‹ Simples souvenirs, 1859-1907Chapitre 6 sur 46 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Départ pour Échenay. — La guerre. — Le maréchal de Mac- Mahon. — Arrivée des Prussiens à Joinville-sur-Marne. — Départ pour le Mazet. — Les Prussiens à Échenay. — Le baron et la baronne de Balzac. — M. Gapelle, l'un des ministres du cabinet Polignac sous la Restauration. — Le collège de Saint- Affrique. — Le général de Rivières.

Vers le commencement d'août 1870, les vacances nous ramenèrent à Échenay.

Les trains marchaient mal et des soldats en partance s'aggloméraient aux grandes gares. Quant à l'enthousiasme, il montait vers les nues dans l'air retentissant des cris : « À Berlin t »

Le très petit avantage de Sarrebruck causait une joie débordante, à peine tempérée par l'échec de Wissembourg. Cet insuccès semblait la conséquence d'une simple maldonne, et, d'ailleurs, l'héroïsme des turcos faisait oublier la bataille perdue.

Bientôt cependant les nouvelles deviennent mauvaises, l'inquiétude commence de gagner.

Des bruits de canonnade passent dans l'air, et,

quand la nuit tombe, les enfants se hâtent par crainte de voir apparaître un uhlan au coin du bois. Sans douter de la victoire finale, on prévoit des temps difficiles, on écoute avec un intérêt anxieux les vieillards qui parlent des alliés. Les campagnes de 1814 et de 1815 avaient fait cruelle époque en Champagne. De même que nous disons encore :

« Avant, ou bien, après la guerre, » on disait alors : « Avant, ou bien, après les alliés. » Mille histoires flottaient sur leur compte parmi les souvenirs populaires. Dans tous les villages, on montrait les chemins qu'ils avaient suivis, la forêt où les habitants avaient dissimulé leurs bestiaux, les caches, trop souvent vaines, utilisées par chacun.

Presque chaque jour nous allions chercher des nouvelles à la gare de Joinville-sur-Marne, et je me souviens d'y avoir vu le maréchal de MaoMahon pendant l'arrêt d'un train. Ma mère lui demanda si, malgré la tournure des événements, elle pouvait rester à Échenay sans danger.

— Mais oui, répliqua le maréchal. Le pays est évacué par nos troupes. Les Allemands y arriveront sans résistance. Vous n'avez aucune bataille à craindre et pourrez demeurer ou partir comme il vous plaira,

Le maréchal affectait une grande confiance et conservait une parfaite sérénité. Par contre, ses officiers semblaient fatigués et inquiets. Quant aux soldats encombrant la gare, ils étaient éreintés, rendus, et prenaient avec joie les boissons ou les vivres que les gens de Joinville leur passaient au-dessus des barrières de la voie. N'ayant rien d'autre, j'offris à de braves fantassins quelques pièces de monnaie qu'ils ne refusèrent pas, mais un officier me dit aussitôt :

— Vous vous trompez, mon petit ami; il ne faut pas donner d'argent aux soldats.

Ma mère revint à Échenay, car elle ne voulait pas encore quitter le pays dans la crainte d'augmenter l'inquiétude des paysans, toujours en travail des plus singulières imaginations.

Quelques jours plus tard, vers le 20 août, je crois, un domestique, envoyé aux nouvelles sur la route de Bar-le-Duc, reconnut sûrement l'approche des ennemis.

A toute éventualité, nous partîmes pour Joinville.

Notre voiture se remisa chez Mme Agnan, à l'entrée même de la ville, tandis que nous allions demander asile aux Dames Annonciades, dont le

couvent se trouvait tout à l'autre extrémité, sur la route de Chaumont.

Le lendemain arrivèrent des cavaliers prussiens. Je me souviens de les avoir vus arrêtés dans un vaste carrefour, près de la statue de « Jean sire », comme disent familièrement les Joinvillois en parlant de leur plus illustre seigneur. Les cavaliers ennemis riaient aux gamins comme des soldats en manœuvre, et cherchaient à les amadouer.

Le service des trains étant interrompu, nous filâmes en voiture sur Chaumont, d'où ma mère comptait aller dans l'Aveyron chez mon oncle de Balzac.

Ah! quel voyage I

D'abord que nous prenons la grande route* voici quelques soldats français et un officier qui s'acheminent vers Joinville. Nous les prévenons de l'arrivée des Prussiens. Ils ne veulent rien entendre et l'officier répond en riant :

— Des Prussiens? Ah! oui donc, on en voit partout!

