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CHAPITRE XVI

Nouveau voyage dans les Balkans. — Belgrade. — M. et Mme Blajo Petrowitch. — Anecdotes diverses sur les princes Miloch et Michel de Serbie, le roi Milan, la reine Nathalie. — Varna et le château princier d'Euxinograd. — La princesse Marie-Louise de Bulgarie. — La princesse Clémentine d'Orléans. — Plewna.

— La passe de Chipka. — La vallée des roses et Kézanlick

— Le fabricant d'essence de rose Papazoglo. — Issar-banya.

— Retour en France par Gratz. — Mort du prince Alexandre de Battenberg.

L'année suivante, en 1893, je fis au commencement de l'automne un nouveau voyage en Bulgarie, dont l'étape préparatoire fut Belgrade.

De même que certains fils de familles illustres déchues de la grandeur ancestrale semblent moindres encore lorsqu'on repasse les gloires de leurs aïeux, Belgrade, la ville antique au nom très célèbre, la cité longuement disputée, héroïquement défendue, glorieusement conquise, la forteresse superbe nommée par les Turcs : Porte de la guerre sainte, me sembla d'autant plus déplaisante et mesquine que j'en avais mieux attendu.

C'est un gros bourg vulgaire aux rues mal pavées. Seule la citadelle garde belle apparence, malgré ses murailles effritées, ses poternes croulantes, ses sentinelles aux allures paresseuses, aux vêtements défraîchis, qui n'ont ni la tenue correcte de nos soldats ni le débraillé superbe des soldats turcs, sauvages et magnifiques sous leurs haillons comme s'ils revenaient d'une grande guerre. Au sud s'étend l'esplanade de Kalimegdan d'où la vue, franchissant les eaux réunies du Danube et de la Save, plane sur d'immenses pâtures coupées d'étroites saulaies. Parmi les herbes hautes on devine, sous l'apparence de légers flocons blancs, des moutons paisibles, et, sous l'apparence de puces, des cochons bruns demi-sauvages qui bondissent à l'appel du porcher. Aujourd'hui Kalimegdan sert de promenade. On voit passer de jolies dames le long du parapet sur lequel jadis, au temps des guerres sans merci et des effroyables représailles, les Hongrois, maîtres de l'autre rive, aperçurent tant de fois les corps pantelants de chrétiens suppliciés.

Le palais royal est une bâtisse lourde, très ornée, très décorée, où des cariatides grecques baissent les yeux sous le regard indiscret d'amours Louis XV.

La façade rappelle un peu celle de l'Opéra de Paris. Quant à l'intérieur, il me parut arrangé avec un luxe impersonnel de casino ou d'hôtel suisse. Dans les salons, la galerie, le hall central, s'alignait un mobilier cossu et clinquant, premier choix du Bon Marché ou du Louvre, sans qu'un seul objet de valeur indiscutable en rompît la banalité. Dans la bibliothèque je vis, posés sur un meuble comme s'ils venaient d'être lus, un traité d'équitation du baron de Vaux, quelques romans français et les Maximes de guerre du général Pierron.

J'avais connu en 1892, à Cettigné, M. Blajo Petrowitch, cousin du prince de Monténégro, qui avait épousé une nièce de la princesse. Malgré ces parentés, les Blajo Petrowitch étaient médiocrement en cour, et je ne fus pas autrement surpris de les trouver installés à Belgrade. Ils y connaissaient tout le monde et semblaient intarissables sur l'histoire et les histoires du pays.

Parmi les anecdotes qu'ils me contèrent, je transcris les plus intéressantes au courant de la plume et sans liaison.

— Le premier prince de Serbie, Miloch Obrenovitch, donnait en voyage de très minces pourboires tandis que son fils Michel avait toujours la

main ouverte. Comme on s'en étonnait, le vieux Miloch riposta : « Mais c'est tout simple! Michel n'est-il pas le fils d'un prince tandis que je suis, moi, le fils d'un gardeur de pourceaux? »

— Le futur roi Milan se trouvait à Paris, au lycée, quand l'assassinat de son oncle Michel le fit prince souverain. Un télégramme arrive. On l'appelle, il quitte la classe. En même temps entre le proviseur pour lire un classement où Milan est dernier. Le pédagogue donne les places puis, semblant continuer sa lecture, ajoute en manière de correctif : « Mais si Obrenovitch tient ici la dernière place, il paraît qu'il est maintenant le premier chez lui, car son oncle vient de mourir en lui laissant la couronne. »

