PRÉFACE. III
aussi le volume de 1734 fut-il suivi de trois autres» dont le dernier parut en 1740. On les retrouve aujourd'hui dans toutes les anciennes bibliothèques, et ils sont recherchés par quiconque en forme de nouvelles.
Notre volume aspire au même genre de succès. Qu*il Tobtienne, et nous ajouterons à ces notices historiques et littéraires, d'autres notices sur des hommes, sur des faits ignorés ou mal connus.
Si rbistoire des écoles d'Irlande est obscure, ce qu'on en sait étonne davantage. Au vi^' siècle, il y a une région de l'ancien monde où la tradition des lettres latines, des lettres grecques, s'est conservée, où des multitudes de jeunes chrétiens entourent des maîtres qui leur enseignent à comprendre Homère et Virgile; et cette région, c'est l'Irlande. Voilà ce que Ton n'a pas encore, il nous semble, assez remarqué. Pour notre part, nous ne connaissons pas.
dans les origines de la science moderne, un autre fait qui ait une Importance égale, et qui mérite une égale attention.
Recherche-t-on d'abord quels furent les précepteurs de ces Irlandais? Juvènal nous atteste que les Gaulois transmirent aux Bretons les préceptes de la rhétorique :
Gallia causidicos docuit facunda Britannos * ;
et il y a lieu de croire que ces préceptes, traversant le détroit qui sépare les deux îles, passèrent des Bretons aux Scots d'Irlande. Nous voyons, d'ailleurs, dans les temps anciens, quelques jeunes Scots venir eux-mêmes dans les Gaules, y fréquenter les meilleures écoles, et retourner ensuite dans leur île natale, noo moins riches de science que jaloux d*appeler leurs compatriotes à jouir de cette richesse. C'est un Gallo-Romain formé dans le monastère de Lérins, saint Patrice, qui convertit Tlrlande à la foi catholique, et cet apôtre, vers la fin de sa vie, envoie dans les Gaules un de ses disciples préférés, saint Olcan, en lui donnant une mission toute littéraire. Olcan doit traversera mer sans en redouter les périls, aller entendre les docteurs des Gaules, se faire initier par eux aux secrets les
plus intima de la science, de la science, sacrée et de la science profane, et, de retour sur les rives de la verte Érin, y ouvrir des écoles, des écoles publiques, publicas scholas, pour renseignement commun des évéques et des moines irlandaise
On est alors au milieu du v<^ siècle. Diverses nations barbares ont déjà plusieurs fois traversé les Gaules, et y ont fait plus d'une ruine : cependant quelques villes, pro* tégées par de mystérieux hasards^ou par des transactions opportunes, ont pu jusqu'alors échapper à une complète dévastation. La cité la plus littéraire de tout TOccident, c'est Marseille, Au commencement du v« siècle, Nestorius avait écrit une lettre, grecque au pape Célestin; mais celui-ci, ne sachant pas le grec, et ne comptant parmi ses clercs latins personne qui pût venir au secours de son inexpérience, avait appelé de Marseille un interprèle. D'épaisses ténèbres ont envahi Tltalie : un rayon de la science, c'est-à-dire de la civilisation antique, brille encore dans les Gaules.
* « Discendi aviditate ardentem (Olcanum), altiorum studiorum causa, misit (Patricius) in Gallias, ubi in ^cris litteris omnique meliori litteratnra eos fecit fructus, ut in patriam reversus publicas apement scholas, multorumque antistitam et magistrorum communis eigtiterit magister. » (Colganus, Acta SS.^ 1. 1, p. 375.)
Mais bientôt ce rayon doit s'éteindre. A la fiif du vi® siècle, il n'y a plus, des rives du Rhin aux gorges des Pyrénées, un coin si retiré où n'ait pénétré le fléau de la barbarie. L'Irlande seule, défendue par une double mer, n'a pas encore subi l'invasion étrangère. Elle ne jouit pas, il est vrai, d'une tranquillité parfaite : ses princes, rivaux dé puissance et de gloire, se livrent trop souvent de meurtriers combats. Mais, durant ces troubles civils-, les études languissent, elles ne périssent pas. C'est en Tannée 795 que les Danois descendirent pour la première fois sur les côtes d'Irlande. Ainsi, jusqu'à la fin du viii® siècle, le trésor d'érudition amassé dans les Gaules par les Scots païens ou chrétiens fut préservé de toute atteinte : ainsi, tandis que dans le reste du monde romain on se laissait abrutir par les violences de la conquête, au point d'oublier même les simples éléments de la grammaire latine, les écoles d'Irlande demeuraient intactes et florissantes, et des maîtres fameux y professaient devant une nombreuse jeunesse non-seulement l'éloquence et la poésie latines, mais la grammaire et la philosophie grecques. C'était le dernier asile des lettrés. Au témoignage de Béda, si quelques clercs, si quelques nobles bretons étaient curieux de secouer le joug de l'ignorance, ils traversaient le détroit et allaient étudier aux écoles d'Irlande. C'est ce
qu'il racon|e d'^Egilvin, qui fut plus tard évéque de Lincoln : Hiberniam gratia legendiadiit, et bene instrucius patriam rediit. Alfred, roi des Northumbriens, fit le même pèlerinage et dans le même but. Tout roi qu'il était, il né pouvait réunir autour de lui d*assez habiles maîtres. Pour devenir un sage, un savant, puisqu'il était avide de cette gloire^ il devait passer quelque temps en Irlande :
Scottorum qui tum versatus incola terris Gœlestem intento spirabat corde sophiam.
C'est ainsi que s'exprime, en parlant d'Alfred, le biographe de saint Guthbert. On a coutume d'attribuer ce poëme à Béda. Il est certainement d'un Breton et non d'un Scot. Un Scot, lecteur assidu de Virgile et d'Ovide, n'eût pas violé de cette façon les règles de la prosodie latine. Vers le même temps, des clercs gaulois se firent aussi conduire sur les côtes d'Irlande, venant redemander à leurs anciens élèves la science qu'ils avaient perdue. Béda s'exprime ainsi sur Agilbert : Legendarum grdtia Scripturarum, in Hibernia nonparvo tempore demoratus. Quand Agilbert jeparut sur le continent, vers l'année 664, il étonna tellement l'église des Gaules par l'étendue de ses connais-
6 SINGOLARITÉS HISTORIQUES
sances, qu*à la mort dlmportunus on s^empressa de le nommer évoque de Paris;' Il faut entendre le Breton Aldhelm , vers la fin du vu® siècle, célébrer la renommée littéraire de l'Irlande : « Des flottes y transportent des » légions d'étudiants bretons, catervatim istinc lectores » classibus advecticonfluunt. » Et plus loin : « Hibemim » TUS discentium opulens vemansquepascuosa numéro- » sitate lectorum, quemadmodum poli cardines astri- » feris micanlium omantur mbraminibus siderum. » N'est-ce pas de Temphase? L'histoire elle-même parait également emphatique, lorsqu'elle parle des célèbres écoles de Hy, de Lismore, de Bangor, de Cionferl, de Clonard et d'Armagh, d'Armagh, où, dit-on, se trouvèrent réunis plus de sept mille écoliers.
