CHAPITRE XX
La situation des Français au Japon lors de mon arrivée. — Souvenirs de l'Intervention. — L'amiral de Beaumont. — L'amiral de la Bédollière. — Le maréchal Tamagata, ambassadeur extraordinaire au couronnement de l'empereur Nicolas H. — Prévisions de la guerre russo-japonaise. — Considérations sur les défaites des Russes et sur les victoires des Japonais. — Le Japon et l'Angleterre. — Sir Ernest Satow, ministre d'Angleterre. — M. Hitrowo et le baron de Rosen, ministres de Russie. — Le baron Gutschmid et le comte de Leyden, ministres d'Allemagne. — Le comte Hans de Kœnigsmarck. — M. Harmand, ministre de France. — Lord Tu, ministre de Chine. — Le comte d'Eu et le prince Pierre d'Orléans et Bragance. — Départ pour la France.
Lorsque j'arrivai dans le pays du Soleil Levant, au mois de janvier 1896, les Français s'y trouvaient en posture assez gauche, pour ne rien dire de plus. Après avoir été les instructeurs militaires des Japonais, leurs amis constants malgré quelques incidents vite oubliés, leurs donneurs attitrés d'espérances, nous venions de prendre parti contre eux à l'issue de la guerre de Chine, et, d'entente avec la Russie, de connivence avec l'Allemagne, nous les avions contraints à délaisser une partie
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de leurs conquêtes. En réalité, la France avait marché d'un cœur assez lourd dans cette affaire, mais nous ne pouvions faire faux bond aux Russes nos amis et refuser de prendre leur main droite, alors que les Allemands avaient d'enthousiasme saisi leur main gauche. Les Japonais, instruits de ces dessous, nous en voulaient d'autant plus et, comme la France semblait moins puissante que l'Allemagne, plus distante que la Russie, ils ne prenaient guère la peine de cacher la rancœur dont ils débordaient.
Pourtant l'amiral comte Olivier de Beaumont, chef de notre escadre extrême-orientale, leur avait rendu un immense service qu'Us n'ignoraient point.
Au moment de l'Intervention, comme les Japonais atermoyaient leur réponse à l'ultimatum des trois puissances, l'amiral russe s'ouvrit à Beaumont du projet immédiat de faire une démonstration antiamicale contre la flotte nippone déjà très fatiguée par la guerre de Chine. Nos croiseurs, plus rapides que les bâtiments russes, devaient voguer à l'avant-garde, assumant en cas de collision la gloire incertaine et l'odieux indubitable de l'aventure. La situation n'était pas sans ressemblance avec celle qui produisit la bataille de Navarin
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entre la flotte turco-égyptienne et les flottes combinées de la Russie, de la France et de l'Angleterre. Un ambitieux vulgaire eût été de l'ayant, tandis que Beaumont, très gentilhomme et peu soucieux d'une immortalité d'aloi médiocre, calma le bouillonnement astucieux de son collègue, déclara que l'urgence ne lui semblait pas suffisante pour justifier une pareille initiative, gagna du
temps, et l'acceptation de l'ultimatum vint clore
l'incident.
Beaumont était un remarquable type de marin : maigre, sec, un peu hâve, les yeux émerillonnés sous des sourcils broussailleux et grisonnants. Il avait le cœur haut et parfait, l'abord noble et gracieux bien qu'un peu gâté par une pointe de persiflage qui s'aiguisait jusqu'au sarcasme froid dans les occasions. Ses attitudes semblaient fort journalières. Je me souviens de l'avoir vu tantôt très élégant sous l'uniforme et recevant superbement à son bord, tantôt d'apparence fatiguée, petite, j'allais dire mesquine, en tenue civile. On lui reconnaissait un esprit fin, avisé, subtil, beaucoup d'adresse et de sens politique.
