CHAPITRE XIX
La vie au deuxième bureau de l'état-major de l'armée. — Étude de la guerre sino-japonaise. — Le général de Boisdeûre. — Les officiers de l'état-major de l'armée. — M. Cavaignac devient ministre de la guerre. — Le capitaine Vidal est nommé attaché militaire en Chine. — Rétablissement du poste d'attaché militaire au Japon; je suis désigné pour le remplir. — Le capitaine Bougouên; son procès; sa condamnation; sa mort. — Souvenir des officiers français instructeurs de l'année japonaise. — Les attachés militaires; leur rôle. — Hommage à M. Harmand, ministre de France au Japon; a M. Pichon, ministre de France en Chine ; au comte de Pourtalès-Gorgier, premier secrétaire de la légation de France à Tokio.
En revenant de Roumanie, je repris mon service au deuxième bureau de l'état-major de l'armée. La section dont je faisais partie était alors fort occupée à suivre les péripéties de la guerre sino-japonaiso. Le capitaine d'artillerie Vidal, chef de section, racontait chaque mois les événements dans la Revue militaire de l'étranger, et nous rédigions de petits bulletins hebdomadaires accompagnés de cartes, pour renseigner sur les opérations courantes le général de Boisdeffre, chef d'état-major général, le
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ministre de la guerre et même le président Félix Faure que les choses d'Extrême-Orient intéressaient.
Nulle époque de ma vie militaire ne m'a laissé de meilleurs souvenirs et il me semble que nous faisions sans bruit d'excellente besogne, sous la direction du colonel Colard, chef du deuxième bureau, . et de son adjoint, le lieutenant-colonel Meunier.
Quant au général de Boisdeffre, c'était un homme aimable, bienveillant, d'esprit ouvert et de conception très rapide. Sans contester la hauteur de son intelligence, quelques-uns lui reprochaient de la disséminer un peu en dehors des choses militaires proprement dites. En réalité, les gens au pouvoir, après avoir apprécié la très haute valeur, les relations faciles, l'allure aisée, l'esprit conciliant du général, commençaient à craindre sa popularité, sa finesse diplomatique, son entregent et lui jetaient les pierres qu'ils avaient d'abord préparées pour hausser son piédestal.
On l'accusait de transformer Tétat-major en « jésuitière ». Ai-je besoin de réfuter cette sottise? La vérité est que le général de Boisdeffre, comme ses prédécesseurs, * comme ses successeurs, comme tous les chefs d'état-major passés, présents, futurs,
cherchait des collaborateurs donnant par leurs services et leur instruction des garanties de travail intelligent, par leur moralité, leur tenue, leur manière de vivre des garanties d'honneur et de discrétion. Quant aux opinions intimes de chacun, nul n'en avait cure. D'ailleurs, l'époque des : « Vive le roii » et des messes de la Saint-Henri était passée. La mort du comte de Chambord, celle du comte de Paris, l'effacement des princes Bonaparte, le temps abolisseur de toutes choses, l'indifférence particulière à notre époque avaient réduit les opinions politiques des officiers à quelques bienséances et de simples souvenirs. Parmi mes camarades intimes, il s'en trouvait plusieurs dont je n'avais jamais inféré les opinions que de leurs antécédents familiaux. Quant à leurs convictions religieuses, j'ignorais si elles dépassaient l'habitude d'aller à la messe le dimanche ou seulement l'usage mondain de ne point se poser comme n'y allant pas.
Le gouvernement, n'importe quel gouvernement, pouvait compter sur tous les officiers, à la réserve de ne point trop leur demander. Mais les gens qui tyrannisent actuellement la France ont voulu plus que cela. Après avoir frappé, après avoir avili l'ar-
mée de toutes manières, ils ont voulu en faire leur complice. Ils ont espéré que les officiers mêlés aux inventaires et aux expulsions religieuses deviendraient leurs âmes damnées pour avoir communié avec eux dans le même calice sacrilège. Ontrils réussi? Je ne le crois guère. Si beaucoup d'officiers obéirent sans protester, même sans laisser percer aucun sentiment, leurs cœurs gardent une ulcère profonde dont la sanie r distillée goutte à goutte par de cuisants regrets, lève et bouillonne en ferment de haine. Arrive la réaction que de toute mon âme je désire, et Ton verra que les violences morales appellent plus de vengeances que les pires sévices!
