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CHAPITRE VII

Saint-Cyr. — Origine de l'École. — Description. — Le grand carré. — Un souvenir du général Boulanger. — Les sorties. — Mme de Pourtalès. — La salle de danse. — Mon camarade Ghika. — Détails divers sur l'École. — Le tombeau de Mme de Maintenon. — Nos officiers. — Une soirée au ministère de la guerre. — Le général Cholleton. — Un peu de politique. — La messe de la Saint-Henri. — Le saint-cyrien d'Àrbigny.

Déjà Mme de Maintenon reprochait à Mansard d'avoir bâti Saint-Cyr dans la froide vallée du Ru de Gally, tandis qu'à droite et à gauche se dressent de belles hauteurs boisées.

Assurément l'édifice nouveau faisait perspective au bout du parc de Versailles, et les filles nobles et pauvres élevées aux frais de Louis XIV avaient le privilège de vivre à l'ombre de la majesté souveraine. Mais l'air est plus sain sur les hauteurs, et le voisinage du Roi-Soleil eût également fourni l'occasion de quelque flatteuse hyperbole.

Depuis lors, le Roi-Soleil a passé ; les dernières clartés irradiées de son orbe se sont diluées, sans

espoir de renaissance, dans le flot populaire; l'ombre déserte de Versailles, strictement proportionnée à la hauteur de ses murailles, favorise seulement la croissance des mousses et des plantes saxatiles qui verdissent les dalles ou disjoignent les pavés. Quant à Saint-Cyr, il reste humide et froid, sans compensation.

De grands murs claustraux et pénitenciers entourent les constructions massives, dont les intersections rectangulaires forment des cours moroses, à peine égayées par de grands arbres et des touffes languissantes de viornes, de lilas et de pompadouras.

Seul, un petit pavillon encastré dans les bâtiments voisins garde jolie apparence avec ses lignes architecturales très pures, ses larges fenêtres, son toit en terrasse orné de balustrades et de cassolettes dont les flammes de pierre, poussées par un vent immuable, s'inclinent du côté de Versailles.

Derrière l'École s'étend la cour Wagram, lieu de courtes récréations et de longs exercices. Elle est entourée par une allée de tilleuls, et sur Tune de ses faces s'ouvre un hangar surnommé « Zingo » à cause de sa toiture métallique. En

face du Zingo se trouvait l'usine à gaz, dont le foyer communiquant sa chaleur au mur de la cour faisait en hiver une petite Provence sous les tilleuls effeuillés. Avec quelle hâte nous courions pendant les pauses de F exercice nous appuyer contre le o mur chaud », comme des oiseaux frileux serrés sur le barreau d'une cage!

A l'extérieur, la cour Wagram confronte d'un côté au terrain de manœuvre surnommé « Marchfeld », en souvenir de la plaine qui sépare Wagram du Danube; de l'autre, à une carrière boueuse où s'exercent les cavaliers. Entre le Marchfeld et la carrière s'étend un petit bois carré, reste de l'ancien parc. Plusieurs allées le sillonnent. Elles portent les noms de saint-cyriens devenus généraux et tués à l'ennemi. L'idée est noble mais sans utilité pratique, car le bois est trop exigu pour qu'on puisse s'y perdre et, à moins d'évoquer les âmes des anciens élèves, on ne saurait y donner le moindre rendez-vous. D'ailleurs, si quelqu'une revenait d'aventure à Saint-Cyr, elle aurait assez de surprises pour négliger la seule chose qui depuis Eve n'ait point changé.

A l'intérieur de l'École, la pièce par excellence, atrium, salle d'honneur, pilori, est le grand carré,

palier très vaste à la convergence de quatre salles d'étude. C'est là qu'on affiche dans de larges cadres grillagés les notes des saint- cyriens, les noms des heureux travailleurs autorisés à sortir le dimanche suivant et ceux des malheureux privés de sortie, les rapports journaliers, les décisions permanentes, et, d'une façon générale, les mille choses dont la connaissance importe au plaisir ou au déplaisir des élèves.