Il adorait tout dans l'Extrême-Orient : le soleil, la pureté de l'air, la grâce des paysages, les dehors
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aimables et gais des Asiatiques. Ses sentiments japonophiles débordaient sur toutes choses. Je me souviens que, sans être collectionneur ni même connaisseur, il achetait avec amour mille bibelots inutiles dont le chatoiement hri plaisait. Il accordait aussi sa meilleure confiance à deux ou trois domestiques nippons, qui lui faisaient une cuisine médiocre pimentée d'un grain d'exotisme et le servaient avec des manières glissantes et silencieuses, une ponctualité sévère, un dévouement mitigé de chapardage. Naguère amoureux perpétuel et inconstant des onze mille vierges, il gardait encore avec les femmes de jolies façons galantes fleurant Versailles ou Triaoon. Les jeunes filles du corps diplomatique et de la petite colonie européenne de Tokio, qu'A courtisait en aïeul, rappelaient : « Mon onde Olivier », et ce vocable l'enchantait
L'amiral de la Bédolliêre qui lui succéda, semblait un peu rond an physique et parfaitement rond au moraL H réussit aussi bien, mais par des moyens différents et beaucoup moins quintessences
Tous deux sont morts.
la guerre n'avait point 4xhâé entre les Russes et les Japonais fl fallait qu'ils s'entend!*-
sent, sinon en amis du moins en riverains des mêmes eaux, et le prochain couronnement de l'empereur Nicolas II semblait une occasion d'entretiens pacifiques tout indiquée.
Le célèbre maréchal Yamagata reçut la direction de l'ambassade envoyée par l'empereur du Japon aux fêtes de Moscou. Il était aussi grand général qu'habile diplomate, savait marcher sur les parquets glissants comme sur les champs de bataille et n'avait besoin de personne pour faire ses commissions. Néanmoins la diplomatie française pensa, je crois avec raison, que ses bons offices pourraient faciliter un peu les choses en ouatant certaines aspérités. Petit à petit l'idée crût, s'enfla, s'épanouit. Au lieu de nous contenter d'un rôlet dépassant à peine les coulisses, nous voulûmes escalader le cintre et redescendre dans une apothéose comme le deus ex machina. Chacun s'en mêla, depuis notre ministre des affaires étrangères jusqu'au moindre sous-ordre, tant et si bien que les Japonais s'entendirent seuls à seuls avec les Russes, tout uniment.
Malgré l'évidence, nous crûmes avoir mené l'affaire et fûmes très mortifiés quand le maréchal Yamagata, directement mis en cause, répondit
avec les ambages les plus courtois que le rôle de la France s'était restreint à quelques amabilités banales, telles que les gens bien élevés s'en font au passage des portes.
Une accalmie réelle suivit le rapprochement négocié par Yamagata. Toute la nation japonaise éprouvait une grande nécessité de repos et percevait un besoin d'entente plus ou moins durable avec l'une des puissances prépondérantes de l'Extrême-Orient, qui étaient alors l'Angleterre et la Russie.
La colère causée par l'Intervention, la diffusion de la langue et du commerce britanniques dans l'empire mikadonal, une certaine similitude géographique entre l'Angleterre et le Japon inclinaient les gens du peuple et de la classe moyenne vers les Anglais, dont ils ignoraient le dédain pour la race jaune et l'égoïsme politique (1). Au contraire, quelques hommes considérables et probablement une partie de la cour penchaient vers les Russes, aimables, caressants, flatteurs, généreux
(1) Un des rares Japonais qui répudiaient toute idée d'alliance avec l' Angleterre, me disait un jour plaisamment : « Si nous faisions alliance avec l'Angleterre et si les Anglo-Japonais étaient victorieux, ce serait l'Angleterre qui serait victorieuse; mais, s'ils étaient battus, ce serait le Japon qui serait battu. »
en promesses, prodigues en décorations, exempts de préjugés contre les Asiatiques.
