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CHAPITRE XXIV

Je deviens chef d'état-major du gouvernement de M aubeuge. - Le général Guinot. — Je passe à l'état-major du 1 er corps d'armée à Lille. — Le général Jeannerod, commandant le 1 er corps d'armée, et son successeur le général Laplace. — L'affaire des fiches. — Les dénonciations contre les officiers.

En mars 1902, je fut nommé chef d'état-major du gouvernement de Maubeuge.

Ma nouvelle capitale avait le type des anciennes places du Nord : tristes villes grises, ceintes de remparts si épais, de fossés si larges qu'à les bien regarder on demeure confondu de leur œuvre énorme de même qu'à l'aspect des pyramides égyptiennes.

Ces remparts prodigieux ne seraient qu'un épouvantait pour les artilleries modernes. Aussi, dans beaucoup de places, ils perdent leurs pont-levis, ouvrent leurs murailles à la traversée de boulevards spacieux, égarent leurs avancées parmi des maisons neuves et finissent par disparaître tout à fait, après accord* entre le génie militaire et les

municipalités. Mais les Maubeugeois tenaient bon derrière les parapets énormes, dans leurs rues tortueuses et désalignées, par crainte de voir les vieilles 'maisons urbaines perdre toute valeur le jour où de jolies habitations neuves s'élèveraient sur l'emplacement des fortifications.

Après 1870, lorsqu'on craignait une agression par la vallée meusienne, Maubeuge fut environnée de forts et d'ouvrages admirables pour l'époque, mais qui se démodent peu à peu.

La seule curiosité de la ville est la place Verte, grand mail irrégulier sis au chevet de l'église et bordé de beaux hôtels, où demeuraient naguère les chanoinesses prébendées du très noble chapitre de Maubeuge.

Mon chef, le général Guinot, pour qui je conserve le plus respectueux attachement, avait brillé naguère parmi les élèves du général de Rivières. Plus tard, il avait enseigné lui-même la fortification à l'École de guerre. Maintenant, il gouverne Épinal.

A la fin de 1902, en même temps que le général Guinot prenait le commandement d'une brigade d'infanterie, je passai à l'état-major du 1 er corps d'armée, à Lille.

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L'ancienne capitale de la Flandre ne tient, si Ton considère sa population propre, que le quatrième ou le cinquième rang parmi les villes de France. Mais avec Roubaix et Tourcoing, que rejoignent presque ses faubourgs, elle représente la plus grande agglomération et le premier centre industriel français, après Paris.

La ville même est très vaste et sans agrément.

Les cheminées d'usines, qui dardent partout le ciel bas, y déversent sans cesse une poussière lourde, pointillée de molécules charbonneuses que les Lillois surnomment des noirets. La poussière s'immisce partout, de même que le sable emporté par le « vent jaune » en Chine ou bien le siroco dans le Sahara. Si l'on ouvre une armoire bien close depuis quelques mois, ses planches semblent grisées d'une cendre impalpable. Quant aux noirets, plus volumineux, ils voltigent fort longtemps avant de se mêler à la boue sombre des rues.

Sortez-vous avec un pantalon blanc, il est chiné de noir en moins d'une heure. Voulez-vous cueillir une fleur, sa tige laisse une trace poussiéreuse sur vos doigts. Laissez-vous les fenêtres de votre salle à manger ouvertes après le couvert mis, la nappe se pointillé de noir, et si d'aventure une crème

blanche gît dans un compotier, vous avez l'illusion de la voir saupoudrée par des râpures de vanille.

Les Flamands se défendent contre les noirets en fermant les fenêtres d'une manière si constante qu'ils ont [l'usage d'en orner les appuis de vases ou de pendules, comme nous le faisons pour les tablettes de nos cheminées. En outre, les servantes lilloises gardent la tradition d'un époussetage méticuleux et d'un reloquetage auxquels nuls autres domestiques n'atteindraient.

