‹ Simples souvenirs, 1859-1907Chapitre 16 sur 46 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

Je suis employé à l'état-major de la 1" division de cavalerie. — Le général Baillod. — Le général Saussier. — Le prince Ferdinand de Bulgarie. — L'exposition de Philippopoli. — Stambouloff.

En quittant l'École de guerre, j'allai faire avec ma femme un long voyage en Orient, tristement interrompu par la mort de mon beau-père. J'ai déjà raconté ce voyage (1) et n'y reviendrai pas.

De retour à Paris, j'entrai comme stagiaire à l'état-major de la première division de cavalerie, dont les bureaux occupaient quelques pièces de l'École militaire.

Le général Baillod commandait la division. Au physique il se serait apparié le mieux du monde avec le colonel Langlois, mais ce n'est certainement pas lui qui aurait dirigé l'attelage. Par ailleurs on le réputait excellent homme, plein d'honneur, de loyalisme, de bonté, criant comme un

(1) Dans : De Goritz à Sofia.

aigle et galopant à tombeau ouvert. Tout le monde Ta vu, depuis sa retraite, arpentant les concours hippiques de pas colossaux et affairés. Cette allure surprenante désespérait naguère les officiers appelés à le suivre, surtout un officier supérieur qui souffrait toujours d'oignons comprimés par des bottes trop étroites et, suivant le dire des sous -lieutenants, « harpait comme une poule atteinte d'éparvins secs ».

Au gouvernement de Paris, le général Saussier arborait son panache de généralissime. En dépit d'un embonpoint croissant et mou, de traits tombants, d'un teint blême et cireux, d'une démarche lourde, il conservait un air d'autorité, je dirai presque d'omnipotence, auquel nul autre général ne put atteindre après lui. Dans le service d'ensemble, il se montrait affable et courtois pour les jeunes officiers, avec des manières nobles qu'un grand seigneur n'eût point désavouées. Néanmoins son prestige et le respect presque superstitieux des fonctions immenses qui lui seraient incombées en cas de guerre, le faisaient craindre plus encore qu'on ne saurait l'imaginer. Un jour il vint à l'École militaire (au quartier des cuirassiers), seul et en civil, pour demander uiie adresse ou quelque

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renseignement analogue. A l'aspect du généralissime le sous-ofûcier de garde devint stupide, et tous les gradés qui rôdaient dans les cours s'enfuirent, chacun voulant chercher l'abri d'un plus galonné que soi.

Depuis lors nous avons eu d'autres généralissimes moins prestigieux, et l'on s'est blasé sur leur majesté.

On prétend que le général Saussier, si calme en apparence, se montrait parfois nerveux avec les officiers de son entourage immédiat, et que son cœur demeurait toujours jeune en dépit des ans. J'ignore la vérité sur ces deux points.

J'avais trouvé si bon accueil à la cour de Sofia pendant mon voyage d'Orient, que je ne pus résister au désir d'aller voir, en juillet 1892, l'exposition organisée parle gouvernement bulgare à Philippopoli.

Après des luttes rappelant, avec moins d'élégance mais tout autant de cruelle âpreté, les dissensions fameuses des républiques italiennes, la Bulgarie trouvait enfin un calme relatif sous la souveraineté habile du prince Ferdinand de Cobourg et le ministère dur, violent, sauvage, sans merci ni

pardon, mais ardemment patriote du fameux Stambouloff.

Le prince semblait hors des premières traverses et l'avenir lui souriait. Après avoir traité son entreprise d'équipée, les gouvernements d'Europe s'étonnaient de lui voir l'âme d'un roi, l'audace d'un coureur d'aventures, la finesse d'un vieux routier de politique et de diplomatie. Sans le reconnaître encore comme souverain légitime, ils comptaient avec lui. Certains lui marquaient de l'amitié, d'autres de la haine, nul de l'indifférence. Quant au prince, confiant sans défaillance dans l'avenir, il se prenait chaque jour d'une affection meilleure pour ceux qui l'avaient choisi comme maître, et cette union profonde du souverain et du peuple était pour la Bulgarie un gage d'avenir plus sûr que tous les traités.