A Chaumont, désordre affreux. Un train est formé, prêt à partir vers le sud; mais nul ne sait à quelle heure, car de nouveaux wagons s'y ao

crochent constamment. Nous montons et, sur les neuf heures du soir, il finit par démarrer.

Marche lente, stoppages fréquents et inexpliqués.

Entre minuit et une heure, grand arrêt à Chalindrey. Notre train poursuit vers Vesoul, et il faut attendre une correspondance pour Gray.

Nous prenons place dans la salle d'attente bondée. Il ne reste plus que deux chaises. L'une échoit à ma mère; l'autre à un très vieux monsieur qui souffre d'une fluxion énorme, crache et geignote lamentablement parmi ses ouates et ses mentonnières. Mon frère et moi dormons par terre, côte à côte avec des soldats.

Au jour enfin, départ pour Gray.

J'ai revu bien des fois cette charmante petite ville, où s'écoulèrent, calmes et heureuses, mes premières années de garnison, mais elle ne me parut jamais plus riante que par ce beau matin d'août. Nous avons quitté la veille Joinville envahie par les Prussiens, et cependant les Graylois nous parlent de la guerre comme d'une chose distante, comme d'un orage qu'on aperçoit de la montagne fondre sur la vallée.

— Les premières rencontres ont été défavo-

râbles, ils veulent bien en convenir, mais ce n'est qu'une épreuve dont l'amertume rendra plus vive la joie des futures victoires. Les Français n'ont-ils pas été toujours victorieux? N'est-ce point dans leur nature? D'ailleurs, les Prussiens ne sauraient venir à Gray. Comment pourraient-ils dépasser Langres, Belfort ou Besançon?

Notre voyage se poursuivit par Dijon, Clermont- Ferrand et Villefranche-d'Aveyron. Il fut lent, ennuyeux, gêné par le manque d'effets, mais sans incidents notables.

Pendant ce temps, les Prussiens étaient arrivés à Échenay. Les gens du pays demeurent convaincus qu'il virent parmi eux le prince Frédéric- Charles, un de ses neveux ou cousins de religion catholique, et deux princes de Mecklembourg.

D'après les itinéraires de l'armée allemande, cela semble tout à fait improbable, au moins pour le prince Frédéric-Charles que, d'ailleurs, l'effroi des paysans voyait partout comme certains héros légendaires. Je pense aussi que les princes de Mecklembourg se réduisaient à deux officiers mecklembourgeois ou bien appartenant à un régiment titré à la mode allemande : a Prince de Mecklembourg. » Mais ma grand'mère de Gouron-

nel possédait l'image de la princesse Christian de Mecklembourg, représentée dans tout l'éclat d'une parure imposante, avec coiffure échafaudée, rouge aux joues, fleurs, falbalas, fanfreluches ornant sa robe et son corsage. Le cadre était si vaste que l'escalier seul avait pu lui prêter l'asile d'un immense panneau rectangulaire. Nul dans la maison n'ignorait la belle dame qui présidait au changement d'étages, et son nom joint à de brillants uniformes devait faire éclore chez les domestiques des idées princières accentuées.

Quoi qu'il en soit, les gens d'Échenay virent à ce premier passage un général et des officiers qui ne rappelaient en rien les mangeurs de chandelle de 1814, et dont la grande allure les frappa.

Cependant, laissons ces tristes souvenirs et d'un saut gagnons l'Àveyron, puis le petit château du Mazet possédé par mon oncle de Balzac.

C'est un modeste castel bâti au dix-septième siècle, sans que rien en puisse fixer exactement l'époque.

Deux tourelles flanquent la façade principale devant le jardin qui s'abaisse en pente douce, puis se relève vers un mamelon couronné par l'église paroissiale de Colombiés, dont l'humble silhouette

décore l'horizon. Al'opposite, deux petites ailes en retour d'équerre s'avancent sur la cour étroite. A droite s'étend le potager, à gauche la ferme. L'ensemble réalise le type des habitations nobles du Rouergue, mieux tournées que des gentilhommières bretonnes, mais moindres que des châteaux.

L'intérieur répondait à l'extérieur. Tout y était fort simple, sauf les tapisseries anciennes qui tendaient les murs du salon, mal garni sous l'Empire de meubles raides en bois de citronnier. L'acajou vulgaire avait rougi les chambres, et c'est à peine si Ton apercevait encore dans quelques pièces hautes un ou deux jolis sièges du temps passé.

