‹ Simples souvenirs, 1859-1907Chapitre 7 sur 46 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Retour à Paris. — Aspect de la ville après le siège et la Commune. — Le collège de Vaugirard. — Projets de Restauration.

— La pension de M. Dubois. — Mme Dubois, rédactrice de journaux de modes. — Edmond Maréchal. — La princesse Pierre Bonaparte. — Baccalauréat. — Bal chez le duc Pozzo.

— Don Carlos. — La duchesse de Chaumes. — La duchesse de Madrid et la reine Isabelle. — La reine Christine et la reine Marie-Amélie. — Examens de Saint-Cyr. — Mme Gravier e.

L'aspect de Paris après le siège et la Commune m'est encore présent. On aurait dit une ville relevant d'effroyables cataclysmes naturels. Tout semblait bouleversé, ruiné, anéanti. Près de notre demeure, les Tuileries, le ministère des Finances, une partie de la rue Royale, la Cour des comptes, la Légion d'honneur, une partie de la rue de Lille ne formaient plus que des ruines noircies par le feu. Chose singulière, à côté de pierres calcinées, effritées comme au sortir d'un four à chaux, quelques objets fragiles avaient défié l'incendie furieux. De-ci de-là paraissaient une fenêtre encore

garnie de carreaux et de rideaux en mousseline» une persienne, ou même quelque légère jalousie. Des lambeaux de tentures murales gardaient leurs nuances vives. Des meubles semblaient à peine défraîchis, tandis que les métaux s'étaient liquéfiés autour d'eux. U en va de même dans tous les vastes embrasements; mais on n'a guère le temps de voir les traces de ces conflagrations, tandis que plusieurs ruines de la Commune restèrent si longtemps à l'abandon qu'elles se couvrirent de végétations adventices, verdoyantes à chaque printemps. Une partie du bois de Boulogne n'existait plus. Aux environs de Paris, on ne voyait que pans de murs croulants, maisons béantes, toitures effondrées. Sur certains points tels que le plateau de Châtillon, des balles et des éclats d'obus parsemaient l'herbe. Dans la ville, les gens de connaissance se cherchaient, s'appelaient, comme des naufragés errants sur une grève après avoir été dispersés par les flots. Beaucoup de fournisseurs, et non des moindres, avaient disparu, ou bien étaient remontés d'un luxueux premier rue de la Paix à un cinquième modeste aux environs des Halles. D'autres s'épuisaient en tournées pour retrouver leurs clients.

A l'automne, j'entrai chez les Jésuites de Vaugirard. Ils me gardèrent un ou deux ans, d'abord comme interne puis comme demi-pensionnaire, sans que je travaillasse mieux d'une façon que de l'autre.

J'ai parlé de mes camarades de Vannes et de Saint-Àffrique, dont les types s'accusaient nettement. Quant à ceux de Vaugirard, je n'en saurais dire grand' chose, sinon qu'ils paraissaient les fils de gens accoutumés à voyager en première sur les chemins de fer ou les bateaux à vapeur, et désireux d'assurer à leurs enfants une éducation convenable, une bonne instruction, des principes religieux suffisants. Aucune vraie parité sociale, aucun bagage d'idées communes, d'aspirations concordantes ne formaient un lien sûr entre les élèves.

Loin de moi la pensée de juger les Pères de Vaugirard ; néanmoins, j'en voudrais dire un mot. Si mes souvenirs enfantins ne me desservent pas, ils avaient l'apparence d'éducateurs moins brillants, moins habiles, moins avertis que ceux de Vannes ou de Saint-Affrique. Ils nous parlaient très souvent de nos devoirs divers, très rarement du devoir — au singulier — qui doit régir toutes les vies; et leurs efforts semblaient tendre à former de

bons jeunes gens, calmes, soumis, familiaux, plutôt que des hommes au droit fil du temps. En un mot, c'étaient, il me semble, des maîtres experts, consciencieux, dévoués, plutôt que des éveilleurs d'intelligences, des formeurs de volontés, des énergisseurs d'âmes, sachant préjuger l'avenir de leurs élèves, distinguer les enfants de lumière des enfants des hommes et hausser chacun au sommet de l'attingible. Mais les Jésuites, très avisés d'ordinaire, devaient mieux apprécier les choses que je ne saurais le faire aujourd'hui. S'ils avaient laissé jaillir toute leur flamme, les ailes de leurs élèves parisiens, plus brillantes que solides, se fussent peut-être brûlées à ce feu.