• Pour comble, Lille manque d'eau courante. La Deule, qui l'arrose d'un flot inactif et terne, se partage en plusieurs bras, véritables égouts à ciel ouvert, dont rien ne capte les émanations. La basse Deule surtout — prononcez Deeeule, avec une série tl'e muets — mousse continuellement d'une écume grise, dont l'intumescence lourde se coquille et éclate sous l'effort de bulles gazeuses que fermentent les fonds cloacaux.

Pourtant la ville n'est pas malsaine, soit que les produits résiduaires des usines empoisonnent les microbes, soit que la nature se réserve la licence d'infliger à la science des reniements.

D'ailleurs les Flamands adorent leur capitale et» mithridatisés contre toutes les senteurs fétides, ils

ne manquent jamais de dire aux nouveaux venus :

— Est-ce que vraiment cela sent si mauvais chez nous?

Les anciennes familles nobles du pays, telles que les d'Hespel et quelques autres, n'habitent plus guère la ville, et le haut du pavé appartient sans conteste à des manufacturiers enrichis depuis peu de générations. Mais, de même qu'en Amérique M. X... dont la fortune date d'un siècle fait la moue à M. Y... dont l'opulence est seulement octogénaire, et que M. Y... se carre en regardant M. Z..., fils de ses œuvres, sans plus, de même tous les notables Lillois se tiennent fermement juchés sur des barreaux sociaux divers à la remontée de l'échelle du temps.

Ce qu'il faut louer chez les Flamands d'une admiration sans réserve, c'est leur cœur au travail, leur esprit de famille et, par-dessus tout, leur charité agissante et leur bonne entente politique. Cette entente et cette charité font de Lille une des citadelles du parti libéral en France et le centre de magnifiques œuvres sociales et catholiques.

On reproche aux Lillois de se tenir en défiance contre les étrangers, ainsi que de juger les carrières d'après ce qu'elles rapportent et les gens

d'après ce qu'ils gagnent. Mais les familles flamandes sont si nombreuses qu'elles suffisent à remplir les salons et bonder les salles à manger. Pour le reste, il entre dans la nature humaine de mesurer autrui à son aunage et de supposer qu'il couve toujours les mêmes préoccupations que soi.

Si nos préjugés diffèrent des préjugés flamands, ils ne valent probablement pas mieux. D'ailleurs tout ce que je dis vise un ensemble, le caractère d'une société nombreuse. Je me désolerais que mes amis lillois, émanés pour la plupart des familles Scrive et Crépy, y vissent une ingratitude ou un oubli de leur bon accueil.

Le chef du i er corps était le général Joseph Jeannerod, ancien chef de cabinet de M. Gavaignac au ministère de la guerre.

Quelques mois avant sa retraite, il fut relevé de son poste après les incidents qui marquèrent le départ des sœurs, chassées de l'hôpital militaire de Lille qu'elles desservaient depuis longtemps.

Sa conduite, accordée avec ses convictions religieuses, nous avait semblé superbe. Néanmoins, je fus tout surpris de le voir très triste et comme brisé, le jour qu'il nous dit adieu dans son salon, sans avoir connu l'apothéose d'une dernière revue,

sans avoir jeté un suprême regard sur le flot bigarré des troupes en se disant :

— C'est moi qui commande à tout cela !

J'ignorais alors combien l'empreinte laissée dans nos âmes par la vie militaire demeure profonde, combien toute évasion hors des règlements, si pure, si honorable, si sainte qu'elle soit, devient douloureuse pour ceux qui, pendant des carrières déjà longues, ont suivi, respecté, aimé ces règlements, en ont vécu!

Plus tard, je l'ai su. Plus tard, j'ai compris le grand rôle que jouent les accoutumances à côté ou parfois même au-dessus des convictions. J'ai compris, dans une sphère tout autre et à coup sûr bien moindre, le déchirement du prêtre qui sent vaciller ses croyances profondes tandis qu'il demeure invinciblement conjoint à la robe qu'il porte, aux autels qu'il sert, à toutes les pratiques, à toutes les marques extérieures de sa religion.

