‹ Singularités historiques; contenant ce que l'historie de Paris et de ses environs offre de plus piquant et de plus extraordinaireChapitre 203 sur 219 · CHAPITRE LXXXIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE LXXXIV

Ce que l’on doit remarquer dans cette pieuse production, c’est que l’auteur, historien considéré, moine respecté, général des mathurins à Paris, y mêle l'éloge d’une cabaretière de Vernon, sa maîtresse. Cette galanterie, quoique très-déplacée, serait peut-être exvusable en faveur dé l'esprit et du sentiment qui l’auraient produite, surtout si la manière dont elle serait exprimée, pouvait répondre à la gravité du sujet principal; mais le moine y parle de sa belle cabaretière avec les expréssions d’un libertin grossier qui ne sait rien taire, rien voiler. Les meubles commodes à ses plaisirs, le bon vin, les appas les plus secrets de son amante, reçoivent dans ses vers tour-à-tour son hommage : voici quelques-uns de ces traits qui, par leur trop grande naïveté, ne doivent point se traduire :

Risus, verba, jocos, fulcra,cubile, merim, Aibentes coxas, inguina, crura, nates.

Et veneris, etc.

Après des expressions dignes de l’Aretin, le bon moine, en se rappelant les momens fortunés qu'il dut à l'amour, regrette que des affaires multipliées l’éloignent de l’objet de ses tendres désirs. St une foule d’occupations, dit-il,

ne me retenait ailleurs, je contemplerais encore les charmes de ma divinité :

Si me non alid curarum turba vocasset,

Comtemplarer adhuc seduius ora Deæ.

Si un historien des plus estimés de son temps, un homme employé, par les rois Charles VIII et Louis XII, à des négociations importantes et difficiles, enfin, si un moine, décoré des pre-

+ miers emplois de son ordre, et généralement

respecté, peut montrer impunément, aux yeux du public, le mélange monstrueux de la religion et du libertinage; s’il n’a pas honte, en traitant d’un mystère du christianisme, de faire avec un style de corps-de-garde le récit de ses amoureuses fredaines ; ef si les lecteurs et les écrivains contemporains ne trouvèrent dans cette conduite indécente rien d'étranse et de répréhensible, quelle idée doit-on se faire des mœurs des ecclésiastiques de ces temps-là ?

La plupart des auteurs satiriques des quinzième ou seizième siècles, tels que le Poge, Bocace, la reine de Navarre, Rabelais, etc., ne parlent que d'aventures monacales. S'agit-il de bons tours et de prouesses en fait de galanterie , les cordeliers, les carmes, etc., y jouent les

Page 1