‹ Simples souvenirs, 1859-1907Chapitre 5 sur 46 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Départ pour la Bretagne. — Nos cousins de Pimodan. — La comtesse Charles de Pimodan qui mourut 'supérieure des Clarisses de Rennes. — Le collège des Jésuites & Vannes. — Souvenirs de la chouannerie. — L'évoque de Vannes et la princesse Bacciochi. — Ma première communion. — Effervescence des tètes enfantines à la veille de la guerre. — Albert de Dion.

Après avoir quitté Paris en 1868, nous allâmes voir nos cousins de Pimodan établis en Bretagne par le mariage du baron Charles-Armand de Pimodan, ancien aide de camp du duc d'Enghien, avec une demoiselle de Goyon.

Cette branche de notre famille se composait du comte et de la comtesse Charles de Pimodan, née La Chevasnerie, de la vicomtesse de Pimodan, née Monti, et de son fils Ferdinand, ancien zouave pontifical, qui épousa plus tard Mlle de Querhoënt.

Le comte Charles habitait le joli château de la Bretesche dominant la Loire presque en face d' Ancenis. Il avait quitté le service en 1830, et depuis lors se consacrait aux bonnes œuvres. Devenue

veuve, Mme Charles de Pimodan prit le voile des Clarisses au monastère de Rennes. Elle y est morte parmi la vénération de ses sœurs et de tous ceux qui l'avaient connue. Je me souviens qu'en 1868 elle s'occupait fort de soutenir les missions d'Orient et de racheter à la Porte, moyennant large finance, l'un des lieux saints de Jérusalem, le Cénacle, je crois. Il me semble que ce projet grandiose n'a jamais abouti.

Ma mère s'établit ensuite à Vannes où nous devions suivre les cours du célèbre collège Saint- François-Xavier, tenu par les Jésuites.

Sans autre apparence sur la, rue que la façade d'une vieille chapelle entourée de masures inégales et branlantes, dont les fenêtres s'étageaient comme les notes dans une portée de musique, le collège avait sur le parc de beaux et grands bâtiments.

Naturellement les élèves se recrutaient surtout dans les familles du pays. Les internes appartenaient, semble-fril, à la classe riche. Parmi les externes, au contraire, se trouvaient de nombreux enfants du peuple portant grand chapeau, veste courte, gilet brodé, et pour chaussures presque des sabots. La plupart, originaires de villages perdus

dans les terres, habitaient de petites pensions, succédanées très modestes du collège Saint-François- Xavier. D'ordinaire, ils avaient l'allure lourde, l'abord timide, le visage obscur, le parler français lent. Parfois cependant des mots bretons leur venaient à la bouche et coulaient d'un flot pressé tandis que leurs yeux s'animaient. Ce n'étaient, du reste, ni les moins travailleurs, ni les moins bons camarades, et, en évoquant leur souvenir, je pense aux si jolies pages écrites par Renan sur ses années de première et pieuse jeunesse au collège ecclésiastique de Tréguier.

Beaucoup de Bretons de toutes les classes restaient royalistes ardents. La chouannerie, l'expédition de Quiberon, l'échauffourée de la duchesse de Berry, les coups de feu tirés derrière les haies, les fuites parmi les ajoncs, les conciliabules dans les chaumières lointaines ou bien sur les landes dont les sentiers s'enroulent en mille détours insoupçonnés, les ralliements aux signes mystérieux, les appels bizarres imitant l'alouette qui grisolle, le chouan qui hole, l'orfraie qui piaille, la colombe qui gémit : tout cela semblait d'hier. C'est à peine si la terre avait entièrement bu le sang des royaux fusillés en 1795 au champ des Martyrs près

d'Auray, ou bien à Vannes sut les allées de la Garenne. De très pauvres gens gardaient comme un bien précieux des assignats portant l'image enfantine de Louis XVII roi. L'hôtel vannetais, bien famé et d'ailleurs détestable, était toujours à l'enseigne du Dauphin.

On boudait le préfet, on tenait le général à demidistance, et, si Ton s'inclinait sous la bénédiction de Tévêque Mgr Becel, on se relevait en hâte pour le brocarder. Il était bonapartiste 1 Sans lui ménager des aventures semblables à celles qu'endura naguère Mgr de Pancemont, son chapitre métropolitain le cinglait de mots acerbes, et tout le clergé lui tenait à faute ses visites à la princesse Baccio chi, proche parente de l'empereur, installée près de Vannes au château de Korn-er-Houët. C'était une femme de manières rudes, d'allure décidée, de verbe haut, qui menait tout le monde à la baguette et venait, dit-on, en bonne place dans le pesant héritage familial laissé par Napoléon I er à Napoléon III

J'ai fait ma première communion au mois de juin 1870, et fort jeune, suivant l'usage des diocèses bretons où les garçons partent en mer dès leur douzième année. Je dois avouer que j'en

garde un souvenir confus. Le concile, le plébiscite, le meurtre de Victor Noir, le procès du prince Pierre Bonaparte, les émeutes des boulevards parisiens, l'aventure de Godefroy Cavaignac refusant de tenir un prix des mains du prince impérial tournaient toutes les têtes et formaient dans celles des enfants un salmigondis que les bruits de guerre contre la Prusse vinrent bientôt faire bouillonner. Parmi les Pères de Vannes, je me souviens de l'excellent Père Jeantier. Tous les petits l'adoraient. Il avait eu, dit-on, de grandes aventures en des jours persécutés, et maudissait l'âge qui ne lui permettait plus d'aspirer au martyre. La mort tragique des Pères de la rue de Sèvres fusillés pendant la Commune a dû renouveler ses regrets. Je revois aussi le Père Pacot, économe du collège. C'était un homme obligeant, si obligeant même que Mme de X..., châtelaine des environs, en obtint, par des voies obreptices et subrepticçs, un prêt de matelas pour coucher ses invités au lendemain d'un bal. Quand le bon Père découvrit l'affaire, ce fut une suffocation. Tout le monde avait pensé qu'il s'agissait d'un pèlerinage à Sainte- Anne d'Auray! — Pour un bal! Les matelas de nos maisons! Y pensez-vous?

J'avais parmi mes camarades un peu plus âgés Albert de Dion. Déjà fort ingénieux, il rêvait d'inventions étranges, de locomotion bizarre, sans que ses idées à ce sujet dépassassent encore les voitures autruchomobiles. Nous le blaguions sans nous douter que le vingtième siècle lui devrait une magnifique invention.

Page 1