La. succession du général Jeannerod échut au général Laplace. C'était un petit homme, sec, maigre, très actif, de la plus vive intelligence, et toujours brûlé par un feu intérieur dont l'ambition formait la flamme principale.

On le disait fils d'un militaire modeste, mais petit-cousin d'un maréchal dont sa capillarité rarement tondue évoquait la chevelure légendaire. A la vérité, les cheveux du général s'aplatissaient comme ceux de Bonaparte, tandis que les cheveux du maréchal, naturellement annelés, s'enroulaient en boucles à la retombée sur le collet.

Très bienveillant, même très bon dans toutes les questions de personnes, aimable, lettré, séduisant dans la conversation habituelle, sans morgue ni étalage, le général Laplace avait ou se donnait d'autre part une façade étrange et novatrice à l'excès.

Depuis longtemps la Société de la Croix-Rouge lilloise faisait célébrer tous les ans une messe de Requiem pompeuse. Chaque corps ou service militaire de la garnison envoyait à cette messe une députation. Les femmes d'officiers généraux ou de Lillois très notables tenaient à honneur de quêter au portail de l'église. Le sermon, toujours fort beau, gardait une allure philosophique et, malgré son caractère catholique, l'ensemble de la cérémonie ne ressemblait pas plus à une manifestation religieuse qu'un mariage ou un enterrement Le général Laplace défendit l'envoi de députation s et,

ne pouvant interdire les assistances individuelles, il ordonna une prise d'armes par alerte le matin même où la messe devait avoir lieu.

Lorsque le ministre de la guerre supprima la tenue civile pour les ordonnances et rappela que leurs services doivent garder un caractère purement militaire, le général Laplace renchérit encore sur les ordres donnés. Un jeune officier, que certaines circonstances amenaient fréquemment dans son entourage, possédait un chien de chasse superbe. Par aventure, le général rencontra l'ordonnance de l'officier et le chien :

— Oh! la belle bétel s'exclama-t-il. En seriezvous le possesseur?

— Non, mon général; c'est le chien de mon officier, le lieutenant X. . .

— Àht vraiment 1 Et où allez-vous ainsi?

— A la gare, pour le conduire à mon lieutenant, qui va partir pour la chasse.

Le général s'éloigna non sans gratifier le chien d'une caresse, et l'ordonnance flatté fit part à son maître de l'incident.

Les moindres paroles des grands se muent en oracles et, du coup, X... trouva son chien infiniment plus beau. Mais dès le lendemain il déchanta;

car il fut vertement semonce pour avoir employé son ordonnance à conduire son chien, œuvre servile s'il en fut!

Ces deux faits caractérisent la manière du général Laplace. Ils peuvent être rappelés sans, indiscrétion, puisque l'un fut connu d'une ville entière et que l'autre ne dépasse pas l'anecdote courante. Malgré cela pour beaucoup de militaires, à cause de cela pour beaucoup de civils, le général semblait en passe d'atteindre à tout, lorsqu'il mourut en 1905 d'une congestion pulmonaire. Il fut enterré suivant le rite de la religion protestante à laquelle il appartenait. Au temple, le pasteur, dont tout le monde attendait le discours avec curiosité, débuta par une envolée magnifique sur F âme immortelle. Puis, manquant de souffle ou craignant d'en dire trop, il dilua son éloquence parmi des raisonnements métaphysiques et des considérations universelles, dont la piété creuse vint décevoir les enthousiasmes provoqués par l'exorde.

L'affaire des fiches, survenue auparavant, avait produit moins d'effet dans l'armée, qu'elle concernait d'une façon si directe, que dans la masse du pays.

Les officiers de convictions nettement libérales et religieuses avaient déjà vu tant de choses que leurs indignations s'en émoussaient.

Les autres, indifférents dès le principe ou en train d'évoluer par des voies plus ou moins biaises vers les idées nouvelles, n'approuvèrent certes pas la délation, mais jugèrent expédient de se tenir parfaitement cois.