A la fin de l'été 1895, M. Cavaignac devint ministre de la guerre. Il faisait alors l'effet de Croquemitaine et nous crûmes qu'il allait tout chambarder. Néanmoins, il forma son cabinet particulier en dehors des préoccupations politiques et se montra parfaitement aimable pour chacun, même pour tel officier dont un parent très proche avait compté parmi les pires ennemis du général Cavaignac en 1852.
L'intendant Mojon, père de Mme Cavaignac et
ancien aide de camp du général de Goyon, avait connu mes parents à Rome : M. et Mme Cavaignac voulurent bien s'en souvenir et j'eus grandement à me louer de leur aimable bonté.
Le nouveau ministre, établi depuis longtemps rue de Verneuil dans l'ancien hôtel de la célèbre duchesse d'Àbrantès, n'abandonna pas son logis. Chaque soir il retournait dîner chez lui, quitte à revenir ensuite travailler dans son cabinet du ministère; mais alors, pour abréger la route, il entrait par la petite porte du jardin qui donne sur la rue de l'Université en face de la rue de Courty. Un soir la sentinelle placée vers le fond du jardin déclara qu'elle avait vu surgir parmi les arbres un homme d'allures furtives. A son approche, l'homme avait disparu derrière un massif et s'était dilué sans laisser de trace. Le lendemain on rendit compte à M. Cavaignac de l'incident, et l'on apprit que le mystérieux fantôme n'était autre que le ministre lui-même en chair et en os.
Vers cette époque, Vidal quitta le deuxième bureau pour devenir attaché militaire en Chine. Peu après notre gouvernement rétablit le poste d'attaché au Japon, et j'en fus moi-même pourvu.
Ce poste, créé pendant qu'une mission française
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instruisait l'armée nippone, avait été supprimé en 1890, lorsque la venue d'instructeurs allemands et les difficultés qui s'ensuivirent avaient amené le rappel de nos officiers (1).
Le capitaine Bougou'én, ancien instructeur devenu ensuite attaché militaire, rentra en France au commencement de 1891. Mais un proverbe américain dit : « Ceux qui vécurent en Extrême- Orient y pensent toujours. » Bougou'én le justifia. Ne pouvant s'accoutumer à la triste vie de garnison, il obtint sa mise en non-activité, noua des relations avec diverses grandes sociétés industrielles françaises et reparut au Japon en 1893 comme leur représentant.
Les Japonais le tenaient en haute estime et le souvenir de sa situation diplomatiqne le mettait en vedette dans la petite colonie française de Tokio
(1) Les Japonais auraient désiré, semble-t-il, garder simultanément les instructeurs français et les instructeurs allemands en leur confiant des emplois nettement distincts. Mais le partage était d'autant plus malaisé que la venue des premiers instructeurs français remontait à quelque vingt ans et que leur influence s'était exercée sur toutes les branches de l'instruction et de l'organisation militaires. Quoiqu'il en soit, l'entente ne put se faire et la France rappela ses officiers avec plus de dignité peut-être que d'adresse politique.
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et de Yokohama. Bientôt même la croix d'officier de la Légion d'honneur et celle de commandeur du Trésor sacré japonais vinrent affirmer sa situation. Malheureusement ses ressources financières demeuraient incertaines, et il était toujours mieux accommodé d'honneurs que d'argent, soit que les Japonais déprisassent notre industrie, soit qu'il ne fût point favorisé par la chance.
