généraux très solennels qui revoient ainsi des connaissances oubliées. Leur rôle ordinaire se borne à sanctionner les appréciations des professeurs de l'École chargés des intérim
rogations, et parfois à tendre une perche plus secourable qu'adroite aux candidats qui s'enlizent.
Très appréciée et très dépréciée au début, l'École de guerre avait peu à peu conquis une place brillante parmi nos institutions militaires; et, si quelques-uns battaient toujours en brèche ses superstructures, nul ne minait plus ses fondations. On n'y distribue point en tablettes la panacée de victoire, mais tous les officiers qui en sortent ont travaillé à un âge où les efforts d'intelligence et même de simple mémoire semblent particulièrement méritoires et fructueux. A l'École, ils se sont imprégnés d'une même doctrine et l'enseignement général a créé parmi eux des courants d'idées communes, des analogies de jugement, des similitudes d'expressions nécessaires pour la bonne conduite des grandes unités. En outre, les officiers des différentes armes ont appris dans une vie commune à se connaître, à s'apprécier, à s'aimer. C'est là que j'ai trouvé mes meilleurs camarades, mes plus chers amis, et l'émotion me gagne en y pensant. Si d'aventure ces pages leur tombent sous les yeux, qu'ils se remémorent nos années d'École de guerre déjà lointaines, les promenades, les voyages où nous devisions joyeusement, hommes
faits tout rajeunis par la vie scolaire, et qu'ils sachent aussi que mon âme reste avec eux.
Le général de Dionne, commandant de l'École, était un homme aimable, bienveillant, d'apparence fine et sceptique. Il se montrait peu et parlait encore moins.
Parmi nos maîtres, les plus marquants étaient le colonel Maillard, professeur d'art militaire, le colonel Langlois, professeur d'artillerie, et le colonel Niox, professeur de géographie.
Le colonel Maillard avait la tournure épaisse, la démarche lourde, l'extérieur commun, une figure forte, ingrate, lentilleuse, éclairée par des yeux hautement intelligents, mais louches à en paraître distors. Ils lui réservaient, au dire des mauvais plaisants, le privilège de pouvoir surveiller sans tourner la tête une attaque simultanée de front et de flanc.
Sa parole sourde, sans éloquence ni agrément, était autoritaire, limpide, méthodique, et il savait mettre en relief sous une forme saisissante certaines idées essentielles, certaines a directives », que ses prédécesseurs, sans les méconnaître, avaient embrumées de considérations adventices. Son grand mérite était d'avoir si bien élucidé
quelques principes fondamentaux de la guerre moderne qu'en les entendant énoncer par lui tout le monde pensait : « J'en aurais dit autant! » Et nul cependant n'avait su le dire aussi nettement avant lui. Par contre, il se pliait mal aux circonstances, manquait d'à-propos sur le terrain, et une certaine vulgarité de culture première le rendait tellement sensible aux compliments qu'il agréait comme pur encens de l'Inde les plus grossiers benjoins. Nous le savions et tirions avantage de ce petit travers sans que jamais il s'en doutât. En résumé, le colonel Maillard était plus professeur que chef, plus pédagogue que conférencier, plus homme de cabinet qu'homme d'action, plus apte à former des élèves de sa doctrine que des disciples de sa pensée, mieux fait pour préparer de futurs généraux que pour exercer lui-même de grands commandements. Tout à l'opposé, le colonel Langlois, grand, maigre, sec, désinvolte, semblant toujours courir à la victoire ou à la mort avec des bottes de sept lieues, se montrait plus remueur d'idées que débiteur de principes, plus homme d'action et de cœur qu'homme de bureau, plus chef que professeur, mais chef parlant avec une vive facilité, une science lumineuse, une conviction communicative, un pa-
triotisme ardent, et se haussant jusqu'à l'éloquence parfois. Il s'intéressait fort à ses élèves, leur inspirait confiance et, toujours prêt à supporter une objection, même une discussion courtoise, savait tirer de chacun le meilleur parti. Je crois qu'il a laissé parmi eux plus de traces de sa personnalité même que de son enseignement, et mieux éveillé leurs libres intelligences qu'imbu leurs esprits de sa doctrine.