Cependant, la société française reprenait son équilibre et se laissait vivre sous le gouvernement de M. Thiers, compromis élégant entre la république et la monarchie. Le vieux monde royaliste, tout heureux de sortir d'un oubli quadragénaire et de participer au pouvoir, se berçait d'illusions.

On espérait la Restauration, on y comptait. Les voitures royales étaient faites, les attelages prêts, les livrées commandées, les domestiques retenus par le comte Maxence de Damas. Même, le destrier

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blanc du petit-fils d'Henri IV piaffait rue de la Villel'Évêque dans l'écurie du comte de Kersaint.

Déjà Ton pensait aux présentations, on feuilletait les vieux cérémoniaux, on discutait les étiquettes, tout en se disputant ferme sur les préséances et les rangs.

La Chambre des pairs serait^elle rétablie? Et, si elle l'était, comment Henri V la composerait-il? Les duchesses retrouveraient-elles la prééminence des honneurs du Louvre? Assisterait-on comme jadis au lever et au coucher du roi? Qui serait grand aumônier, grand panetier, grand chambellan, premier gentilhomme de la chambre? La charge de grand écuyer semblait revenir par droit au comte M. de Damas; celle de maître des cérémonies, par tradition au marquis de Dreux-Brézé; celle de premier maître d'hôtel; par souvenir au duc des Gars.

Les hommes porteraient-ils la culotte, les femmes le grand habit, les domestiques la perruque poudrée, pour les bals de cour?

Hélas 1 un vent d'orage agitant les plis du blanc drapeau royal fît envoler toutes ces belles espérances, comme les graines légères d'une chandelle des prés.

Vers 1873, je quittai Vaugirard pour entrer dans la petite pension ou, pour employer le terme consacré, dans la a boîte » de M. Dubois. C'était un excellent homme, époux de la meilleure des femmes. Mme Dubois rédigeait de nombreux journaux de modes, avec beaucoup de goût et plus de lettres que ses consœurs n'en ont d'habitude. Elle signait Mary d'Auberville, nom de sa grand'mère et, sans égaler le vicomte de Launay ou Étincelle, surpassait fort Gabrielle d'Èze et Emmeline Raymond.

Parmi nos professeurs se trouvait un écrivain de talent, Arnaud Baron, et un homme éminent, Edmond Maréchal, professeur d'histoire, de géographie et de toutes choses quand on le voulait.

Entré dans l'Université vers la fin de l'Empire, devenu garde mobile au cours du siège de Paris, Maréchal avait compté à la rédaction du Moniteur officiel pendant la Commune. Son rôle modeste ou quelque autre motif lui épargnèrent une condamnation, mais il dut abandonner l'enseignement public et, depuis lors, il courait le cachet pour gagner sa vie. Je le vois encore, grand, hâve, avec des mains presque diaphanes, de longs doigts noueux, toute l'apparence d'un poitrinaire et une

continuelle odeur de médicaments. Au moral, c'était un homme doux, timide, chimérique et humanitaire, irréligieux au point qu'il s'est fait enterrer civilement, mais bon à ne pas tuer une mouche. Il soignait avec un dévouement infini et une tendresse touchante sa femme, plus âgée que lui, presque infirme et n'ayant ni charmes extérieurs ni agréments d'esprit.