Mais le gouvernement du tsar dédaigna ces tendances imprécises ou ne sut pas les utiliser. Il laissa percer des intentions dominatrices sur la Corée, conquérantes sur la Chine septentrionale, et bientôt tout le monde pensa que la guerre éclaterait un jour ou l'autre entre la Russie et le Japon, sans en prévoir cependant la date et les conséquences. Les Russes, n'occupant alors ni Port- Arthur ni la Mandchourie, semblaient peu vulnérables sur les rivages frimateux de la Sibérie. On estimait que les troupes mikadonales y aborderaient aisément et obtiendraient quelques succès sur les peu nombreuses troupes russes, mais on pensait qu'après ces victoires sans lendemain les Japonais gèleraient dans leur propre glace et que, de toute manière, la guerre finirait sans grands avantages ni grands dommages pour les deux parties.
Quant à la politique mutuelle des Japonais et des Russes, elle se bornait à gagner un temps dont les premiers avaient besoin pour réparer leurs forces et les seconds pour achever leur ligne transsibérienne. Mais cette expectative, simple en théorie,
se hérissait dans la pratique de mille difficultés, se compliquait de mille détours , au milieu desquels Russes et Nippons évoluaient en rusant à qui mieux mieux. Rien n'était plus symptomatique que d'entendre certains Russes parler des Philippines alors convoitées par les Japonais (i), et verser un pleur de crocodile sur le sort contraire réservé aux Espagnols, tout en pensant que le temps passé par les Japonais à combattre les Espagnols serait pour eux du temps gagné.
Tout le monde prévoyait donc qu'un heurt violent mettrait un jour aux prises Russes et Japonais, mais nul ne pouvait en fixer la date, ni surtout imaginer l'étendue des futures victoires nippones.
Du reste les causes de ces victoires semblent,
(i) Les journaux japonais développaient à satiété la théorie suivante : « L'expansion nippone a besoin de nouveaux territoires. Le Japon ne peut acquérir ces territoires que par droit de conquête. Quels seraient en Extrême-Orient les territoires, sinon les plus désirables, du moins les plus faciles à conquérir pour le Japon? » — La réponse, exprimée quelquefois mais plus généralement sous-entendue, était : les Philippines.
La prise des Philippines par les Américains a été une grosse déception pour les Japonais. Ajouterai-je qu'au point de vue politique nous ne pouvons la regretter, car l'archipel philippin est ainsi devenu une solide barrière entre le Japon et notre .grande colonie indo-chinoise.
môme après coup, difficiles à préciser sans raisonnements captieux. Le gain d'une campagne résulte d'opérations bilatérales et il est toujours délicat de faire un départ attributif des résultats entre l'habileté des uns et l'inhabileté des autres. En outre, à la guerre plus que partout ailleurs, le rôle de la fortune est prodigieux. Dans un art où quelques principes très simples en théorie mais d'une application infiniment complexe régissent une variété de cas infinie, la chance fait souvent tenir, après coup, à mérite ou à faute des conduites semblables.
Quoi qu'il en soit, la négligence, Timpéritie, l'aberration confiante des Russes laissèrent les Japonais prendre un gros avantage dès le début de la partie. Plus tard, si les Russes montrèrent du jugement, de l'activité, de l'entente pour les transports et les ravitaillements, ils manquèrent de sens militaire, de volonté, de ténacité, d'élan, même de courage général dans les opérations proprement dites. Il y eut parmi eux mille exemples de bravoure et d'héroïsme individuel; mais on chercherait vainement dans cette triste campagne une seule page entière, heureuse ou malheureuse, d'une beauté parfaite, une page éternelle dont tous
les auteurs puissent dire : « Notre nom vivra glorieux dans la mémoire des hommes. »
De même qu'un jardinier ne saurait faire une belle récolte sur un arbre sans racines, de même les Russes lancés à l'aventure dans une lutte lointaine, impréparée, impopulaire, incomprise, n'y ont récolté que des fruits 'mauvais, blets avant que d'être mûrs ou véreux. Au contraire les Japonais, minutieusement organisés, faisant à leur heure, près de chez eux, une guerre vers laquelle aspirait l'àme nationale, tinrent dès l'abord tous les atouts dans la main. Les chefs de la nation et de l'armée purent utiliser les qualités d'esprit militaire, de discipline, de courage, de dévouement, d'abnégation et surtout de sacrifice simple, sans arrièrepensée, de l'individu à la collectivité, qui sont les caractéristiques du peuple mikadonal.