Du reste, si l'immense majorité des délateurs appartenaient au monde civil, quelques officiers avaient, consciemment ou inconsciemment, vendu leurs frères, les vendaient peut-être encore. Comme aux jours les plus flétris dans l'histoire du monde, cliacun, soupçonnant des traîtres autour de soi, tremblait que ses actes, ses paroles et jusqu'à ses silences (1) ne lui devinssent accusations.

Même entre officiers, on ne parlait plus à cœur ouvert que toutes portes closes. Arrivait-il un nouveau venu, chacun l'examinait à la dérobée, le

(1) Je me souviens d'avoir vu à cette époque le général R... terminer les notes, d'ailleurs excellentes, d'un oflicier supérieur par cette réflexion singulière : « Toujours aussi réservé, peut-être même trop réservé, car on parvient difficilement a savoir ce qu'il pense. » Je n'ai pas besoin d'ajouter que les circonstances dans lesquelles j'eus connaissance de ces notes me permettent d'en parler sans violer le secret professionnel.

flairait pour éventer ses opinions, juger la confiance qu'on pouvait lui accorder.

Ce fut aussi la belle époque des lettres anonymes. Il est évident que l'autorité militaire, comme toute autorité d'ailleurs, ne peut négliger complètement une dénonciation, même sans signature, lorsqu'elle révèle un fait grave et précis. Mais, sous le ministère du général André, la plupart des lettres anonymes dont on faisait état visaient soit des faits de vie privée,, sans aucun rapport avec le service militaire ni même avec la surface de considération qui doit couvrir tout officier, soit des propos de conversation courante, soit enfin et surtout des abus dans le service imposé aux ordonnances. Elles se présentaient alors sous la forme suivante ou à peu près :

« Monsieur le ministre de la guerre,

« Hier samedi, me trouvant au bureau de poste de la rue Longue et attendant mon tour pour recommander une lettre au guichet, j'ai entendu l'ordonnance de M. le colonel X... dire à l'ordonnance de M. le commandant Y... :

« — Laisse-moi passer devant toi, mon vieux, parce que je suis pressé. Faut qu'avant de rentrer

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j'aille encore rue Neuve chez Mme Beaubouquet, la marchande de chapeaux, pour savoir si celui de la patronne est prêt. Elle en aura besoin demain matin pour aller à la grand'messe.

a Ce propos a été également entendu par quelques bons républicains comme moi qui en ont été indignés. Est-ce que c'est pour aller savoir si les chapeaux des dames d'officiers cléricaux sont prêts que nous donnons nos enfants à la patrie? Mes amis et moi nous étions tellement indignés que nous voulions signaler le fait à la Petite Lanterne. Mais j'ai pensé que ça pourrait vous causer du désagrément, et j'ai préféré vous écrire, sachant que ça suffirait pour que de pareils faits ne se renouvellent plus dans notre ville.

« Je vous prie, Monsieur le ministre, de recevoir tout mon respect, et je signe : ^

a Un vrai républicain

qui aime et admire le général André. »

La lettre était renvoyée du ministère aux supérieurs directs du colonel X... avec une formule qui, suivant la gravité apparente du cas, laissait à leur discrétion la suite à donner, prescrivait une en-

quête sans rendu-compte ou bien une enquête avec rendu-compte au ministre.

Parfois l'exactitude du fait était reconnue. Alors le colonel X... recevait une observation plus ou moins sévère. Mais d'ordinaire on découvrait que Mme \... avait chargé sa cuisinière d'aller chez Mme Beaubouquet. Seulement la cuisinière, ayant vu l'ordonnance sortir, lui avait dit : « Vous me feriez bien plaisir de vous informer chez Mme Beaubouquet si le chapeau de madame est prêt, parce que comme ça j'aurais plus de temps pour éplucher mes salades! » Et le tourlourou galant n'avait pas eu le courage d'opposer un non possumus à la demande de la cuisinière.