Dire qu'il savait parfaitement, admirablement, prodigieusement l'histoire et la géographie semble trop peu, car il incarnait l'histoire et la géographie elles-mêmes. Sans la moindre préparation, sans une note, sans un effort de mémoire apparent, il traitait d'abondance n'importe quel sujet. On pouvait lui demander indifféremment de faire la leçon sur les lois de Lycurgue ou l'hérésie de Photius, les croisades ou l'indépendance de l'Amérique, les États Scandinaves au sortir des temps fabuleux ou une campagne de Napoléon, les plus connus ou les plus inconnus des États mondiaux. Il était toujours agréable à entendre, intéressant et profondément instructif. Avec de la chance ou de l'entregent, Maréchal serait devenu célèbre; mais les temps le desservirent. Il mourut il y a quelque dix ans, laissant pour tout bagage littéraire un ou deux

précis historiques, mal vus naguère comme trop libéraux et interdits maintenant dans les écoles de l'État comme trop réactionnaires.

Je me souviens qu'il habitait rue du Bac, près de la salle du Pré-aux-Clercs, dans une maison modeste et, je crois bien, sur le même palier que la princesse Pierre Bonaparte alors très pauvre. Elle élevait avec peine et grande dignité sa fille Jeanne et son fils Roland qui depuis en a grandement rappelé de ces temps besogneux.

En 1876, je passai la première partie de mon baccalauréat es lettres. Elle suffisait alors pour se présenter à Saint-Cyr. Je me souviens que je composai dans une très grande salle au plafond décoré de peintures symboliques. Sur ma tête se tenait Boerhaave couvant d'un regard profond un superbe cactus rouge.

A Forai, M. Himly m'interrogea sur le maréchal de Saxe. Puis, comme je paraissais mieux connaître la généalogie un peu gauchère du célèbre guerrier que la bataille de Fontenoy, il vint à me demander si la comtesse Aurore de Kœnigsmarck, mère du maréchal, était le seul personnage connu de cette grande famille. Je lui parlai d'un autre Kœnigsmarck qui se distingua pendant la guerre

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de Trente ans, d'un autre encore qui paya certains succès d'une mort affreuse dans un four à chaux brûlant; et je passai, malgré mon ignorance à traduire quelques vers de Sophocle ou d'Aristophane.

La première fois que j'allai au bal, ce fut chez le duc Pozzo, vers 1876 ou 1877.

Neveu du fameux comte Pozzo, ambassadeur à Paris de l'empereur Alexandre I er , le duc en avait hérité un magnifique hôtel sis rue de l'Université, une immense fortune et la plus âpre vendetta contre les Bonaparte. Tenant un état de maison tel qu'on n'en voit guère aujourd'hui, même chez des banquiers ou des Américains richissimes, et admirablement secondé par sa femme, née Crillon, il avait un salon politique, aristocratique, littéraire, qui était devenu peu à peu la pierre angulaire du vieux faubourg Saint-Germain. Nul maître de maison ne savait mieux que lui mettre chacun à son aise, mais à sa place, et l'accueillir toujours comme le plus attendu. Quant au bal que je vis et qui fut, je crois bien, le dernier de cette maison notoire, il me laisse d'inoubliables souvenirs. En les repassant dans ma mémoire, je m'imagine une fête d'avant la Révolution. Tout était splendide. Au vestibule se tenaient un hallebardier et quel-

ques suisses vêtus de couleurs éclatantes. Dans les appartements, le service était fait par des valets en livrée feuille morte et des maîtres d'hôtel en livrée noire à boutons d'acier.

Naturellement, on n'apercevait pas de gaz, pas d'électricité, pas de ces lumières nouvelles dont la lueur crue blêmit les femmes et éteint le feu des bijoux, mais, dans la salle de danse et dans les salons qui la précédaient une profusion de bougies, puis dans les autres salons un peu moins de bougies et, je crois, quelques anciennes lampes à lumière jaunissante mais si fixe et si douce.

Le roi du bal, presque roi dans l'histoire, était le duc de Madrid, à peine revenu de la guerre d'Espagne, beau comme le Gid, malgré ses dents jaunies par le continuel usage de la cigarette, et tout auréolé de gloire militaire. On le nommait ordinairement don Carlos, à la mode espagnole, et ce simple vocable semblait rappeler tout un passé fertile en merveilles, évoquer une longue suite de héros, de princes, de monarques sortis des tombeaux de l'Escurial pour parrainer leur successeur digne d'eux.

