CHAPITRE XXII
Je suis nommé chef d'escadrons au 2* chasseurs d'Afrique. — Tlemcen. — Le colonel Delanneau. — Les grandes manœuvres. — Départ pour AIn-Sefra. — Le général de Saint-Germain. — L'expédition d'Igli. — Le poste de Duveyrier. — Funérailles de soldat. — Bou-Amama. — Le général Grisot, commandant le 19* corps. — Les zouaves. — Les soldats des bataillons d'Afrique. — Les disciplinaires. — Nécessité de réformer les •onseils de discipline. — Les légionnaires.
En juillet 1899, je fus nommé chef d'escadrons au 2* chasseurs d'Afrique.
Deux escadrons actifs du régiment et le cinquième tenaient garnison à Tlemcen; les deux autres étaient détachés.
Au moment de ma nomination, je demandai trois mois de congé afin de ne rejoindre le régiment qu'après les fortes chaleurs. Mais plusieurs officiers de cavalerie récemment nommés en Afrique avaient profité de congés semblables pour passer dans des régiments de France; le général Poulléau. commandant la cavalerie d'Algérie, soupçonna quelque projet analogue de ma part et fit refuser
mon congé par le ministre lorsque je le croyais accordé sûrement.
Je rejoignis Tlemcen au moment même de partir pour les grandes manœuvres et après mille tribulations. Cependant nulle époque de ma carrière ne me laisse de meilleurs souvenirs, de plus cuisants regrets.
Jamais je n'oublierai mon arrivée dans Tlemcen, la blanche capitale des anciens rois zeiyanides, tout entourée de verdures et de fleurs écloses le long des ruisseaux. Le ciel était de feu au milieu du jour, mais chaque soir le vent de mer, franchissant les collines, agitait doucement l'atmosphère alourdie par des effluves aux senteurs d'aromates et assoupissait la nature dans un bercement suave jusqu'à ce qu'elle s'endormît tout à fait.
Jamais je n'oublierai notre départ pour les manœuvres par la route des Cascades, si fraîche au matin, notre première étape sous le soleil brûlant, notre premier campement, proche d' Aïn-Fézza, puis, dans la nuit silencieuse au bord d'une source églomisée d'argent par un rayon de lune, les hennissements de nos petits chevaux arabes qui, humant tout à coup une odeur de cavale, maudissaient leurs entraves et criaient aux étoiles leur plaintif émoi.
Le régiment était commandé par un admirable officier d'Afrique, le colonel Delanneau. Il avait le métier en passion et aimait ses chasseurs à l'égal de ses enfants. Chacun le lui rendait, car, suivant l'expression si belle et si rarement vraie — maintenant surtout — de nos règlements militaires, « son autorité était le recours et l'appui de tous ».
Les soucis personnels, les préoccupations politiques disparaissaient dans un commun élan de patriotisme et d'amour du métier, une semblable affection de chacun pour tous et de tous pour chacun.
Comme je l'ai dit ailleurs (i) en parlant de nos troupes d'Algérie, « la vie commune au cours des marches et dans les camps, le long partage des mêmes ennuis, des mêmes fatigues, parfois des mêmes souffrances amènent entre tous, officiers et soldats, un très vif sentiment d'intérêt les uns pour les autres, de mutuelle confiance, d'affection. Loin de s'amoindrir parmi les plus humbles détails de la vie journalière, le prestige de l'officier grandit. Il ne paraît plus commander en vertu de ses galons, de son grade, des règlements mili-
(4) Dans Oran, Tlemcen, Sud-Oranais.
taires, mais par l'ascendant d'un droit supérieur émané de Dieu ou du libre suffrage de ses soldats. Le caractère de son autorité s'élève, s'élargit, se dégage de toutes considérations mesquines. Il est le vrai chef, le pasteur d'hommes, celui que tous regardent, vers lequel tous se rallient. D'ailleurs les soldats qui servent en Algérie diffèrent singulièrement de leurs camarades des régiments métropolitains. En France, avec le service court, les permissions fréquentes, les communications faciles, le soldat conserve toutes les idées de son enfance, tous ses sentiments familiaux. Il a vu ses parents à Noël, il compte les revoir à Pâques, un ami qui passait lui a donné de leurs nouvelles, lui a « causé » d'eux récemment. Les champs, les prés, les bois qu'il traverse près de sa garnison lui rappellent son pays. Il se dit : « C'est comme chez « nous », compte les jours et... prend patience. En Algérie au contraire, l'entrée au service marque pour l'homme de recrue le début d'une vie toute nouvelle, une brisure; il semble un déraciné. Pendant trois ans, le régiment l'absorbe tout entier, limite son horizon, circonscrit son orbite, devient sa famille. Tout en maudissant parfois le métier, il s'y attache, il l'aime; il est fier de son régiment
comme jadis les soldats de Navarre, Flandre ou Bourgogne. Il n'oublie ni ses parents ni son pays, mais il y pense au passé et au futur tandis que son camarade de France y pense au présent; il y rêve tandis que son camarade de France y réfléchit. »
Nous fîmes de très agréables manœuvres de cavalerie, sous le commandement du général Cuny (1) et la haute direction du général Poulléau (2), dans l'immense plaine qui entoure Bel-Abbès. Nos tentes avoisinaient le village de Sidi-Lhassen et rien n'était plus pittoresque que le camp aux heures où les officiers et les hommes prenaient leurs repas, installés de-ci de-là près de cuisines improvisées.
