CHAPITRE XXVIIL
Par désespoir les uns sont devenus voleurs et meurtriers, les autres ont perdu tout sentiment d'honneur et de décence. Tant de bonnes pucelles, bonnes prudes femmes, tant de moines, tant de prêtres, tant de dames de religion et d’autres gentilsfemmes, n’ont mené dans la suite une vie licencieuse, que parce que la fureur insolente des militaires les avait mis sur le chemin du vice : Dieu scet bien comment. Hélas! tant d’enfans mors nez par faulte d’ayde, tant de mors sans confession par tyrannie, tant de mariaiges qui ont esté delaissez à faire, tant d’églises brülées, de chapelles, maladreries , etc. , où lon n’a laissé que la place. Tant de joyaux d’églises, de reliques et d’autres qui jamais bien ne feront. Je crois qu’il est impossible à tout homme de calculer les maux sans nombre qui se sont ensuivis depuis la tresmalheureuse venue du comte d’ A rMmAgNAC ; CONnétable de France, et sa faction formée contre celle des Bourguignons. Je croisen ma conscience que ce comte d'Armagnac fut un diable en fourure d'homme, et que ceux de son parti ne tiennent point à la foy chrestienne. Les violences qu'ils ont exercées sur ceux qu'ils avaient en leur pouvoir, n’appartiennent qu’à gens qui aurotent rénié leur créateur. Car j'ose bien dire
que le rot d'Angleterre n’eût été tant hardy de mettre le pié en France par guerre, si la dissention des Armagnacs et des Bourguignons n’eût pas existé; la Normandie serait encore province françaises; le noble sang de France n’aurait pas été répa ndu ; les seigneurs du royaume ne seraient point en exil; tant de braves gens n'auraient pas été tués à la malheureuse bataille d’Azincourt où le roi perdit ses bons et loyaulx amys, SANS l orguetl de ce malheureux nom ARMI- Naz. Hélas] à faire ces malheureuses œuvres, il ne leur en restera que le péché... Hélas! je ne crois pas que depuis Clovis, premier ro: chrétien, la France ait jamais été aussi désolée et divisée comme elle est aujourd” huy. Car le Daulphin ne tend à autre chose jour et nuit, lui ou les siens, que de gaster tout le pays de son pére à feu et ü sang, et les Engloys d'autre costé qui font autant de mal que les Sarrazins : mais encore vaut-il trop mieu x estre prins des Engloys, que des gens du daulphin qui se dient Arminaz. »
Une maladie épidémique enlevait une partie des habitans, un hiver rigoureux et une longue famine désolaient l'autre. On n’entendait
jour et nuit dans les rues de Paris , que des cris
et des lamentations : Hélas ! je meurs de faim.
Hélas! je meurs de froid.