Mais nous connaissons moins les maîtres irlandais dans leur patrie que sur le continent. De la fin du vi« siècle à la fin du ix«, l'Angleterre, les Gaules, la Germanie, l'Italie, l'Espagne elle-même reçoivent de nombreux missionnaires envoyés par l'Irlande. Ce sont des poètes, des érudits, des moines étrangerpent vêtus, qui, confondant l'apostolat religieux et l'apostolat littéraire, agitent, inquiètent l'Église continentale par la nouveauté de leurs discours, et qui, presque partout repoussés après avoir été accueillis partout avec la plus grande faveur, ne s'éloignent pas
sans laisser quelque trace de leur passage aux lieux mêmes où ils n'ont paru qu'un instant.
Un des premiers et le plus illustre de ces apôtres est saint Colomban, élève du gymnase monastique de Bangor. n arrive vers Tannée 590 à la cour barbare de Gontran, ayant en sa compagnie et sous sa conduite douze religieux de sa nation. Gontran reçoit ces étrangers avec respect, et leur permet de s'établir en quelque lieu de sa dépendance. Ils cherchent donc une solitude, et, avec ce goût pour les nobles aspects de la nature sauvage, qui est, pour ainsi parler, instinctif chez les Irlandais, ils s'arrêtent dans les défilés des Vosges. C'est là que, parmi des roches abruptes que couronnent de grands bois, sur un sol déchiré où apparaissent encore de riches débris de la civilisation romaine, ils élèvent les monastères d'Annegray, de Fontaines et Tabbaye de Luxeuil, qui doit devenir une des plus considérables de toute la Gaule, et, comme le déclarent divers diplômes des papes et des rois, la plus libre, la plus jalouse, la plus flère de ses libertés. Quelque temps après, Colomban est prié de venir à la cour du roi Thierri. C'est une cour dissolue, où l'exemple de tous les désordres est donné par le roi lui-môme. Colomban n'hésite pas à blâmer son incontinence. On l'invite à bénir les fils de Thierri. Il refuse; il détourne
ses regards de ces enfaûts nés dans le crime. Le roi veut faire asseoir à sa table cet homme yénéré. Colomban parait dans la salle où sont déjà réunis les convives du roi ; mais, repoussant avec dédain la coupe qui lui est présentée par la main d'un adultère, il étonne toute l'assistance par l'excès de son audace. Brunehaut pouvait-elle longtemps supporter de tels outrages? C'est elle qui a pris soin de rassembler autour de son petit-fils un troupeau de courtisanes: c'est elle qui corrompt les mœurs, énerve les ftmes ; et, par cet odieux artifice, elle règne sous le nom de Thierri, elle gouverne sa cour, ses états, elle continue librement la série de ses crimes. Colomban sera proscrit. On le saisit, on l'emmène captif vers l'Océan. Mais aussitôt qu'il est rendu sur les terres de Clotaire II, Colomban invoque la protection de ce prince, s'arrache aux mains des archers bourguignons et gagne l'Austrasie. On le voit encore avec ses compagnons saint Gall, Magnoald, Théodore, Irlandais commelui S traverser le paysdes Allemands, aller sur les bords du lac de Constance combattre les dieux de l'anticjfue Germanie; puis, passer les Alpes, et fonder chez les Lombards le monastère de Bobbio. Telle est Thistoire
' Hymne sur saint GaU, dans les Poésies populaires latines antérieures au xii« siècle, publiées par M. Edélestand du Méril, p. 150.
de saiDt Colomban racontée par les hagiographes. Mais elle ne contient pas toute la vérité. Puisque FÉglise a mis Colomban au nombre des saints, qu'il demeure dans cette phalange sacrée. Cependant nous ne pouvons taire qu'il fut pour son temps un très-libre penseur.
Usher et M. Augustin Thierry soutiennent que les anciens moines irlandais vivaient à l'égard de l'Église romaine dans une indépendance voisine de l'hérésie. Lanigan, Moore et M. Ozanam se portent garants de leurs sentiments orthodoxes. Il faut toutefois reconnaître que ces moines insulaires observaient un genre do vie bien peu conforme aux pratiques des moines de France et d'Italie, et que , sur plusieurs points de la doctrine religieuse, ils professaient des opinions absolument opposées à celles des catholiques romains. Quàjid, au ix® siècle,. Louis le Débonnaire pafteÀurait la Bretagne, quelques moines de Landevenech vinrent à sa rencontre. Ces ambassadeurs étaient vêtus et tonsurés suivant une mode si bizarre, que le roi Louis ne dissimula pas la surprise qu'il éprouvait en les contemplant. Ils répondirent qu'ils avaient reçu leurs traditions monastiques des Scots d'Irlande. Mais tout ce qu'ils dirent alof^ pour se justiQer ne put satisfaire le roi catholique, qui leur commanda formellement d'abandonner leurs peaux de bétes, leur tonsure, leur
règle suspecte de paganisme, et de se ranger aux prescriptions dictées par saint Benott. On nous a conservé la règle de saint Colojnban. Elle paratt avoir été faite pour une confrérie de philosophes. Ce n'est pas un manuel de pratiques ascétiques : c'est un recueil d*austères sentences, empruntées aux livres moraux de la Bible et aux divers formulaires de l'éthique stoïcienne. Les subtilités de la discipline romaine, ses exigences cauteleuses, qui compriment tous les élans de la foi en réglant toutes les formes de la dévotion, sont restées entièrement inconnues à saint Colomban. Ajoutons que cet illustre confesseur et avec lui tous les clercs hiberniens ont à haute voix professé, (ant sur la célébration de la P&que que sur les cérémonies du baptême, des opinions censurées par la cour de Rome, et que, loin de se laisser fléchir par cette censure, ils y ont répondu par des manifestes hautains et amers. « Votre » puissance, écrit saint Colomban à l'évéque de Rome, » durera autant que votre raison sera droite. » C'est une proposition hibernienne : la raison est l'arbitre même de la foi.