Parfois des pifferari, originaires d'Italie ou d'Espagne, arrivaient avec leurs instruments. Tandis que les mandolines bourdonnaient une basse, les violons soutenus par les harpes chantaient le Miserere du Trovatore, le quatuor de Rigoletto ou bien le grand duo qui précède, alors que Blanche pleure sa faute et que le bouffon, grandi jusqu'au sublime par r amour paternel, promet un vengeur à Saint- Vallier. Leurs instruments étaient mauvais, leur
(1) Commandant la 2* brigade de cavalerie d'Algérie et la subdivision de Tlemcen.
(S) Commandant la cavalerie d'Algérie.
mesure inégale, leur doigter maladroit, et cependant nous aimions à les entendre en regardant le ciel radieux de lumière ou semé d'étoiles, car nous étions heureux, car mes camarades étaient jeunes et moi j'étais rajeuni, car toutes les sensations viennent se peindre sur nos âmes comme sur un miroir magique dont le tain les accorde avec nos tristesses ou nos joies.
Après les manœuvres, tandis que le premier escadron et le deuxième retournaient à Tlemcen, les deux autres s'acheminèrent vers le sud. Le troisième allait tenir garnison à Saïda, jolie petite ville bâtie vers l'extrémité du Tell sur la lisière septentrionale des Hauts-Plateaux, et le quatrième à Méchéria sur la lisière opposée.
J'accompagnai ce dernier escadron pendant quelques jours, sans autre but que d'admirer le pays, ses mouvements de terrains étendus, ses horizons sans bornes où le ciel et la terre se confondent dans un halo vaporeux.
Nous vîmes successivement Chanzy, au bord de la Mékerra qu'ombragent des saules et des lauriers ; Magenta, fondée sur de hautes collines dans une immense sapinière et cependant si malsaine que ses rares habitants tremblent de fièvre comme ceux
de Ravenne ou des marais Pontins; Daya, ceinte de forêts; la fontaine de Takerkasa dont les eaux sourdent parmi le chaos d'un paysage lunaire; Mahroum qui semble une île sur la mer de verdure des Hauts-Plateaux.
Je terminai mon voyage au poste du Kreider, près d'un grand chott tout effleuri de sels magnésiens, et je regagnai Tlemcen par le chemin de fer avant d'aller passer en Europe mon congé enfin obtenu.
J'avais laissé le quatrième escadron en route pour Méchéria, tandis que le troisième s'était arrêté en arrière à Saïda. Mais l'agitation produite par l'occupation d'In-Salah dans tout l'hinterland algérien rendit bientôt nécessaire de renforcer nos postes avancés. Le troisième escadron partit de Saïda pour Méchéria, pendant que le quatrième s'acheminait plus au sud vers Aïn-Sefra. J'allai rejoindre celui-ci après un court séjour à Tlemcen, marqué par la venue dans cette ville de M. Laferrière, gouverneur général de l'Algérie.
C'était un petit homme pétillant d'intelligence et aimablement disert sans pédanterie. Les débuts de son gouvernement avaient été marqués par un
terrible malheur familial — la mort de son fils emporté par la typhoïde — et de grosses difficultés politiques amenées par les antisémites d'Alger. Néanmoins il semblait aimer l'Algérie, son soleil, ses couleurs voyantes, son mouvement, son bruit, avec l'ardeur sans satiété d'un noble Romain devenu proconsul d'Afrique après une carrière déjà longue écoulée tout entière en Italie.
La ville de Tlemcen lui offrit un banquet, pendant lequel il répondit avec beaucoup d'à-propos et de finesse à des toasts nombreux et très divers. Ayant eu l'honneur de le rencontrer le lendemain en petit comité, je ne pus m' empêcher de lui dire combien nous avions admiré l'aisance de sa parole et de lui demander s'il avait eu connaissance des toasts avant le banquet :
— Oh ! non, répondit-il, mais j'écoute attentivement chaque toast et j'en note au crayon les principaux points sur le dos de mon menu. Le moment de répondre arrivé, je place ce menu sur mon verre et quelques coups d'œil me suffisent pour ne rien oublier. Ce n'est pas plus difficile que cela, et les menus de mes voisins me fournissent au besoin des relais de papier indéfinis.
Le gouverneur était accompagné de Mme Lafer-
rière et de Mlle Laferrière, à peine remise des suites de la fièvre typhoïde dont son frère était mort et conservant encore les cheveux courts. Nous entourions d'hommages Mlle Laferrière et je pensais en la voyant à la marquise de Valory, fille du célèbre Dupleix, qui se ressentit toujours du temps où elle vivait aux Indes dans le palais de son père et s'entendait dire : « Majesté ».
Le voyage à Tlemcen de M. Laferrière me rappelle aussi le premier témoignage que j'eus du prestige énorme conservé sur leurs coreligionnaires par les descendants des grandes familles musulmanes maraboutiques.
Le jour de l'arrivée du gouverneur, je remplissais les fonctions de major de la garnison, ce qui me donnait la charge de faire ranger les troupes et les nombreux indigènes venus à cheval devant la gare pour accueillir le représentant de la République à sa descente du train.
Ne sachant pas l'arabe, j'avais pris avec moi un tout jeune officier de spahis, M. Ben-Chérif, descendant d'une illustre race algérienne et ancien élève de Saint-Cyr.
Le placement des troupes fut aisé, mais les indigènes, gens fort notables pour la plupart, voulaient
absolument caracoler et « faire fantasia » dans l'étroite cour de la gare, au grand péril de la foule. Après avoir tout essayé sans succès pour obtenir un peu d'ordre, je finis par dire à mon jeune compagnon :
— Monsieur Ben-Chérif, nous n'arriverons à rien. Je vous en prie, expliquez à tous ces gens que vous n'êtes pas un meskine (homme de peu), parlez-leur en maître et faites qu'ils obéissent.