— La reine Nathalie avait coutume de gémir — non sans motifs d'ailleurs — sur les tristesses de son ménage et s'étonnait que les femmes serbes ne fussent point empressées à la plaindre : « Eh! mon Dieu! calmez-vous, finit par lui dire une vieille parente grondeuse des Obrenovitch. Votre mari vous bat, vous trompe, se grise, mais vous avez un fils, vous êtes belle et vous êtes reine. Tous nos maris ne valent guère mieux que le vôtre, plusieurs d'entre nous n'ont pas d'enfants, beau-

coup ne sont pas belles, aucune n'est reine.

Cependant nous allons sans rien dire et, pour ne pas trop voir, savons mettre nos mains sur nos visages et regarder seulement entre nos doigts. »

Le jeune roi Alexandre passait pour aimable, simple, économe. Il voyageait beaucoup dans le pays, ne buvait pas, ne jouait pas, fumait peu et ne voyait guère que ses ministres. « Mais, disait prophétiquement M. Blajo Petrowitch, la situation demeure toujours précaire dans ce pays où la vie humaine, et surtout celle des souverains, tient à si peu de chose. »

Comme les Bulgares craignaient fort le choléra qui régnait en Hongrie, j'eus la déconvenue en arrivant à Tsaribrod, station frontière bulgare, de subir une quarantaine de deux jours. Le lazaret se composait de baraques minables et, comme j'émettais un doute sur la propreté de mes draps, le tenancier me répondit d'un air tout rebiffé :

— Oh! monsieur, si on peut dire! Personne n'y a couché depuis le ministre de Serbie!

Il est vrai que le brave homme me voulait absolument prendre pour le ministre d'Italie et pensait probablement qu'entre collègues!...

À Sofia, je trouvai un domestique-interprète bulgare que M. Stancioff, secrétaire intime du prince, avait bien voulu retenir à mon intention. Il se nommait Petko, paraissait jovial, complaisant, honnête, se targuait d'avoir fait son service militaire dans le régiment de la Princesse, ce qui lui semblait spécialement glorieux, et savait dire en beaucoup de langues : bifteck aux pommes, côtelette de veau, œufs sur le plat et quelques mots analogues.

Je gagnai en chemin de fer Bourgas, d'où un petit bateau, cabotant sur la mer Noire, me conduisit à Varna : ville triste, bâtie au débouché de grands marécages et connue par les pertes immenses que le choléra, le typhus, les fièvres pernicieuses y infligèrent à nos troupes avant l'expédition de Crimée. Des milliers de Français reposaient au nord de Varna dans un grand cimetière oublié. Un obélisque entouré de canons demi-enterrés, sans une croix, sans un nom, rappelait leur souvenir. Mais les frimas et les brises marines rongeaient la pierre; les murs closant cette nécropole si populeuse perdaient leur crépi; les piliers de la grille, déviés de leur aplomb, ne permettaient plus la fermeture des vantaux; le gardien oublieux

n'arrachait l'herbe par places que pour planter de la vigne.

À quelques kilomètres de Varna, le château princier d'Euxinograd domine la mer Noire, dont les eaux toujours ondulantes répètent sa silhouette en images incertaines et amplifiées. C'est une grande villa, qui s'appuie au nord contre un donjon et se prolonge au sud par une haute terrasse d'où la vue s'étend jusqu'à se perdre sur le flot sombre du Pont-Euxin. Les constructions furent entreprises par le prince Alexandre et appelées en son honneur Sandrowo; mais, hélas, il aurait pu écrire sur la porte, comme les premiers constructeurs du palais Labia de Venise : « Non nobis, non nobis y Domine! » Le prince Ferdinand acheva l'œuvre entreprise par son prédécesseur et lui donna le nom pompeux mais impersonnel d'Euxinograd j(chàteau du Pont-Euxin). L'intérieur est joliment meublé dans un style anglais clair et confortable. L'ensemble rappelle Miramar et TAchilléion de Corfou, mais avec plus de majesté sauvage dans le cadre, plus d'antithèse entre l'œuvre des hommes et l'œuvre de Dieu.

