CHAPITRE XVIII
Vo\age en Roumanie. — Bucharest. — Mlle Vacaresco. — Le château royal de Sinaïa. — Le roi et la reine de Roumanie. — Jassy. — Mme Horn. — Les cochers de fiacre de Bucharest.
Entre temps, j'avais fait avec ma femme un voyage en Roumanie.
Bucharest était alors une ville singulière, où d'immenses faubourgs misérables et pouilleux, des terrains vagues, des jardins entouraient quelques rues neuves bordées de très belles maisons.
Presque au sortir de la superbe rue des Victoires, on tombait dans des ruelles propices aux ébats de cochons faméliques et d'enfants demi-nus. Certains hôtels luxueux adhéraient par derrière à des masures couvertes de chaume, à des cours cloacales, à de libres tas de fumier. Nulle part je n'ai vu mélange si complet de fortune et de pauvreté, sauf dans quelques maisons du très vieux Paris, où le riche bourgeois Dupont ou Durand du premier étage coudoyait sur l'escalier commun le
pauvre ouvrier Durand ou Dupont logé sous les toits.
À Bucharest ces promiscuités rappelaient l'ancien état social du pays, sorte de féodalité agricole sous la suzeraineté tantôt placide et fainéante, tantôt sanguinaire, de la Turquie. Autrefois les seigneurs ou boïards, possesseurs de la terre, vivaient parmi les paysans qui la cultivaient; la classe moyenne n'existait pas; l'industrie était nulle; le commerce se limitait aux transactions indispensables de la vie courante. Les rivalités de quelques familles puissantes, telles que les Mavrocordato, les Stirbey, les Bibesco, les Brancovan, etc., formaient toute la politique intérieure du pays. C'est d'ailleurs pour clore ces rivalités que les Roumains appelèrent au trône en 1866 un étranger, le prince Charles de Hohenzollern. C'est pour cela aussi que le projet d'union entre le prince héritier Ferdinand, neveu du roi, et une Roumaine, Mlle Vacaresco, souleva de si violentes oppositions. Les Roumains de haut parage, après avoir sacrifié à la paix commune leurs espérances de pouvoir personnel, ne voulaient pas laisser tout à coup émerger au-dessus d'eux par une alliance souveraine les Vacaresco, très anciens, très nobles,
honorés de glorieux souvenirs, mais assez déchus et mal alliés.
Aujourd'hui la Roumanie possède une constitution très libérale, et les boïards ont perdu tous privilèges sociaux. Ils occupent des positions singulièrement diverses, et beaucoup recherchent des fonctions administratives ou des mandats électoraux. Néanmoins ils n'oublient pas leur noblesse et peuvent aisément se croire tous de très haut parage; car, en Roumanie, les archives familiales n'existent guère et de courtes ascendances suffisent pour gagner la nuit des temps.
Les Roumains, descendants de colons envoyés en Dacie par Trajan, ont un idiome d'origine latine et gardent l'empreinte de leurs ancêtres plus ou moins modifiée par les idées, les coutumes et les mœurs d'Orient.
Ceux de la classe élevée paraissent intelligents, aimables, en train, accueillants, peu laborieux, d'esprit (in, de manières distinguées, sans convictions profondes ni excès de principes gênants. La fréquence des divorces complique beaucoup les familles et expose les gens qui reviennent dans le pays après une longue absence à d'étranges surprises et de singuliers quiproquos. Du reste, tandis
que les autres cérémonies des églises orientales paraissent très majestueuses et très belles, celles du mariage n'ont ni le pieux recueillement ni l'impressionnante solennité des mariages latins. On dirait plutôt de joyeuses fiançailles ou même la consécration païenne de serments fragiles que la bénédiction d'une sainte et perpétuelle union. On raconte que l'Église roumaine limite à un chiffre déjà satisfaisant le nombre des divorces permis à chacun, mais les mauvaises langues ajoutent qu'il est toujours loisible d'accroître quelque peu ce nombre en retrouvant parmi les unions précédentes certains cas de nullité.
Les paysans, bons, doux, serviables, rêveurs, aiment à cultiver la terre que cultivèrent leurs aïeux. Ils bricolent aussi volontiers, mais haïssent les labeurs fixes et machinaux de l'industrie moderne.
Les gens de toutes les classes sont flâneurs, prodigues, imprévoyants, emprunteurs, procéduriers, plus aimables que sensibles, plus superstitieux que croyants, plus attachés aux pratiques extérieures de la religion chrétienne que respectueux de ses commandements, amateurs de plaisirs, de spectacles et de fêtes, enclins à se laisser
séduire par les choses à effet, les copieurs éclatantes, les paroles fallacieuses. Enfin, si les questions de personnes sont moins âpres que naguère, elles dominent cependant toujours la politique intérieure du pays.