Aussitôt Ben-Chérif, quittant sa place modeste à mon côté, s'avança vers les Arabes d'un air très fier, leur dit quelques mots et en obtint la plus entière soumission.
J'ai eu depuis mille exemples de prestiges semblables. Un jour, dans le Sud-Oranais, un Arabe fort pauvre mais de famille hautement maraboutique vint me voir. Mes goumiers et les indigènes du douar voisin s'empressèrent aussitôt à baiser sa main ou le pan de son burnous. A côté de cet homme en loques incliné devant moi jusqu'à terre, je n'étais plus rien pour eux.
Aux premiers jours de février, je partis pour Aïn-Sefra.
Aïn-Sefra, — la source jaune, — dernière ville et avant-dernier poste de FOranie, se composait essen-
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tiellement de belles casernes fortifiées bâties au pied d'une énorme dune de sable, dominée ellemême par de très hautes collines rocheuses. Tout près se trouvait l'ancien ksar arabe qu'entourait une muraille de terre cuite au soleil, et plus loin la ville européenne. Ce n'était en vérité qu'un bourg d'aspect villageois avec une longue place décorée d'acacias squelettiques et d'oliviers de Bohême rabougris, sept ou huit rues courtes et droites, une belle école, deux hôtels, quelques boutiques aux assortiments médiocres mais très variés tenues par des Espagnols ou des israélites. On y voyait également une petite église, la plus méridionale des trois provinces algériennes. Elle relevait, dit-on, du vicariat apostolique de Tombouctou comme se trouvant déjà dans le bassin du Niger; car le seuil de Mekhallis, situé entre Méchéria et Âïn-Sefra, sépare les eaux qui s'épanchent vers la Méditerranée de celles que la pente naturelle du sol entraîne vers le sud.
Le commandant du territoire d' Aïn-Sefra était le général de Saint-Germain, vieil officier d'Afrique. Il parlait arabe, connaissait à merveille la mentalité hypocrite et versatile des indigènes, savait désourdir leurs intrigues, percer à jour leurs roue*
ries, éventer leurs desseins, sans jamais se départir d'une stricte justice, d'une courtoisie parfaite et d'une certaine affection pour ces vaincus.
En 1900, comme toujours depuis quelque soixante-dix ans, il y avait lutte entre ceux qui voulaient limiter l'occupation algérienne et ceux qui voulaient aller toujours plus avant. Les premiers considéraient le Kreider, Méchéria, Aïn-Sefra, la redoute de Djenien-bou-Rezg bâtie au terminus du chemin de fer comme des postes avancés, tandis que les autres n'y voyaient que des jalons. Le heurt constant de ces opinions troublait tout. A force d'entendre parler tantôt de limitation tantôt d'extension de l'occupation française, tantôt de développement pacifique tantôt de conquête, les civils et les militaires mêlés aux choses algériennes n'y comprenaient plus rien. Chacun finissait par agir à sa guise, non sans méfiance d'ailleurs, car, d'une façon ou de l'autre, il était certain de se voir contrecarré sinon ouvertement blâmé à la première occasion.
En février, on ne veut entendre qu'à la paix et le général de Galliffet, ministre de la guerre, déclare que si l'on met le doigt dans l'engrenage algéro-marocain, le bras y passera tout entier.
so
En mars, complet revirement. On décide d'occuper Igli et quelques postes intermédiaires, pour couper la route allant du Maroc aux grandes oasis sahariennes et protéger ainsi nos colonnes du Touat et du Gourara.
Rien n'était mieux justifié; mais, en matière d'extension coloniale, on est toujours comme l'enfant des contes de fées qui joue sur la lisière d'une forêt, puis s'y enfonce jusqu'à se perdre, parce qu'il voit devant lui des fleurs plus belles et des papillons mieux diaprés.
Une petite colonne placée sous les ordres du colonel Bertrand, partit le 18 mars d'Aïn-Sefra pour Igli. On évaluait la distance à 350 kilomètres, répartis en une quinzaine d'étapes très inégales réglées suivant l'écartement des points d'eau.
Les deux premiers cinquièmes de la route n'offraient aucune difficulté spéciale, et le reste avait été plus ou moins reconnu à diverses reprises pour les avant-projets du transsaharien. Il eût semblé prudent néanmoins de faire une nouvelle reconnaissance très précise avant de lancer la colonne. Mais le temps pressait, les premières chaleurs allaient commencer : on partit sans attendre.
D'ailleurs certains journalistes, abuséspar des ren-
seignements fantaisistes, répandaient la croyance qu'une sorte « d'allée verte » descendait vers Igli. La fameuse allée se réduisait à quelques oasis fort pittoresques mais minuscules jalonnant le cours généralement souterrain de la Zousfana et, s'il semblait aisé d'atteindre Igli pendant la saison froide, le ravitaillement des troupes d'occupation devait être fort difficile en été.
Tous les gens avisés savaient cela. Plusieurs l'avaient dit, même très haut. On s'était alors récrié contre ces trembleurs, ces empêcheurs de danser en rond, si bien qu'ils avaient fini par se taire, en attendant que l'avenir leur donnât raison.
