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CHAPITRE III

Le château d'Échenay. — Acquisition par mon père de bois appartenant au comte de Chambord et â la duchesse de Parme.

— Voyage à Rome. — » Le pape Pie IX et les négrillons. -— Mot du pape. — Mgr Nardi. — Mes camarades Apponyi.

— Le château de Dampierre. — Les Luynes; anecdotes diverses â leur sujet. — Un hiver â Pau. — Voyage â Aix-les- Bains. — Premier précepteur. — Le Paris impérial. — L'empereur et l'impératrice ; le petit prince. — L'exposition universelle. — La duchesse Colonna.

Après la mort de mon père, nous habitâmes l'hiver à Paris chez ma grand'mère de Couronnel et passâmes les étés à Échenay.

Échenay, — ou les Chenets, — ainsi nommé à cause des chênes qui poussaient jadis alentour, apparaît dans l'histoire du moyen âge comme une sirerie des Joinville-Sailly. La terre, échue par mariage aux Dinteville, subit diverses vicissitudes et fut acquise enfin sous Louis XIV par Charles- Christophe de Rarécourt de la Vallée-Pimodan, grand bailli d'épée et voué de Toul.

C'était alors, malgré le démantèlement prescrit

par Richelieu et l'arasement des tours, un vaste château féodal, bâti sur la haute Saulx, entre de grands étangs aujourd'hui desséchés. Les environs paraissent tristes, le climat est rude, la végétation indigente, le sol pierreux et ingrat. Un vent d'est sec et froid, que nulle senteur n'anime, balaye sans répit les côtes environnantes et tord sur les collines les arbres esseulés.

C'est la plaine, sans le charme de ses paysages riches par les cultures ou gaiement bocageux. C'est la montagne, sans la grandeur de ses aspects agrestes et de ses lointains horizons.

Jadis la carpe d'Échenay faisait prime à Paris sur le marché aux poissons, et le pays devait être admirable pour la chasse et la pèche. Mais je suppose que ces seules considérations ne fixèrent pas le choix de Charles-Christophe; Échenay le séduisit plutôt par son bel air, sa grande allure, et il dut quitter sans regret pour cette noble demeure Pimodan (1) qui, malgré ses droits haut-justiciers,

(1) Le château de Pimodan, qui communiqua son nom à ma famille, était situé prés d'Àubre ville (Meuse), au confluent môme de l'Aire et de la Cousance. Après avoir passé en plusieurs mains, ce château fut détruit au commencement du dix-neuvième siècle. Il n'en reste, à ma connaissance, ni tableau ni gravure. Tout ce que j'en sais provient d'un hommage détaillé

son pont-levis et ses tours, n'offrait, je présume, qu'un assez médiocre logis. Sauf quelques forteresses souveraines, on ne voyait guère de véritables châteaux dans l'Argonne, pays très sauvage et terre promise des guerres et des invasions, mais plutôt de puissantes maisons fortes, moitié agricoles, moitié féodales, où les paysans pouvaient trouver abri chez le seigneur avec leurs récoltes et leurs troupeaux.

Le vieil Échenay fut presque entièrement détruit sous Louis XV et remplacé par un bâtiment sans élégance, beaucoup trop long pour sa hauteur. Les constructions neuves s'adossèrent à trois vieilles tours coupées au niveau des toits et développèrent leur ordonnance sur un large terre-plein balustré. Un pont de pierre, une grille mise en bonne place, deux loges liminaires à façades incurvées entre d'étroits pavillons remplacèrent la vieille poterne qui se présentait tout de guingois. Les étangs devinrent des prairies, assez belles en été malgré l'abondance des colchiques et des joncs, mais rendues marécageuses en hiver par les eaux qui s'y

rendu au prince de Condé, souverain du Clermontois, et d'une confirmation d'inféodation assez prolixe émanée de Louis XIV, peu avant l'époque où mes arrière-grands-parents abandonnèrent l'Argonne pour s'établir a Échenay.

débordent à plaisir, comme pour reprendre leur domaine ancien. Des tilleuls favorables aux récoltes des abeilles bordèrent les avenues conductrices et couronnèrent la grande digue séparative des étangs d'aval et d'amont.