Le prince Ferdinand venait d'épouser la princesse Marie-Louise de Bourbon de Parme et la

jeune souveraine charmait tout le monde par un mélange de gaieté presque enfantine, de grâce aimable, de royale majesté, qui faisait penser à son aïeule la duchesse de Berry et à sa grande aïeule l'impératrice Marie -Thérèse. Sans paraître régulièrement belle ni même vraiment jolie, elle avait des traits fins, des yeux de turquoise, un regard clair et limpide, le plus gracieux sourire, un profil de médaille byzantine, une taille mince, un port altier.

Dès son arrivée dans le pays, les Bulgares s'étaient plu à combler de naïfs et pieux hommages cette frêle princesse issue de la plus grande race d'Occident, qui venait assurer l'avenir de leur dynastie. Quand elle traversait les villages, on lui apportait en hommage des fleurs, des fruits, des oiseaux. A Kezanlick, dans la vallée des roses, tant de pétales embaumés jonchaient la terre sur son passage qu'elle semblait marcher sur une neige légère et mouvante rougie par les feux pourpres du soleil couchant.

Le matin, quand la souveraine allait prier ou visiter les pauvres, on aurait dit sainte Elisabeth de Hongrie; et le soir, quand elle apparaissait dans tout l'éclat de sa parure étincelante de lourds bi-

joux, on aurait dit une impératrice de Byzance, prête à mirer dans le Bosphore la finesse hiératique de son visage ingénu. Âht comme ils étaient beaux! combien elle les aimait ces bijoux, précieux gages d'affection familiale et de vénération populaire. Je me souviens de sa couronne souveraine aux branches légères, que surmontait une boule de saphir sommée d'une croix en diamant; de son diadème fleurdelisé, hommage du peuple bulgare; de son grand peigne d'or offert par les habitants de Tirnowo; de sa grosse émeraude, premier cadeau du prince, qu'elle mettait chaque jour, car, suivant les croyances orientales, la pierre verte emblématise la puissance et assure la fidélité.

La princesse Clémentine se trouvait également à Euxinograd, bonne, imposante et ^politique comme à son ordinaire. Malgré une surdité croissante, elle restait au courant de tout, grâce à de nombreuses lectures et à un cornet dont le pavillon recueillait à merveille ce qu'elle désirait entendre et laissait échapper ce qu'elle préférait n'avoir pas entendu. Le duc d'Aumale, qui s'y connaissait, appelait sa sœur « Clémentine de Médicis », et vraiment, sans avoir les défauts de la

fameuse reine Catherine, la princesse en avait l'intelligence de toutes choses, le sens politique et l'esprit subtil.

De Varna je partis pour Plewna, par Choumla et Tirnowo. Il n'existait de ce côté ni voie ferrée ni service de poste régulier pour les voyageurs, qui devaient louer des voitures d'étape en étape ou faire marché pour plusieurs jours avec un voiturier appelé vulgairement paétondji (i). J'employai d'abord le premier système, puis le second plus simple mais moins rapide à cause de la constante fatigue des chevaux. Les pauvres bêtes ne se montrent cependant guère difficiles et marchent tant qu'elles peuvent aux vertes allures. De distance en distance, le conducteur les arrête net près d'un puits, leur arrose la tête, les fait boire et, aussitôt après, les relance à fond de train sur des chemins semés d'ornières entre lesquelles il faut sans cesse cartayer.

La route de Plewna, relativement bonne, traversait un pays pittoresque et fertile rappelant certains aspects du Périgord ou de l'Auvergne.

Les hôtelleries urbaines étaient suffisantes. On

(1) Ou mot paéton ou phaéton, qui désigne en Orient toute voiture légère pour le transport des personnes.

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y trouvait pour le menu peuple de simples nattes, pour les gens aisés des lits de camp recouverts de matelas, enfin pour les voyageurs notables des chambres à deux ou trois lits, dont le mobilier s'accroissait de pantoufles, de peignes, de brosses, de savons offerts en banalité à chacun.

Dans les villages et même aux principaux carrefours se rencontraient de petits cafés nommés hans, pourvus de simples bancs à l'usage des chrétiens et de larges tréteaux pour les musulmans coutumiers de s'asseoir en tailleur à la mode orientale.

