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CHAPITRE XX

Retour en France. — Reprise de l'affaire Dreyfus. — Second ministère de M. Cavaignac. — Suicide du lieutenant-colonel Henry. — Je rejoins & Tours le 5* cuirassiers. — Mort de la princesse Marie-Louise de Bulgarie. — Je vais à ses funérailles. — Un mot sur l'empereur d'Allemagne. — Le roi Milan. — Les cérémonies funèbres de Sofia et de Philippopoli.

Quand j'arrivai à Paris, une agitation énorme recommençait autour de l'affaire Dreyfus et l'étatmajor de l'armée était en ébullition.

Parmi les officiers du ministère, nul ne semblait mettre en doute le crime de notre ancien camarade, mais quelques-uns, gens de nature sage, pensaient, à l'exemple du général Billot, ministre de la guerre, qu'il fallait se borner à ne pas revenir sur la chose jugée, tandis que la plupart, soulevés d'indignation, considéraient comme une faiblesse, presque une forfaiture, la prudence du général et demandaient que l'on éclairât les Chambres et le pays sur le crime commis par Dreyfus.

Un seul, qui a été nommé général en 1907 et

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pourvu peu après d'un très beau commandement, me dit, sans entrer dans le fond du débat ni émettre un doute sur le bien jugé de l'affaire, que le dossier sentait mauvais et qu'on le soupçonnait de contenir des pièces fausses.

Quoi qu'il en soit, les circonstances exaucèrent le désir des violents; le général Billot .quitta la rue Saint-Dominique et fut remplacé par M. Cavaignac, l'homme attendu entre tous, le sauveur providentiel qui devait éteindre les brandons ardents à l'incendie de l'état-major général.

On sait ce qu'il advint I

A la place de M. Cavaignac, Richelieu eût détruit le faux commis par Henry et découvert par Cuignet, Mazarin l'eût égaré, Bismarck l'aurait simplement mis dans sa poche, indifférent à ce que la postérité l'y retrouvât!

Mais notre ministre de la guerre était trop honnête homme et pas assez homme d'État pour dissimuler une vilenie. Ce fut son honneur comme sa perte; M. Gavaignac tomba, les reins brisés, du pinacle où la France entière l'avait mis.

Quant au pauvre lieutenant-colonel Henry, il se tua dans sa cellule du Mont-Valérien.

L'avenir sera indulgent pour Henry, homme

simple et fruste, sans grande ouverture d'esprit, sans connaissance du monde, sans détours, qui fut porté par ses qualités militaires et plus encore son dévouement envers ses chefs, à un emploi qui ne lui convenait guère. Son intelligence subalterne saisit l'importance de « corser le dossier » et, absorbé, suggestionné par cette idée unique, il fabriqua la pièce tant désirée qu'il ne trouvait pas.

Au mois de novembre 1898, j'avais rejoint à Tours le 5* cuirassiers où je devais attendre mon quatrième galon en remplissant les fonctions de capitaine-commandant. J'étais, il faut l'avouer, peu préparé à cet emploi après tant d'années passées loin de la troupe; mais j'eus la chance de trouver des supérieurs aimables, des officiers excellents, le plus dévoué des maréchaux des logis chefs et je me tirai d'affaire, sinon avec grand honneur, du moins sans anicroches fâcheuses.

A la fin de janvier 1899, la princesse Marie- Louise de Bulgarie s'éteignit doucement, quelques jours après la naissance de son quatrième enfant, la princesse Nadejda. Elle avait pris froid en allant joindre ses prières à celles de ses sujets au moment

que mourait un saint ministre de l'Église bulgare, digne de toutes les vénérations.

En souvenir de l'accueil trouvé naguère en Bulgarie, je voulus aller à Sofia rendre un dernier hommage à la souveraine expirée.

Dès le départ de Paris, je rencontrai dans l'express-orient le commandant Moreau, chargé de représenter aux obsèques le président de la République française, et particulièrement qualifié pour cette mission car il venait d'organiser la marine bulgare; le comte Albert Mensdorf-Pouilly, conseiller à l'ambassade d'Autriche-Hongrie en Angleterre et petit-fils d'une princesse de Cobourg; le comte de Grenaud, fils du premier grand-maréchal delà cour de Sofia. A Munich monta dans le train le prince Siegfried de Bavière, tout jeune et •charmant. Il était accompagné du capitaine baron de Redwitz dont je ne puis oublier un bien joli mot à propos de l'empereur Guillaume :

— Comment voulez-vous que notre empereur ne fasse pas des merveilles? Tout le monde l'adore et tout le monde en a une frousse épouvantable!

Nous prîmes plus loin le comte Zileri dal Vernie, petit-fils de la duchesse de Berry par son second mariage avec le comte de Lucchesi, et grand-maître

de la cour du duc de Parme ; plus loin encore, à Nisch, le roi de Milan de Serbie. Il me parut commun sans être \ulgaire, très brun, très coloré, très bedonnant dans une tunique rouge trop étroite qui plissait horizontalement à la taille et remontait jusqu'aux cheveux. Il causait avec esprit, avec finesse, même avec grâce, paraissait connaître merveilleusement les rouages si compliqués de la politique balkanique, se tenir au courant de toutes les aspirations populaires et savoir élucider les questions les plus complexes. En somme, Milan faisait assez bonne figure de roi, mais de roi qui eût été dans des vies antérieures major de table d'hôte et chef de brigands.