Mais n'insistons pas davantage sur cette différence entre les doctrines : la différence qui existe entre le goût littéraire des écoles irlandaises et des écoles romaines est bien plus notable. A Rome et dans les pays où doinine l'esprit
romain, les souvenirs de l'antiquité païenne sont exécrés : si Ton recherche les manuscrits anciens, c'est pour les détruire, ou pour en effacer les caractères et tracer sur le mémeTéJin des prières, des légendes sacrées. On ordonne au néophyte chrétien de fuir Timpur contact des poètes profanes. Saint Paulin de Noie écrit à son maître Ausone :« Ces » Muses que j'ai abandonnées pourquoi exiger, ô mon père, » qu'elles rentrent en faveur auprès de moi? Les cœurs » voués au Christ se refusent çiux Muses, et sont fermés h » Apollon... Les occapations frivoles, et le loisir, et les af- » faires, et une littérature pleine de fables, tout cela nous » est interdit par Dieu : obéir à ses lois, contempler sa » lumière, qu'obscurcissent les artifices des sophistes, » Tart des rhéteurs, les fictions des poètes, voilà notre de- » voir. » Un des papes les plus versés dans la connaissance de l'Écriture Sainte, saint Grégoire le Grand, ose écrire à un évéque : « Mon frère, j'ai appris, ce que je ne » puis répéter sans douleur et sans honte, que vous avez » cru devoir enseigner la grammaire à quelques per- » sonnes : apprenez combien il est grave, combien il est » affreux [quam grave nefandumque), qu'un évoque traite » de ces choses, que doit ignorer même un laïque ! » Or, non-seulement ss^ntColomban a pris soin d'étudier la gram- ^ maire sous les meilleurs maîtres, mais il est venu sur le
continent pour renseigner aux rudes compagnons du roi Contran, se proposant d*adoucir leurs mœurs en cultivant leurs esprits. H y a plus, ce Colomban, ce grand saint, est le plus grand poète de son temps. Ses vers n'ont ni la cadence, ni le mouvement, ni la vigueur naïve des vers antiques ; mais du moins sont-^ils purs, corrects et faciles, qualités bien rares au vf" siècle. Comme saint Grégoire, autant que saint Grégoire (rÉglise Fa reconnu, en les associant l'un et l'autre à la phalange des Bienheureux), saint Colomban est un missionnaire chrétien; mais il remplit sa mission en recommandant la lecture des anciens poètes autant que celle des anciens Pères S et en invoquant Tautoritë de Juvénal à l'appui des maximes évangéliquesS De quelle indignation n'eût pas été saisi saint Grégoire en recevant cette épttre adressée par Colomban à son ami Fedollus : « Je ne cherche pas les trésors qui doi-
* Golumbanus ad Hunaldum :
Sint tibi divitiae divinœ dogmata legis, Sanctorumque patrum castœ moderamina Titœ, Omnia quss dociles scripserunt ante magistri Vel quœ doctiloqui cecinerunt carmina yates.
Usher, Efrist, Hibem. Sylloge, p. 8.
^Semper avarus eget nummo, testante poSta.
rbid., p. 9.
Ce poète, c'est Juvénal (Sat, xiv).
ÉCOLES D*IRLANDB 13
» vent périr en ce monde ; For qu'amasse Tavare toujours » pauvre... Le funeste amour de For a inspiré bien des » crimes... Combien de maux a causés la Toison d*ôr ! :» Quelques grains d'or ont bouleversé le banquet des » Dieuxy suscité le plus vif débat entre trois Déesses, et » armé le bras dévastateur de la jeunesse dorienne contre » l'opulent rojaume des Troyens... Souvent une chaste » femme vend sa pudeur pour de l'or. Jupiter ne se chan- » gea pas en pluie d'or ; la pluie d'or, c'est l'or qu'offrait » cet adultère. Pour un collier d'or Amphiaraûs fut livré i> par une perfide épouse. Achille vendit à prix d'or les
> restes du héros troyen ; et l'on assure que le sombre
> asile de Pluton s'ouvre à qui paye une somme d'or con- » venue..? » Ajoutons que cette ode païenne est écrite en vers adoniques, à l'imitation des Grecs ; et que saint Colomban, désignant lui-même la douce lyre dont il s'est efforcé de reproduire les accords, nomme celle de la galante Lesbienne, l'illustre Sapho^ .
A ce culte pour les lettres latines et grecques nous voyons s'associer tous les docteurs irlandais contemporains
< Trojugenarum, Versibus istis
Inclyta yates Dulce solebat
Nomine Sapho, Edere carmen.
Usher, £pt'«r. Hibern, Sylloge, p. 11.
de Colomban. Si nous connaissons d'une manière insuffisante saint Roding, moine de Tholey, fondateur de Beaulieu en Argonne, et saint Furcy, fondateur de Lagny, on nous a transmis quelques vers de saint Livin, évêque dlrlande, qui prêcha la foi chrétienne aux Gantois, et mourut, à la manière des anciens confesseurs, sous le fer des infidèles. Ce sont des vers composés par le noble vieillard au milieu des cruelles angoisses de la persécution, quelques jours peut-être avant son martyre; et il s'afflige en ces termes de tf être plus, au déclin de Fâge, le poète dont les applaudissements de llrlande lettrée ont encouragé les débuts : « Autrefois, dit-il, on me jugeait capable de tirer > des sons dictéens d'une lyre baignée dans la source casta- » lienne, et maintenant les Muses ne m'inspirent plus » que des vers mutilés. Mon âme attristée a perdu le don » des joyeuses mélodies *.» On retrouve, comme le fait observer M. Ozanam, les mêmes réminiscences de la littérature profane dansle sermon de saint Gall refusant l'évêché de Constance. Quelquefois, souvent piême, l'incomparable savoir de ces docteurs les inspire mal, et ils donnent dans tous les excès du faux goût. Cummien, dans sa dissertation sur la Pâquej nous parait un écrivain précieu^^, qui
1 Usher, SyUogt, p. lA.
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préfère les jeux d'esprit aux bonnes raisons. Plus érudit qu'aucun théotogien des écoles romaines, il sait le grec ; mais il est si jaloux de le montrer qu'il hérisse son discours de mots inintelligibles aux docteurs qui seront chargés de lui répondre •• Quand, par exemple, avant de citer une phrase d'Origène, il l'appelle chalcenterus et vere adamantinus, il doit être bien persuadé que ce mot chaicenterus, xa^xgvtejooç, ne sera pas compris sur le continent ailleurs qu'à Saint-Gall et peut-être à Bobbio, colonies hib^miennes. Il en est de même d'un autre mot barbare, petalicus» mis après le nom de l'apôtre saint Jean, et signilOant sans doute Vexilé. M. Ozanam a recueilli, dans plusieurs écrits composés en Irlande au vn* siècle, un très-grand nombre de ces héllénismes'. lis attestent du moins une connaissance profonde de la langue grecque chez les gens qui en usaient si mal à propos.
On doit signaler une assez grande diversité de physionomie entre les docteurs irlandais du vi» siècle et ceux du yn*. Saint Golomban et ses compagnons sont des poètes. Jeui de Tritenheim compare fort heureusement S. Golomban au prince des druides. C'est un druide, c'est
* Usher, Sylloge, p. 17.
* Etudes germanistes, t. H, p. &79 et suîy.
un barde, qui célèbre sur le mod&lesbien la pauvreté monastique ; ou, sur un ton plus grave, plus solennel, expose la vanité des joies mondaines, et montre au chrétien Tunique voie du salut, dubonheur,|la voie frayée par le Christ:
• , Dîyitibus nigri reserantur limîna Ditis,
Pauperibusque piis cœlestia régna patescunt : Quisquis amat Chrîstum sequitur vestigia Christi.