La colonne Bertrand, après avoir renforcé quelques postes intermédiaires établis dans la région de Figuig, parvint à Igli sans coup férir. Mais dès les premiers jours de mai certains bruits fâcheux commencèrent à circuler, et il fallut envoyer de nouvelles troupes autour de Figuig, particulièrement à Duveyrier. L'on y constitua même un petit groupe de forces disponibles — une colonne — dont je fis partie.
De semaine en semaine, les coups de fusil nocturnes des bandits figuigiens, leurs déprédations, leurs brigandages se multipliaient, en même temps
que le nombre des malades croissait parmi nous et qu'une grande mortalité frappait nos chameaux, seules bêtes de somme utilisables pour les transports au delà des voies ferrées.
Les pauvres animaux succombaient en grand nombre, épuisés par des labeurs successifs; et, faute de mieux, nous devions les remplacer par des chameaux trop jeunes, malingres ou déjà fort usés.
Le chameau d'ailleurs n'est pas l'animal infatigable, insensible aux privations, que croient les Européens. Sa complexion sobre l'approprie mieux que tout autre à la région saharienne, mais il a besoin d'être conduit avec ménagement et de marcher à sa guise en broutant de-ci de-là les herbes qu'il finit toujours par trouver. On garde en Oranie le souvenir des pertes énormes infligées à un convoi par tel officier arrivant de France, qui méprisa les précautions coutumières et fit marcher les chameaux en colonne par quatre. Enfin, tandis que l'homme et la plupart des animaux peuvent se remettre d'un surmenage momentané, le chameau brisé par une fatigue excessive meurt ou devient inutilisable à jamais.
Des épidémies de dysenterie et de typhoïde, que Ton appelait dothiénenterie pour ne pas effrayer les
soldats, éclatèrent bientôt dans tous les postes, et les ambulances sommairement organisées en vue de petits engagements et de mouvements rapides devinrent insuffisantes. A Duveyrier, bien que nous fussions à 35 kilomètres seulement de la voie ferrée, les choses les plus indispensables, telles que la quinine ou le lait condensé, manquaient parfois. L'ambulance ne possédait même pas un drap dans lequel un homme pût mourir convenablement sur le brancard qui lui servait de couchette.
Nous perdîmes d'abord un soldat d'administration, — un riz-pain-sel, — et je n'oublierai jamais l'impression profonde que je ressentis à ces premières funérailles dans le désert.
On avait creusé la fosse voisine de nos tentes, afin que les animaux défouisseurs de cadavres n'y pussent atteindre aisément. Les ais de plusieurs caisses à biscuits fournirent un cercueil, vaille que vaille, et une petite croix.
Lorsque nous fûmes tous assemblés, les camarades du mort apportèrent sa dépouille indigente et la posèrent sur le bord de la fosse, au pied de la croix. Deux couvertures de campement faisaient office de drap mortuaire et portaient l'uniforme du soldat à demi caché par des couronnes de tamarix
et de verveines-citronnelles panachées de grands épis violets.
Un sous-officier récita d'une mémoire défaillante quelques prières en latin; puis le colonel Gibon, commandant d'armes, rappela que la patrie honore d'un souvenir égal tous ceux qui tombent pour elle, victimes du devoir glorieux dans l'apothéose des champs de bataille ou victimes du devoir obscur dans la déchéance des maladies. L'émotion croissait et devint frémissante lorsqu'il finit par ces mots :
— Adieu, soldat I Repose en paix! Au nom de la France, je te dis merci ; et au nom de Dieu, dont je vois ici la croix rédemptrice du monde, je te bénis I
Ensuite deux hommes se glissèrent dans la fosse pour accueillir la bière fragile que d'autres hommes soutenaient avec leurs longues ceintures bleues déroulées.
Enfin chacun s'en fut à sa tâche, tandis que les fossoyeurs, craignant l'insulte des hyènes, damaient avec leurs pieds par couches successives le sable rejeté sur le cercueil. Leur besogne terminée, eux aussi s'en allèrent et le calme immense du désert se referma sur le tombeau.
Très près de Figuig se trouvaient les tentes du célèbre marabout Bou-Amama, ancien chef de nos adversaires pendant la grande révolte de 1881.
Vieillissant et déçu pour toujours d'espoirs gigantesques» il nous faisait des avances cauteleuses avec le désir d'arriver k une soumission complète, mais largement rémunératrice pour lui et ses plus intimes partisans.
De notre côté, les uns considéraient Bou-Amama comme un fantoche usé; d'autres prétendaient, avec raison je crois, que son influence restait considérable; enfin plusieurs affirmaient que le meilleur gage de paix durable dans l'extrême-sud franco-marocain serait le chef /lu marabout coupé congrûment et apporté dans un sac.
Bou-Amama ne l'ignorait guère et se tenait sur ses gardes, sans interrompre d'ailleurs ses offres de service ni ses protestations d'amitié. Il nous louait même plus ou moins ouvertement des chameaux et finit par devenir, vers 1901, le véritable entrepreneur de nos transports entre Djénien et Igli, sous le couvert d'un convoyeur européen. Le service ne fut jamais mieux assuré, mais l'affaire s'ébruita; d'autres Arabes, nos sujets fidèles, au moins pour le moment, réclamèrent, clabaudèrent,
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finirent par faire évincer le marabout et obtinrent pour eux la charge de nos transports dont ils s'acquittèrent du reste moins bien.
Cette ingérence de Bou-Amama dans nos affaires semble singulière» mais les Arabes ignorent les situations nettes et l'appât du gain justifie tout à leurs yeux. Souvent, après nous avoir séduits par de belles manières courtoisement hautaines, ils nous déconcertent par des tripotages dont le moindre Européen rougirait.