Ah! ces cadres grillagés, comme nous les regardions chaque samedi! Certains, sûrs d'eux-mêmes, conscients de leurs bonnes notes, vierges de punitions, n'y cherchaient qu'une confirmation de leurs droits acquis à la sortie du lendemain. D'autres, tout anxieux, s'en approchaient timidement avec le mince espoir que l'oubli d'une punition, l'erreur parfois volontaire d'un supérieur compatissant leur permettrait de sortir, à eux aussi. Hélas! les oublis ou les erreurs étaient rares; mais qu'importe, la moindre chance suffit pour entretenir l'espérance, la belle espérance dont nous vivons. J'ai vu de mes camarades commencer chaque semaine avec la conviction que la guerre serait déclarée avant le dimanche et qu'ils entendraient le prestigieux : « Officiers, en avant! » par lequel

Boulanger, alors capitaine, annonça leur nomination aux saint-cyriens de i870.

Nous pouvions sortir chaque dimanche à condition de n'être pas punis, d'avoir de bonnes notes et de nous présenter en tenue parfaite à l'inspection précédant le départ, suprême épreuve au seuil de la liberté.

Aussi fallait-il nous voir, dans la dernière cour, bien rangés, bien alignés, raides, immobiles, haletant sous l'œil sévère de l'officier de service. C'est à peine si la foudre nous aurait fait bouger, et cependant Mme de Pourtalès, mère d'un de mes anciens, accomplit ce miracle.

Un jour, en attendant son fils, elle franchit la porte et s'avança un peu dans la cour. Quelqu'un la vit, murmura son nom, et aussitôt toutes les têtes se tournèrent pour la regarder. Notre admiration ne valait-elle pas celle des petits ramoneurs qui flattait si fort Mme Récamier?

Quant aux élèves retenus, ils usaient leur dimanche à des récréations trop longues en des cours trop étroites et des études sans courage pour travailler. Ce jour-là, mais ce jour-là seulement, un pâtissier du village avait le privilège de nous vendre des « friands » au hachis de porc et de

petits gâteaux. Des paris s'établissaient pour savoir qui en mangerait le plus, avec, comme double enjeu, l'honneur et le péril d'une indigestion. Pendant le reste de la semaine, nous pouvions seulement acheter du chocolat et quelques pâtes pectorales vendus par les sœurs de l'infirmerie : bonnes et saintes filles qui, sans rien savoir du monde, trouvaient dans leurs cœurs ingénus, dans leurs âmes candides, mille réconforts à nos chagrins d'enfants devenant des hommes.

A d'autres titres que le grand carré, une pièce célèbre de l'Ecole était la salle de danse. Chaque jour, après déjeuner, un maître à danser y venait de Versailles, portant sous le bras sa pochette aux sons grinçants et vinaigrés. Il était tout vieux, tout maigre, tout modeste, mais bien pris dans une redingote noire élimée. Dès l'entrée, sa bouche et ses yeux commençaient de sourire, ses bras s'agitaient en ailes de pigeon, ses jambes arrondies, tressaillantes, semblaient prêtes à s'élancer pour la gavotte ou le menuet. Puis, il tentait avec un bon vouloir nuancé de scepticisme de nous apprendre la valse à trois temps.

— Ta, a, a; ta, a, a, chantait la pochette.

— Allons, messieurs, en place I faisait le profes-

seur. Une — deux — trois. Élevez-vous avec grâce sur les pointes, et puis tournez en retombant.

Mais, baste ! c'est à peine s'il rassemblait quelques danseurs parmi les saint-cyriens frais émoulus de lointains lycées provinciaux et désireux d'atteindre aux belles manières. Le grand piano à queue, vigoureusement touché par un élève, étouffait les râles de la pochette, et nous partions dans la valse à deux temps.

Âh! ce piano, il avait subi toutes les avanies, tous les avatars; mais il conservait un accord tenace et des sons éclatants. Le meilleur valseur était Ghika, un Roumain, qui doit être maintenant général dans son pays. Comme ses compatriotes, il adorait danser et le faisait avec une grâce extrême, appuyée sur d'infatigables jarrets. Souvent j'ai pensé à lui en voyant des soldats roumains s'assembler chaque soir près d'un musicien, joueur de quelque instrument barbare dérivé soit de la flûte, soit de l'accordéon. Tantôt, ils unissent leurs mains pour enrouler des farandoles en méandres capricieux; tantôt, l'un d'eux s'exerce à gambader de nerveux entrechats, sous le regard attentif de ses camarades prêts à lui applaudir au meilleur moment.