Vers la fin du yii« siècle les chants des bardes ont cessé, Tarène s'est ouverte pour la théologie contentieuse, et les disciples des bardes • sont des rhéteurs déliés, qui dissertent en des termes inusités sur les vérités ou les problèmes de la doctrine catholique. Mais cette diversité n'empêche pas qu'il y ait pour les uns et les autres un fonds commun, l'érudition. Poètes ou théologiens, ils se proposent les Grecs pour modèles.
Au viii® siècle nous remarquons d'abord parmi les lettrés irlandais saint Virgile, évéque de Salzbourg, en Bavière. Le roi Pépin, ayant désiré le connaître, le fit venir à sa cour, et un chroniqueur nous raconte que ce roi, admirant chaque jour davantage la merveilleuse érudition de Virgile, eximiam eruditionem\ le retint deux années entières!
t Wiguleus Handius, cité par Usher, Syttoge, p. ZU»
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près de lui, sans lui permettre de retourner à son troupeau. C'était, en effet, un véritable savant, qui entendait contraindre la religion à ratifier les décrets de la science, quand, chez les Francs, le préjugé commun plaçait la science si fort au-dessous de la religion. Les lettres apostoliques qui ont canonisé Virgile sont de Tannée 4233. Elles vinrent alors consacrer Thommage de ]a piété populaire. Hais ce fut une consécration tardive. Quand tout le peuple bavarois, accourant sur les pas de Virgile, proclamait son respect pour cet éminent docteur en Tadjoignant à la sainte phalange, Farchevéque de Mayence Boniface et le pape Zacharie renvoyaient devant un concile comme auteur d'une doctrine perverse, criminelle, pour avoir, sur le témoignage des anciens Grecs, ai&rmé l'existence des antipodes ^ N'oublions pas de nommer après saint Virgile saint Declan, saint Alto, qui partagèrent les périls et la gloire de sa mission en Bavière, et maître Dobdan, surnommé le Grec, d'abord évéque coadjuteur deSalzbourg, puis évéque de Chiemsée^ qui ouvrit dans cette dernière
* a De peryersa autem et iniqua doctrina quam contra Deum et animam suam locutusest, si clarificatum fuerit eumita confiteri quod afias mandus et àlii homines sub terra aint, hunc^ accito concilio, ab Ecdesia peUe sacerdotii honore priyatum.» Lettre de Zacharie à Boniface, dans Usher, Syltoge, p. 35.
ville une école publique et y attira de nombreuses légions d'auditeurs, et agmina discentium quam plurima hch huit.
Au même siècle paraissent appartenir Colchus, ou Coelchu le Sage, Cruindmelus et Malrachanus, habiles grammairiens.Coelchuétaitlesuprémemodérateurd'unedes grandes écoles d'Irlande. Un jour, dit-on, il voyageait à pied, portant sa besace, où étaient renfermés ses livres, précieux trésor. Un autre voyageur le rencontre, l'aborde avec une familiarité respectueuse, et bientôt, pour soulager les épaules du vénérable docteur, se charge lui-même de la pesante besace. Cet obligeant compagnon, c'était saintPierre. Telle est la légende irlandaise*. Les papes redoutaient et quelquefois maudissaient la science profane : mais voilà saint Pierre qui fait de l'opposition contre les papes. On ne sait rien ni sur Cruindmelus, ni surMalrachanus: on retrouve du moins quelques-uns de leurs écrits dans les parchemins du IX* siècle, et la sûreté, retendue de leurs connaissances prouvent de reste qu'ils sont Irlandais. Malrachanus, versé dans toutes les subtilités de la grammaire, cite fréquemment Donat, et ce Virgile de Toulouse dont le cardinal Mai a récemment publié les dissertations gram-
^ Golganas, Act, SS, Hibemiœ, t. I, p. 378, 379.
maticale^y d'après quelques manuscrits du yatican*. Mais ce qui est particulièrement irlandais dans sa méthode, c'est qu'il va toujours du grec au latin, et, qu'expliquant tour à tour les procédés de ces deux langues, il les enseigne à la fois l'une et l'autre par d'ingénieux et subtils rapprochements*. Gruindmelus expose à ses élèves les règles de la prosodie latine. On connaît assez la haine des docteurs romains pour les anciens poètes. Saint Ouen, dans sa Vie de saint Éloi, les appelle, en propres termes, des scélérats^. Odon de Clunineles traite pas mieux, lorsqu'il compare Virgile à un beau vase, au sein duquel s'agitent d'affreux reptiles*. Les régents irlandais n'eurent jamais de tels scrupules. Voici le début de Gruindmelus :
Discite me, pueri, yersus (qui) scribere yultis; Nam yeterum rite carmina prisca sequor ;
et, pour remplir l'engagement pris dans cet exorde, il citera
* M. Ozanam, Études germaniques, t. II, p. U20,
* Ars Malrachani, manuscrit de Saint-Germain des Prés, n"* 1188. Cet ouvrage incomplet commence par ces mots : u Verbum est pars orationis, cum tcpipore et persona, sine casu. » Ce qui nous en reste traite du Terbe, des accidents, des modes, des genres, du nombre, des figuras, des peraonneBf de U coi^ugaison.
» M. Ampère, Histoire littéraire a»ant te xii* siècle, t. U, p. 38a.
* Vita Odonis a Joanne momuho, dans la Biblioth. Ciuniac.
moins souvent Sedalius, ou Prosper, que Virgile. Les emprunts qu'il fait aux *grammairiens nous intéressent plus encore, puisqu'ils nous révèlent les guides, les conseils de sa rare expérience. Outre Donat, Priscien et Vir- , gile de Toulouse, ce sont Sergius, Pompeius, Honoratus, Maximianus, Paulinus, Theodorus, Palemon, Maurius Servius'. Que Ton interroge un docteur italien ou gaulois du même siècle, ou du siècle suivant : de ces grammairiens anciens ou modernes il ne connaît que Priscien et Donat, et sa compétence didactique n'est pas supérieure à son érudition.
Le VIII® siècle finit. Charlemagne règne sur Tune et sur l'autre France , l'Italie le salue comme l'héritier des Césars, et son bras protecteur ou vengeur s'étend des confins de la Saxe à l'autre versant des Pyrénées. Au fatte de sa gloire, au faîte de sa puissance, il forme une entreprise plus difficile que la soumission des Maures ou des Saxons ; avec cette confiance aventureuse et superbe qui ne mesure jamais les obstacles avant de les aborder, il décrète la rës-
* Cruindmelus, De metrica ratione pauca, M. S. de Saint-Germain déjà cité, n. 1188. Ce volume Tient du monastère de Corbie, où les Irlandais avaient anciennement pénétré. La date de ce manuscrit n*est pas, d'ailleurs, incertaine. Il est du ix* siècle. Comme le traité de Malrachanus, celui de Cruindmelus est incomplet.