Les maisons campagnardes , soigneusement blanchies à la chaux, n'avaient pas l'air pauvre et d'énormes chapelets de piments rouges, de maïs, d'oignons, pendus sous le saillant des toits, leur donnaient quelque ressemblance avec les habitations de nos paysans lorrains. Toutes ces maisons étaient entourées de petits clos, bien cultivés et fleuris; car les Bulgares, surtout ceux d'Elena, sont des jardiniers émérites. Pendant la bonne saison, beaucoup s'en vont travailler comme maraîchers en Roumanie et ailleurs, puis ils rentrent chez eux à l'hiver, comme faisaient naguère en France les maçons renommés du Limousin.

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Partout je rencontrais des gens aimables; mais les Bulgares, accoutumés à ne voir pendant plusieurs siècles que des tyrans ou des égaux, étaient dès l'abord très craintifs ou très familiers, d'ailleurs sympathiques, « gemiithlich » comme disent les Allemands, et tout prêts à changer leurs façons naïves contre des us plus raffinés. En sortant de Tirnowo, je vis un sergent qui allait par étapes en permission chez ses parents. Les grosses chaussures réglementaires avaient blessé ses chevilles accoutumées au souple opanka national et, depuis un jour ou deux, il marchait nu-pieds sur le bord des routes en portant ses souliers à la main. Je le fis monter en voiture avec moi; puis, comme il semblait très pauvre, je l'invitai à dîner en arrivant au gîte. Après deux signes de croix, solennels et très amples comme toutes les manifestations extérieures des cultes orientaux, il s'assit loin de la table et commença de manger. D'abord il prenait les morceaux avec ses doigts et les assaisonnait en les posant à même dans la salière ou le poivrier avant de les porter à sa bouche. Mais, sa première faim assouvie, il me regarda faire et se mit à manger correctement, sauf qu'il disposa sur la nappe, comme dans une panoplie funè-

bre, quelques os de poulet très soigneusement rongés.

Nul champ de bataille, à ma connaissance, ne produit un effet comparable à celui de Plewna. Il semble infini.

En 1893 on distinguait encore nettement, malgré seize années révolues, les ouvrages turcs, grosses redoutes à hauts profils, coupées d'énormes traverses, et les tranchées russes qui formaient des lignes étendues à faible relief.

Une ou deux chapelles, des monuments nombreux et des croix élevés par les Russes, les Roumains, les Bulgares, jalonnent le terrain et rappellent mille combats, mais la mémoire glorieuse des vaincus n'est jamais associée à celle des vainqueurs. Je n'ai même pas retrouvé d'une façon certaine la masure où l'héroïque Osman-pacha rendit son épée, après tout espoir perdu.

Sur certains points, le socle des charrues fendant la terre mettait continuellement à jour des ossements, que les laboureurs entassaient au pied des monuments voisins. La vue de ces débris émouvait le voyageur, et cependant les événements qu'ils rappelaient semblaient déjà très lointains.

Chrétiens et musulmans vivaient dans les meilleurs termes. Un vieux Bulgare, auquel je parlais des atrocités commises naguère par les Turcs, résuma ainsi la situation :

— Avant la guerre les Turcs prenaient les vaches des Bulgares. Pendant la guerre les Russes ont pris les vaches de tout le monde. Après la guerre les Bulgares ont pris les vaches des Turcs. Maintenant chrétiens et musulmans vivent en paix, et nul ne prend plus les vaches cT autrui.

Les costumes des habitants de Plewna sont les plus pittoresques de la Bulgarie. Les femmes portent une chemisette blanche à manches bouffantes et brodées, une sorte de figaro brun ou noir soutaché de galons voyants, un jupon blanc que recouvrent par devant un tablier à raies horizontales jaunes et rouges et par derrière une demi-jupe plissée à raies verticales rouges et bleues. Elles se coiffent d'un foulard, orné sur le dessus d'une grosse floche de laine rouge et sur les côtés de menues monnaies enfilées, dont les grappes cachant les oreilles rappellent la coiffure portée par Sarah Bernhardt dans Gismonda.

Les hommes ont une toque fourrée, une veste blanche ouverte et ample à manches courtes» un

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gilet à manches longues, rayé de rouge sur fond noir, une culotte brune et une longue camisole blanche, dont les pans flottent comme une fustanelle ou, plus prosaïquement, comme une chemise en rupture de pantalon.

On achevait les vendanges et dès vignerons en habits de fête rapportaient à la ville les dernières grappes sur des chariots guirlandes de pampres, précédés par des joueurs de flûte ou de tambourin. Tel un tableau italien de Léopold Robert.