L'apparence extérieure de Sofia n'avait gyère changé depuis mon dernier voyage, quoique la situation politique du pays fût tout autre. Stambouloff était tombé du pouvoir dans des conditions tragi-comiques que son effroyable mort inclina vers la plus sombre tragédie (i). La Bulgarie était

(1) On prétendait que la cause immédiate de sa chute avait été une scène violente et aussi peu décente que ridicule, survenue entre lui et la femme d'un de ses collègues dans le propre salon de cette dame. — Tout le monde sait avec quelle rage féroce U fut assassiné et comme déchiqueté de coups en plein Sofia par dea meurtriers qu'on ne retrouva jamais.

rentrée en grâce auprès de la Russie sa libératrice, devenue ensuite sa pire ennemie. Le prince Ferdinand, reconnu par toutes les puissances, avait savouré le plaisir de parcourir officiellement l'Europe et d'être acclamé par les foules changeantes. Naguère ces mêmes foules le traitaient de Cobourgassassin, se passionnaient pour Panitza dont le nom sonnait bien à l'oreille et, sachant vaguement que la prison de Sofia, ancien sanctuaire musulman, se nommait la mosquée noire, rêvaient d'horreurs adéquates au nom sinistre de cette geôle.

Mais pourquoi parler politique alors que l'amertume d'un deuil national occupait seule le pays!

Tout le monde pensait à la princesse, rappelait son charme, sa bonté, son amour pour la Bulgarie dont elle avait donné une dernière preuve, plus touchante que toutes les autres. Unissant avant de mourir ses espoirs de mère à ses espoirs de souveraine, Marie-Louise avait demandé que son enfant naissante fût appelée Nadejda — Espérance — comme le premier navire de guerre bulgare.

Les obsèques officielles se firent à Sofia dans la petite église latine. De grands cartouches aux couleurs nationales se détachaient de place en place sur le fond noir des draperies. Les uns portaient

les armes unies de Cobourg et de Bourbon, les autres le nom vénéré de MariarLuisa regnatrix, et, malgré la tristesse profonde, quelques-uns remarquaient l'habileté protocolaire de cette qualification régalienne.

Le lendemain matin, nous partîmes pour Philippopoli où la souveraine devait reposer dans la cathédrale catholique.

Au moment que nous quittâmes Sofia, il faisait très froid et un brouillard givreux couvrait la ville. Mais lorsque, après avoir franchi le haut seuil de Vacarel, nous descendîmes vers les plaines fertiles de la Maritza, le ciel bleuit, le temps devint plus doux, les bourgeons bruns fraîchement éclatés se panachèrent d'une verdure étroite, l'hiver fit place au printemps.

A Philippopoli, le soleil miroitait les draperies funéraires dont la gare était tendue; une brise tiède, haleinant la campagne, apportait mille effluves printaniers; un suave parfum d'aubépine se jouait parmi les senteurs vagues des arbres feuillissant et de la terre hâtive à se couvrir de moissons.

Le prince Ferdinand, son frère aîné le prince Philippe de Cobourg, son neveu le prince Siegfried

de Bavière, les hauts dignitaires du pays et de la cour se rangèrent devant le wagon transformé en chapelle ardente. Plus loin se tenaient les matelots de la Nadejda venus monter une dernière garde près de leur souveraine, naguère si heureuse de voir flotter sur la mer Noire le pavillon tricolore de leur vaisseau.

Des serviteurs éteignirent les cierges, prirent les gerbes et les couronnes dont les fleurs lasses jonchaient le sol de leurs pétales, puis, soulevant l'ample voile funéraire, ils découvrirent l'énorme cercueil de métal blanc rehaussé d'or où gisait la souveraine, si frêle et si légère en son vivant.

Alors, suivant une pieuse coutume des Églises orientales, le prince et ceux qui l'entouraient placèrent le cercueil sur leurs épaules et le portèrent ainsi jusqu'au char funèbre.

Beaucoup de gens pleuraient et cependant la foule recueillie ne semblait pas suivre un deuil, mais plutôt escorter processionnellement la châsse d'une sainte ramenée aux autels après avoir été promenée dans les campagnes contre quelque fléau.

Les prêtres bulgares, ne pouvant unir leurs absoutes aux absoutes latines dans la cathédrale,

étaient venus en pompe arrêter le cortège afin de joindre leurs prières à celles des latins sous la grande voûte du ciel commune à tous les adorateurs de Dieu. Lorsqu'ils commencèrent leurs lamentations et leurs appels au Seigneur, tristes et déchirants comme le trépas, l'émotion de la foule s'exalta. Une même douleur semblait prête à renouer les liens rompus depuis mille ans entre les Églises d'Occident et d'Orient, entre la foi latine de la princesse et la foi grecque de »on peuple. Plus d'un voyait déjà peut-être, dans un rêve prestigieux, le fils afné de la morte, élevé dans la religion grecque, devenir empereur d'Orient et rétablir l'union entre Constantinople et Rome sous les auspices de sa sainte mère également pleurée par les deux Églises.

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