La petite église entombant les seigneurs et son modeste cimetière adhéraient presque au château, car jadis on ne craignait pas le voisinage des trépassés. A la campagne, la vie chrétienne et la mort sans affres s'en allaient, compagnonnes, par les chemins verts et les sentiers fleuris.

Somme toute, malgré la disgrâce du bâtiment principal, Échenay devait faire bonne figure de château. Par malheur, mon bisaïeul, revenu d'émigration, s'avisa de trouver la demeure dévastée trop grande pour sa fortune amoindrie. Il voulut détruire un bon tiers des bâtiments modernes et les tours de l'ancien château. Mais ces vieux chicots gardaient la vie dure. Ne pouvant les démolir pierre par pierre, on tenta de les extirper à la mine. Sous l'effet de la poudre, les tours oscillèrent puis s'abattirent sans se rompre, comme des capucins de cartes prodigieux. Leur chute fut même si violente que le bloc bétonneux, base des constructions parmi les terres vaseuses, s'en trouva désagrégé. On dut

piloter le sol au pied des murailles restantes et bâtir de gros contreforts, si bien que la tentative économique de mon bisaïeul s'acheva par une coûteuse déconvenue. Il rasa pour se libérer les futaies de chênes marraines du château, qui brisaient le vent sur les hauteurs et rendaient moins fantasque le régime des eaux.

Mon grand-père, fort épris d'élégances nouvelles, enleva les vieux balustres afin d'abaisser la vue sur une pelouse à l'anglaise, détruisit le grand escalier dont le vaste diazome, accru d'un petit sanctuaire, servait de chapelle, accommoda l'intérieur selon le rite disgracieux et champêtre alors très en vogue, et, sans rendre le château confortable, lui supprima tout caractère.

Mon père n'habita guère Échenay. Les circonstances lui permirent cependant de joindre àja propriété quelques bois venant du comte de Chambord et de sa sœur la duchesse de Parme. De même que beaucoup d'autres sis en Champagne, ces bois ressortissaient à l'apanage du comte d'Artois, plus tard Charles X. L'État en déniait la possession aux héritiers du prince qui n'obtinrent gain de cause qu'après un très long procès. Afin d'éviter le risque de contestations nouvelles avec un tel adversaire,

le comte de Chambord et sa sœur mirent leurs bois en vente dès le jugement rendu, et quelques royalistes du pays tinrent à honneur de les acheter. Toute cette affaire fit grand bruit en son temps dans le monde légitimiste encore nombreux et organisé. Je dois ajouter que Napoléon III, loin d'invoquer le fait du prince au détriment des Bourbons, se maintint en l'espèce neutre et même courtois.

L'année 1864 est marquée dans mes souvenirs par un voyage à Rome. Les communications étaient alors moins faciles qu'aujourd'hui, et nous prîmes passage à Marseille sur un paquebot nommé VAunis pour gagner Civita-Vecchia.

Un voyageur devint fou en voyant l'île d'Elbe; par haine ou par amour de Napoléon, je ne me souviens plus. Quant à pauvre moi, je souffris d'une grande fringale; car, effrayé dès l'abord par la rougeur d'une sauce tomate que j'ignorais, je craignis le poison. Tout le monde intervint, le médecin, le capitaine; rien n'y fit : je me cantonnai dans ma terreur et ne voulus jusqu'au débarquer prendre autre chose que des figues de Barbarie.

Le Vatican, Saint-Pierre, le Tibre, le Capitole échappent à ma mémoire. Mais je me rappelle par-

f alternent les puces innombrables qui sautent parmi les trèfles blancs sur l'arène du Colisée; le parc de la villa Borghèse; les jardins du Quirinal, leurs bassins fleuris d'arums que mon admiration enfantine nommait des lis-cornichons, leurs avenues régulières et une allée creuse où le promeneur se trouve tout à coup inondé entre une herse d'eau giclant du sable et le torrent que lui lancent à gueule béante des animaux de bronze cachés sous les bosquets. Je revois dans la campagne romaine certain taillis d'herbes si épaisses et si hautes que j'y jouai à cache-cache avec mon frère et les petits Apponyi, tandis que nos mères visitaient le tombeau de Gecilia Metella.