Comme symbole d'apaisement, gage d'intentions pacifiques, signe d'espérance, le gouvernement avait organisé une exposition modestement universelle à Philippopoli.

Sur la route monotone de Paris à Constantinople, on éprouve en descendant vers Philippopoli après le haut seuil de Vakarel l'impression très nette d'un pays nouveau. C'est l'Orient qui

commence» avec sa lumière crue, ses couleurs criardes, ses blancs minarets, son bruit discordant où l'orgue de Barbarie se mêle à la guzla, son odeur spéciale de friture et d'eau de rose.

La ville s'élève dans une plaine fertile, au sommet d'une immense dépression triangulaire qui s'épanouit vers la mer de l'Archipel et la mer Noire, entre le Rhodope et les Balkans. Sept mamelons rocheux, sortis de terre comme des clous à l'envers d'une cloison trop mince, semblent avoir commandé son emplacement. Dès les premiers temps, avant l'histoire, avant même la légende, ces éminences servirent de refuge aux habitants de la plaine et l'on trouve sur leurs escarpements la trace de tous les maîtres du pays. Tour à tour les Macédoniens, les Bessiens, les Odryses, les Romains, les Goths, les Huns, les Bulgares, les Byzantins, les Croisés d'Occident, les Turcs possédèrent Philippopoli . Après la guerre turco-russe, la ville aux sept rochers devint la capitale de la Roumélie orientale organisée en province autonome sous la suzeraineté de la Porte. Mais bientôt, sacrifiant sa prééminence aux aspirations nationales des Rouméliotes, elle chassa son vice-roi venu de Constantinople et, par

l'union consommée des Rouméliotes aux Bulgares, descendit au rang de simple chef-lieu provincial. Mais, tandis que Sofia, la ville triste et froide bâtie sur un immense plateau dénudé, restait la capitale officielle, Philippopoli devenait la métropole intellectuelle, le grand centre commercial, le plus riant séjour, la cité par excellence de la Bulgarie. Nulle muraille ne l'enserre et ses maisons pittoresques s'élèvent parmi de beaux jardins ou s'accrochent aux étroits ressauts des pentes rocheuses. Une promenade paisible et fréquentée s'enroule autour du plus haut mamelon, le Bounardjick-Tépé, d'où les guetteurs virent tant de fois poindre l'ennemi.

Je mentirais en disant que l'exposition se pouvait comparer aux foires gigantesques qui infestent Paris tous les dix ans, car son emplacement surpassait à peine l'aire du parc Monceau. Mais elle était charmante, originale et fort curieuse dans son imprévu. Les visiteurs y admiraient de pittoresques galeries et de jolis pavillons faits avec les beaux bois que produisent les Balkans et qu'ouvragent si bien les charpentiers indigènes, deux lacs, une grotte sous une cascade, un jet d'eau alimenté par les sources pures du Rhodope que des

aqueducs renouvelés de la domination romaine amenaient à la ville depuis peu.

Un jardinier savoyard, ancien serviteur des pachas rouméliotes, avait planté le jardin ambiant d'une façon charmante parmi d'anciennes rizières au sol humide et fécond. D'énormes ricins palmés de vert ou de pourpre aspiraient à devenir des arbres, et d'invisibles treillages portaient à des hauteurs inattendues la floraison chatoyante des volubilis.

Près de la porte principale, deux blocs dorés, représentant la valeur annuelle des importations et des exportations du pays, montraient aux Bulgares combien il leur fallait travailler encore pour équilibrer la balance de leur commerce avec l'étranger.