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tauration des études antiques. Pour employer une expression d'Alcuin, il veut fonder une Athènes nouvelle.
Les écoliers ne manqueront pas. Charlemagne ayant résolu d'être compté lui-même dans la studieuse phalange, qui n'aurait pas été jaloux de rechercher une place aux côtés du très-glorieux empereur ? Mais il était beaucoup plus difficile de trouver des maîtres. L'Italie fournit Paul Diacre et Pierre de Pise, lettrés de quelque renom. Théodulfe arrive des confins de la Septimanie, pour être le Pindare de la cour, dont l'Ânglo-Saxon Âlcuin est VHcrace. Les érudits seront envoyés par l'Irlande.
Ainsi rirlande, seule épargnée par la barbarie, est spécialement chargée de l'éducation des barbares, et, transmettant au monde nouveau les traditions de l'ancien monde, elle vient les solliciter de s'unir l'un à l'autre.
Hais que d'empêchements à cette union I Depuis la fin du V® siècle il s'est accompli bien des changements dans l'esprit, dans les mœurs, des nations occidentales* Cependant, au milieu de toutes ces révolutions, Rome n'a pas cessé de travailler à ressaisir l'empire du monde, et par ses constants efforts un certain ordre s'est établi, une certaine paix, fondée sur la servitude des consciences, a remplacé le pêle*mêle et la turbulente confusion qui avaient suivi la conquête barbare. Il existe une orthodoxie romaine. Hais
sa domination ne s'est pas étendue jusqu'en Irlande. Ce qui domine encore en Irlande, c'est Thellénisme, Thellénisme alexandrin, avec sa docte subtilité, sa dialectique querelleuse et téméraire, son enthousiasme et sa liberté. Nous avons déjà signalé la contrariété de ces deux tendances. Elle éclatera bien plus encore lorsque les représentants de Tune et de l'autre se rencontreront sur le môme théâtre.
Ce théâtre, c*est Charlemagne qui vient de le dresser : il s'appelle Y École du palais. Suivons-y la foule des princes, des princesses, des guerriers et des clercs. Les maîtres latins et les maîtres grecs y occupent des chaires rivales, et nous allons bientôt les entendre se contredire et s'injurier. Ce seront leurs préludes. Plus tard ils en viendront à se proscrire.
Un des historiens de Charlemagne, le moine de Saint- Gall, nous raconte en des termes naïfs l'arrivée de deux Irlandais à la cour d'Austrasie. Les deux voyageurs s'établissent sur une place publique, en plein marché, n'étalent aucune marchandise, mais se font connaître de cette manière à la foule des gens que la singularité de leur costume attire et remplit d'étonnement : « Si quelqu'un désire » de la science, qu'il vienne à nous; nous en vendons. » Le magnanime Charles, ayant entendu parler de ces étrangers, les appelle près de lui, les interroge, est émerveillé
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de leur savoir et met sous leur discipline une nombreuse jeunesse. Ce récit n*est peut-être pas conforme à la vérité. On l'a plus tard chargé de commentaires qui s'en éloignent bien davantage. Mais il est certain qu'il y eut plusieurs Irlandais parmi les régents de l'école palatine, et qu'ils y exercèrent une grande inflilence. Le plus célèbre d'entre eux est le grammairien Clément, surnommé VHibernien.
Nous avons cru longtemps qu'il ne restait aucun ouvrage de ce Clément. Cependant le Catalogus librorum Anglim et Hibemim, publié à Oxford en 1 697, nous offrait la mention suivante, parmi les manuscrits de Vossius : Excerpta e Grammaticis antiquù, a Clémente quodam collecta. Mais cette indication, déjà recueillie par les auteurs de l'Histoire Littéraire, nous paraissait bien vague et pouvait être trompeuse. Un renseignement plus précis nous a été fourni par Sinner. Dans son catalogue des manuscrits de Berne, t. I, p. 345, Sinner désigne : démentis Scoti departibusorationis; mais d'après un manuscrit incomplet, auquel manquent le commencement et la fin. Cependant Sinner en cite quelques phrases. Voici la première : <i Major populus etmagis egregiis artibus pollens Tusci » fuere quidem natura lingum sum, etc. » Or une patiente enquête, enfin récompensée par le succès, nous a
fait récemment retrouver cette phrase dans le volume 4 188 du fonds de Saint-Oermain, folio 434, verso, au milieu d'une dissertation anonyme sur les parties du discours, intitulée : Ecloge de libris Grammaticorum. Ainsi nous possédons cet écrit de Clément dont jusqu*& ce jour Texistence nous avait semblé douteuse, et les manuscrits de Yossius, de Berne et de Saint-Germain sont trois exemplaires du même ouvrage. C'est un dialogue, plein de questions ardues, et de réponses qui révèlent un fonds de connaissances extraordinaire pour le temps. L'érudition de Fauteur est assez démontrée par le grand nombre des autorités qu'il invoque : pour ne désigner ici que les grammairiens inédits, il cite tour à tour Comminianus, Maxi^^^ mianus, Papirinus, Sulpicius, iEneas, Servilius, Lucanusi ' Gelvidius, Etherius, Praetorius, Hilarius, Glengus, Gai-, bungus. Quant à sa méthode, elle est encore plus surprenante. U sait le grec, et le sait si bien qu'il reproduit en lettres grecques des vers d'Homère. Il y a plus; il professe qu'en toute science les Grecs sont ses maîtres et qu'il marche sous leur conduite : ^Grœci quibus in omni doc- » trina doctoribus w/fimwr;» enfin celte dissertation prolixe sur les parties du discours, où Clément paraît avoir condensé tout son savoir, est une comparaison constante entre les principes communs et les différents
ÉCOLES d'iRLANDB 25
idiotismes de la langue grecque et de la langue latine. SiClémentestunphilosophe^suivantracceptionmoderne de ce mot, il ne le montre pas dans sa grammaire;- nous y avons vainement recherché quelque sentence philosophique. Cependant il y a lieu de croire qu*à la cour même de Charlemagne il offensa plus d'une oreille par ses libres discours et par la naïveté de son hellénisme. Théodulfe désigne parmi les ennemis de sa gloire un maître Scot, grand savant, mais, ajoute-t-il, grand pédant, dont chacun, à la cour, redoutait Thumeur contentieuse, et il le maudit en ces tevmes extrêmement vifs :
Res dira, hostis atrox, hebes liorror, pestis acerba,
Litigiosa lues, res fera, grande nefas, Res fera, res turpis, etc., etc..
