‹ Simples souvenirs, 1859-1907Chapitre 18 sur 46 · CHAPITRE XVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVII

Je tuis attaché au deuxième bureau de l'état-major de l'armée. — Son organisation. — La section de statistique. — L'affaire Dreyfus ; Picquart et du Paty. — L'ambassade d'Allemagne et Esterhazy. — A propos des officiers de l'état-major de l'armée.

En 1894, après mon stage à F état-major de la 1" division de cavalerie, j'entrai à l'état-major de l'armée pour faire le service au deuxième bureau, qui se composait alors de deux groupes très distincts :

1° Le deuxième bureau proprement dit, comprenant six sections. Ces sections, affectées chacune à l'étude d'un ou de plusieurs pays étrangers, s'occupaient fort ouvertement de tout ce qui concernait les armées de ces pays (organisation, instruction, armement, campagnes, correspondances avec nos attachés militaires à l'étranger et les attachés militaires étrangers accrédités en France, etc.);

2° La section de statistique, dont le rôle était analogue mais occulte, et qui surveillait en

quelque façon l'envers d'une trame dont les autres sections regardaient l'endroit. Son chef était le feu colonel Sandherr.

Malgré leur union apparente les deux groupes du deuxième bureau étaient absolument distincts et n'avaient d'autre lien que leur dépendance commune de l'un des sous-chefs d'état-major de l'armée, le général Gonse. Ils contribuaient à la même friture sans jamais pécher dans les mêmes eaux.

La séparation s'étendait à tout, car le deuxième bureau occupait le second étage dans l'aile du ministère de la guerre longeant la rue Solférino, tandis que la section de statistique gîtait au premier étage d'une ancienne maison particulière, située rue de l'Université entre la grande façade du ministère sur le boulevard Saint-Germain et le jardin particulier du ministre. Pour aller du deuxième bureau à la section de statistique, il fallait entreprendre un voyage parmi des escaliers, des pas d'une ou deux marches, des corridors tortueux. En outre l'huis était continuellement clos et gardé par un turco d'allures rébarbatives qui inspectait chaque venant des pieds à la tête et lui disait : « Qui qui ti veux, toi? » Il semblait prêt à occire congrûment qui-

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conque eût voulu des choses illicites à ses yeux et appartenait à la race des Arabes auxquels on ne doit jamais confier un prisonnier en les autorisant à tirer dessus s'il s'échappe, à mouls qu'on ne souhaite formellement la mort de ce prisonnier.

Enfin, si la section de statistique fournissait des éléments de travail au deuxième bureau de même qu'aux autres services du ministère, les officiers de cette section étaient toujours seuls à connaître l'origine primordiale des documents. Le colonel Sandherr y tenait la main, estimant avec raison qu'aucune affaire d'espionnage ou de contre-espionnage ne doit parvenir à la connaissance de gens même fort sûrs, à moins qu'ils ne se trouvent liés par le secret professionnel le plus étroit.

En fait, la majorité des officiers du ministère appelaient la section de statistique a section du contre-espionnage », sans en savoir plus long, et beaucoup connaissaient à peine son emplacement topographique exact parmi les bâtiments, les cours, les arrière-cours et les jardins du ministère qui c orment une véritable petite ville entre la rue Saint- Dominique, la rue Solférino, le boulevard Saint- Germain et la rue de l'Université.

Au moment où j'arrivai au deuxième bureau, le

capitaine Dreyfus, sorti récemment de l'École de guerre, y faisait le service comme stagiaire après avoir passé au même titre par un ou deux autres bureaux de l'état-major de l'armée.

A la fin de son stage, il devait être attaché comme titulaire, soit à l'un des services du ministère, soit à tout autre étafrmajor, ou bien encore aller faire du service de troupe dans un régiment. Je connaissais les stagiaires du deuxième bureau, mais sans pouvoir les distinguer les uns des autres et mettre exactement leurs noms sur leurs figures. Plus tard, en voyant la photographie de Dreyfus, je me souvins qu'il venait quelquefois me demander des revues anglaises dont ma section se trouvait toujours abondamment pourvue. C'était, disait-il, pour ses enfants qui apprenaient l'anglais. Rien de plus naturel en soi. Mais je dois ajouter que les façons de ce stagiaire m'avaient paru peu agréables, très peu discrètes et, pour tout dire, peu adéquates à notre milieu, sans que j'y attachasse d'importance cependant.