J'allai ensuite à Gabrowo, puis au col de Chipka. Dans cette région la chaîne balkanique s'élève par des coteaux progressifs et arrondis, couverts de belles cultures, de frais bosquets, d'admirables hétrées. Plus haut bombent quelques mamelons tapissés d'une herbe courte que de grosses roches percent çà et là. Des hommes isolés, même de petits groupes passeraient partout, et l'on dirait plutôt de très hautes collines que de véritables montagnes.

C'est une des parties les plus intéressantes de la Bulgarie. Jadis on y trouvait à peine quelques sentiers : aussi les Turcs n'y venaient guère et, moyennant certaines redevances, laissaient les habitants chrétiens fort tranquilles.

Dans les Balkans comme ailleurs, leur but était

plutôt l'exploitation du pays que sa conquête et son occupation effective. Ils négligeaient les régions qu'ils jugeaient trop pauvres ou d'un abord malaisé, de même qu'un fermier, après avoir prévu ses frais et ses bénéfices, laisse en perpétuelle jachère des champs mauvais ou mal situés. Il s'ensuit que les cantons bulgares les plus pauvres et les plus isolés sont justement ceux où l'on retrouve les meilleures traces de l'ancienne civilisation du pays, les gens les plus policés et les plus instruits. Au bourg de Triavna par exemple fleurit une école de peintres, de sculpteurs sur bois, d'orfèvres, de brodeurs qui gardent les traditions du style byzantin et, sans être de vrais artistes, sont des ouvriers d'art merveilleux.

Je me souviens aussi d'avoir visité dans ces parages un couvent de femmes, sorte de béguinage aux règles peu sévères, et un monastère où de bons moines contemplatifs et très doux attendaient le ciel sans hâte parmi la fumée des encens et l'or éclatant des iconostases.

Une bonne route conduit à la passe de Chipka, mais les pentes sont si dures que des bœufs attelés remplacent ordinairement les chevaux pour une partie du trajet.

Après le col le terrain dévale en pentes raides, ravinées, pierreuses, parsemées d'éboulis, mais sans précipices ni grands escarpements. Au pied s'étend la plaine de Kezanlick, dont le sol drapé de cultures diverses imite à la vue un tapis d'Orient. On nomme cette plaine la vallée des roses et j'y croyais trouver des roses à perte de vue. Mais, hélas I elles ne forment sur la terre sableuse si favorable à leur culture que des champs disséminés, comme ceux des maraîchers aux abords des grandes villes ou, plus exactement, ceux des rosiéristes à Grisy-Suisnes dans la toute prosaïque Brie.

Depuis 1878, le commerce de l'essence de rose s'est développé à Kezanlick au détriment de Constantinople. C'est là maintenant que sept ou huit négociants, tous parents entre eux et vrais magnats des roses, contrôlent les cours, font la hausse et la baisse sur le précieux parfum dont le kilo se vend à l'ordinaire plus de mille francs.

L'eau de rose forme dans le monde entier la base de presque toutes les odeurs fines. Quant à l'essence initiale, c'est une gélatine huileuse de senteur imprévue, tenace et un peu écœurante, qui ne laisse pas soupçonner l'arôme délicieux

qu'exhalent ses moindres molécules dès qu'elles sont séparées.

Je trouvai excellent accueil chez un grand marchand d'essence de rose, nommé Papazoglo, que je connaissais depuis l'exposition de Philippopoli. C'était un homme aimable et conciliant. Je me rappelle qu'après avoir gémi sur la lutte, toujours acerbe en Orient, des Grecs et des Latins, il conclut à sa vanité par ce raisonnement inattendu :

— Si le Grand Dieu est au ciel, il y est aussi bien pour les Grecs que pour les Latins et, s'il n'y est pas, qu'importe de suivre Tune ou l'autre religion?