Les Austro-Hongrois avaient exposé des meubles sans grâce de Budapest ou de Vienne; les Anglais et les Américains, des machines agricoles; les Turcs, des gazes, des soies, des bijoux ornés de charmants rubis étoiles qui semblent des grains de radium enrobés dans des gouttes de vin. Tout le monde admirait la monture de ces bijoux de pur goût oriental, sans soupçonner que la plupart se fabriquent à la grosse, rue Saint-Denis ou rue Turbigo.

Mais, naturellement, on s'attardait surtout à regarder les produits du pays bulgare, encore si neuf et si mal connu. Vidin avait envoyé des bijoux en filigrane d'argent, et de lourdes parures rehaussées d'émail comme celles des anciennes impératrices de Bulgarie; Roustchouk, des vases d'argile noire incrustée d'argent; Gabrovo, Sevlievo, Travna, des draps et des lainages; Varna, Plewna, la fermeécole de Sadowo, des vins blancs déjà renommés; Kezanlik, la précieuse essence de rose qui vaut son poids d'or. De-ci de-là provenaient des objets de bois aux formes originales; des tapis faits de petits carrés de toile bizarrement brodés, puis rapetassés les uns aux autres dans un ensemble harmonieux; des gazes jaunes ou blanches, vierges de teintures et pékinées de bandes plus épaisses, où des arabesques rouges flamboyaient; enfin, des eaux-de-vie de prune et des confitures de cornouille.

Gomme le mauvais goût garde sous tous les cieux des droits imprescriptibles, les bustes en savon du prince et de M. Stambouloff servaient de réclame à un parfumeur, et un marchand de tapis avait tendu en belle place parmi de jolis tissus orientaux une horrible carpette profilant des dromadaires sur un ciel très bleu.

Chaque jour des paysans venus de tous les can tons de la principauté arrivaient à Philippopoli sous la conduite de leurs popes et de leurs maires, qui en chemin de fer, qui en voiture, qui à cheval ou à pied. D'abord, ils s'arrêtaient devant la villa du prince pour lui présenter des vœux. Le souverain répondait en bulgare à leurs compliments, et c'était plaisir de les voir tout heureux de l'entendre s'exprimer ainsi. Parfois la princesse Clémentine d'Orléans, veuve du duc Auguste de Saxe- Cobourg et mère du prince, accompagnait son fils et l'écoutait, ou plutôt, car elle était fort sourde, le regardait parler avec une admirative affection. Ensuite les visiteurs parcouraient l'exposition, et leurs âmes naïves, leurs yeux éblouis accordaient aux moindres choses des admirations ou des étonnements.

La nuit venue, l'exposition s'embrasait de feux de Bengale; mille fusées sillonnaient l'air de lumineuses paraboles; le bassin semblait un lac, la grotte une caverne, le jet d'eau un jet d'argent. Dans tous les restaurants, dans toutes les guinguettes éclataient de bizarres musiques dominées tantôt par une plaintive mélopée orientale, tantôt par la fanfare cuivrée des orchestrions. Les pay-

sans dansaient l'interminable serpentine du choro national et les citadins s'essayaient à valser.

Un soir le prince voulut bien m'inviter à dîner dans le jardin de l'ancien konak turc, au bord de la Maritza. La nuit était sans lune mais claire par les étoiles. Le suave parfum des violettes écloses en tardiveté, la senteur pure des lis, l'arôme citronné des gardénias, l'encens capiteux des tubéreuses embaumaient la brise lourde et chaude, balancée doucement comme l'air d'un éventail. Des musiciens venus de Roumanie jouaient sur des flûtes très longues un vieil air guttural et tressaillant. Lorsqu'ils se taisaient, le cri des muezzins aux balcons des antiques minarets, les bruits éloignés de la ville en fête, le murmure du vent parmi les saules de la rive, le clapotis de l'eau rapide brisée par les piles d'un pont, le frissonnement des cigales, le bourdonnement des mouches, le frou-frou des scarabées au vol lourd attirés par les lumières de la table, la plainte monotone et lente des crapauds se fondaient en un murmure arpégé très doux, tel celui que lamentent les instruments à cordes au troisième acte d'Aïda pour bercer l'impatience de l'esclave éthiopienne, attendant au bord du Nil Rhadamès son fiancé.