Je n'oublie ni la boutique de Mlle Rosa, marchande de chapelets, avec sa devanture tailladée par une bombe garibaldienne, ni la salle majeure du palais Corsini où je m'amusai tant, car une vache peinte à l'encorbellement du plafond semble vous suivre par la pièce entière avec ses deux gros yeux tout ronds.

De l'audience que nous donna Pie IX, je retiens surtout les génuflexions que je trébuchai dans les jupes de ma mère, ému que j'étais par la majesté du pontife, et aussi le port d'une première culotte

et de premiers gants de peau qui m'écarquillaient les doigts.

Le pape nous conta que des missionnaires avaient récemment conduit à son audience une bande de négrillons africains. D'abord ils se tinrent fort sérieux; maïs, quelqu'un ayant sonné, ils trouvèrent la chose si plaisante qu'ils se précipitèrent sur tous les cordons de sonnette et les tirèrent à qui mieux mieux. Vous voyez d'ici l'amusement du pape et la mortification des bons pères 1

Comment vint cette histoire, je ne saurais le dire, et je me demande avec un rétrospectif effroi si ma tenue, moins les sonnettes, ne rappela pas celle des négrillons.

Pie IX joignait à un air de sainteté presque extatique, de bonté quasi divine et de majesté royale, une très grande bonhomie dont on citait mille traits.

Certaine dévote atteinte de varices se procura l'un de ses bas, le mit, et fut ou se crut guérie. Elle le dit au pape en criant au miracle, mais Sa Sainteté N lui répliqua : « Comme c'est singulier 1 moi, je mets tous les jours deux de mes bas et ne vais pas mieux. »

Tel prélat chargé de la censure théâtrale ayant

remplacé dans une pièce « chœurs angéliques » par « chœurs harmonieux », sous prétexte que le mot angélique ne pouvait s'appliquer à des choses profanes, Pie IX trouva la substitution maladroite et la première fois qu'il sortit ordonna de le conduire à la Porte Harmonieuse. Nul ne comprit, mais il ajouta : « Vous ignorez donc que la censure a changé le nom de la Porte Angélique? »

Le pape parlait bien français, avec un accent zézayant et doux et quelques locutions venues de l'italien ou de son valet de chambre. En effet, Pie IX, voulant s'entretenir dans l'usage de notre langue, avait pris un domestique français, et même poitevin; mais ce brave homme n'était pas toujours expert en beau langage.

Une fois, le pape, incommodé par la chaleur, dit à Mgr de Merode : « Je suis frit. » Puis, voyant le prélat s'étonner d'une telle locution sur ses lèvres augustes, il ajouta que son domestique parlait souvent de la sorte.

La vue des statues romaines m'inspirant des goûts artistiques, mon meilleur jeu était de reproduire à la maison devant une glace les chefsd'œuvre que j'avais admirés. Un beau jour, comme je me tenais sur la table du salon en pose et en

tenue d'Apollon, Mgr Nardi entra tout à coup. Je voulus fuir, mais il me coupa la retraite en faisant de grands gestes à l'italienne, tandis qu'un rire énorme épanouissait sa face, la plus laide de toute la prélature et d'un rouge si livide qu'elle tournait au violet. La frayeur me saisit, et c'est de très bonne foi que je me mis à crier : « Le diable! c'est le diable! le diable! » Ce bon monseigneur remplissait les fonctions d'auditeur de rote, et, sans en connaître l'exacte nature, je les tenais pour effroyables. Autant que je m'en souviens, Mgr Nardi s'exprimait en français avec incertitude, et voyant une jeune dame tout émue de visiter les catacombes chrétiennes, il l'encouragea par ces mots : « Entrez, entrez, madame, dans cette sacrée horreur. »

Avant de quitter Rome, je veux donner un souvenir à mes chers camarades, les petits Apponyi. J'ignore quel sort leur échut; mais ils étaient Hongrois, d'un pays où la naissance ne semble point une tare, et je pense que l'existence leur a souri.

