CHAPITRE XXIII
Retour à Tlemcen. — Le général O'Connor. — Recherches historiques et collection de monnaies arabes. — Le prince Pierre d'Orléans et Bragance. — La buraliste des postes et l'empoisonneuse d'Aïn-Fézza. — La princesse Edmond de Polignac et la comtesse d'Oilliamson. — Au sujet des reines de Portugal et d'Angleterre, d'un domestique et d'un soldat-ordonnance.
En rentrant à Tlemcen, je ne trouvai plus l'excellent général Cuny. Il venait de prendre sa retraite et d'être remplacé par le général O'Connor, revenu en pays de connaissance puisqu'il avait commandé naguère le 2* chasseurs d'Afrique.
Joli garçon, très distingué d'allures, fort riche dès sa majorité, portant un nom d'une forme inhabituelle en France et d'une belle sonorité qui le rattachait aux rois d'Irlande, Fernand O'Connor s'était d'abord mis en vedette dans tous les mondes par de brillants et frivoles succès.
Peu à peu cependant, on avait vu poindre sous ses apparences légères un brillant officier, très intelligent, très travailleur, ne plaignant jamais sa
peine. Il avait su tour à tour assumer les ingrates et obscures fonctions de capitaine d'habillement à l'heure où cela pouvait avancer sa carrière, faire très galamment plusieurs campagnes coloniales, être un major ponctuel, puis devenir en 1891 le très jeune colonel du 2 e chasseurs d'Afrique.
Dès son arrivée au régiment, on lui avait trouvé les allures grandes, l'àme un peu sceptique, l'esprit vif, l'assimilation aisée, le caractère rebelle aux contradictions , le commandement très autoritaire mais toujours extrêmement courtois, le louis facile, les accoutumances seigneuriales et parfaitement exemptes de certaines petitesses qui rabaissent tant d'officiers. Rapidement il était devenu un chef de corps assidu, brillant, plein de prestige et fort aimé, sans qu'il atteignît à la gène d'une popularité encombrante vers laquelle son cœur bon mais froid, son tempérament méthodique, ses goûts raffinés ne l'inclinaient pas. On le disait arrière-petit-fils de Condorcet, et la tournure de son intelligence n'était pas sans affinité avec la sagacité puissante, le scepticisme brillant, l'élégance humanitaire du marquis encyclopédiste et mathématicien. Quoi qu'il en soit, les chasseurs frappés par les beaux uniformes de leur colonel,
ses élégantes tenues d'intérieur, le chic correct de sa maison, les couronnes fermées qui ornaient son linge, l'appelaient fort sérieusement le prince d'O'Connor et le soupçonnaient d'une essence supérieure.
Promu général en 1896, il commanda non sans distinction une brigade de cavalerie dans l'Est. Mais, aussi perspicace à se juger soi-même qu'à juger les autres, il comprit que son talent s'affirmerait mieux dans un commandement complexe unissant les questions politiques ou administratives aux questions militaires, et il obtint de revenir à Tlemcen.
Placé bientôt après à la tête de la division d'Oran, il eut à Figuig une page brillante et joliment légendaire; puis ses idées, très modérées pourtant, semblèrent dangereuses au gouvernement et son étoile pâlit. En même temps sa santé devint mauvaise et il mourut du cancer des fumeurs après d'horribles souffrances impassiblement supportées.
La dernière fois que j'entendis parler d'O'Connor, ce fut à propos d'une sotte aventure dont l'élévation aimable de son caractère aurait certes dû le préserver. Le capitaine Millier, du 2* spahis, avait eu, en 1899 et en 1900, de violents démêlés
avec son chef direct le colonel Billet. Le général O'Connor, voulant arranger les choses, offrit à Muller une eau bénite de cour que celui-ci tint d'abord pour de l'eau lustrale. Mais une fois Terreur avérée, la colère du capitaine se dévia sur le général. Muller prit sa retraite, écrivit une brochure fort méchante qu'il répandit à profusion, et finit par frapper O'Connor dans la rue à coups de canne ou de parapluie.
Je me demande parfois ce que serait devenu parmi les événements actuels O'Connor, qui était le dernier général en activité joignant à la plus grande ambition une très brillante position aristocratique et un véritable renom militaire. Il paraissait exempt d'opinions politiques intransigeantes et ses convictions ou même ses antécédents religieux demeuraient inconnus ; mais il était parfait gentleman et sans goûts apparents pour jouer les Gustines, les Birons ou seulement les Beauharnais. Je crois qu'il eût disparu de la scène, justifiant ainsi l'opinion décevante que l'indifférence morale soutenue par l'endurance physique est le plus sûr moyen de parvenir aujourd'hui.
Après deux mois de congé, je repris à Tlemcen une calme vie de garnison, la plus heureuse de
toute ma carrière. J'avais des supérieurs charmants, d'excellents camarades, les meilleurs soldats que Ton puisse rêver. Les environs de la ville abondaient en pittoresques paysages. Le climat était délicieux, sauf au plus fort de Tété, quand le siroco brûlait la campagne, ou bien pendant quelques rares jours d'hiver. Alors une neige fondante blanchissait le sol et l'on grelottait dans les demeures entre des fenêtres mal closes et un feu misérable à peine entretenu par des souches tortueuses d'olivier. Mais chaque midi, le soleil avivait la nature de ses rayons et, malgré le froid, on se réjouissait à voir des orangers couverts de fruits et déjà surfleurissants, des violettes écloses entre les rochers, des orchidées sauvages dont les épis hâtifs, bouquetant la neige de petits panaches zinzolins, semblaient des fleurs piquées sur une toile pour la Fête-Dieu.