Les habitants ordinaires du logis étaient mon oncle de Firmy de Balzac et sa femme, sœur de mon grand-père de Couronnel; leur neveu Paulin de Balzac, original sans copie, Gascon gasconnant, fort acagnardé dans son Rouergue, et ci-devant jeune homme, dit toujours monsieur Paulin; Bernard le valet de chambre, marié à la femme de chambre Eugénie; Pierre lft cocher; une cuisinière dont j'oublie le nom et quelques servantes.

Le baron de Firmy de Balzac était entré dans la carrière préfectorale sous Napoléon P r , avec

l'appui d'un de ses oncles, ancien petit collet dépouillé par la Révolution et devenu précepteur ou secrétaire dans la maison du duc de Cadore.

Au début de la Restauration, M. de Balzac appartenait à l'administration du Vaucluse, et j'ai retrouvé dans quelque livre qu'il tenta de sauver le maréchal Brune. H devint ensuite préfet de Metz, puis conseiller d'État, et démissionna ou fut révoqué en 1830.

Trop peu riches pour vivre noblement à Paris, n'aimant les villes provinciales qu'à la condition d'y figurer en première ligne et ne voulant pas déchoir, mon oncle et ma tante ne quittèrent plus le Mazet, sauf pendant quelques législatures où la Moselle puis l'Aveyron envoyèrent M. de Balzac à la Chambre. Il fut parmi les représentants arrêtés lors du coup d'État et pensa même aller en exil, à la joie de ma tante qui, dans le fond, s'assommait au Mazet et, pleurant d'un œil, riant de l'autre, gémissait avec son accent artésien : « Nous sommes bannis, nous sommes bannis t » Elle aimait à conter la suite de ces événements et narrait drôlement l'histoire d'un comte d'Hespel (1), aux dimensions

(1) Député du Nord ou du Pas-de-Calais.

colossales, qui ne put jamais entrer dans la voiture cellulaire. U grimpa sur le siège, et fouette cocher pour la prison!

Hélas! les Balzac ne furent point bannis! Après une courte incarcération de mon oncle à Vincennes et quelques traverses, tous deux s'en retournèrent dans leur petit manoir jouer chaque soir au piquet, à la douce lueur d'une lampe Garcel, et espérer chaque matin que le courrier leur apporterait la nouvelle d'un bouleversement précurseur de la Restauration. Même l'espérance croissait en raison directe des retards du facteur, et se tournait en certitude si le courrier venait à manquer tout à fait!

Grand, maigre, les traits nets, le front haut et dégarni, portant toujours souliers fins, pantalon gris, redingote noire, cravate à triple tour, M. de Balzac conservait le type des hauts fonctionnaires d'autrefois parce qu'il l'avait été. Défenseur de la religion avec une pointe de voltairianisme personnel, serviteur du roi sans restriction, il mettait chacun à sa place et chaque objet en son lieu, dirigeait les débats, ramenait les gens au fait, pesait et résumait les arguments, distribuait l'éloge, édulcorait le blâme, dosait d'une parole les discussions

sans raideur mais avec autorité. Pour tout dire, il restait de corps et d'âme : « Monsieur le Préfet ». Peu versé dans les choses de la campagne, mais accordant à l'agriculture l'intérêt que mérite cette branche majeure de la fortune nationale, M. de Balzac connaissait certaines généralités à l'usage des comices agricoles et, s'il fallait pénétrer dans le détail, savait préconiser à l'instant propice la culture de quelque blé nouveau, de quelque avoine géante ou d'une légumineuse exceptionnellement méritante, telle que le lotier corniculé velu dont le nom me reste dans la tête depuis le Mazet.

Mme de Balzac était maigre, alerte, de figure avenante entre deux enroulis de cheveux blancs, très sourde et continuellement nantie d'un acoustique en forme de cornet à bouquin qui virait en tous sens comme l'antenne oculaire d'un escargot, un peu bavarde, un peu curieuse, un peu jordonnante, sans la moindre méchanceté, mais avec un soupçon de provincialisme. Elle aussi était restée : « Madame la Préfète. » Bien souvent elle parlait de Metz, de ses dîners, de ses réceptions, de ses voyages dans un beau coupé de poste remisé depuis quelque quarante ans sous une grange du Mazet, et dont la haute impériale offrait aux poules

un perchoir apprécié. Elle contait comme d'hier, ou d' avant-hier tout au plus, les piques entre la vieille société lorraine très royaliste et les anciens bonapartistes plus ou moins convertis. Et puis c'étaient des moqueries contre le général dont la vaisselle plate provenait de la « foire d'empoigne », tellement qu'un prince d'Allemagne, invité chez lui vers 1825, avait revu au centre de la table son beau surtout parti depuis vingt ans.