ï/année suivante, en 1865, nous passâmes un mois à Dampierre, chez le duc de Luynes. Ce séjour m'enchanta. Demeurés colossalement riches malgré la révolution et se faisant toujours honneur

de leur fortune, les Luynes jouissaient d'un prestige incontesté. Leur hôtel de Paris valait un palais. Dampierre semblait une résidence royale avec l'ampleur de ses abords; la belle ordonnance de ses bâtiments, de ses cours, de ses grilles; son parc immense, aux aspects si divers de parterres réguliers et de larges bassins, de bosquets ombreux et de vertes pelouses, de ruisseaux murmurants et de grands bois sauvages où le sol sableux se tapisse de bruyère à l'ombre basse de châtaigniers.

Sous le premier empire, la duchesse de Chevreuse (i) avait osé remettre à sa place Napoléon, devant qui tremblaient tous les rois. Gomme ses cheveux étaient roux et que, suivant la mode du temps hostile à cette nuance, elle les cachait sous une perruque, l'empereur lui dit un jour pour l'interloquer :

— Vous êtes rousse?

— Oui, sire, répliqua la duchesse, mais vous êtes le premier homme qui me Tait dit.

Ma grand'mère contait qu'aux temps rigoureux du blocus continental et de l'extrême cherté du sucre, c'était une joie pour les enfants de goûter à

(1) On sait que les aînés de la maison de Luynes portent du virant de leurs pères le titre de duc de Ghevreuse.

l'hôtel de Luynes, car ils y mangeaient des confitures au sucre» tandis que» partout ailleurs, on ne leur donnait plus que des confitures au miel.

Le duc de Luynes, dont je me souviens, avait la taille haute, l'air grand, les manières nobles. Il s'intéressait aux lettres, protégeait les arts, pratiquait les sciences, et son esprit cultivé, curieux, précurseur, lui donnait en mille choses les plus belles clartés. L'attention publique s'est occupée tour à tour de sa coIlection.de médailles qu'il finit par donner à l'État, de ses recherches sur la fabrication des porcelaines et des aciers, de son fastueux voyage en Palestine et du bateau spécial construit sur sa commande, et transporté pièce à pièce, pour naviguer sur les eaux lourdes de la mer Morte.

Sans avoir été suffisamment favorisé par les circonstances pour jouer un grand rôle politique, le duc de Luynes marqua comme député sous le gouvernement de Quarante-huit et servit avec éclat toutes les nobles causes. Après Gaëte, il proposa le séjour de Dampierre au roi de Naples exilé; puis, quelques années plus tard, lorsque la ruine de la duchesse de Berry jeta le comte de Chambord dans des embarras financiers, il offrit toute la fortune que les Luynes tenaient de nos rois au prince leur

héritier. En 1867, le duc de Luynes partit pour Rome afin de soigner les blessés de Mentana, et prit dans les ambulances une mauvaise fièvre dont il mourut.

Dampierre s'embellissait de chefs-d'œuvre célèbres, tels que le Louis XIII en argent de Rude, placé seul dans un petit salon royalement drapé de velours violet; la Minerve chryséléphantine de Simart, faite d'argent, d'or, d'ivoire, de pierres précieuses, à l'image de la Minerve du Parthénon; la Pénélope endormie de Cavelier. Il s'y trouvait aussi, dit-on, mais je n'en garde pas souvenance, un curieux groupe de marbre, don ou legs de Mme de Balbi, qui l'avait tenu jadis de Louis XVIII, alors comte de Provence. Une belle jeune fille représentant la dame s'appuyait contre l'autel de l'amitié, tandis qu'un gros amour au nez bourbonien, symbolisant le prince, brisait des flèches à ses pieds.