Je devais continuer ma route vers Philippopoli, en passant par les thermes romains d'Issar-banya, mais je m'expliquai mal et mon cocher turc, Ahmed, saisissant seulement le mot banya qui veut dire bain en bulgare, se dévoya vers je ne sais quel banya imprévu. Je m'aperçus tard de l'erreur et, pour regagner Issar-banya, nous nous anuitâmes parmi d'affreuses traverses, tant et si bien qu'à onze heures du soif passées, nous étions obscurément arrêtés dans un carrefour sauvage entre des chemins douteux et infréquentés. Quoique ayant servi dans le régiment de la Princesse, Petko avait grand'peur du loup-garou. Quant à moi, sans

redouter un péril, je craignais une sotte aventure et grondais vivement Ahmed, tandis que le pauvre garçon, tout persuadé que je l'accusais de m'induire dans un guet-apens, jurait de son innocence et embrassait mes genoux en invoquant Allah. Par chance, un Bulgare attardé survint dans l'occurrence et nous remit sur le juste chemin.

Les thermes d'Issar-banya passent pour curieux

et l'on me fit tout voir, même le bain des dames

occupé. Au moment où j'y entrais, tout à fait ignorant de son contenu, les baigneuses poussèrent des cris redoutables, mais, d'un mot dit sur un ton doctement autoritaire, mon conducteur les apaisa :

— N'ayez crainte, ce n'est qu'un antiquaire!

Et elles se turent rassurées.

D'ailleurs pour les musulmanes, le grave est de montrer leur face. La face vue, le reste passe sans ambages, par-dessus le marché. A Issar-banya le marché eût été détestable, car, si j'avais figure d'antiquaire, ces dames avaient figure et ainsi de suite d'antiquailles, à croire qu'elles étaient plus vieilles que le bain.

Mon voyage s'acheva sans autres incidents et c'est avec un grand regret que je quittai la Bulgarie encore si primitive et si mal connue.

Les Bulgares sont plus intelligents et plus travailleurs que les Serbes, moins faiseurs que les Grecs, moins dépensiers que les Roumains et d'une moralité généralement supérieure à celle de tous leurs voisins.

Ils représentent le meilleur élément parmi les populations chrétiennes des Balkans. Quant à leur avenir, Dieu seul peut le connaître. Mais la situation topographique de la Bulgarie actuelle en façade sur la mer Noire, et la prépondérance de l'élément bulgare dans la province limitrophe et encore turque de Macédoine qui prend jour sur la mer de l'Archipel, mettent les Bulgares au premier rang pour gagner à la ruine de l'Empire ottoman d'Europe. Si j'osais emprunter une comparaison triviale au jeu du bouchon, je dirais que, sans être probablement en mesure de faire eux-mêmes choir l'enjeu, ils se trouvent mieux placés que tous autres pour en profiter quand le bouchon tombera.

Chose singulière, les hommes marquants du pays, ceux qui en paraissent les chefs véritables par leur intelligence, leur sens pratique, leur force de volonté, conservent pour la plupart un type asiatique et sauvage. Tels on se représente les premiers Bulgares, dont les hordes désolatrices surgirent

de steppes lointains vers la fin du cinquième siècle pour donner au vieux monde un frisson nouveau. Par contre, les hommes dont les types évoquent des ascendances grecques, latines ou slaves, bien qu'ayant à l'ordinaire les mœurs plus policées, les manières plus douces, l'esprit plus fin, semblent mieux faits pour obéir que pour commander.

Après la guerre turco-russe on crut qu'il n'y avait dans le pays libéré que des paysans, pauvres ou à peine aisés, mais depuis lors les situations s'inégalisent et l'on voit poindre aussi certaines fortunes soigneusement dissimulées naguère à la rapacité des Turcs. Quant à ces derniers, ils disparaissent peu à peu malgré les liens de vassalité officielle qui unissent encore la Bulgarie à l'Empire ottoman. Leur exode se justifie par un désir patent ' de mourir en terre musulmane et une incompatibilité mystérieuse à vivre en pays chrétiens. Bientôt, ils seront aussi oubliés à Sofia qu'à Belgrade et à Budapest, où le petit mausolée de Gui-Baba, le saint derviche père des roses, rappelle seul leur domination qui dura cependant de 1641 à 1686.

Je regagnai la France par Gratz où ma femme m'attendait. Je m'y trouvai dans le moment que mourait le premier souverain bulgare Alexandre

de Battenberg, devenu comte Hartenau, mari morganatique d'une ancienne actrice et général autrichien.

Je vis ses belles obsèques; mais j'ignore s'il repose à Gratz ou bien en Bulgarie parmi les souvenirs de son règne éphémère, de ses rêves brillants et de sa glorieuse victoire de Slivnitza.

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