À mes jours de loisir, et ils ne manquaient point, je m'occupais de mettre en ordre quelques notes sur le pays ou de collectionner les vieilles pièces arabes. Ces pièces ne portent aucune effigie par respect des lois mulsumanes, ce qui les rend fort peu curieuses à regarder, mais elles sont intéressantes au point de vue épigraphique pour débrouiller la
chronique dédalienne des anciens rois du pays. On s'étonne de l'imbroglio marocain actuel, mais, depuis la chute de la domination latine jusqu'aux conquêtes turques, toute l'Afrique maugrebine a vécu de changements, d'incertitudes et de contradictions. L'histoire se réduit à de vagues remembrances dominées par la synthèse de quelques faits principaux ou seulement mieux venus à la connaissance d'annalistes, tels qu'Abd'el-Rahman Ibn- Khaldoun, Abou-Zakaria Yakia Ibn Khaldoun, Abb'al-Djalil al-Tenessy et d'autres encore dont les noms plus compliqués échappent à mon souvenir et préviennent, dès l'abord, en défaveur de la clarté de leurs écrits.
Après m' être amusé pendant quelques années de mes pièces maugrebines, j'ai fini par les donner au Cabinet des Médailles, car mon ignorance de l'arabe, et surtout de l'arabe écrit, me rendait presque impossible d'en poursuivre la collection.
Au printemps 1901, le prince Pierre d'Orléans et Bragance, qui se rendait de Sicile en Espagne par le chemin des écoliers, fit une pointe jusqu'à Tlemcen. Il passa quelques jours chez moi avec un officier autrichien, le lieutenant Archer, son compagnon de voyage.
Nous visitâmes, aux alentours de Tlemcen, Àïnel-Hout, la tour de Mansourah, les cascades de Négrier, Aïn-Fezza, différemment célèbre par ses grottes, son empoisonneuse et sa buraliste de poste.
En lisant les lettres de l'empoisonneuse,
Mme G , comme bien d'autres lettres d'ailleurs,
la buraliste éventa le crime puis découvrit en détail comment la Brinvilliers algérienne exerçait
sur M. G , son époux qui avait cessé de lui
plaire, ses talents arsenicaux. Placée entre le déshonneur professionnel et le salut de son prochain, la curieuse inclina vers le second parti.
M. G fut sauvé et Mme G alla en prison
où, n'ayant pu devenir veuve, elle utilisa sur ellemême un reste d'arsenic qui rendit veuf son mari. Enfin, comme toutes les aventures doivent avoir une morale, la buraliste reçut un poste meilleur, afin que, s'ennuyant moins et voyant passer beaucoup plus de lettres, elle n'eût ni la tentation ni le temps de les décacheter.
Le prince Pierre ne conspira point. Il ne chercha pas à retrouver dans la vieille Afrique la couronne impériale que l'histoire changeante lui réservait naguère dans le nouveau monde. Il n'évoqua même pas le souvenir des rois portugais ses aïeux
qui avaient jadis guerroyé dans le Maghreb : don Juan, don Edouard, don Alphonse, et l'infortuné don Sébastien, victime tragique de son zèle à prendre parti entre deux prétendants au trône marocain.
Cependant la police tlemcénienne s'émut. Ses sbires naïfs guignaient ma maison d'un œil averti. L'un d'eux rêva même de complots très noirs parce qu'un soir nous perçâmes l'obscurité par des éclairs de magnésium, sans autre but d'ailleurs que de photographier mon chien. Heureusement que le sous-préfet, M. Demonque, homme aimable s'il en fut, se rit du complot et calma le zèle des policiers.
Je vis, quelques mois plus tard, la princesse Edmond de Polignac et sa nièce, la comtesse d'Oilliamson. La comtesse habitait une partie de l'année entre Tlemcen et Nemours, s'occupant elle-même de quelques terres héritées de son mari, ancien officier au 2° chasseurs d'Afrique. Elle revint en 1903 à Tlemcen, avec la reine Amélie de Portugal; mais je n'y étais plus, au grand regret de mon domestique Perron, qui, n'ayant jamais rencontré de reines que dans les jeux de cartes, aurait bien voulu admirer une souveraine pour de vrai.
Il ne ressemblait point à un ordonnance que j'eus plus tard à Lille, excellent garçon, fils de riches paysans du Nord ou du Pas-de-Calais, neveu d'un maire, frère d'un ecclésiastique, parent d'un républicain notoire et, malgré tous ces avantages, ignorant la reine d'Angleterre.
Comme le train de la reine Àlexandra devait franchir à heure fixe un passage à niveau sur la ligne de Calais, j'eus la curiosité de m'y rendre à cheval.
Le soldat me suivait. Au moment où nous arrivions pointait la locomotive royale, et je n'eus que le temps de lui dire :
— Regarde bien et fais un beau salut, car tu vas voir une des plus puissantes et des plus jolies dames de l'univers, la reine d'Angleterre, impératrice des Indes.
Nous aperçûmes à travers les glaces du wagon plusieurs dames, dont l'une pouvait bien être la souveraine.
Mon ordonnance regarda de tous ses yeux et, le train passé, me demanda timidement ce qu'était au juste la reine d'Angleterre. Je tâchai de le lui expliquer, il s'efforça de le comprendre. Mais, soit que je fusse un moniteur inhabile, soit que mon
élève eût l'entendement étroit, notre peine à tous deux demeura perdue.
Néanmoins mon ordonnance, rentré dans son pays et devenu un personnage, doit pérorer tout comme un autre sur la politique extérieure, les alliances, l'équilibre européen.
Et Ton s'étonne que le peuple gobe lés bourdes imbéciles ou infâmes qu'on lui raconte à présent!