‹ Singularités historiques; contenant ce que l'historie de Paris et de ses environs offre de plus piquant et de plus extraordinaireChapitre 66 sur 219 · CHAPITRE XXXVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXVI

le plus contribué à faire entrer les troupes de Charles VIL

Les Anglais avaient déjà formé trois divisions : l’une, commandée par Jean Larcher, lieutenant du prévôt de Paris, odieux par sa cruauté, s’avançait dans la rue Saint-Martin ; les soldats de cette troupe criaient : Saint-Georges, Saint-Georges! traistres Français, vous tous morts !

Du même côté, par la rue Saint-Denis, s’avançait l’évêque de Térouane ayec sa division.

Le prévôt de Paris marchait de même du côté des halles avec la plus forte division. En chemin il rencontra un de ses amis, qui lui dit: Monsieur, mon compère, ayez pitié de nous, car il convient à cette fois faire la paix, ou nous sommes tous détruits. — Comment, traistre, es-tu tourné ? répondit le prévôt en le frappant d’un coup d'épée au visage, et le faisant percer de mille coups par ses gens.

Les Parisiens cependant qui avaient tendu les chaînes dans les rues, s’apprêtaient à se battre , tandis que les femmes et les enfans , de

leurs fenêtres, jetaient sur ceux du parti anglais des tables, des bûches, des pierres et de l'eau chaude.

Les Anglais furent bien étonnés de voir la

porte Saint-Denis défendue par une grande troupe d’habitans qui tiraient plusieurs coups de canon contre eux; alors ils se réfugièrent le plus tôt qu'ils purent à la Bastille, où ils s’enfermèrent.

Du côté des Chartreux, les troupes du roi s’introduisaient insensiblementdans Paris;mais comme le moÿen de l'escalade était trop lent, les Parisiens. abattirent eux-mêmes la porte

Saint-Jacques; alorsils entrèrent en plus grande

quantité, en criant dans les rues , Saint-Denis! vive le noble roi de France!

La plupart des Parisiens, accoutumés depuis si long-temps au vol et aux massacres des vainqueurs, s’attendaient au moins à voir leurs maisons pillées et à subir le sort des villes prises d'assaut ; d’ailleurs, la mauvaise opinion qu'ils avaient de ceux du parti du roi, les confirmaient dans cette crainte. Ils furent bien agréablement surpris, quand ils virent avec quelle modération se conduisirent les troupes royales. Toujours en butte aux violences du plus fort, ils ne purent croire qu’une conduite aussi paisible , aussi raisonnable, eût une cause naturelle ; ils l’attribuèrent à un miracle opéré toutà-coup par saint Denis à la prière de plusieurs bons chrétiens.

CHAPITRE XXXVI. g1 Les capitaines des troupes du roi, qui furent témoins du zèle des Parisiens, pour leur faciliter l'entrée dans la ville, qui les virent abattre exprès la porte Saint-Jacques, ne purent s'empêcher de verser des larmes de joie et de pitié : Mes bons amis, dit le connétable aux habitans , le bon roi Charles vous remercie cent mille fois , et moi de par lui, de ce que st doucement vous lui avez rendu sa maîtresse cité de son royaulme , et s’aucun, de quelque état qu’il soit à mesprins par devers monsieur le rot, soit absent ou autrement, il lui est tout pardonne. Aussitôt il fit publier à son de trompe la défense à ses soldats, sous peine d’être pendus par la gorge, de loger dans les maisons bourgeoises, de ne faire aucun déplaisir ni reproche aux habitans, de ne commettre aucun pillage envers personne , excepté envers les Anglais, et cette ordonnance fut rigoureusement observée.

Les Anglais, qui s'étaient réfugiés dans la forteresse de la Bastille, étaient en si grand nombre, que les provisions leur faillirent bientôt : ils composèrent avec le connétable, donnérent une forte rançon, et, par ce moyen, obtinrent de sortir de la place avec un saufconduit.

Pour éviter la fureur du peuple, les An-

glais ne voulurent point sortir par la ville ; ils passèrent du côté de la campagne ; mais ils ne purent échapper aux sarcasmes des Parisiens

qui étaient accourus sur leur chemin pour les

voir s’en aller. L’évêque de Térouane, si odieux au peuplé, ne fut point oublié; on lui criait : Au renard, au renard! et aux autres Anglais : A la queue, à la queue !

Page 1