Le duc de Madrid dansa un quadrille avec la duchesse de Chaulnes, née Galitzine, Mlle de Gra-

mont, nièce de la maîtresse de maison, et mon frère. Don Carlos et la duchesse s'embrouillaient un peu dans les figures, mais resplendissaient de beauté. Tous deux surpassaient de la tête les autres couples : lui, brun et de teint bistré; elle, blonde et rose, avec une taille et un port de déesse, des épaules un peu hautes mais superbes, une petite tête, d'immenses yeux enfantins au regard curieux et candide, une robe blanche vaporeuse et sur ses cheveux bouffants un diadème de perles posé comme le bonnet classique des tsarines de Moscovie.

À cette époque, le duc et la duchesse de Madrid se montraient beaucoup aux courses, au Théâtre- Italien, etc., et recevaient aimablement chez eux, rue de la Pompe, àPassy. Presque chaque semaine, on dansait le soir dans le grand salon, après avoir été frémir dans le cabinet du prince en regardant des drapeaux tachés de sang.

Nous sommes maintenant accoutumés aux rois en exil et, après trente-huit ans de République, tout à fait ignorants des grandes façons ; mais, à cette époque, l'aîné des Bourbons et la petite-fille de Charles X vivant à Paris comme des particuliers causaient un extrême étonnement. Je me rappelle

la stupéfaction des vieux royalistes quand ils aperçurent pour la première fois la duchesse de Madrid sur le mail du marquis Ponce de Léon, carliste fidèle et très riche qui habitait aux Champs-Elysées F ancien hôtel Haritoff .

Parfois aussi Ton avait la surprise de voir ensemble la duchesse de Madrid et la reine Isabelle. Quelques années auparavant, la grosse reine, ayant rencontré la frêle duchesse aux courses de Longchamp, était venue l'embrasser d'autorité, pour marquer une réconciliation... d'ailleurs sans conséquence, puisqu'elles étaient sans trône toutes deux. Depuis lors, les princesses se voyaient, et la bonne duchesse de Madrid, femme d'intérieur, mère de famille parfaite, uniquement occupée de son mari et de ses enfants, disait :

— Isabelle me recherche beaucoup. Naguère, nous n'avions pas le même genre; mais maintenant elle devient si pieuse qu'elle passe une grande partie du jour à dire son chapelet!

La reine Christine, mère de la reine Isabelle, s'était aussi réconciliée jadis avec la duchesse de Berry, sa sœur, aïeule de la duchesse de Madrid. Même un jour, comme la reine Marie-Amélie, veuve de Louis-Philippe et tante de la reine Chris-

tine, lui reprochait amèrement d'être allée voir Napoléon III et ajoutait :

— Comment avez-vous pu entrer aux Tuileries, dans mon palais d'où je fus chassée?

— Ma tante, riposta Christine, vous y aviez bien pris place dans des fauteuils encore chauds du séant de ma sœur Caroline (i)i

Et, dans un italien bravant l'honnêteté, ce n'est point séant que disait la reine d'Espagne.

Je me présentai à Saint-Cyr en 1878. La commission des examens oraux faisait le tour de la France, en finissant par Nancy. C'est là que j'obtins de passer l'oral, afin d'avoir plus de temps pour me préparer. Mes réponses plurent, et, après la dernière épreuve, l'examinateur d'allemand, M. Charles, m'annonça que je serais admis certainement. Ma tête se monta d'un plaisir que j'aurais volontiers crié dans les carrefours. Le théâtre jouait. J'y courus. On donnait : Si fêtais roi. Mme Gravière tenait le râle de la princesse sauvée par le pêcheur mystérieux. Était-elle jeune ou vieille, laide ou jolie? chantait-elle juste ou faux?

(1) La duchesse de Berry.

Je ne saurais le dire. Mais mon âme ingénue, mon cœur gonflé de mille espérances, mes oreilles bourdonnantes de plaisir la jugèrent admirable. Au premier entr'acte, je me précipitai chez une fleuriste et lui fis porter un immense et anonyme bouquet.

Et ce fut tout?

Oui, ce fut tout!

Mme Gravière ne sut jamais le nom de son admirateur et ne devina certes point les causes de mon enthousiasme peu flatteur pour elle en toute vérité.

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