On prétend qu'un sens occulte et supérieur, appelé par Maeterlinck l'esprit de la ruche, guide et dirige toutes les abeilles vers un même but, et obtient ainsi de mouches sans facultés individuelles spécialement affinées un merveilleux résultat pour la conservation de l'essaim. Dans des conditions analogues, le patriotisme infini des Japonais, leur aspiration unique, incessante, irrésistible vers la
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grandeur du pays rendent extrêmement redoutable la réunion de gens qui, pris à part, nous paraissent médiocres. Chaque Japonais semble un grain dans un flot de sable poussé par un invisible courant. Qu'importe l'anéantissement de quelques centaines, de quelques milliers, dix milliers, cent milliers d'atomes, si le flot ne cesse d'avancer?
J'avais un ami nommé Soutclii parmi les officiers japonais partis pour la guerre contre la Russie. Comme je m'en inquiétais, l'un de ses compatriotes me répondit d'un air indifférent :
— Ah! oui, Soutchi : il se trouvait sur tel transport coulé par les Russes. On aurait pu le sauver, mais, dans la circonstance, il a mieux aimé périr.
Le bon Soutchi l'avait fait, j'en suis sûr, tout aussi naturellement que mon interlocuteur le rapportait; et en priant maintenant pour lui dans le sanctuaire familial, ses parents louent son sacrifice comme une chose très naturelle, tandis que, nous autres Occidentaux, nous l'exalterions jusqu'aux nues.
On trouve partout de superbes abnégations; seulement l'Européen qui dévoue son existence et consomme le sacrifice de soi-même s'estime un holocauste ineffable, tandis que le Japonais meurt
pour, sa patrie sans phrases, sans pensées surpassant la nature, les yeux fixés vers le soleil dont ses empereurs sont descendus et l'âme réconfortée par un rayon astral qui l'entraîne vers Fempyrée.
Enfin, et je ne saurais trop y insister, les cœurs de tous les Japonais battent à l'unisson dès que le sentiment national est en jeu, tandis que, dans des circonstances semblables, les nôtres, plus compliqués, prennent seulement l'accord de tierce, de quinte ou d'octave.
En 1896, les relations entre le Japon et l'Angleterre étaient bonnes, en attendant qu'elles devinssent cordiales puis intimes. Cependant les Anglais n'avaient guère dissimulé leurs sympathies pour les Chinois au début de la guerre sinojaponaise. A Weï-haï-weï par exemple, l'amiral commandant l'escadre britannique d'observation essayait toujours ses projecteurs électriques au moment même où les navires japonais approchaient de la ville pour une attaque de nuit. Ailleurs, d'autres faits analogues s'étaient produits et les Anglais — officiers ou reporters — admis à suivre les opérations de l'armée nippone, étaient devenus les bêtes noires des troupes. Mais le débordement de colère soulevé
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par rintervention balaya parmi le peuple japonais tous les autres sentiments, et produisit dans les relations anglo-japonaises une détente soudaine, que le ministre britannique à Tokio, sir Ernest Satow, sut fort bien utiliser.
Né sans fortune, sans appui, mais full oftact and delicacy, sir Ernest avait débuté naguère au Japon comme secrétaire-interprète et, s'élevant peu à peu d'un effort opiniâtre mais inapparent, il était devenu l'un de ces diplomates de haut vol, d'extrême distinction, de manières charmantes qui personnifient au loin la grandeur britannique. Il parlait à merveille le japonais, connaissait le pays mieux que personne, y comptait d'innombrables amis et, en toutes choses, en toutes occasions, à tout propos, agissait toujours avec autant d'adresse que de dignité.