Aux imprécations de Théodulfe se joignent les remontrances plus mesurées, mais non moins remarquables, de maître Alcuin. Alcuin, né dans la Grande-Bretagne, d'une famille anglo-saxonne, était un élève de Técole d'York, et, comme tous les gens de son pays, il éprouvait pour les Scots un sentiment qui n'était pas très-éloigné de l'aversion. Après avoir quelque temps dirigé l'École du palais,
il s'était retiré dans le monastère de Saint-Martin de Tours,
OÙ il continuait à former des élèves. Mais une fâcheuse nouvelleparvientjusqu'à lui dans cette retraite : il apprend que Tempereur et ses courtisans ont été séduits par le brillant savoir des Irlandais, et que Tinfluence de ces docteurs est devenue prépondérante dans l'école qu'il a délaissée. Il s'en afflige, il s'en alarme ; il écrit au roi Charles lui-même : « En m'en allant, j'avais laissé près de vous 2> des Latins. Je ne sais qui les a remplacés par des Ëgyp- » tiens. » Cette classiflcation est à la fois ingénieuse et précise. La ville savante de l'Egypte c'était Alexandrie, et l'hérésie des Scots au sujet de la Pâque, leur morgue sophistique, leur méthode, leurs doctrines, en un mot tout leur hellénisme était bien la tradition alexandrine. Ainsi nous ne faisons pas ici des distinctions nouvelles. Un contemporain de Clément, son plus illustre rival, Alcuin, a lui-môme appelé les maîtres irlandais par leur vrai nom. Leur patrie littéraire, c'est l'Egypte. Ce sont des Égyptiens introduits par fraude dans une école de fondation latine. Et l'Anglo-Saxon, dans la ferveur de son zèle pour la cause des Latins, demande qu'ils en soient chassés.
Cependant ils ne le seront pas encore. Le ix« siècle commence pour les Scots une longue période d'afflictions domestiques , puisque les Danois sont enfin établis dans leur patrie. Mais à la même date, et pour la même cause,
ÉCOLES D*IRLANDB 27
les émigrations se multiplient ; les maîtres irlandais vont propager en tous lieux et leur science et leurs doctrines. Partout on les écoute, on les admire, on les comble d'honneurs.
Devons-nous compter au nombre de ces illustres émigrés le moine Dicuil, auteur du De mensura orbis ierrœ, publié par M. Walckenaër en 1807 et si habilement commenté par M. Letronne en 4 8U ? On suppose que ce Dicuil était abbé de Pahlacht ; mais rien ne prouve qu*il ait quitté rirlande. Au même temps appartiennent Tinterprète Claude, qui a laissé des gloses sur presque tous les livres de rÉcriture sainte, et le mathématicien Gildas, recommandé par Baie et par Usher. On ne sait pas non plus si Gildas et Claude ont voyagé. Mais on voit errer plus ou moins loin de la rive hibernienne le grammairien Dungal, chargé par Charlemagne d'instruire la jeunesse de Pavie, le même qui réfute les erreurs de Claude de Turin, et le même sans doute qui, pour rassurer l'ignorance alarmée du grand Charles, écrit une lettre sur l'éclipsé de l'an 81 ; Killac, abbé de Kildare, et le saint évéque Blatmac, qui vont instruire les Scots Albaniens; l'abbé Indract, le bienheureux Ultan et les moines Dubslan, Macbeth, Malmunn, qui visitent et catéchisent l'Angleterre; Tanachorète Eusèbe,, le bienheureux Marcel, ainsi que les
ëvéques Ërlulfe et Gortilla, qui parcourent la Germanie *.
C'est dans les Gaules surtout qu'on rencontre ces doctes pèlerins. Charlemagne les a protégés même contre Alcuin : Louis le Débonnaire a eu pour eux une égale estime: Charles le Chauve les invite à sa table, les traite comme d'aimables compagnons, et leur accorde môme, assure-, t-on, le droit de Toutrager familièrement. Il faut entendre Hoirie d'Auxerre, revenant de l'École du palais et racontant ce qu'il y a vu : « Parlerai-je, dit-il, de l'Irlande, qui, » méprisant les périls de la mer, a émigré presque tout » entière sur nos rivages , avec son troupeau de philo- » sophes^? y> 11 est clair que ce langage est hyperbolique. Cependant il est certain que, sous le règne de Charles le Chauve, un assez grand nombre d'Hiberniens parurent dans les Gaules, et nous regrettons beaucoup de n'en connaître que trois, Hélie, Mannon et Jean Scot Ërigène.
Les auteurs du Gallia Christiana ne désignent pas les écoles où professa maître Hélie ; mais ils attestent, du moins, qu'il y eut de merveilleux succès, in Gallia mirifice scholas rexit. Son mérite iut récompensé : il mourut
* Colganus, Acta Sanctorum Hiberniœ, t, I, p. 256.
* Dans la dédicace de son poème sur la Vie de saint Germain ; Bolland., 21 JoiUet.
ÉCOLES D*1RLANDE 29
évoque d'Angoulême*. Faut-il admettre, sur le témoignage d*un aucien cité par les frères Sainte-Marthe, que le docte Heiric fut le disciple préféré d*Hélief Cet ancien, dressant la nomenclature des premiers régents de nos écoles, a commis d'évidentes erreurs. Cependant, en ce qui regarde Heiric et Hélie, il n'a peut- être pas été mal informé : les gloses d'Heiric, émaillées de mots grecs traduits avec une fidélité contestable, nous font assez connaître qu'il a faitjquelques études sous un maître irlandais.
Yalère André attribue à Mannon des commentaires sur les Lois et sur la République de Platon. Cette attribution est erronée. Mais ni le mérite de Mannon» ni son séjour dans les Gaules, ne sont choses douteuses. Il fut prévôt de TabbayedeSaint-Oyand de Joux, qui prit plus tard le nom de Saint-Claude, au diocèse de Lyon, et il y mourut le 16 août 880. Cette date parait certaine^
Un manuscrit du ix® siècle, inscrit sous le numéro 2832 dans le fonds du Roi, à la Bibliothèque Impériale, contient des poèmes de Dracontius, de saint Cyprien, de Drepanius, de Vandelbert, de Théodulfe, et sur le premier feuillet de ce manuscrit nous lisons : Yoto bonm
« GaUia Christiana, t. II, col. 983.
> GalUa Christiana, U IV, col. 2&6.
memorim Mannonis. Liber ad sepulcrum sancti Augendi oUatus; livre offert par Mannon au monastère de Saint- Oyand. Nous retrouvons la même note dans un recueil de la bibliothèque de TÉcole de médecine de Montpellier» sous le numéro 457, et dans un manuscrit de Troyes qui contient les commentaires de Florus, évéque de Lyon, sur les Épttrès de saint Paul^ Mannon, vers la fin de sa vie, légua tous ses livres à l'abbaye de Saint-Oyand, où, en Fabsence de l'abbé titulaire, Tarchevôque Rémi occupait la première dignité claustrale. On regrette de n'avoir pas d'autres renseignements & produire sur un homme qui parait avoir joui d'une si grande renommée. Espérons qu'une nouvelle enquête sera plus heureuse, et que des bibliothèques de l'Irlande, aujourd'hui si négligemment explorées, un autre Usher exhumera quelque jour ' un écrit de Mannon.