Il est certain qu'il existait dans l'armée des irrégularités au sujet du nombre des employés, ainsi que du nombre et du service des ordonnances. Mais la plupart des premières provenaient de ce que les règlements relatifs aux employés n'avaient pas été mis en concordance avec les exigences croissantes du service à court terme. Quant aux autres irrégularités, — celles concernant les ordonnances, — beaucoup était insignifiantes et paraissaient sanctionnées par un long usage ou par des exemples venant de très haut. L'unique remède à cet état de

choses eût été de supprimer ces exemples, ensuite de faire appel à l'honneur et au bon vouloir de chacun, enfin d'exercer sur la matière une surveillance nette et égale pour tous.

N'appartenant plus à l'armée active, n'ayant pas été nommé officier de réserve et me trouvant trop âgé pour compter dans la territoriale, j'aurais pour toute ressource en cas de guerre de m'engager comme simple cavalier, ce qui me procurerait certainement une instruction beaucoup plus complète sur la question des ordonnances. En attendant et sans vouloir faire de personnalités, je puis dire que l'irrégularité la plus grave, peut-être même la seule vraiment grave sur ce sujet, dont j'aie eu connaissance pendant toute ma carrière, est postérieure à la venue au ministère du général André. Le coupable est demeuré parfaitement indemne, malgré que le fait se fût passé au vu et au su de tous ses inférieurs et que ses supérieurs n'eussent pu l'ignorer complètement.

Parmi ces tristesses, l'âme de l'armée s'abaissait peu à peu. Au lieu de l'esprit nouveau et vivifiant prôné par les circulaires ministérielles, une atmosphère irrespirable, un ennui morne saturaient les casernes.

Il est indéniable que les conditions mêmes du service obligatoire à court terme, vers lequel nous marchions depuis 1871, devaient modifier les vieux errements d'instruction militaire, changer l'âme des officiers, l'esprit des soldats. Mais, sauf exceptions, les anciens chefs retenus par les souvenirs de leur jeunesse, emprisonnés dans un concept vieilli de l'armée, avaient omis de préparer, diriger, retenir cette évolution, dont la plupart saisissaient la nécessité beaucoup mieux que les voies et moyens. Quant aux jeunes chefs : les uns, entourés de suspicions, ne pouvaient rien; d'autres, sans tendances politiques méfiables, pleins de cœur et de bon vouloir, ne se sentaient pas assez soutenus pour aller de l'avant; d'autres encore, appréciés en haut lieu et nantis d'une incontestable autorité, se souciaient fort peu des réformes qu'ils vantaient sans y voir autre chose qu'un moyen de parvenir.

Les visites aux musées, aux usines, aux fabriques; les conférences sur l'agriculture, l'industrie, le commerce, eussent été parfaites naguère, alors que le service à long terme laissait des loisirs aux hommes sous les drapeaux; mais, avec le court service actuel, elles paraissaient fort désheurées. Trop souvent même les conférences devenaient

des emprises sur le temps libre accordé aux soldats, car la politesse contraignait à ménager des auditoires aux professeurs civils qui péroraient dans les casernes avec un bon vouloir stimulé par l'espérance des palmes académiques. Dans certaines garnisons, diverses mesures, dont le libéralisme apparent enchantait les journaux, privaient les soldats de leurs matinées dominicales. Ailleurs, telle organisation admirée découlait de sacrifices consentis par les vivandières, en échange d'un monopole que les hommes de troupe ne peuvent guère enfreindre et qui leur pèse lourdement. Ailleurs encore, la suppression éclatante de quelques petits abus avait pour corollaire d'autres abus plus graves. Parfois même, des considérations électorales se mêlaient à la question si grave de la nourriture des soldats, et un officier de distribution méticuleux voyait critiquer son zèle sous la pression de bouchers influents. Partout, on vantait à l'excès les moindres réformes réalisées par des officiers agréables au ministère, et l'on passait sous un dédaigneux silence les plus louables efforts

i tentés par d'autres moins bien cotés.