Un jour que je me promenais aux environs d'Hadjerat-M'Guil avec l'adjudant Cau, mon fidèle et cher compagnon, noua avisâmes quelques chameaux superbes portant de grosses balles soigneusement arrimées. En tête marchaient le beau-frère de Bou-Amama et un caravanier juif que je connaissais. Tout en causant, ils m'apprirent que les balles contenaient un assortiment de burnous et de haïcks fabriqués à Figuig. Le juif devait les vendre dans le Sud-Oranais et partager le bénéfice avec les promoteurs de l'affaire, qui étaient Bou-Amama et... le sous-officier de spahis attaché à notre bureau arabe d'Aïn-Sefra.
Cette histoire m'en rappelle une autre d'un genre très différent.
Le capitaine Courtois, du 2 e chasseurs d'Afrique, se trouvant avec son escadron au campement de Djéninat où Feau était rare, mena boire ses chevaux à quelques kilomètres deFiguig, du côté où se trouvaient les tentes de Bou-Amama. Le marabout craignit une attaque et vint au-devant des Français avec de nombreux cavaliers; puis, Terreur reconnue, il les pria de poursuivre jusqu'à son camp en signe d'amitié. Courtois déclina l'invitation immédiate; mais le lendemain, le commandant d'infanterie R..., chef du campement du Djéninat, s'en fut voir Bou-Amama avec une nombreuse escorte.
Les choses se passèrent fort bien et tout le monde rapporta le meilleur souvenir de cette singulière visite (i) qui inspira même une amusante chanson
(1) Je retrouve dans mes papiers une lettre du capitaine Courtois relative à cet incident. Je pense bien faire de la transcrire car, avec son mélange de noblesse et de vilenie, Bou-Amama était le dernier représentant des grands Arabes disparus, tels qu'Abd-el-Kader et Mokrani. Tout en lui évoquait une autre époque, et il semblait le plus intéressant sinon môme le seul intéressant parmi les Musulmans de l'Algérie contemporaine.
« Duveyrier, 23 août 1900.
« Mon commandant, « Avant-hier, 21 courant, tout le 4 e escadron a mangé la diffa à Figuig chez Bou-Amama. Voici à la suite de quelles circonstances :
« Le 20 au matin, la colonne volante était allée camper à Djô-
au brigadier Moussou, barde attitré du 2' chasseurs d'Afrique.
Cependant, en allant ainsi chez Bou-Âmama,
ninat, au nord de Figuig. Gomme il n'y avait à cet endroit que fort peu d'eau, l'escadron et le goum, avec tous les autres chevaux et mulets de la colonne, allèrent le soir faire l'abreuvoir à 5 kilomètres environ de Figuig. Au retour, nous fûmes aveuglés par un violent coup de siroco et, au moment où nous tâchions de retrouver le chemin de Djeninat, un groupe de deux cents à cinq cents cavaliers marocains apparut sur la dune, à un kilomètre de nous. Le lieutenant du bureau arabe qui marchait avec le goum, s'en fut a la découverte et me fît bientôt dire que c'était Bou-Amama lui-même. Nous ayant pris pour des maraudeurs, il était sorti avec tout son monde pour empocher la razzia de ses chameaux au pâturage. Bou-Amama ajoutait qu'il regrettait cette démonstration, puisque nous étions des amis et qu'il nous offrait la diifa pour nous et l'orge pour nos chevaux.
« Je n'acceptai pas et rendis compte au commandant R ,chef
de la colonne volante, qui résolut d'aller trouver Bou-Amama le lendemain avec l'escadron et le goum comme escorte.
« Bou-Amama prévenu vint au-devant de nous avec cinquante cavaliers, tous porteurs d'au moins deux fusils et un sabre.
« La présentation faite, tout le monde se rendit au camp [de Bou-Amama, au pied du marabout de Sidi-Abd-el-Kader. Des tentes étaient préparées et la diffa fut servie. Elle dura une heure et demie environ, après quoi nous rentrâmes au camp.
« Bou-Amama est un homme de cinquante-cinq a soixante ans, au profil juif, â la barbe presque toute noire et longue, ayant plutôt l'air d'un religieux que d'un guerrier.
« Son camp est situé au pied du marabout de Sidi-Abd-el- Kader, â 500 mètres du gros ksar d'El-Hamman de Figuig. Je n'essaie pas de vous faire la description du paysage puisque vous le connaissez. Pour moi, je trouve ce coin très joli.
« Il y eut de bonnes paroles échangées. Le soir même, on volait au camp le cheval d'un spahi, le fusil d'un légionnaire et la carabine d'un de nos chasseurs, cavalier chargé de la cuisine» qui
R.... avait pris une liberté grande, et le général Grisot commandant du 19 e corps en fut terriblement fâché. Il est vrai qu'il avait la fâcherie facile! Ses boutades sont restées légendaires.
En voici une fort drôle, et je crois bien authentique. Après s'être montré très sévère contre un officier supérieur, il finit par s'adoucir et, cédant aux instances de son chef d'état-major, laissa préparer une lettre de bureau indulgente pour clore l'incident. La lettre faite, il la signa, puis se ravisant écrivit en apostille : o J'ai signé parce que l'on vient de m'apporter cette lettre toute prête; mais au fond, je ne pense pas un mot de ce qu'il y a dedans. »
Une autre fois, ayant à donner son appréciation
était couché à côté des caisses de popote sur la lisière du camp. « Comment appréciera-t-on la visite à Bou-Amama en haut lieu?