Les salles d'étude saint-cyriennes étaient immenses, avec de très grandes tables pour les simples élèves et des tables moindres pour les élèves gradés. Un officier ou un adjudant, chargé de la surveillance générale, exigeait un silence relatif et une ombre de tenue. On pouvait causer à voix basse, sous couleur de préparer en commun quelque travail, et dormir, à condition de dissimuler un peu cette occupation réparatrice.

De temps en temps passait un garçon maigre et hâve, surnommé Mithridate. Il détenait le privilège de nous vendre des plumes, des gommes, des crayons et jouissait à l'École d'une grande célébrité, de même que le coiffeur Bulle et M. Dubec, l'allumeur de -gaz, auquel nous ménagions des geysers d'étincelles en bourrant ses becs de fusain râpé.

Rien à dire des réfectoires : on y mangeait vite une nourriture saine mais peu abondante. Un synchronisme culinaire, établi dès les origines de l'École, ramenait les mêmes plats aux mêmes jours de chaque semaine. C'étaient entre autres un ragoût, surnommé de la Jezabel par allusion aux « chairs meurtries et traînées dans la fange » de cette reine cruelle et défenestrée, des poulets

étiques connus sous le nom de casoars et un pâté fprt dur appelé du biscaïen.

Nous avions la licence de parler et faisions grand vacarme, à moins que — chose très rare — les élèves ne a piquassent une muette », en signe de réprobation contre quelque chose ou contre quelqu'un. Notre seule manière de manifester une opinion était de nous taire. On la tenait à faute et, au lieu de laisser les élèves se fatiguer de leur propre silence, les officiers, toujours fort mécontents d'entendre piquer une muette, sévissaient en prenant au hasard quelques responsables.

Les dortoirs — les chambres, en langage militaire — contenaient nos petits lits, anguleux à force d'être bien faits. En outre, chaque élève avait un coffre nommé bahut et au-dessus de son lit une case, sorte de boîte ouverte par devant où il rangeait ses vêtements d'une façon spéciale, ménagère de l'espace, plaisante à l'œil et parfaitement incommode.

Des fenêtres nous voyions chaque soir miroiter sur les nuages ou le zénith sombre le clair reflet des lumières parisiennes. Bien des fois, incapable de sommeil pendant les chaudes nuits d'été, j'ai regardé ces reflets, debout près de la fenêtre, jus-

qu'au moment où le pas cadencé d'un adjudant faisant sa ronde m'avertissait de regagner mon lit. J'y restais à demi éveillé, entendant sonner la grosse horloge et savourant mon insomnie, tout heureux de savoir combien d'heures me restaient encore avant l'échéance du lendemain matin. De même, les soirs de congé, au retour de Paris, je demeurais dans un coin du wagon, sans parler, sans remuer, presque sans penser, tout occupé à ce que le temps me dure avant de rentrer à l'École.

La chapelle, froide et sévère, occupait un corps de l'ancien logis. De grands tableaux du dixhuitième siècle, beaux il me semble, habillaient solennellement la nudité vieillissante des murs.

Dans un réduit ouvert, occupé jadis par l'autel de Saint-Candide, un sarcophage de marbre noir renfermait les restes de Mme de Maintenon. La marquise avait d'abord reposé dans les caveaux de la chapelle, mais, en quatre-vingt-treize, on viola son cercueil, de même que ceux des rois. La dépouille de la nouvelle Esther, conservée dans les bandelettes et les aromates, fut traînée par les rues du village, la corde au cou; puis, avant de retrouver le calme d'une sépulture chrétienne, elle subit quarante années d'épreuves, dont la plus

étrange fut son séjour derrière les cartons verts d'une bibliothèque.

Chaque dimanche, les élèves de culte catholique allaient à la messe (i). Une garde de saint-cyriens entourait l'autel sous les ordres d'un élève gradé, et ce n'est pas sans émotion qu'au moment de quitter la chapelle après l'office, celui-ci lançait sous la voûte sonore un très long commandement, dernier souvenir de théories disparues.

Notre vieil aumônier, l'abbé Lanusse, était fort populaire. On le réputait pour un saint homme, ami discret de la réclame et toujours prêt à joindre quelques décorations nouvelles à celles qu'il avait très noblement gagnées sur les champs de bataille.