En attendant cette découverte, Jean Scot Érigène nous apprendra du moins quel fut le caractère, quelles furent les opinions des philosophes irlandais au ix® siècle. Si nous n'avons, pour être informés à cet égard, d'autres livres que les siens, ils sont tels qu'ils nous suffisent.
' Catalogue des manuscrits des Bfblioth. des départ., 1. 1, p. 8&8, et t. II, p. 58.
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Jean Scot sait le grec, et il ne le sait pas comme Béda, comme Alcuin, comme Heiric, comme Rémi d*Auxerre et tant d'autres apprentis hellénistes de Técole latine, qui, pour avoir appris quelques mots de grec en commerçant avec les Irlandais, en font grande parade, et trahissent ensuite, par les plus bouffonnes erreurs l'imperfection de leur savoir. Il sait le grec autant qu'un érudit du xvi® siècle, et sa traduction des œuvres du faux Denys est encore aujourd'hui dans toutes les mains. Il y a longtemps que la presse en a multiplié les exemplaires. Mais ce n'est pas seulement un grammairien ; c'est, nous l'avons dit, an philosophe.
n a commenté Martianus Capella, et les termes de sa glose sont, en ce qui concerne la dialectique, d'une énergie singulière. Il ne se contente pas, en effet, d'être réaliste; il Test à outrance, comme Spinosa. Après avoir affirmé l'unité substantielle de tous les êtres, il reconaatt qu'ils diffèrent en quelque chose; mais c'est pour déclarer ensuite que toute différence est simplement superficielle. Quelle thèse 1 que de blasphèmes elle contient ! Jean Scot a lu Platon, du moins le Timée de Platon, et, dans son traité De la Division de la Nature, il le cite souvent. Platon est son maître, et il l'interprète de manière à faire croire qu'il a eu plus d*un entretien avec lui
SOUS les ombrages de rAcadémie. Cependant ce n'est pas tout à fait un païen. Le Dieu qu'il vénère n'est pas Jupiter : il a du moins quitté ce nom, qui rappelle trop d'aventures obscènes. Avec les chrétiens, Jean Scot proclame l'unique auteur de toutes les créatures, personnifié sous trois hypostases diverses. Mais il n'est pas pour cela mieux instruit de tout ce qui concerne la croyance, la foi catholique; et il ne s'inquiète pas de l'être davantage : « La » philosophie, dit-il, l'étude de la sagesse n'est pas une » chose et la religion une autre chose. Qu'est-ce que trai- » ter de la philosophie, si ce n'est exposer les préceptes de » la vraie religion, suivant laquelle itous adorons humble- » ment et nous poursuivons de mystère en mystère la sou- » veraine et première cause de toutes les choses. Dieu? » O'où il suit que la vraie philosophie est la vraie reli- » gion, et réciproquement que la vraie religion est la vraie j> philosophie '. » Mais c'est une assimilation inconvenante, qui révolte Véglise d*Arius [comme celle d'Athanase, et contre laquelle toute autorité proteste avec une égale énergie. « L'autorité, répond-il, procède de la droite raison, » et nullement la raison de l'autorité. Or toute autorité » dont les décrets ne sont pas approuvés par la raison est
*■ De divina Prœdestinau^ c. 1.
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» une autorité sans valeur, tandis que la droite raison, » établie conome dans une forteresse inexpugnable der- » rière le rempart de ses propres forces, n*a besoin d'être » protégée par le secours d'aucune autorité*.» Quel est cet étrange langage? Si l'Église l'entend, elle va sévir. Jean Scot poursuit : « Je ne suis pas tellement épouvanté par » l'autorité, je ne redoute pas tellement la furie des esprits » inintelligents, que j'hésite h proclamer tout haut ce que » ma raison démêle clairement et démontre avec certi- » tude*. » La liberté de ces déclarations est surprenante. Quoique nous ayons déjà signalé l'originaUté, l'insubordi- .nation traditionnelle des maîtres irlandais, on ne s'atteb dait pas assurément à voir un contemporain, un commensal de Charles le Chauve, dire des choses aussi fortes et sur uo ton aussi résolu. Ce sont là, suivant l'Église, autant de blasphèmes; pour les entendre renouveler il faut descendre la série des siècles, et arriver jusqu'au philosophe de Malmesbury. De tels principes devaient conduire Jean Scot au désaveu le plus formel de toute la théologie, de toute la philosophie chrétienne. Encore pouvait-il choisir entre beaucoup de systèmes recommandés au nom delà rai-
* De Divisione Naturœ, lib. i, c. 71.
2 Jbid., lib. I, p. 39.
son pure, car ils sont nombreux, et préférer les plus limidçs aux plus téméraires. Mais sa doctrine est précisément le dernier mot de Taudace antique. Ce n'est pas la doctrine d'Aristote; il la méprise : ni môme celle de Platon; il va bien au delà. C*est à la lettre celle de Proclus, le panthéisme arrogant, sans mesure et sans frein. «Il est fort curieux, » dit M. Degérando, de voir, au milieu de cette ignorance » générale, à une époque où la sphère des études était si » étroite,' un homme, un seul homme, s'élancer dans la » plus haute région des spéculations abstraites; il est » curieux de voir la philosophie du moyen âge débuter » par un ordre de conceptions aussi singulier... L'appa-^ » rition d'un tel homme, à une telle époque, est, à tous » égards, un phénomène extraordinaire : on croit ren- » contrer un monument de l'art debout au milieu des » sables du désert*. »
Si Jean Scot, régent de l'école palatine, avait pu se borner à remplir cette charge et demeurer étranger aux affaires de l'Église, l'Église l'aurait peut-être laissé continuer en paix et en liberté des discours dont elle n'était guère capable d'apprécier la portée. Mais, sur l'invitation môme de Charles le Chauve, Jean Scot osa déclarer son
1 Histoire comparée des systèmes de philosophie. U IV, p. 355*
ÉCOLES D*IRLANOE 35
sentiment sur la controverse dogmatique provoquée par Gottschalk. Aussitôt des clameurs s'élevèrent contre TÉgyptien factieux et impie; TÉglise latine se souleva tout entière, et réclama des sévices. Quelles furent les suites de cette tempête? Que devint le philosophe abandonné partout le monde, poursuivi par tant de voix? On ne le sait : il disparaît, et Thistoire ne retrouve [ilus sa trace. Avec lui rhellénisme irlandais est vaincu, proscrit, et désormais TÉcole du palais n'offrira plus de chaires à d'autres Érigènes. Il est partout reconnu, il est proclamé que ce sont des pestes publiques, res dira, hostis atrox, comme disait Théodulfe, et que le fidèle chrétien doit les fuir avec horreur.
Dans les premières années du xiii® siècle, l'Église recherchant, pour les livrer aux flammes vengeresses, tous les écrits qui avaient pu contribuer à faire naître Thérésie qui porte les noms d'Amaury de Bène et de David de Dinant, le traité De la Division de la Nature fut signalé comme la vraie source de Terreur, et il fut alors solennellement condamné.