« Courtois. »
Courtois, mort depuis, était un excellent, très brillant et très ingénieux officier, connaissant à merveille la guerre coloniale. A cette époque où nous manquions de tout, il avait ramassé les fils de fer servant à lier les balles de fourrages comprimés, pour en faire une sorte de réseau propre à entourer le camp chaque nuit. La défense était mince, et cependant suffisante pour éviter l'une de ces surprises complètes trop fréquentes malheureusement dans les campagnes d'Algérie.
sur un litige embrouillé survenu entre un capitaine et un colonel, il écrivit : « Le colonel et le capitaine sont également fous; il faut qu'on les sépare, b Du reste, jamais avis ne fut plus juste ni mieux motivé!
Très strict sur leyservdce des sentinelles, Grisot leur posait, dit-on, certaines questions singulières en se comparant à un cheval qui arrive au trot sur un pont-levis. D'autres fois il se complaisait à violer lui-même leur consigne, et les malheureux soldats, tremblant de peur, devaient rappeler le général au respect des règlements.
Mille autres histoires couraient sur son compte. Je pense que la plupart étaient forgées à plaisir; cependant on ne prête qu'aux riches, et une légende millionnaire entourait le général Grisot, comme naguère Castellane ou Pélissier.
Au commencement de l'hiver, mon demi-régi- .
ment regagna Tlemcen et d'autres troupes nous remplacèrent dans le Sud-Or an ai s.
Pendant cette petite campagne, j'avais vu tout ce qu'on peut attendre de nos chasseurs d'Afrique comme courage, dévouement, intelligence, bonté.
Je m'étais aussi trouvé en voisinage avec d'autres troupes, dont je veux dire quelques mots.
Les zouaves, qui reçoivent parmi leur contingent algérien des citadins délicats et des israélites inhabitués aux rudes travaux des champs, me semblèrent un peu déchus de leur vieille réputation. Du reste on les ménageait en leur qualité de futurs électeurs algériens, et ils étaient constamment couvés par la sollicitude quasi-maternelle des petits journaux oranais.
Un jour j'entendis un chasseur d'Afrique, qui gouaillait, répondre à des camarades :
— Il ne faut pas dire les zouaves, il faut dire nos petits zouzous 1
Et cette simple nargue était la plus amusante critique des zouaves actuels.
Par contre, les hommes des bataillons d'Afrique, « les bataillonneux, » exclus par des condamnations assez graves du recrutement métropolitain, me parurent supérieurs à leur fâcheuse renommée. Sans être des modèles, loin de là, ils avaient de l'esprit de corps, un certain orgueil à racheter leur commun opprobre et le plus souvent bon cœur à l'ouvrage. En outre, leur niveau intellectuel — je ne dis pas moral — surpassait beaucoup l'opinion commune.
Nous vîmes aussi, près de Duveyrier, d'assez
nombreux disciplinaires employés à frayer un chemin. Ils montraient des visages obscurs et sordides, demeuraient, en vertu des règlements, très à l'écart des autres troupes et étaient durement conduits par des chefs rébarbatifs. Gomme seule distraction, ils élevaient des chats experts en gambades, qui faisaient les étapes haut perchés sur les sacs de leurs possesseurs.
On écrit beaucoup depuis quelques années sur les mauvais traitements infligés aux disciplinaires par des supérieurs implacables ou ineptes et parfois les deux. Sans accepter tous ces dires, je crois qu'ils contiennent une part petite, et cependant trop grande, de vérité. N'ai-je pas vu en 1906 un malheureux revenir tout estropié des compagnies de discipline? Sa section campait dans une zone froide des montagnes algériennes. Par punition, d'ailleurs régulière, on l'avait relégué seul sous une tente très basse et très étroite appelée vulgairement tombeau. La neige vint, ses pieds engelèrent, on les soigna d'une façon absurde ou barbare et, lorsqu'il entra tardivement dans un hôpital, le médecin dut lui couper plusieurs doigts.
Le citoyen était peu brillant et je m'en rapporte à lui pour s'être montré parfaitement insuppor-
table; il n'avait cependant commis aucun crime et valait certainement les condamnés qu'on dorlote à Fresnes, dans une prison de cocagne.
Bien que j'eusse opiné pour son envoi aux compagnies disciplinaires, le pauvre garçon ne m'en voulait pas, car, rentré en France et presque infirme, il vint me voir à Paris. J'exposai son cas au bureau des secours du ministère de la guerre, et l'on me promit de l'aider à vivre en attendant qu'il eût appris un métier sédentaire. J'ignore ce qu'il est devenu.
Des règlements nouveaux, des instructions adoucissent le sort des disciplinaires et interdisent à leur égard certaines pratiques odieuses.
Ils accroissent aussi, du moins en apparence, les garanties accordées aux soldats qui passent devant les conseils de discipline. Mais toutes garanties demeureront trop souvent illusoires tant que ces conseils seront composés d'officiers placés sous la dépendance directe des colonels qui ont demandé l'envoi des accusés devant leur juridiction et des généraux qui l'ont prescrit.
On parle de réformer les conseils de guerre et cette idée flatte l'esprit public plus humanitaire qu'averti. Pourtant l'organisation même des con-
seils de guerre donne aux juges une réelle indépendance et des moyens d'information, aux accusés des moyens de défense. Au contraire les conseils de discipline peuvent devenir la plus sombre, la plus « étranglante » des juridictions; et, d'autre part, un envoi aux compagnies disciplinaires est généralement — comme peine matérielle sinon comme sanction morale — un châtiment supérieur aux condamnations des conseils de guerre.