Au moment de la guerre russo-japonaise, Bougouën accepta de correspondre avec le Petit Parisien. En même temps il renseignait en France diverses personnes par des lettres mises dans notre valise
diplomatique ou adressées à un certain C , de
Shanghaï, qui en télégraphiait l'analyse à Paris.
On prétend que ces informations aboutirent aux Russes, et furent découvertes par les Japonais dans quelque cantine d'état-major perdue sur un champ de bataille. J'ignore si c'est exact.
Quoi qu'il en soit, l'officier français devenu agent industriel fut accusé d'avoir violé la loi sur la protection des secrets militaires; la police japonaise perquisitionna chez lui et s'empara d'un copie-de-lettres qui servit de base au procès.
Les débats, conduits à huis clos, parurent odieux, en même temps que lamentables pour notre in-
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fluence, notre dignité, le souvenir de nos instructeurs. Bougou'én, sacrifié d'avance, put à peine se défendre et fut condamné à dix ans de réclusion majeure (1).
(i) Voici quelques passages du jugement :
« L'accusé Bougouén a été autrefois au service du gouvernement impérial comme instructeur. Il fut 'ensuite attaché militaire à la légation de France au Japon. A la cessation de ses fonctions d'attaché militaire, il rentra en France, puis il revint au Japon en 1893. Depuis lors, il exerçait la profession d'agent commercial et industriel.
« Or, pendant la période commençant environ en août 1904 et allant jusqu'au 5 mai 1905, dans le lieu susindiqué de sa résidence, il a poursuivi, avec une intention continue et dans le but de communication à autrui, les recherches sur les faits ci-après mentionnés qui constituent pour notre pays des secrets militaires durant la présente guerre.
(Suit Vénond de cet faiti.)
« Il communiqua ces nouvelles à Paris à une personne telle
que le capitaine de par une lettre datée du 10 février 1905
et mise dans la valise de la légation de France au Japon.
« Vers le mois d'août 1904, il s'enquit de la composition de divers équipages d'artillerie du corps d'investissement de Port- Arthur ainsi que du modèle et du nombre des pièces dont ils disposaient, et il envoya le résultat de ses recherches a une
personne telle que le capitaine de , le 19 janvier 1905, par les
moyens indiqués au paragraphe précédent...
« Vers le 26 du même mois, il s'enquit du passage à Tsoushima, le 19 avril 1905, de trente transports japonais allant
vers le Nord. Le même jour, il envoya par lettre, à C ,
à Shanghai ce renseignement et le lui fit télégraphier au capitaine de , etc. »
Un des côtés les plus étranges du procès fut que Bougouén
L'empereur fit grâce de la peine afflictive à l'ancien instructeur de l'armée nippone victorieuse, mais maintint toutes les conséquences infamantes de la condamnation : perte des droits civiques, destitution des ordres japonais, défense de porter au Japon des décorations étrangères, etc.
Bougou'én, frappé au cœur, ne revint en France que pour y mourir.
Tel fut le pitoyable épilogue de la superbe page écrite en Extrême-Orient par les Chanoine, les Bousquet, les Fauconnet, les Lebon et tant d'autres officiers français qui préparèrent la grandeur militaire du Japon.
Cependant revenons quelque dix années en arrière, alors que la Russie semblait encore dominer le Japon de cent coudées.
Les attachés militaires étaient nommés par le Président de la République. Le ministre de la guerre les proposait, après s'être assuré que leur désignation ne soulèverait aucune objection du ministre des affaires étrangères. Un protocole
tenait certains renseignements incriminés de ses amis, le général Teraoutchi, ministre de la 'guerre, et le général Mourata, sous-chef d'état-major général chargé du service des informations. Il voulut les faire citer à l'audience comme témoins a décharge, mais tous deux se dérobèrent,
compliqué (1) réglait leur rang qui, dans la pra-
(1) La lettre ci-après du ministre 'des affaires étrangère! indique ce protocole.