Le ministre de Russie, M. Hitrowo, avait le grand air, les allures nobles, hautes et un peu orientales des Moscovites d'autrefois. Il quitta bientôt le Japon et, après un intérim assez long tenu par M. de Speyer, fut remplacé par le baron de Rosen, homme doux, aimable, affiné, distingué, prévoyant, élégamment spirituel. M. de Rosen avait passé naguère quelques années à Tokio
comme attaché ou secrétaire d'ambassade, et savait étoiler la plus obscure discussion de quelques jolis mots japonais accompagnés de gestes câlins à la vieille mode du Nippon. Pour tout dire, il paraissait dans la diplomatie moderne un élégant plénipotentiaire d'autrefois, suave, souriant, secret, protocolaire, avec des formes tour à tour hautaines, nobles, insinuantes, gracieuses, badines, suivant les besoins. En le voyant, je pensais au congrès de Vienne et au congrès de Vérone, il me venait aux lèvres de lui demander comment allait M. de Chateaubriand ou bien le comte Pozzo di Borgo.
Tout le monde sait les services que Rosen rendit à son pays dans les négociations douloureuses qui suivirent la guerre russo-japonaise, et beaucoup de gens savent aussi que cette guerre funeste aurait pu être différée jusqu'à des temps plus favorables si le gouvernement de Pétersbourg avait suivi ses conseils ou tout au moins tenu compte de ses avertissements.
Le baron Gutschmid, ministre d'Allemagne, semblait fort différent, avec ses façons raides et un peu cassantes, sa voix forte généralement enrouée, ses gestes étendus. Il jouissait parmi les Japonais de plus de prestige que de sympathie, et semblait
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toujours prêt à négocier la paix avec des vaincus au lendemain d'une grande bataille.
Son successeur, le comte de Leyden, était au contraire parfaitement aimable et d'un esprit fin dont je me rappelle un joli trait. Il avait dans sa légation le lieutenant comte Hans de Kônigsmarck. Les Japonais, moins ferrés sur cette famille que je ne Tétais moi-même au temps de mon baccalauréat, s'obstinaient à l'appeler Bismarck et s'en excusaient ensuite jusqu'à l'infini par des considérants malgracieux pour une aussi grande maison que les Kônigsmarck. Un jour que la méprise s'était encore produite et que le pathos excuseur allait recommencer, Leyden arrêta les frais par ces mots :
— Mais l'erreur n'est pas grave. Ce sont deux noms également illustres, à la différence que celui de Bismarck est plus d'actualité.
Mon chef, M. Harmand, par lequel j'aurais dû commencer, avait rempli une carrière brillante et mouvementée.
Petit-neveu du conventionnel Harmand, lequel eut le courageux honneur de protester contre la violation des formes légales dans le procès de Louis XVI, fils d'un officier supérieur de cavalerie,
M. Harmand eût pu choisir entre toutes les carrières. Mais un goût très vif le portait vers les sciences naturelles et les voyages. Il entra dans la marine comme médecin et devint le fidèle compagnon de Garnier au cours de ses explorations héroïques.
Quelques années plus tard, un prodigieux coup de fortune le fit nommer commissaire général au Tonkin et il se trouva nanti de pouvoirs qui mettaient dans son obédience l'amiral Courbet, naguère son supérieur à ne le point regarder. M. Harmand eut alors des contestations fameuses avec l'amiral dont le grade et le caractère altier répudiaient une telle dépendance. La situation semblait intolérable pour Courbet, mais le nouveau commissaire général n'en était pas responsable et il se retira très dignement dès que les circonstances le lui permirent. Nommé ministre à Tokio en 1894, M. Harmand conserva ce poste jusqu'en 1906, et prit alors sa retraite avec le rang d'ambassadeur. L'effacement progressif de la France au Japon ne lui a pas permis d'y jouer un premier rôle, bien qu'il eût été mêlé aux plus grands événements de l'histoire moderne japonaise.
Tous ceux qui connaissent M. Harmand lui re-
connaissent une intelligence puissante, une grande facilité de travail, une indomptable énergie morale et physique. Sa carrière satisferait des ambitions difficiles et cependant il semble que la fortune aurait pu le porter encore plus haut, car il est de la matière dure et tenace dont se façonnent les grands hommes d'État autoritaires.