On me dira que les officiers membres des conseils de discipline ont une conscience. Je n'en doute pas puisque ce sont des hommes; mais, pour la même raison, ils ne sauraient dominer l'appréciation de chefs, maîtres de leur avenir, dont certains, par habitude d'obéir passivement, d'être obéis de même, tiennent à mauvais esprit et à cabale toute preuve d'une conviction libre, d'un esprit indépendant.
Et, qu'on ne s'y trompe pas! Loin de s'amoindrir, l'inconvénient croîtra. Naguère dans la vieille armée qu'on déprise, les règlements étaient plus durs qu'aujourd'hui, mais une demi-parité d'origine sociale, quelque égalité d'éducation, un peu de camaraderie, le sentiment d'appartenir au même
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monde, de compter dans une même famille, parfois aussi la crainte de représailles indirectes attrempaient d'urbanité courtoise les rapports entre les officiers.
Aujourd'hui rien de semblable, et les prophètes de mauvais augura annoncent déjà le temps où certains chefs, indignes de ce titre, solliciteront les ordres des préfets et les instructions des députés, mendieront l'éloge des journalistes, trembleront devant les gros électeurs et les soldats de familles influentes, naquèteront aux moindres portes, prostitueront leur impuissance à toutes les bassesses, puis se vengeront de cette marée d'opprobre en traitant avec un autoritarisme exaspéré par leur manque d'éducation et de culture quelques malheureux officiers qui n'en pourront mais. Et, en dernière analyse, les victimes de toutes ces turpitudes seront les soldats.
Ah! mauvais bergers ! mauvais bergers! fauteurs de mensonges ! que les soldats ne peuvent-ils vous connaître et, rentrés dans la vie civile, chasser du pouvoir par leurs votes ceux qui vous imposent à l'armée! Ce que veulent vos patrons, ce que vous voulez dans votre méprisable obéissance, c'est asservir et abâtardir l'armée. Ce ne sont pas seule-
fi
ment les officiers attachés à la foi de leurs pères, aux traditions de la vieille France, que vous traquez, mais tous les officiers, même nettement républicains, auxquels leur nom, leur fortune, leur instruction générale pourraient donner une certaine indépendance d'âme et d'esprit. Il faudrait à votre gré que les officiers ne vécussent, ne pensassent, ne fussent que par vous I Cependant, prenez garde d'aller trop loin dans l'élan de votre zèle. Si le gouvernement veut que l'armée — son armée — lui soit serve jusqu'à la bassesse, il veut aussi qu'elle conserve devant l'étranger comme devant le pays une certaine surface d'honneur et de respectabilité. Il veut que les généraux soient civilement des médiocres, des hommes sans vices ni vertus, mais, militairement et moralement, des hommes braves, intègres, dignes de respect. C'est même pour cela que les travailleurs de l'heure pré* sente ne recevront peut-être pas tous les récompenses sur lesquelles ils croient pouvoir compter. Cependant, revenons dans le Sud-Oranais. Les jours où je m'ennuyais, j'allais voir les disciplinaires. Je leur aumônais parfois quelques cigarettes et, en reconnaissance, leurs chats se surpassaient, faisant le beau, le mort, le tigre et mille
autres facéties. Je ne me doutais guère alors que huit ans plus tard, sorti de l'armée, je ratiocinerais creux sur tout cela.
Si les bataillonneux me parurent supérieurs à la croyance commune, j'éprouvai par contre un médiocre enthousiasme pour les soldats de la légion étrangère que certains exploits réels brillantes par des légendes sentimentales glorifient à l'excès.
Leur séduction est d'être l'inconnu, le mystère, et les bonnes gens s'imaginent trouver chez eux des princes en rupture romanesque de blason ou les héros secrets d'ayatars prestigieux. Exception faite pour les Alsaciens-Lorrains, de moins en moins nombreux, beaucoup de légionnaires semblent de pauvres hères, incapables de gagner leur existence par un travail suivi et cherchant à la légion le havre d'un pain quotidien sûr, après de grands naufrages moraux. Parmi ks autres, quelques-uns eurent une histoire, généralement mauvaise mais parfois curieuse, et le reste des histoires tout simplement. ^
Dès qu'on les voit, certains vous séduisent par du bagou, vous troublent par des allures mystérieuses, des évocations discrètes d'un passé brillant, ou bien encore vous émeuvent par une
désespérance ostentatoire, un étalage de cœurs brisés. On se compassionne, on leur accorde confiance, puis, trop souvent, on découvre quelque duperie. Tous les officiers qui connurent des légionnaires ont plus ou moins passé par là.
Comme je me trouvais à Saïda chez le lieutenant
B..' , je vis arriver un légionnaire de manières
distinguées, d'allures cérémonieuses, avec des cheveux gris blanchissants. C'était M. X..., fils d'un haut fonctionnaire très connu par ses travaux sur l'histoire algérienne. Lui-même avait été magistrat. Il donnait quelques leçons au petit garçon de
B et semblait tellement respectable que dans la
maison tout le monde l'appelait dignement : « Monsieur le professeur ». Hélas t le soir même je rencontrai monsieur le professeur allègrement pompette, qui rentrait à la caserne d'un pas oscillant. Bien que je fusse en civil, il se remit ma figure et, m' appelant par mon grade, me salua d'un sourire qu'accentuait un petit geste familier. Sa femme, car il était marié, lui donnait chaque mois quelque argent et promettait, dit-on, de le reprendre, son engagement terminé.
