MALHEURS DES GUERRES CIVILES
Les plus grands maux des guerres civiles proviennent, sans contredit, de ce que les troupes manquent de discipline et de paiement. Le besoin de vivres, la certitude de l'impunité, l’ardeur de s'enrichir, et surtout l'exemple des chefs, portent les soldats au vol et au brigandage , les accoutument à la cruauté. et, devenus absolument inaccessibles à la compassion, ils se font même un jeu decommettre les crimes les plus atroces.
Les troupes du roi Charles VIT étaient livrées au plus affreux brigandage. Pendant les guerres contre les Anglais, les soldats pillaient, rançconnaient sans distinction leurs ennemis, et ceux qui étaient du parti du roi de France.
L'Ile de France, dit le Journal de Paris, sous Charles FT , était loutepeuplée de gens piresque fut onques Sarrasins. Les soldats, pour tirer l'argent des villageois, arrachaient les enfans des bras de leurs mères, et les tuaient, si sur-le-cha amp on
ne leur donnait la somme qu'ils demandaient.
ou bien ils les renfermaient dans des coffres et
les laissaient périr de faim, si les parens ne
payaient leur rançon.
Lorsqu'un mari par malheur avait une jeune et jolie femme, il était taxé à une rancon beaucoup plus forte, et s'il ne pouvait la payer on l’enfermait dans un coffre, on.couchait sans facon la femme sur le couvercle, et le brutal qui commettait cette violence , criait au mari :
« V'illain, en dépit de toi, ta femme sera chevau- »chée en cet endroit, et ainsi le faisaient; et » quand ils avaient fait leur manœuvre, ils lais- » saient le pauvre périr là-dedans, s’il ne payait » la rançon qu'ils lui demandaient. »
Des horreurs semblables furent renouvelées pendant les guerres de la ligue; on frissonne en lisant les détails que l'histoire nous à laissés de ces temps orageux; on est humilié d’être de la même espèce que ces êtres féroces qu'on appelait alors Guerriers, Gentilshommes, et quelquefois Héros.
Monsieur, frère du roi Henri IL, partit de Mantes, le 12 juillet 1582, pour aller à Château- Thierry où était le rendez-vous de son armée. Les troupes qui l’accompagnaient dans cette
CHAPITRE XXVIL. °9 marche laissèrent partout des traces de leur cruauté.
Un capitaine, logé chez un bon villageois dont la fille était jolie , la lui demande en mariage ; le pére, voyant bien que le capitaine cachaït quelque mauvais dessein, lui représente doucement que sa fille était d’un rang trop inférieur au sien, et qu'il lui fallait plutôt une demoiselle. Le capitaine, irrité de ce refus, s’emporte contre le père, lui jette plats et assiettes au visage, et le force à prendre la fuite; alors croyant l'instant favorable pour accomplir son projet, il se saisit de la fille, la viole, et ajoute à cetaffront des railleries insultantes. Cette fille, emportée par l’indignation , saisit le moment où celui qui l’a déshonorée parle à un soldat, et lui perce vigoureusement l’estomac d’un coup de couteau dont il mourut. Cette scène sanglante fut suivie d’une autre. Les soldats du capitaine s'emparent de cette belle et courageuse fille , l’attachent à un arbre, et la tuent à coups d’arquebuses.
Si les guerres de la fronde n'’offrirent pas des exemples si fréquens de cruauté, le pillage et la disette se firent vivement sentir dans tous les lieux où passèrent les troupes du roi et des princes. Les campagnes étaient désolées, les
6o SINGULARITES HISTORIQUES.
fruits de la terre détruits, les bestiaux et les jaboureurs mouraient de faim; ces derniers suivaient en foule l’armée du roi, pour implorer sa protection et ses charités. Mais dans ce temps-là, ce jeune prince ne pouvait leur donper aucune satisfaction *, la famine était à son comble. J’ai vu , dit la Porte dans ses Mémoires, sur le pont de Melun , trois enfans sur leur mère morte, l’un desquels la tétait encore. Quand la reine entendit le récit de ces désastres , elle disait en soupirant que ceux qui en étaient la cause auraient un grand compte à rendre à Dieu; et elle-même avait occasioné
tous ces Maux.