En Extrême-Orient, nul mieux que lui ne prévoyait l'avenir et ne savait tenir tête aux Japonais, ardents à obtenir, peu enclins à donner et récalcitrants aux échanges où tout l'avantage n'était point de leur côté. L'admirable suite de ses dépêches forme une véritable histoire du Japon pendant douze ans et les historiens futurs y puiseront sans compter.
Malgré l'importance croissante des relations commerciales et politiques entre les États-Unis et le Japon, le ministre d'Amérique ne faisait pas la grande figure qu'on croirait.
Le ministre de Chine au Japon était Lord Yu, qui devint plus tard ministre en France. Sa famille appartenait à la noblesse mandchoue — la classe conquérante — et tenait, dit-on, par quelque alliance, à la maison impériale. Lui-même avait une apparence froide, des façons compassées, des allures
très dignes rendues un peu hésitantes par une forte myopie. Dans les occasions, ses costumes, toujours chinois, bien entendu, se chamarraient de broderies et d'affiquets multiples dont les moindres emblématisaient encore quelque honneur ou quelque dignité. Quant à son vocabulaire européen, il se réduisait à deux mots anglais : good-bye et earthquake (i). Le premier était d'un emploi courant et l'instabilité sismique du Japon lui permettait de placer facilement le second avec à-propos.
Quanta lady Yu, fille d'un Chinois et d'une Américaine, elle avait incliné du côté maternel, parlait anglais, donnait des bals et portait avec autant d'aisance un chapeau à la dernière mode parisienne ou l'étonnant bonnet à poil orné de fleurs dont se parent aux jours de fête les nobles dames mandchoues.
Les enfants Yu, deux fils et deux filles, étaient charmants, avec des yeux un peu bridés éclairant leurs jolis visages dont la carnation vermeille se pigmentait d'orangé. Le second fils, Gharley, dansait à ravir et venait ordinairement au bal en robe fleur de pécher. Avant de valser, il tortillait sa
(I) Au revoir et tremblement de terre.
longue queue dans sa ceinture pour éviter qu'elle ne s'élevât par l'accélération du mouvement gira- j toire jusqu'à frapper au visage les danseurs voisins . | Il aurait pu l'épingler en chignon au sommet de sa j tète, mais, suivant les rites chinois, c'eût été pour ; ses hôtes une impolitesse dont il se fût bien gardé. !
Pauvre Charley, pauvre Céleste commencement i de siècle, dont l'âme très moderne avait pour enve- j loppe un Chinois de paravent : il a fini par faire en j France un mariage inégal et malheureux ! !
En leur qualité de Mandchoues, Mlles Yu conservaient de jolis pieds exempts de toute torture et en profitaient pour danser comme leur frère. Pourtant Mme Yu, personne prudente et sage, ne leur autorisait la valse qu'en toilette européenne, car le costume chinois qui se drape sans artifices baleinés répugne aux pirouettements par couples de nos danses actuelles.
Les représentants des autres puissances tenaient des rôles moins brillants et vivaient de souvenir ou bien d'attente. L'Espagne conservait quelques relations d'affaires avec le Japon à cause des Philippines. Mais la Hollande, naguère maîtresse de tout le commerce extérieur du pays, y devenait oubliée partout ailleurs que dans l'histoire et, s'il y avait
encore un consul de Portugal à Tokio, les fonctions de ministre plénipotentiaire incombaient au lointain gouverneur de Macao.
En dehors des diplomates , la société de Tokio comprenait des étrangers au service du Japon (professeurs ou conseillers) dont le nombre allait décroissant; deux médecins allemands; un architecte anglais; quelques représentants industriels briguant les commandes du gouvernement mikadonal. Parmi ces derniers, les plus répandus étaient Bougouën dont j'ai déjà parlé, le capitaine Munter, ancien officier de la marine danoise entré au service de la puissante maison anglaise Armstrong; le commandant Armani, agent des chantiers italiens Ânsaldo, qui pouvaient, à son dire, « compéter » avec les premiers chantiers du monde et n'obtenaient cependant jamais la moindre commande.