Dans ce cadre d'Orient, il était singulier d'entendre le prince Ferdinand rappeler mille souvenirs de Paris et la princesse Clémentine parler de la cour de France; mais il était plus singulier encore de penser que le vieux palais turc appartenait au prince, qu'il s'y trouvait chez lui, en possesseur et en maître. A le voir ainsi, la pensée lointaine se reportait au temps des croisades, alors qu'un duc venu de Flandre régnait sur Philippopoli par investiture de l'empereur Baudouin.

Un autre jour, le prince alla déjeuner au restaurant de l'exposition. Les Bulgares naïfs s'empressaient autour de lui et l'admiraient bouche bée, de même que jadis les Parisiens venus à Versailles pour voir manger Louis XIV. Mais à l'attrait du spectacle se joignait pour les Bulgares une curiosité très forte de discerner les plats servis sur la table souveraine, et un étonnement profond de la manière dont le prince et ses convives mangeaient.

Pendant l'exposition, la politique chômait, du moins en apparence, bien que le mécontentement contre Stambouloff allât chaque jour grandissant. C'était un homme étrange, à la face plate et dure, au nez court, aux pommettes épaisses, dont le type sauvage évoquait les premiers Bulgares, com-

pagnons effroyables des Vendes et des Huns. Jusqu'à quelque vingt-cinq ans, il avait hésité s'il deviendrait honnête homme ou brigand, et bien qu'il eût, à son dire et à la vérité, choisi la première alternative, la seconde lui aurait, semble-t-il, également convenu. Mais il ne faut pas oublier que Stambouloff avait assumé le pouvoir au milieu d'embarras prodigieux et que les Bulgares, soumis depuis quatre siècles au joug ottoman, ne concevaient encore d'autre état social que l'extrême licence ou la plus dure tyrannie.

Les gens de la cour reprochaient au premier ministre son défaut de culture, ses brigues particulières, son autoritarisme, sa violence, son désir de s'arroger des droits et des honneurs souverains; le peuple haïssait son implacable dureté; tous avaient en horreur son système de suspicion, de délation, d'espionnage. Tandis que le prince et sa mère passaient dans les villes sans escorte, d'extrêmes précautions assuraient continuellement la sauvegarde du ministre tout-puissant. Il ne sortait point sans qu'une véritable horde de cosaques entourât sa voiture. L'idée que Stambouloff finirait tragiquement lorsque ces précautions deviendraient moindres était ancrée partout. Les paysans

contaient même qu'il tenait toujours préparés un attelage dans son écurie» une locomotive dans la gare de Sofia, pour l'emporter à la frontière serbe le jour qu'il perdrait le pouvoir. Le fait était inexact en soi, mais sa créance générale indiquait une situation vraie.

En ces temps soupçonneux, on examinait avec grande attention les gens qui entraient en Bulgarie, et plus d'attention encore ceux qui en sortaient, par crainte de voir certains proscrits éluder en fuyant la vindicte de Stambouloff. Un jour que je quittais Sofia pour regagner la France avec un domestique de forte carrure dont mon passeport indiquait la présence sans en donner le signalement, l'employé de la police douanière qui visitait le train me dit avec un air futé :

— Vous êtes en règle, monsieur, mais — et il prenait l'air de plus en plus futé — celui qui vous accompagne n'est pas un domestique.

— Et pourquoi donc? fis-je, stupéfait.

— Monsieur, on ne saurait m'y prendre : il est trop gros pour cela.

Cependant le serviteur qui suivait ordinairement la voiture du prince Ferdinand, en costume macédonien, était encore plus gros, car son as-

sise énorme débordait le siège et écrasait la lanterne!

Mais cette ampleur admirée des Bulgares leur semblait probablement un privilège réservé aux gens des souverains.

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