Le général Hanrion, commandant l'École, paraissait bon, méthodique et froid. Nous le voyions rarement. Le colonel, commandant en second, était un vieux brave, peu ingambe et assez bourru. Ses chevaux portaient, suivant les élèves, les noms symptomatiques de Sacré-Chameau et de Nom-de- Dieu; ce qui me dispense d'en dire plus long, comme on chante dans la Belle Hélène.

(1) On comptait alors comme catholiques tous les élèves qui ne professaient pas un autre culte bien défini.

Les autres officiers se distinguaient par beaucoup de mérites, et aussi quelques défauts que notre malignité soulignait. Sans faire de personnalités, sans rappeler les sobriquets dont nous les drapions à l'envi, j'ose dire qu'ils manquaient un peu d'envergure pour s'imposer aux élèves et d'élan pour leur inspirer l'amour enthousiaste du métier. Bien peu cherchaient à s'entretenir avec nous pour former nos cœurs et nos âmes de futurs chefs. Par un désir mal entendu de ne rien changer jusqu'au dernier jour à notre modeste situation saint-cyrienne, on nous laissait presque ignorer les grands devoirs qui, dès l'arrivée au régiment, allaient nous incomber. Parlait-on quelquefois de notre vie future? C'était pour dire nos obligations envers nos supérieurs et nos camarades plus âgés, indiquer le salaire mensuel des ordonnances, énumérer les tuniques, les pantalons, les culottes nécessaires à tout officier bien tenu, enfin exposer la façon d'éviter que les tuniques se brillantent, que les souliers s'éculent, que les pantalons prennent des genoux.

Quant aux adjudants, supérieurs de la veille, inférieurs du lendemain, ils nous devenaient fatalement odieux. Nous les stigmatisions |du vocable de

« bas-off », et même, bien après Saint-Cyr, nous devions garder contre leur grade une instinctive répulsion.

Rien à dire des élèves gradés, car les conditions mêmes de leur autorité la rendaient tyrannique ou illusoire.

Les brimades, infligées aux nouveaux par les anciens, avaient perdu tout caractère mauvais et se bornaient à d'enfantines plaisanteries. Mais les anciens conservaient le privilège de dire aux nouveaux leurs vérités. Cette confession publique à l'envers était si bien admise qu'aucun n'osait s'en fâcher. Elle servit d'ailleurs à beaucoup pour leur gouverne à Saint-Cyr et même plus tard dans la vie.

Quoi qu'il en soit, les saint-cyriens arrivaient dans les régiments plus neufs et plus enfants que des caporaux.

Les meilleurs, peut-être les seuls bons souvenirs qui me restent de l'École, sont ceux de pure et simple vie militaire.

Je ne saurais penser sans émotion à mon étroit galon de premier soldat, — d'anspessade, suivant l'expression consacrée, — à nos services en campagne, à nos fugues subtiles vers quelque auberge

pour y manger une omelette au lard arrosée de vin bleu, aux jours de libre existence que nous passâmes à Fontainebleau pendant les écoles à feu.

Chaque année, quelques saint-cyriens se rendaient par groupes aux réceptions du président de la République et du ministre de la guerre. Je bénéficiai d'une invitation au ministère chez le général Farre. Mme Farre, qui se tenait à l'entrée du salon en robe de taffetas puce et peu décolletée, m'accueillit par ces mots :

— Que c'est aimable à un jeune homme qui dispose d'une soirée à Paris de la consacrer à une vieille femme comme moi!

Je me gardai de lui répondre qu'un de nos officiers était chez elle, avec mission de voir si nous y étions aussi.

Au milieu de ma seconde année, un grand souffle d'orage passa sur l'École. Tout le haut personnel fut changé pour des raisons moins militaires que politiques.

Le commandement de l'École échut au général Cholleton, homme aimable, plein d'entrain, accueillant, désireux de contenter tout le monde. Il arriva nanti de projets innombrables, et d'ailleurs justes

en soi, pour militariser la vie saint-cyrienne; mais il les appliqua sans mesure et pêle-mêle, comme un tabarin qui sort toute une série d'objets hétéroclites de sa boîte à surprises (1).

Les jours de sortie devinrent plus fréquents, et les élèves eurent la licence de les passer dans le village de Saint-Cyr jusqu'alors soigneusement consigné. Certains en profitèrent et, de cafés en cafés, finirent au bal des ordonnances. Ils y apprirent mille balivernes aussi réjouissantes que peu favorables au prestige de leurs chefs. Des histoires analogues courent dans tous les régiments; mais les soldats, gens du peuple accoutumés au respect des supériorités sociales]et déjà rompus aux duretés de la vie, ont l'esprit moins sarcastique, le cœur plus indulgent et parfois aussi l'âme meilleure que les sainf>-cyriens.