Après 1830, M. et Mme de Balzac avaient favorisé la fuite du baron Capelle, ministre des travaux publics dans le cabinet Polignac, que la Cour des pairs condamna par contumace à la prison perpétuelle comme signataire des ordonnances.

L'histoire vaut la peine d'être contée.

M. Capelle avait demandé asile aux Balzac descendus dans un calme hôtel de la rue de l'Université, nommé par un hasard ironique l'hôtel des Ministres. Derrière la chambre de Mme de Balzac se trouvait un fort grand cabinet de toilette et de débarras. M. Capelle en prit possession et s'y tint pendant plusieurs jours dans une sécurité parfaite. Les gens de mon oncle étaient fidèles, et l'hôtelier ignorait ou plutôt feignait d'ignorer la présence d'un intrus dans sa maison. C'était un ancien coif-

feur frotté de noblesse en pommadant les grandes dames, et aristocrate comme la poudre. Pourtant M. Capelle avait besoin de sa liberté, et ma tante de son cabinet de toilette. Il fut décidé que mon oncle et l'ancien ministre, faisant figure de secrétaire particulier, s'en iraient dans le Nord chez des amis dont les terres avoisinaient la Belgique. On organiserait une grande battue et, tout en chassant, M. Capelle, un peu maquillé par prudence, passerait la frontière sans éveiller de soupçons.

Tout alla bien jusqu'au matin même de la chasse libératrice; mais, au moment du déjeuner, M. Capelle, oubliant son rôle modeste et se croyant encore ministre, vint offrir son bras à la maîtresse de maison! Les invités étaient gens d'honneur; néanmoins mon oncle et ses amis ne furent tout à fait tranquilles qu'après avoir vu le pseudosecrétaire passer d'une jachère française dans une luzerne belge.

M. Capelle ne refit le passage inverse qu'en 1836, après l'amnistie.

Les environs du Mazet me parurent charmants avec leurs collines tapissées de bruyères et boisées de châtaigniers, leurs ruisselets torrentueux dont les eaux sauvages dévalent sur des quartz

brillants, leurs pâturages mouchetés de petits champignons blancs qui semblent éclore à la rosée du matin.

Je ne suis jamais retourné dans ce pays et j'appréhenderais de le revoir, par crainte de trouver les bois moins ombreux, les ruisseaux moins cristallins, les prés moins verts. Ah ! que ne pouvonsnous garder nos yeux d'enfants qui grandissent et magnifient toutes choses; nos enthousiasmes juvéniles, pleins de vagues espoirs dont les nébulosités s'irisent aux feux des soleils printaniers; nos rêves de première maturité qui donnent à ces espoirs fugaces l'apparence de réalités tangibles prêtes à tomber en nos mains!

À une lieue du Mazet, se trouve le modeste château du Périé, entouré de charmilles sous l'ombre desquelles M. de Bonald a pensé.

Le souvenir de Bonald demeurait vivace. On en parlait souvent, mais moins à coup sûr que du malheureux Fualdès, assassiné à Rodez, en 1817, dans une maison louche de la rue des Hebdomadiers, puis précipité dans l'Àveyron torrentueux. Ma tante, intarissable sur cette affaire, la narrait toujours avec certaines obscurités voulues : les unes à cause de mon jeune âge et les autres parce

que les pères ou les aïeux d'Âveyronnais notables s'y étaient trouvés compromis.

Je tremblais à l'histoire de la fille Bancal disant à sa voisine : « Ah! ne coupez pas de pain avec ce couteau, car il a servi à saigner le pauvre monsieur. »

Je versais des larmes en pensant aux petits vielleurs appointés pour étouffer les cris de Fualdès sous le son de leurs instruments, puis tués à leur tour, victimes de ce drame mis en musique comme un opéra, mais pas pour les mêmes raisons.

D'abord nous avions pris quelques leçons de l'abbé Bousquet, vicaire à Golombiés, paroisse du Mazet. Ensuite, comme les vacances étaient finies et que la guerre durait toujours, ma mère résolut de nous mettre internes au collège de Saint- Affrique.

Saint-Affrique est une triste petite ville, située dans une vallée charmante, au centre du plus pittoresque pays. Nulle voie ferrée n'y accédait, et nous fîmes la route dans une vieille diligence qui partait chaque soir de Rodez. Ce véhicule antique, en instance de mort prochaine, avait comme aux

beaux jours de Laffitte et Gaillard siège à capote, coupé, rotonde, berline; mais le cocher menait h grandes guides sans postillon.