Enfin un petit groupe de missionnaires, de professeurs modestes, de représentants commerciaux moins répandus ou moins qualifiés gravitait autour de chaque légation.
La vie mondaine était agréable et gaie. Si l'immensité de Tokio gênait un peu la fréquence des relations, elle évitait la satiété habituelle à Pékin
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où les diplomates parqués dans la môme rue se rencontrent dix fois par jour.
Les Japonais occupant des situations officielles avaient à cœur de bien accueillir les Européens, quoiqu'ils le fissent d'ordinaire sans plaisir et seulement pour le bon renom de leur pays. La plupart ne nous aimaient guère et, sans nous souhaiter peut-être de grands maux, savouraient nos moindres déconvenues. J'en eus le témoignage au moment où le comte d'Eu et le prince Pierre d'Orléans et Bragance, son fils aîné, vinrent au Japon.
Le comte d'Eu s'étant courtoisement réclamé de sa nationalité française, le comte de Pourtalès, alors chargé d'affaires, prévint officieusement le gouvernement japonais. Sans réclamer pour le prince aucun honneur précis, Pourtalès exposa qu'il serait bienséant de lui accorder le traitement habituel aux personnages de son rang venus au Japon en touristes quoique sans incognito rigoureux.
Les Japonais possédaient à coup sûr un almanach de Gotha et savaient parfaitement que le ministre d'Espagne ou le consul général de Portugal se mettraient aux ordres du comte d'Eu, prince
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de la maison de Bourbon et, par sa femme, chef de la maison de Bragance, si la légation de France défaillait. Ils n'ignoraient pas non plus que le ministre d'Autriche -Hongrie devait ses meilleurs offices au prince Pierre d'Orléans, officier dans Tannée autrichienne. Mais ils saisirent aussi combien l'état républicain de notre pays mettait la légation française en posture gênante pour parler d'un Bourbon. Nous pataugions dans les tourbières du protocole et ils nous turlupinèrent jusqu'au moment où nous leur dîmes :
— Eh bien soit, il ne sera plus question de rien avec la légation de France. Dans une heure, le ministre d'Autriche vous présentera le passeport du prince Pierre en vous demandant ce que vous comptez faire pour un officier autrichien qualifié d'altesse impériale et royale. Naturellement, il rendra compte de tout à son gouvernement et la cour de Vienne, si ferrée sur les étiquettes, pensera qu'étant nouveaux venus parmi les grandes puissances monarchiques, vous en ignorez encore les usages.
L'argumentation enragea mais convainquit les Japonais, désireux avant tout d'éviter un ridicule ou une ignorance. Ils se montrèrent désormais
empressés pour le comte d'Eu, sans en demander plus long, et je n'aurais garde de rappeler cette anecdote si elle ne caractérisait à merveille l'état d'âme coutumier aux Japonais dans leurs relations avec les Européens.
Au printemps de Tannée 1898, je dus quitter le Japon pour accomplir le temps de service régimentaire exigé de tous les officiers d'état-major. Suivant la coutume, nos amis de toutes les classes de la société, depuis les plus hauts jusqu'aux plus humbles, nous envoyèrent des cadeaux. Beaucoup nous accompagnèrent à la gare de Tokio-Simbashi et quelques-uns vinrent même jusqu'au port de Yokohama. D'ordinaire, les adieux, les reconduites parmi l'enregistrement des caisses, le port des valises, le récolement des plaids, l'égarement des parapluies sont aussi fastidieux pour ceux qui partent que pour ceux qui restent. Mais, là-bas, l'appréhension de ne plus se revoir, le souvenir des jours écoulés en commun, heureux ou malheureux, la conscience du temps inéluctablement révolu dégagent une émotion communicative et parfois une larme mouille les yeux.