Les punitions devenant moins sévères, nous prîmes l'usage de nous faire apporter par les hommes de troupe employés à l'École des bouteilles

(1) Il avait inauguré son commandement par un ordre du jour brillant, mais où se trouvait une phrase malheureuse et cocasse sur son désir de rendre l'École « uniquement nationale et spécialement militaire ». On lui reprocha durement et plus que de raison cette phrase qui n'était, a tout prendre, qu'un mon-sens redondant.

de vin ou de punch, dont les débris jonchèrent le petit bois.

Je me souviens aussi d'une visite étrange et triomphale faite à Saint-Cyr par M. de Lesseps, le grand Français, alors dans toute l'intégrité de sa gloire. Il tira lui-même les verrous closant les salles de police, et Ton but en son honneur quelques bouteilles de Champagne oubliées dans la . cave depuis Napoléon III.

Tout cela finit mal. Le général inspecteur apprécia le nouveau jeu avec une sévérité que vint aiguiser certaine histoire de virement peu grave mais très ridicule. Le général Cholleton dut quitter le commandement de l'École, et son successeur rétablit l'inflexible discipline d'antan.

Pourtant, la tentative du général Cholleton, si gauchement échouée, méritait un sort meilleur, car elle partait d'idées vraies et méritoires en ce temps. L'application seule pécha.

La majorité des saint-cyriens appartenaient à des familles conservatrices ou même franchement royalistes. Nous rappelions avec fierté que les saint-cyriens, fidèles au malheur, avaient accompagné Charles X détrôné partant pour Rambouil-

let, tandis qu'à Paris les polytechniciens aidaient à faire des barricades.

La mort du prince impérial causa parmi nous une très vive impression. Les bonapartistes en parurent atterrés. Les royalistes, tout en regrettant personnellement cette effroyable catastrophe, pensèrent que la disparition du prince accroissait grandement les chances de restauration.

La démission du maréchal de Mac-Mahon quittant la présidence avait produit moins d'effet, bien que son troisième fils, Emmanuel, fût parmi nos camarades de Saint-Cyr; car, malgré sa gloire militaire, le maréchal semblait rabaissé par la campagne de plaisanteries continuelles faites sur son compte.

Pendant quelques années, on avait permis aux saint-cyriens de s'arrêter à Saint-Cloud pour faire une collation, au retour de la grande revue annuelle de Longchamp. La chaleur du soleil se joignant à celle des opinions, et le Champagne venant à la rescousse, mes anciens ou mes grands-anciens avaient, dit-on, crié : « Vive le roi! » avec ferveur par les fenêtres de la Téte-Noire, puis conspué vivement un civil qui leur répondait : « Vive la République! » Il parut malaisé d'établir le fait, plus malaisé encore de trouver les coupables : l'autorité

ferma les yeux et supprima l'arrêt à Saint-Cloud. Les temps ayant changé, mes recrues et mes « petits-recrues » eurent beaucoup moins de chance. Plusieurs s'étaient rendus en uniforme à la messe, célébrée dans une église parisienne, Saint-Germain-des-Prés autant qu'il m'en souvient, pour la Saint-Henri, fête du comte de Ghambord. L'organisateur de la cérémonie commit l'imprudence de leur donner des places aussi en vue qu'honorables. Les journaux royalistes louangèrent la présence des saint-cyriens, et le générai commandant l'École réussit par des moyens d'investigation discutables à connaître leurs noms. D'après les conditions mêmes de leur entrée à Saint-Cyr, ils étaient soldats. Le ministre de la guerre, usant de son droit strict, les renvoya dans des régiments. Ils rentrèrent ensuite à l'École mais n'en furent pas moins retardés d'un an. Par un oubli singulier, l'un d'eux, nommé d'Arbigny, n'avait signé aucun engagement. On s'en aperçut dès son arrivée au régiment, et, comme il se trouvait dispensé du service par quelque motif légal, toutes les mesures prises à son égard devinrent caduques. Il délaissa son uniforme et rentra chez lui ; j'ignore ce qu'il est devenu.

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