Nous arrivâmes de bon matin à Saint-Affrique, et après quelques détours, le gros véhicule stoppa dans une rue étroite et tournante devant le meilleur hôtel de l'endroit.

C'était une simple auberge toute grise, toute vermoulue, toute vieillotte, avec son large portail, sa cour où des grenadiers en caisse défleurissaient, ses escaliers extérieurs et ses galeries de bois guirlandées de pampres sauvages que mordoraient les soleils automnaux.

De l'autre côté de la rue se trouvait l'église, dont le carillon un peu désaccordé trillait quelques notes aux heures, aux quarts et aux demies.

. L'ensemble aurait fait au plus naturel un décor citadin d'opéra-comique. Mais, hélas I les Gotons de l'auberge manquaient de l'accortise distinguant les servantes de Sedaine et de Grétry.

Je revois encore toutes les rues de Saint-Affrique ; le petit hôtel de M. de Cabanous, avec sa cour vitrée que dans mon exaltation d'amabilité parisienne je comparais à celle de l'hôtel de ville; la boutique du coiffeur Roustan dont un aïeul ser-

vait d'écuyer à Gozon quand il vainquit l'hydre de Rhodes ; le Caylus, grosse roche abrupte qui surplombe la ville; et de l'autre côté, dans la plaine, Vabres, ancienne demeure épiscopale où nous allions goûter quelquefois.

Le collège, tenu par les Jésuites et placé sous le vocable de Fange Gabriel, était bâti vers la sortie de la ville. Une route ombragée de platanes menait à la grille, d'où une large avenue, bordée par des caisses de lauriers-roses, accédait aux bâtiments scolaires très blancs et toujours ensoleillés sur leur façade, mais offusqués en arrière par une côte à pic.

Mes camarades, méridionaux sans conteste, s'appelaient Lazères, Barascud, Combes, Portailler, Rascaloux. Tous, fort accointés entre eux, gasconnaient à pleine bouche, aimaient l'oignon, préféraient l'ail, se moquaient de l'accent septentrional, et professaient sur Paris des idées étranges, telles qu'en ont peut-être les Turcs ou les Persans des classes laborieuses. Nos défaites, le siège, la Commune, les incendies parisiens leur semblaient des événements très graves, mais embrumés par l'éloignement et sans conséquences directes pour eux.

J'ai cependant vu quelques « grands » partir

pour les armées. Chacun les embrassait en leur souhaitant bonne chance, sans que l'émotion ambiante atteignît cependant l'intensité que Ton croirait.

La vie courante était plus dure qu'à Vannes.

Nous nous levions à cinq heures du matin dans un dortoir glacé. Le feu était rare dans les classes ou dans les études. Les cours se transformaient en marécages dès qu'il pleuvait. Néanmoins l'infirmerie restait toujours vide, et le grand air sous un ciel très bleu était notre meilleur médecin.

En août 1871, avant de regagner Paris, nous fîmes quelques excursions terminées par une visite à nos vieilles cousines du Bosc qui habitaient Albi. Elles descendaient d'une Marguerite de Pimodan, mariée sous la Régence au comte du Bosc, jeune officier venu en pays lorrain par le hasard des garnisons. On raconte que Mme du Bosc prit le Midi en horreur et retourna mourir à Toul. Quoi qu'il en soit, ses descendants fleurirent sous le chaud soleil albigeois et nous accousinèrent avec plusieurs familles du pays. L'un de ses arrière-petits-fils était le général de Rivières, qui fortifia notre frontière de Test devenue béante par l'enlèvement de la Lorraine et de l'Alsace.

On le réputait homme de sens pénétrant, de froide raison, d'esprit subtil, éminent dans son art et, d'ailleurs, instruit et disert sur mille sujets. A le voir et à l'entendre, il semblait le fils d'un grand magistrat de jadis, devenu officier sans renier la simarre paternelle, et joignant à de très hauts grades militaires une charge de chevalier d'honneur près de quelque parlement.

M. Thiers le consultait souvent sur la fortification, mais sans perdre son quant-à-soi, car il se jugeait lui-même expert en poliorcétique comme en toutes choses militaires par la vertu communicative de ses écrits et la fréquentation historique de Napoléon. Après la Commune, il le chargea d'étudier un projet qui lui tenait à cœur. C'était de bastiller les hauteurs montmartroises, tout au faîte de Paris, par un grand fort, à double action comme le sabre de M. Prudhomme. Le calme revenu, M. Thiers oublia son Château -Montmartre, dont les croquis doivent encore dormir dans quelque portefeuille du feu général de Rivières.

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