J'étais en permission lors de son arrestation et restai complètement étranger au procès.

Un des documents énoncés au fameux bonJo reau — la note sur Madagascar — faisait partie dos

pièces très nombreuses entreposées dans la section où je travaillais. Cette note était plutôt une étude géographique intéressante et semi-confidentielle qu'un document secret, car, si elle indiquait les ressources du pays et surtout les chemins d'accès à Tananarive, elle ne pouvait, en raison même de sa date antérieure, dévoiler notre plan de campagne. Il me semble qu'elle avait été rédigée d'après des renseignements provenant pour la plupart du lieutenant-colonel de Beylié. Dans tous les cas, je la connaissais fort bien, et nous en avions même fait faire une copie par le caporal Bernollin au moment où l'on commençait de projeter une expédition à Madagascar. Cette copie était destinée au

général de N , qui désireux probablement

d'obtenir le commandement de l'expédition, avait hâte de se documenter. On a beaucoup discuté sur l'importance de cette note lors du premier procès, sans que les officiers chargés de l'instruction ou faisant partie du conseil eussent eu l'idée, pourtant bien simple, d'en demander communication. Plus tard, lors du procès de Rennes, le général Mercier a déclaré qu'il s'agissait d'une autre note beaucoup plus importante, rédigée après que l'exrédition eut été résolue.

Plusieurs de mes camarades déposèrent au procès, mais ils en connurent seulement quelques bribes plus propres à grandir les curiosités qu'à les satisfaire. Pour eux comme pour nous tous, l'affaire gardait un côté mystérieux et leur conviction de la culpabilité de Dreyfus provenait surtout du fait qu'il avait été condamné. L'opinion commune était d'ailleurs qu'il eût mieux valu différer encore pour prendre Dreyfus sur le fait ou au moins pour déterminer nettement les motifs de sa trahison. C'est même l'incertitude de ces motifs qui semblait alors le côté faible du procès.

Quoi qu'il en soit, l'affaire Dreyfus, qui devait passionner l'Europe et bouleverser la France, ne produisit guère plus d'effet à son début que le récent procès du traître Ullmo.

J'ignore si l'on découvrira jamais un document capable de clore toute polémique au sujet de cette déplorable affaire, ou bien si elle restera Tune des énigmes de l'Histoire. Dans tous les cas elle sera étudiée un jour par des écrivains sinon exempts de passions, du moins exempts des passions actuelles. Ils s'apercevront alors que ses débuts ont été dominés par un sentiment unique, la j rivalité de Picquart et de du Paty. Tous deux

étaient attachés au troisième bureau, le plus prisé entre les quatre bureaux de l'état-major de l'armée. Tous deux étaient également intelligents» instruits, brillants, ambitieux. Tous deux avaient eu des carrières analogues et devaient arriver en même temps aux mêmes portes, à une époque où le nombre des concurrents décroît et où l'âge qui avance exaspère les désirs. Tous deux aimaient la littérature, la musique, les raisonnements subtils, les choses raffinées. Sans avoir les mêmes atavismes, ils se rencontraient souvent, dit-on, dans les mêmes compagnies, d'ailleurs fort bonnes, et y tenaient également bien leur place. Picquart paraissait plus fin, plus aimable, plus sympathique, plus complet et mieux équilibré dans toutes ses facultés; du Paty passait pour avoir plus de spontanéité, plus de variété, plus d'ouverture dans l'esprit et peut-être aussi plus d'étendue dans l'intelligence. Enfin ils joignaient à des dissemblances d'âme et de caractère très apparentes certaines anologies latentes de cœur et d'esprit. Le général de Boisdeffre semblait préférer du Paty, mais les suffrages d'autres généraux très en vue allaient à Picquart.

Picquart et du Paty étaient-ils jaloux l'un de

l'autre? Il ne m'appartient pas de le dire, mais ils étaient rivaux.