Nous eûmes l'honneur de déjeuner chez le roi et la reine, à Sinaïa.
Le château royal, bâti sur un contrefort des Karpathes, au bord d'un torrent, à l'entrée d'immenses forêts de sapins et de hêtres, semble un chalet colossal où le bois se mélange à la pierre grise du pays. On dirait le rêve réalisé de quelque imagier allemand du quinzième siècle, au retour d'un voyage en Suisse et d'un pèlerinage en Palestine.
A l'intérieur abondent les souvenirs glorieux de la guerre de 1877 et les souvenirs touchants de la petite princesse Marie, l'enfant unique perdue depuis longtemps. Elle dort son doux sommeil de chérubin dans le parc royal de Cotroceni, à l'ombre d'un frêne pleureur, au parfum innocent des roses de Bengale, au plaintif murmure d'un ruisseau et, suivant une pieuse coutume de l'Église grecque, à la douce lueur d'une lampe toujours entretenue comme la sainte lumière de nos tabernacles.
*3ft SIMPLES SOUVENIRS
Le roi, 4rès alerte, très droit, un peu raide et sanglé dans son uniforme, gardait la tournure d'un jeune homme malgré ses cinquante-cinq ans.
Trop dissemblable à ses sujets pour devenir très populaire, il inspire le respect par son attachement aux devoirs souverains, ses vertus familiales, Thabileté stratégique et l'impassible courage qu'il montra pendant la guerre de 1877, d'abord comme chef de l'armée roumaine, puis comme généralissime de toutes les troupes réunies sous les murs de Plewna. On le dit calme, froid, rangé, méthodique, économe; il aime l'agriculture, les entreprises financières et fait d'excellentes affaires grâce à son esprit d'ordre et à ses gros capitaux. Très industrieux lui-même, il cherche à développer parmi ses sujets l'industrie grande et petite, dont l'absence presque totale mettait naguère la fortune du pays et l'équilibre du budget à la merci d'une récolte inférieure ou de la mévente des blés. Nul ne connaît mieux que lui les choses et les gens de Roumanie, et il en fait toujours le meilleur emploi, dans les limites de son rôle constitutionnel.
La reine Elisabeth, née princesse de Wied, a conquis une célébrité littéraire universelle sous le pseudonyme de Carmen Sylva. Elle est, pour em-
ployer une expression surannée, juste cependant si Ton parle d'elle, une des femmes qui honorent le plus leur sexe, car elle possède toutes les vertus, toutes les qualités, tous les talents que Ton puisse souhaiter à une femme sans sortir de l'idéal féminin. Nous la vîmes vêtue de noir, auréolée de cheveux blancs précoces et très belle avec son regard profond, son doux sourire, ses attitudes souveraines, son air de grâce extrême et de parfaite bonté.
Les souverains recevaient en châtelains avec beaucoup de politesse, un grand souci d'amabilité, fort peu d'étiquette. Leur cour était plus élégante que solennelle et je garde le souvenir d'un surtout de table très simple mais charmant, garni de capillaires et de selaginelles sauvages qu'emperlait un petit jet d'eau.
Le roi parla de son armée, puis, sachant que je connaissais Plewna, il loua le courage des Turcs et conta diverses particularités dont une surtout me frappa. Très peu de jours après la capitulation de la place, un cyclone de neige battante et tourbillonnante se déferla surtout le pays. Si les assiégés avaient tenu jusqu'alors, les Russes, sommairement établis sous des abris médiocres, auraient dû lever
le siège et attendre le printemps prochain pour reprendre une campagne nouvelle.
La reine évoqua les souvenirs de Paris où ses parents possédaient un hôtel (i). La future Majesté suivait des cours rue Bonaparte, et s'en allait parfois le dimanche dans le vieux quartier du Marais. Elle y visitait la famille du pasteur Monod, qui habitait, rue Pavée, une maison antique agrémentée d'un jardin auquel on accédait par la cave. Sans prévoir alors son brillant destin, elle se voyait toujours, parmi ses rêves de jeunesse, unissant l'Occident à l'Orient.
D'autres ont dit le grand talent de la reine comme prosateur et comme poète, vanté le charme intime, profond, mais triste et parfois même décevant de ses livres, la hauteur philosophique de ses pensées. Qu'il me soit permis d'ajouter qu'elle est très musicienne, brode comme une fée familiale, peint la nature comme elle la décrit et enlumine à miracle. J'ai pu voir à Bucharest, dans le trésor de la cathédrale, un évangéliaire dont elle orna chaque page, en associant toutes les ressources de l'art moderne au traditionnel style byzantin sans en
(1) Je crois que cet hôtel était situé rue de Berry. Il a été détruit ou tellement modifié qu'on ne saurait le reconnaître.
amoindrir l'opulence et la hiératique pureté. Partout les traits des anges rappellent ceux de sa fille, et les fonds d'or pur se jonchent de fleurs sauvages cueillies au premier matin dans les prés, dans les bois, près des torrents, au faîte des montagnes qui avoisinent Sinaïa.