Tel autre légionnaire, jeune encore, naguère fort riche» fort élégant, membre d'un très grand club
parisien, n'avait pu atteindre au grade de caporal car son ivrognerie le faisait toujours exclure du peloton.
Un jour que le hasard des marches et des contremarches autour de Figuig avait amené des légionnaires dans notre voisinage, l'un d'eux vint à moi sans familiarité, mais avec une aisance respectueuse dont je fus surpris. Il se nomma. C'était Y que j'avais vu dans son enfance. Il descendait par son aïeule d'un soldat illustre du premier empire, et sa sœur avait passé dans ma génération pour une des plus jolies femmes de Paris. Pendant une heure il causa gentiment, rappelant nos connaissances communes, parlant de toutes choses comme dans un salon. A le voir ainsi, on lui aurait donné le bon Dieu sans confession. Mais je savais son histoire! Se trouvant à Saumur comme élèveofficier, Y avait fui l'École dans des conditions qu'il faut taire, puis parcouru le monde en offrant ses services à plusieurs gouvernements. Repoussé partout et fort à court d'argent, le malheureux s'était enfin rabattu sur la légion où il tenait d'ailleurs une conduite indigne du passé de sa famille et parfaitement digne du sien. Le pauvre garçon est mort depuis. Paix à sa mémoire!
m SIMPLES SOUVENIRS
Au début de chaque campagne, la légion s'épure moralement et physiquement par la désertion des plus mauvais soldats (i) 9 le passage au dépôt ou l'entrée à l'hôpital des malingres. Ceux qui restent sont braves et vigoureux. En outre ils n'ont ni parents pour les plaindre, ni députés pour interpeller le ministre à leur sujet. Une case à la première page de leurs livrets porte la mention : * Nom et adresse de la personne à prévenir en cas de décès » ; et cette case, parfois vide, résume tous leurs liens familiaux. Ce sont des sans-parents, des sans-patrie, avec lesquels on peut tout entreprendre, tout risquer sans aucune préoccupation étrangère au succès militaire des opérations.
Néanmoins les légionnaires semblent plus aptes à briller dans un court effort qu'à peiner chaque jour sous de longues privations. On ne trouve guère chez eux les abnégations, les patiences au delà des forces humaines que l'on rencontre chez nos soldats. Comme les anciens mercenaires, ils
(1) Lorsque les légionnaires sont transportés d'Algérie en Indo-Chine, on se garde bien de les laisser descendre à terre aux escales, dans la crainte qu'ils ne désertent; mais quelquesuns parviennent généralement à éluder la surveillance dans les ports, ou bien a piquer une tête dans le canal de Suez si peu large qu'un nageur ordinaire atteint la rive aisément.
sont prompts à la révolte si Ton oublie les promesses faites envers eux. L'héroïque Villebois- Mareuil ne réussit qu'à moitié dans le commandement d'un régiment de la légion, parce qu'emporté par son ardeur, il oubliait trop souvent l'heure du déjeuner au cours des services en campagne.
Un autre sentiment commun aux légionnaires et aux mercenaires d'autrefois est une confraternité qui rapproche et lie d'amitiés souvent très profondes ces hommes éloignés de tous autres sentiments affectueux.
Au poste d'Hadjérat, deux légionnaires d'une section qui campait à courte distance, venaient chaque jour prendre mes ordres. Ils étaient originaires de Suisse et du même village : l'un presque enfant arrivé depuis quelques mois à peine, l'autre plusieurs fois brisquart et presque vieux. Celui-ci, homme du plus bas peuple, avait servi chez les parents de son jeune camarade. Des malheurs mal expliqués, survenus à un long intervalle, les avaient conduits tous deux à la légion.
Le plus âgé, robuste encore, peu intelligent mais fort aguerri, entourait d'une affection attentive le cadet qui semblait un gamin très doux et souffreteux.
D'habitude, nous lea voyions paraître à l'heure du déjeuner; car, tandis qu'ils attendaient dans le gourbi servant de cuisine, mes ordonnances trouvaient toujours quelque desserte à leur offrir. Nous les considérions un peu comme de la maison et, les ordres remis, je causais parfois avec eux, cédant malgré mon scepticisme à l'attirance mystérieuse qu'exercent les soldats de la légion. En outre, sans être malade à son dire, le plus jeune me faisait grand'pitié, car il semblait tout meurtri sous le faix de labeurs épuisants, encore que son camarade s'efforçât de le soulager.
Un jour j'aperçus le plus âgé qui arrivait tout seul, la tête basse, le pas pesant.
— Et le petit? lui dis-je, dès qu'il approcha. L'homme, relevant la tête, montra son lourd
visage décomposé, tourna vers moi des yeux sans regard, salua d'un geste machinal et ne répondit pas.
— Oui, le petit, insistai-je, surpris de son mutisme, pourquoi n'est-il pas venu?
— Le petit, répéta l'homme, le petit, il ne viendra plus.
— Mais pourquoi donc? Serait-il malade ou puni?
— Non, fit-il encore, tandis que ses paupières cillaient sur des larmes.
— Mais alors, quoi? fis-je, impatient de savoir. L'homme parut faire un effort, rassembler son
courage, et tout d'un élan s'écria :
— Le petit, le petit, il est mort!
Puis il refoula ses pleurs et me demanda les ordres ; mais je demeurai sans voix, car je n'avais jamais vu créature humaine aussi douloureuse que ce malheureux soldat. Il était le désespoir sans limite, le désespoir infini qui, dans le drame grec, écrase de toute sa pesanteur les victimes du Destin.