Léon Cogniet était l'hôte fréquent de Dampierre, et Ingres avait quitté le château après une brouille célèbre en laissant des fresques inachevées.

L'aile gauche des communs contenait une superbe bibliothèque et un vrai musée d'histoire naturelle que conservait le bon M. Gory.

Âpres quelques jours passés à Dampierre, je ne rêvais plus que collections. J'emplissais mes poches de cailloux. J'usais en herbiers des rames de papier buvard. La chasse aux papillons me devenait un sacerdoce et je tressaillais de joie scientifique lorsque je capturais un sphinx du troène à grande envergure, un manteau de deuil, un machaon jaune ocellé d'azur, une aurore blanche, ou bien l'un de ces jolis papillons aux ailes tabac d'Espagne mouchetées de noir et doublées de nacre qui dansent sur les fougères quand le soleil luit.

Comme on avait trouvé près du château, à la Butte-Ronde, des antiquités romaines, je ne pouvais apercevoir une vaste taupinière sans crier au tumulus. Un pot de fleur brisé prenait à mes yeux forme d'urne antique. Les moindres tessons de bouteille devenus opalescents au débouché des gouttières me semblaient de précieux débris.

Nous passâmes l'hiver suivant à Pau, près de nos cousins de Cadaval, miguellistes ardents exilés de Portugal sous le règne de doîïa Maria et habitués en France depuis lors.

L'été 1866 me rappelle un séjour à Aix-les- Bains, qu'on nommait alors les Eaux d'Aix, en changeant dans la prononciation courante l'a? final

d'Aix en sse. L'annonce de Custozza navra les Savoyards restés de cœur très Italiens» tandis que les baigneurs s'en réjouirent et que, pour ma part, je m'ébaudissais à danser autour des tables, ou même dessus, une pyrrhique échevelée. Mais, hélas! deux ou trois jours après, Sadowa vint changer lep rôles et la pyrrhique cessa. Sans connaître la géographie ni comprendre la politique, j'eus l'intuition enfantine qu'un glas venait de sonner.

En rentrant à Paris, ma mère choisit pour nous un précepteur, M. Richard, que nous appelions Mochard par une audacieuse contraction. Il portait une large ceinture de cuir, ferme soutien de son pantalon et signe de son affiliation au tiers-ordre de Saint-François, préparait sempiternellement un dictionnaire des synonymes français, et nous menait promener dans des lieux infréquentés alors, tels que le boulevard Montparnasse ou les abords du puits de Grenelle. C'était du reste un homme instruit et respectable, lequel, avec une pointe de grognerie en moins et une pointe d'élégance en plus, aurait figuré au plus naturel le gouverneur dans une piécette enfantine de Berquin ou de Mme de Genlis.

Mon frère fut souffrant à plusieurs reprises en 1867, et, comme les médecins jugèrent que l'air

salin lui serait favorable, nous quittâmes Paris l'année suivante pour n'y revenir qu'après la guerre et la Commune. Tout était changé. Aussi voudrais-je dire, sans plus attendre, ce que j'avais pu distinguer du Paris impérial avec mes yeux d'enfant.

Mon seul souvenir précis de Napoléon III est de l'avoir vu traverser l'esplanade des Invalides un jour qu'on y gonflait un ballon. Il me parut moins grand que les hommes de sa suite, mais d'apparence majestueuse malgré une démarche lourde et un peu oscillante. Ce n'était pas l'allure historique de Louis XVI, tanguant par embarras, mais plutôt celle d'un homme souffrant d'une gêne physique.

Nous rencontrions quelquefois l'impératrice au bois de Boulogne. Son bel équipage passait au ras des autres voitures et chacun la saluait. Elle rendait les saluts avec une grâce extrême et nuancée, cherchant à rallier les royalistes de marque par un sourire lorsque sa dame d'honneur les lui nommait au passage. Je ne prétends point que l'impératrice fût légitimiste, mais son illustre naissance et les souvenirs de sa jeunesse la rendaient sensible aux hostilités de salon. Elle s'en agaçait comme d'une épingle placée de travers dans sa robe, ou" d'un . grain de sable dans son soulier.