Le fait que Boisdeffre avait chargé du Paty d'instruire l'affaire Dreyfus, bien que rien ne le désignât spécialement pour une tâche semblable, inquiéta Picquart. Le fait que du Paty inclinait à croire Dreyfus coupable disposa Picquart à le croire innocent, quoiqu'il le connût à peine et n'eût pas, je crois, de sympathies personnelles à son égard.

Les deux anciens camarades du troisième bureau vivent encore, dans des situations très différentes. Si d'aventure ces pages tombent sous leurs yeux, ils éprouveront une grande surprise de mon opinion et chacun pensera que je m'abuse grossièrement. Mais qu'ils veuillent bien réfléchir. L'homme, déjà peu qualifié pour se juger soi-même, l'est bien moins encore pour se comparer à autrui. Les meilleurs psychologues y deviennent inhabiles : tel un campagnard qui ne s'est jamais regardé que de face dans un petit miroir et qui voudrait tout à coup se reconnaître de dos ou seulement de profil dans un grand jeu de glaces.

Ces souvenirs m'en rappellent un autre.

Deux ou trois ans avant l'Affaire, je rencontrais

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quelquefois le capitaine de S , second attaché

militaire allemand, qui montait à cheval dans la Galerie des machines, de même que le faisaient alors beaucoup de civils et beaucoup d'officiers. Son compagnon habituel était un tout jeune diplomate

allemand, le baron de R , dont je connaissais

la famille. De temps en temps, je causais avec eux.

Un jour S amena l'entretien sur les alliances

assez nombreuses entre la noblesse française et la noblesse autrichienne, après quoi il me demanda quelle était l'origine d'un officier français nommé Esterhazy. J'eus l'impression qu'Esterhazy avait fait des avances purement mondaines à l'ambassade d'Allemagne et que l'ambassadeur, fort courtois à son ordinaire, hésitait en face de cet officier français portant un très grand nom autrichien et ayant néanmoins figure d'intrigant. Dans les autres pays, les diplomates se renseignent aisément auprès des fonctionnaires de la cour ou des membres du gouvernement; mais en France il n'y a pas de cour et les gens au pouvoir ignorent l'ancien monde, de telle manière que les diplomates se trouvent souvent perplexes en présence de gens sans position avérée. La question du capitaine de S ne m' étonna donc pas et je lui dis le peu

que je savais sur l'origine d'Esterhazy. C'était plutôt du mal que du bien.

Malgré ce qu'on a prétendu depuis, nous ne faisions pas de politique à l'état-major de l'armée. Les officiers de cet important service se recrutaient en principe parmi les brevetés — relativement peu nombreux — sortis de l'École de guerre avec la mention : très bien, ce qui constituait une première et très équitable sélection. Pour le reste, j'ai parfois entendu s'informer des garanties de moralité, d'éducation, de tenue qu'un candidat présentait, jamais de ses idées politiques ou religieuses. Certes il est indéniable que beaucoup d'officiers comptant à l'état-major de l'armée appartenaient à des familles d'opinions modérées et de convictions catholiques; mais ces mêmes familles, adonnées par tradition comme par goût au métier des armes, formaient depuis longtemps une pépinière d'officiers et rien n'eût justifié un subit ostracisme contre les meilleurs de leurs enfants, qui joignaient au mérite d'une forte instruction militaire l'amour héréditaire du métier.

D'ailleurs — et je ne saurais trop y insister — tous les officiers que j'ai connus à cette époque étaient d'une correction et d'un loyalisme parfaits.

Pour eux, le boulangisme était oublié, les anciens partis monarchiques réduits à l'état de souvenirs. Us désiraient uniquement servir la France et son gouvernement légal, sous la seule réserve qu'on respectât leurs sentiments intimes et qu'on n'exigeât d'eux aucun acte pouvant, selon l'expression chinoise, leur faire perdre la face.

Le gouvernement actuel a beaucoup demandé aux officiers et en a infiniment obtenu, mais ces hommes qui lui ont sacrifié tant de choses ne seraient-ils pas disposés à le sacrifier lui-même à l'occasion, s'ils y voyaient leur intérêt? Et peuton sans péril apprendre à une armée, fleur de l'honneur national, certaines légèretés de cœur et certains oublis?

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