Du reste, la condition essentielle pour la transformation de l'armée eût été une entente étroite,

une communauté de cœur — je ne dis pas d'opinions — entre les officiers; car, sans elle, toute réforme militaire ne peut être que menteuse dans sa base, illusoire dans son application, stérile dans ses fruits. Or, tous les efforts du gouvernement ne tendaient qu'à rompre cette union là où elle existait encore. Tels officiers, ambitieux de plaire, s'éloignaient systématiquement de leurs camarades et de leurs inférieurs, s'acharnaient à ruiner l'esprit militaire que leurs prédécesseurs avaient défendu pendant des siècles à l'égal du drapeau, et aspiraient au jour où nul bagage d'idées communes, nulle parité d'éducation, de sentiments généraux, même de vie sociale n'uniraient plus les officiers. Ou plutôt, non, je me trompe, ils aspiraient au jour où l'armée, devenue basse et veule, ne serait plus qu'une force colossale mais intellectuellement inerte à la disposition de quelques jacobins.

Dans tout cela, le grotesque se joignait au lamentable et à l'odieux. Certains officiers, après avoir cru s'acquérir des titres à la reconnaissance républicaine en laissant frapper leurs inférieurs sans mot dire, se trouvaient tout surpris d'être frappés à leur tour et se plaignaient naïvement que leurs

supérieurs ne les soutinssent point. D'autres, naguère fiers de leur noblesse, vraie ou fausse, protestaient de leur roture. D'autres encore, connus depuis des années pour être durs et hautains avec les hommes, se découvraient tout à coup l'âme si plébéienne qu'ils refusaient pendant les manœuvres de loger dans les châteaux.

Ces divers officiers n'étaient que de très rares, d'infiniment rares exceptions; mais ils parlaient haut, se targuaient d'avoir l'appui des bureaux, l'oreille du ministre, et exerçaient une sorte de tyrannie, devant laquelle s'inclinaient même leurs supérieurs, les bons généraux de naguère tout surpris et désolés de ce qu'ils voyaient.

Hélas! bons généraux, gardiens fidèles des vieilles traditions, bons généraux, ardents à regretter que les instituteurs aient perdu la jeunesse française, qu'aviez-vous fait pour cette jeunesse pendant le temps qu'elle a passé par vos mains? Àviez-vous jamais pensé que ces conscrits tremblants deviendraient des électeurs, deviendraient vos maîtres? Aviez-vous cherché à délivrer leurs âmes des mensonges de l'école et à les prémunir contre les mensonges de la vie? Aviez-vous songé à la beauté du rôle social qui aurait pu vous

incomber et compris que, faute de pouvoir grandir la France par vos armes, vous pouviez la faire meilleure en regardant plus vers l'avenir et moins vers le passé?

Si jamais quelque écrivain, empruntant tour à tour le calame de Tacite et la plume de Gyp, raconte

l'histoire de l'armée française à la fin du dix-neuvième et au début du vingtième siècle, on verra combien le courage civique et le courage militaire sont choses différentes; combien des officiers prêts à donner leur vie sur les champs de bataille sans une hésitation, sans une arrière-pensée, ont l'âme inconsistante dès qu'il s'agit de renoncer au moindre avantage de carrière, au plus petit hochet de vanité.

Qu'on ne m'accuse pas de noircir le tableau, car j'ai moi-môme connu cet état d'âme et je suis sûr qu'aucun officier ne me démentira. On s'étonne parfois de voir certains officiers qui passaient pour peu militaires — disons le mot : fumistes — dans leur jeunesse, devenir tout à coup des chefs très éminents, mais, en y regardant de plus près, on s'aperçoit que leur succès résulte du dégagement des petitesses militaires où leur âme a vécu.

Et, s'il faut conclure, je dirai que c'est en don*

nant aux officiers une existence plus indépendante et plus libre, en ne cherchant pas à les couler dans un moule unique, à les emprisonner dans de mêmes formules vieillies, qu'on relèvera l'armée, qu'on ramènera l'entente entre elle et la nation.

Hélas! nous ne l'avons pas compris naguère, tandis que nos adversaires le comprennent maintenant et tâchent de rétablir pour le mal cette entente que nous ne sûmes pas rétablir pour le bien.

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