D'ailleurs Napoléon I er , au faîte de la puissance, ne pensait-il pas, lui-même, au « qu'en dira le faubourg Saint-Germain? » On conspirait encore à cette époque parmi les royalistes et les surveillances policières se justifiaient; mais à l'idée de sécurité s'ajoutait inconsciemment chez l'empereur un autre sentiment. On ne saurait égaler ni même comparer la noblesse des anciens Bonaparte à celle des Guzman, et néanmoins Napoléon, né petit gentilhomme, éprouvait comme l'impératrice Eugénie une certaine déconvenue de ne pouvoir aveindre toute la vieille France noble qu'il avait entr'aperçue naguère de bas en haut. Plus que les charmes déjà mûrs de Joséphine, n'est-ce point l'apparence distinguée de sa demeure, le raffinement de ses manières, son reflet de Versailles, l'ancienneté nobiliaire des Beauharnais qui fascinèrent le futur maître du monde dans l'amie vieillissante de Barras? Seuls nos gouvernements républicains ont eu la force ou la faiblesse de négliger les questions mondaines.

J'ai regardé bien des fois le prince impérial — le petit prince — qui se promenait aux Tuileries sur la terrasse du bord de l'eau. Toutes les affections, toutes les espérances allaient vers lui, et,

sans prévoir ni même comprendre comment cela pourrait se faire, on pensait qu'un jour il deviendrait le souverain légitime de tous les Français.

L'Exposition universelle de 1867 m'amusa comme une vaste foire. Je revois pêle-mêle le géant chinois et le Napoléon I 9r mourant de Monte* yerde ; les restaurants étrangers entourant la petite cour centrale et deux bustes de Marie-Antoinette sculptés par la duchesse Gastiglione-Golonna. Les mauvais plaisants dénommaient ces bustes Marie en toilette et Marie sans toilette, car l'un représentait la reine dans tout l'éclat de sa parure et l'autre en bonnet de veuve.

Fille du comte d'Affry, la duchesse Castiglione- Colonna tenait par elle-même et par son mari aux familles suisses et italiennes les plus considérables. Devenue veuve très jeune et n'ayant pas d'enfants, elle s'était mise à sculpter puis à peindre avec grand talent sous le pseudonyme de Marcello. C'est elle qui modela l'admirable Pythie de l'Opéra qui s'agite et se tord dans un bassin minuscule, entre les deux volées préparatoires au grand escalier.

Elle avait beaucoup d'esprit et racontait à ravir mille historiettes du temps présent, auxquelles venaient se joindre mille anecdotes du temps passé

sur les Suisses à la cour de France et sur son aïeul, le comte Charles d'Affry, ancien chef d'un régiment helvétique dans les armées de Napoléon.

C'était, au dire de la duchesse, un d'Affry, un Mailliardoz ou bien un Diesbach, que les autorités cantonales helvétiques avaient signalé ainsi dans son passeport : « Grand, pas tant grand; gros, pas tant gros; mal fait de quillottes; oulcéré de la petite vérole. »

Mme Colonna est morte vers 1880, léguant à la ville de Fribourg ses ébauches, ses esquisses, son tableau inachevé de la conjuration de Fiesque et tous les objets d'art qui garnissaient son atelier. Us évoquent le souvenir de l'artiste disparue et j'éprouverais à les voir une impression profonde, car la duchesse Colonna tenait un rang héroïque dans mes idées enfantines. Son imposante beauté que rappelaient ses statues féminines et en particulier la Diane achetée par Napoléon III, son élégance artistique et drapée, sa conversation brillante animée par un grain de bohème, sa fréquentation du monde impérial dont elle évoquait en causant la splendeur, les fêtes, les bals masqués : tout en elle surpassait l'apparence terne des bonnes dames auxquelles j'étais habitué.

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