CHAPITRE VIII
Voyage en Italie et en Autriche. — Trieste. — Gratz. — La baronne de Schûtzenau. — Le comte Charles-Ferdinand de la Roche. — L'infant don Alphonse et l'infante doua Maria des Neiges. — Le maréchal Benedek.
Pendant les vacances, entre ma première et ma seconde année de Saint-Cyr, j'allai faire un rapide voyage en Italie et en Autriche.
Presque majeur et presque officier, je conservais cependant une apparence d'extrême jeunesse, et les vieilles touristes anglaises» me prenant pour un compatriote, me choyaient extrêmement.
Turin, Milan, Venise ne m'ont laissé que des souvenirs vagues et banaux.
En passant à Trieste, je vis plusieurs maisons que nous avions héritées des Frénilly. Le portier de l'une d'elles, nommé Francesco, se répandit en doléances sur ce que des juifs y habitaient, « Mais, termina-t-il, je me venge, je me venge, car je crache chaque fois que je leur ai tiré le cordon. »
Ma seule escale un peu longue fut à Gratz, où mes grands-parents s'étaient installés vers 1832 dans un provisoire qui dura près de trente ans. Le voisinage deBrunsée, résidence delà duchesse de Berry* le charme du pays, l'agrément d'une société autrichienne très aristocratique et très accueillante} la beauté du climat, la facilité de la vie matérielle avaient conduit à Gratz plusieurs familles françaises émigrées pendant la grande Révolution, ou venues en Autriche avec Charles X détrôné. Quelqueâ-unes s'étaient germanisées, mais d'autres, récalcitrantes aux usages locaux, traitaient les poêles d'inventions barbares, et parlaient l'allemand à l'instar de la duchesse deBerry, dont le vocabulaire se réduisait au mot « schmutzig : sale a. On citait dans ce
genre la comtesse A. de M A force d'entendre
répéter dans les boutiques autrichiennes la formule : « Je vous baise la main », elle la retint, crut qu'elle voulait dire « merci » et s'en servit fort civilement à l'égard de personnes que le respect seul empochait de pouffer.
En 4879, presque tous les amis de mes grandsparents avaient disparu; mais je retrouvai encore ma tante de Frénilly, remariée au baron de Schutzenau-Trenck et le comte Charles-Ferdinand de la
Roche, camarade de régiment et ami intime de mon père.
Ma tante vivait près de Gratz, fort retirée du monde et même de ses plus proches parents.
Au temps de son premier mariage, elle parlait merveilleusement français, ainsi qu'il était d'usage .à cette époque dans l'aristocratie autrichienne; puis la prééminence de notre langue disparaissant peu à peu en Autriche comme ailleurs, elle en avait perdu, sinon l'habitude, du moins le tour élégant.
Quant au comte de la Roche, il fut pour moi le plus aimable et le plus complaisant des hôtes.
M. de la Roche était et est, car il vit encore, le représentant de toute une époque disparue, déjà passée dans l'histoire. Fils irrégulier du duc de Berry et réputé tel parmi l'entourage du comte de Chambord, il était toujours demeuré dans une pénombre volontaire et respectueuse. Mais subitement, il y a quelques années, une polémique visant d'autres descendants du duc de Berry révéla son nom au public toujours friand de révélations sur les petits côtés de l'histoire et les faiblesses des princes ou des rois. J'en puis donc parler librement. D'ailleurs, tout cela semble si loin, si loin)
A peine connue pendant sa liaison très discrète avec le duc de Berry, Mme de la Roche disparut complètement après l'assassinat du prince. Elle est morte à Versailles, dans un âge très avancé. On dit qu'elle habitait un petit appartement situé dans une aile retirée du palais, et dont elle conserva la jouissance malgré les changements de régime.
Le comte Charles-Ferdinand, son fils, d'abord élevé en France, devint ensuite officier dans l'armée autrichienne. Il quitta le service de bonne heure, épousa Mlle de Bachet d'une famille française émigrée, et s'établit à Gratz, dans un beau palais dont la longue façade borde la place des Carmélites. Plus tard, devenu veuf et n'ayant pas d'enfants, il prit l'habitude de partager son temps entre l'Autriche où le retiennent de précieux souvenirs et la France où de nombreux amis lui restent fidèles parmi les fils ou les petits-fils de ses contemporains.
La duchesse de Berry marqua toujours au comte de la Roche un intérêt que le temps rendit affectueux. Il fut le serviteur fidèle de ses dernières années, lorsque, veuve pour la seconde fois et très appauvrie, elle demeurait continuellement à Brunsée, fort recluse mais toujours vibrante d'espoir
en une future restauration. De même que le temps retire aux vins leur âpreté et développe leur arôme, il dégage les souvenirs de leurs amertumes pour n'en conserver que la douceur : peut-être l'extrême ressemblance du comte de la Roche avec le duc de Berry avait-elle fini par devenir chère à la princesse qui, oubliant bien des choses, n'y voyait plus qu'un rappel de jours heureux très lointains.
Sans vouloir cacher son origine à ceux qui la connaissaient, M. de Roche n'en parlait qu'à demimot, et seulement lorsque le tour de la conversation l'y amenait.
Il possède une précieuse collection de souvenirs, de documents, de dessins faits par lui pour la plupart, qui évoquent tout un passé.
J'eus l'honneur d'aller, avec M. de la Roche, voir les infants don Alphonse et dona Marie des Neiges, née Bragance, frère et belle-sœur de don Carlos. L'infant avait joué un rôle très brillant pendant la guerre carliste, et une pointe audacieuse l'avait même conduit jusqu'aux portes de Madrid. L'infante accompagnait son mari partout et partageait ses dangers. Une fois l'alerte devint si vive qu'elle pensa tomber aux mains de coureurs adverses. Ne pouvant fuir, elle se jeta dans
un fossé, puis y demeura blottie tandis que sur la route voisine l'ennemi passait. Son chien l'avait rejointe, et elle serrait à pleines mains la gueule de la pauvre béte qui, entendant la marche des soldats, voulait leur aboyer.
Le maréchal Benedek habitait Gratz. On le rencontrait chaque jour, mélancolique et lent, très vieux, très courbé, promenant le petit chien de sa femme, et semblant porter sur ses épaules le poids de Sadowa. Presque tous les soldats le saluaient, et il répondait à leur salut par un mot cordial dit tristement. Au contraire de son mari, Mme Benedek semblait contente de vivre et aimait à paraître en toilettes voyantes, pour ne pas dire à parader. Tous deux étaient protestants, passaient pour libéraux et fréquentaient plutôt les fonctionnaires et la bourgeoisie que la vieille société aristocratique.
Benedek mourut en 1881. Il avait refusé tout • honneur funèbre. On respecta son désir; mais, par ordre, la garnison de Gratz tout entière vint sans armes aux obsèques du chef malheureux.