La reine se plaît à mettre quelquefois le gracieux costume des paysannes roumaines, et encourage leurs menus travaux dont les plus jolis spécimens se voient à Bucharest dans un magasin charitable à l'enseigne de la Fourmi. Si vous désirez faire votre meilleure cour à la souveraine, ne louez pas ses talents, mais vantez les broderies roumaines aux tons éclatants et les gazes de laine brune, vierge de teinture, que tissent les béguines de Passarea; car, malgré ses devoirs augustes, ses occupations littéraires ou artistiques, seul le souci d'œuvres bonnes et utiles réconforte son âme toujours douloureuse et pensante au petit tombeau de Cotroceni.
Dans un de ses contes légendaires (1), Carmen Sylva rapporte qu'en Roumanie les clochettes bleues des campanules sonnent au lever du jour
(i) La Servitude de Pele$eh, conte très long, trè$ long, pour le prince Henri XXXII de Reuss,
quand va naître un enfant. Ensuite elle dit les angoisses d'une mère qui, depuis la mort de son enfant unique, quitte la maison à chaque aube et gagne la campagne avec l'espoir, toujours déçu, d'entendre sonner les campanules. Rien n'est plus touchant que cette légende mélancolique, et jamais la reine ne trouva inspiration plus haute qu'en peignant le chagrin maternel dont son cœur reste brisé.
Après le déjeuner quelques personnes de la cour nous firent voir le château et, tout en marchant, nous parlèrent avec grande curiosité du prince et de la princesse de Bulgarie. Nul rapport officiel n'existait entre le roi Carol et le prince Ferdinand, mais ils étaient unis par des liens familiaux. Pour la cour de Bucharest, celle de Sofia était la maison d'en face dont, sans faire semblant de rien, on guigne les nouveaux habitants d'un regard inquisiteur glissé derrière le rideau.
Quelques jours plus tard, nous vîmes le roi et la reine traverser Bucharest en grand apparat, lé jour de leurs noces d'argent. Tandis que la calèche royale suivait très lentement la rue des Victoires, le peuple, assez froid d'ordinaire dans les cérémonies officielles, se répandait en acclamations en-
thousiastes et jetait autour des souverains une pluie de petits bouquets tels qu'on en lance aux mariés dans les églises orientales. La reine, belle, émue, radieuse, s'inclinait, saluait, envoyait des baisers, souriait avec une grâce si grande que, parmi cette foule de tout un peuple, elle semblait reconnaître chacun et sourire pour lui seul. Derrière les souverains, dans la capote de leur voiture, se becquetaient deux colombes, naïf et symbolique hommage de populaire affection.
De Bucharest nous fîmes quelques excursions, notamment aux puits pétrolifères de Doftana et aux salines de Telega; à Giurgevo et à Sitov, où les Russes franchirent le Danube en 1877; au charmant monastère de Passarea, situé près d'un étang couvert de roseaux et d'iris qui se perdent sur l'autre rive dans une futaie de vieux chênes; à la petite mais charmante église de Curtea-de- Arges, merveille du style byzantin. S'il faut en croire la légende, elle fut construite par l'architecte Manol qui sacrifia la vie de sa propre femme pour en garantir la solidité (1).
(4) On raconte qu'une puissance mystérieuse détruisait chaque nuit les murs de l'église a mesure qu'ils s'élevaient de terre. Manol» obéissant à un songe, jura d'emmurer la première
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Nous visitâmes ensuite Jassy, ancienne capitale de la Moldavie. La ville ne présentait point l'aspect luxueux et sordide de Bucharest, mais plutôt une !
apparence de pauvreté générale, malgré quelques i
belles églises et les palais déshabités d'anciens seigneurs moldaves qui vivent à Bucharest ou en pays étranger. Les rues pavées ou macadamisées '
étaient fort rares, et des lampes fumeuses assuraient tout l'éclairage urbain. !