Quant au colonel Niox, il était aimé de tous pour son abord sympathique, son âme haute, son cœur chaud, son esprit fin. Ses nombreux ouvrages géographiques, sa grande réputation qui avait franchi depuis longtemps les murs de l'École, sa connaissance parfaite de la politique mondiale, son usage de la parole devant des auditoires très divers lui donnaient une place à part dans le cénacle de nos professeurs. Il faisait son cours avec un charme prenant, une érudition élégante, un sentiment profond, et même de véritables envolées oratoires malgré qu'il semblât toujours causer dans un salon. Niox est le seul professeur que j'aie vu achever sa leçon et même la prolonger au delà de l'heure réglementaire, sans que le silence d'abord attentif devînt frémissant et que tous les yeux se tournas-
sent vers la pendule. Très différent de Maillard, il raillait agréablement sa solennité sentencieuse qui ramenait les causes de chaque victoire comme de chaque défaite à l'observance ou à l'oubli de certains principes, sans jamais tenir compte du rôle immense joué par la fortune dans la destinée des humains.
Parmi les autres professeurs moins en vue, je citerai le colonel Thiroux, chargé du cours d'histoire militaire, les commandants de Liedekerke et Cherfils qui faisaient le cours de cavalerie, le commandant Bonnal et le commandant Picquart.
Le colonel Thiroux était surtout remarquable lors des visites de champs de bataille. Il rappelait chaque phase de la lutte avec tant de simplicité, de clarté, de minutie dans les détails et en même temps d'émotion, qu'il semblait y avoir pris part, et atteignait ainsi sans recherche ni artifice une puissance d'évocation singulière.
Fort appréciés tous deux mais infiniment dissemblables, le commandant Bonnal et le commandant Picquart ont eu des sorts bien différents.
Le commandant Bonnal, sous - directeur des études, faisait avec un débit inégal et un accent rocailleux des conférences très intéressantes, très
substantielles, d'une grande puissance déductive et d'une belle philosophie, mais abstruses, touffues, compliquées de raisonnements métaphysiques. Néanmoins on sentait en lui une supériorité conquérant sa maîtrise et, bien qu'une gangue de brusquerie le fît un peu craindre, l'opinion générale lui demeurait très favorable dans le présage de hautes destinées.
Le commandant Picquart, professeur de topographie, semblait l'antithèse vivante du commandant Bon nal. Sa science aimable et modeste, affinée par un goût artistique subtil, son humeur accorte, son urbanité mitigée de scepticisme discret, son désir constant d'obliger le rendaient sympathique à tous et semblaient lui promettre une carrière calme, brillante, heureuse avec uniformité. On lui prêtait en politique et en religion des opinions extrêmement avancées, — certains disaient alors abracadabrantes, — mais il n'en parlait jamais et, l'eût-il fait, son usage de bien dire les auraient atténuées, adoucies, rendues, sinon acceptables, du moins entendables pour tous sans émoi.
On sait comment Picquart est devenu général et ministre de la guerre après les plus étonnantes alternatives, et aussi comment Bonnal, arrêté
dans sa carrière au grade de brigadier, exerce maintenant par sa plume une influence qu'il semblait devoir exercer par son commandement.
C'est pendant mon séjour à l'École de guerre que le duc d'Orléans eut la crânerie de venir réclamer son inscription sur les listes du recrutement parisien. Ce geste, que ses amis tenaient à honneur et ses adversaires à dérision, occupa la France entière. Le prince conquit un jour de grande popularité que les circonstances laissèrent sans lendemain, mais dont le souvenir durable jette un reflet sur son nom.
Après l'incarcération du royal conscrit dans les vieilles tours de la Conciergerie, beaucoup de fidèles allèrent longer le quai aux Fleurs, devant l'étroite fenêtre d'où Philippe de France pouvait apercevoir un petit morceau de Paris. Je me souviens que j'y passai moi-môme, à cheval et en uniforme. Vis-je le prince? en fus-je vu? Je l'ignore, car le sol glissait atrocement et le souci de ne point choir absorbait toute mon attention.
Nous ne faisions cependant pas de politique à l'École de guerre. Si quelques officiers et moimême demeurions attachés aux anciens partis, c'était par tradition familiale, souvenir, habitude,
plutôt que par conviction raisonnée. Le sentiment général à l'égard de la République était à cette époque un loyalisme sans arrière-pensée, sinon sans regrets, et il aurait suffi de ne pas heurter les croyances religieuses de la plupart des officiers pour transformer peu à peu ce loyalisme en fidèle attachement.