Sur quatre-vingt mille habitants, on comptait au moins cinquante mille israélites attirés par l'indolence des Roumains, leur inaptitude aux affaires commerciales et leur coutume des emprunts. Il j
n'existe, je crois, nulle part gens d'apparence plus j
piteuse que les juifs de Jassy, avec leurs bonnets pointus, leurs longs manteaux élimés, leurs che- >
veux gras tirebouchonnants sur les tempes et leur !
parler étrange où tous les dialectes s'écorçhent et se confondent dans une sorte de patois à dissonances germaniques.
femme qu'il verrait pour conjurer le maléfice. Ce fut la sienne et, le cœur déchiré, il accomplit son abominable serment. L'idée que toute grande œuvre doit être assurée par le sacrifice d'une vie humaine se retrouve dans la plupart des anciennes civilisations. Je me souviens même qu'une histoire analogue à celle de Maao} me fut contée au Japon,
Bien mieux que le dimanche, le samedi semblait jour de fête et c'est à peine si Ton apercevait une boutique entr'ouverte par ci par là. Naguère presque toutes les enseignes s'étalaient en caractères hébraïques, mais leur nombre décroît depuis que le gouvernement roumain frappe d'un impôt très élevé les enseignes en langues étrangères.
Le traité de Berlin a imposé aux Roumains la liberté des cultes et l'égalité politique pour tous les citoyens, mais les étrangers ne peuvent pas posséder de biens ruraux en Roumanie et les naturalisations sont très difficiles. Or, si quelques familles israélites, fugitives d'Espagne ou de Portugal au seizième siècle, font corps depuis longtemps avec la population, l'immense majorité des juifs, venus à la curée de pays divers, restent étrangers et s'en vont sous des cieux moins inhospitaliers à leur race dès qu'il ont réalisé quelque argent. D'autres prennent leur place et ainsi de suite, de telle manière que si la Roumanie ne devient pas la proie immédiate des grands juifs, elle demeure le terrain de parcours où tondent les petits.
Et pourtant, en Roumanie comme en Pologne, en Galicie, en Algérie, comme chez tous les peuples insouciants, paresseux, dépensiers, inaptes aux
affaires, les juifs semblent un élément — un ferment — indispensable à la vie active du pays. Ils sont avisés, travailleurs, économes, polis, complaisants, insinuants, tenaces, attentifs aux moindres affaires et, ce qui leur assure une énorme supériorité en pays de gens endettés, de terres hypothéquées, de blés vendus en herbe, ils possèdent seuls de l'argent comptant. En Roumanie, c'est à eux, toujours à eux, que recourt le paysan qui veut passer un beau dimanche au cabaret, le citadin qui souhaite de paraître, le seigneur qui désire briller à Londres ou à Paris. Toutes les restrictions visant les juifs, toutes les entraves barrant leurs progrès ne sont que des solutions précaires, dés atermoiements. La solution définitive de la question juive ne saurait venir que d'une transformation profonde du peuple roumain.
Je me ferais un reproche de quitter la Roumanie sans remercier le capitaine et Mme V aleano, le docteur et Mme Romniciano qui furent pour nous des hôtes aussi complaisants qu'aimablement affectueux.
Enfin je mentionnerai, pour clore ce chapitre, deux curiosités de genres très dissemblables :
Mme Horn qui tenait à Bucharest l'hôtel du Boulevard et les fiacres de toute la Roumanie.
Tandis que la plupart des hôtels roumains paraissent fort mauvais et souvent fort louches, le brillant hôtel du Boulevard échappait à ces défauts. Mme Horn le tenait avec une majesté gracieuse, et c'était merveille de la voir aux heures des repas voltiger de table en table d'un élan un peu lourd pour faire la causette avec chacun. Sa fille, Mlle Horn, instruite, jolie, distinguée, passait pour riche héritière. On lui prédisait une brillante union et je crois que l'horoscope n'a point failli.
Quant aux fiacres roumains, ce sont les meilleurs, les plus élégants, les mieux attelés, les plus adroitement et poliment conduits de l'univers entier. Beaucoup appartiennent à des Lipovans, gens gras, roses, imberbes, fort doux, fort polis, ignorant les jurons, ayant taille épaisse sur des hanches élargies, aspect débonnaire, voix de soprano. Ils portent, comme les cochers moscovites, le petit chapeau haute-forme évasé vers le sommet, la houppelande de velours noir, la chemise de soie claire, la ceinture rouge, à la différence que ces effets, fort négligés d'ordinaire pour les autres
automédons, semblent toujours pour eux d'une impeccable propreté.
Persécutés en Russie, leur pays d'origine, les Lipovans trouvent en Roumanie un asile et la liberté d'exercer leur culte. L'imagination populaire les entoure d'étranges histoires, prétend que leur communauté recèle d'immenses trésors, qu'ils immolent leurs propres prêtres dans une messe noire sanglante, etc. Quoi qu'il en soit, les Lipovans, très honnêtes dans leur existence publique, demeurent pour le reste entourés de mystères dont le plus certain et le plus troublant est, à coup sûr, leur mode de recrutement.