Mais à cette époque les écoles d'Irlande n'étaient plus telles que nous venons de les décrire. Soumises à leur tour à l'unité romaine, elles avaient laissé de côté Platon et Proclus, pour adopter saint Augustin et saint Grégoire.
Le plus brillant, comme il semble, de tous les maîtres irlandais, Jean Scot est le dernier représentant de leur indépendance. Après lui le principe de liberté s*affaiblit, le principe d'autorité commence à prévaloir, et les philosophes platonisants cèdent la place aux théologiens orthodoxes. G*est donc ici que s'arrête notre histoire sommaire des écoles dlrlande. Comme elles ont abdiqué leur personnalité traditionnelle, elles perdent leur nom propre, et se confondent dans les autres écoles latines.
ÊVÊQUE D'ORLÉANS
Il nous reste deux épitaphes composées en l'honneur de Théodulfe. Elles le font naître Tune et Vautre dans THespérie :
Protulit hune Speria*,
et
Hesperia genitas, hac sum teUiiresepultus*.
Pour les géographes du ix« siècle, THespérie est tantôt ritalie et tantôt TEspagne. Ainsi, nous lisons dans Tépitaphe de Pépin, fils de Gharlemagne, qu'il gouverna THes-
* Mabillon, Anaiecta,t. I.
« Gallia Christiana, t. VIO, col. UIO.
périe*, et, comme on le sait, il fut roi dltalie; mais, d'autre part, Tauteur de quelques rimes, mises au jour par M. Thomas Wrigth *, d'après un ancien manuscrit de Colbert, donne à l'Espagne le même nom'. Il faut donc rechercher si l'épitaphe de Théodulfe Ta fait naître au delà des Pyrénées, ou bien au delà des Alpes. Le P. Sirmond n'hésite pas à lui donner pour patrie la Gaule Cisalpine*, s'appuyant sur un passage de la Chronique de Fleury, où Ton raconte que Charlemagne appela Théodulfe d'Italie pour le faire évoque d'Orléans. C'est ce qu'ont répété les auteurs de Y Histoire Littéraire de la France^, l'auteur de V Histoire de la littérature Italienne, Tiraboschi*, et, après eux, M. Godard-Faultrier, dans son ouvrage sur Y Anjou et ses monuments^. Nous croyons cependant devoir nous prononcer pour l'Espagne,
1 Recueil des Hisloriens de France, t, V, p. 406. « Thomas Wright, Anecdota litteraria, p. 103. s Spania ab Hibero dicta est Hibera,
Spalo postea vocaverunt, unde nunc Spania ;
Tertio nomenïerens narratup Speria.
* Notœ in Theodulphi Carmina. Jn operibus Sirmondinariis, t II, p. 1031.
» T. m, p. ÛOÔ.
• T. 111, part. 2, p. 165.
La Chronique de Fleury mérite-t-elle quelque confiance? On y voit simplement que Théodulfe était en Italie lorsque Charlemagnele fît venir en France ; mais la Chronique ne dit pas qu'il était là dans son pays natal. Ainsi, le docte Alcuin fut rencontré par Charlemagne dans la ville de Parme; et Ton sait qu'il n'était pas Lombard, mais Anglo- Saxon. Or nous n'avons pas été sans recueillir dans les œuvres de Théodulfe quelques renseignements sur le lieu de sa naissance. Il avait à la cour de Charlemagne un rival, un véritable ennemi, qu'il poursuit de fréquentes invectives. Sans le nommer*, il le désigne comme un perfide logicien, formé, pour le malheur des honnêtes gens, dans les écoles de l'Irlande ; et, quand il parle de leurs mutuelles discordes, il dit :
Ante canis lepores alet, aut lupufi improbus agnof... Quam Getacum Scotto pia pacis fœdera jungat^ ;
OU bien encore :
Attamen arma minaos Scottusjam prclia tentât, Gffitulumque capat ense fenre voleiis *...
Gète OU Gélule, c'est le nom poétique des Goths. Et oé
A C'est Clément rHibeniien.
> Carmina Theodulfi, edente Sirmondo, lib. m, carm. 1.
• Ibid.^ cana 3.
les historiens du temps de Charlemagne placent-ils les Goths, l'ancien royaume de Gothie? Dans les plaines que protègent, contre les vents du sud et les vents du nord, les deux versants des Pyrénées; dans la Gaule Narbonnaise, la Navarre et la Catalogne. On peut les consulter à cet égard ; ils paraissent tous avoir oublié cette colonie de Goths, qui fut conduite en Italie par l'un des Théodoric dans les premières années du yi^ siècle, et qui bientôt y perdit son nom. Une indication encore plus précise sur la patrie de Théodulfe nous est fournie par un autre de ses poèmes, intitulé : De libris quos légère solebam. Prudence est un des auteurs qu'il nomme dans cette pièce, et voici comment il le désigne :
Diversoquo potens prudenter promere plura Métro, 6 Prudenti, noster et ipse parens.
Or, on sait que cet aïeul, ou plutôt ce compatriote de Théodulfe, eut la terre d'Espagne pour patrie; divers auteurs assurent même qu'il est né dans la ville de Saragosse. Enfin cette indication très-significative est pleinement confirmée par quelques vers d'une longue épître, intitulée : Parœnesis adjudices. L'auteur raconte qu'envoyé par Charlemagne dans les provinces méridionales de
l'empire, il parvient à Narbonne; et voici comment il parle de son entrée dans cette ville :
Mox sedes, Narbonna, tuas urbemque decoram Tangimus, occurrit quo mihi lœta cohors,
Reliquiœ Getici populi ; simul Hespera turba Me consanguineo fit duce lœta sibi.
Ce débris du peuple Gète, cette multitude hespérienne qui se félicite, dans les murs de Narbonne, de voir arriver vers elle, au nom du roi, son consanguin Théodulfe, n'a certes pas traversé les Alpes pour témoigner son allégresse. Mabillon, interprétant ce passage, avait déjà soupçonné Terreur commise par P. Sirmond*. Dom Bouquet et les auteurs du Gallia Christiana l'ont signalée avec plus d'assurance^ Non, Théodulfe n'était pas Italien; il était Espagnol.
L'Espagne chrétienne, ou, pour mieux dire, cette province d'Espagne, tantôt chrétienne et tantôt sarrasine, qui s'étendait des Pyrénées jusqu'à TEbre, était, vers le milieu du VIII® siècle, une des régions les plus cultivées de l'ancien monde. Comme l'Italie, comme les Gaules, elle avait
^ Analecta, t. I. Notse in EpUapfUum Theodulfi. » HUtoriens de France^ t. V, p. 416; noi/à.—GaUia Christiana, t. VIII, col. 1410.
cqnuu les Barbares, mais en des circonstances beaucoup moins funestes. Aussi luiavait^il été permis, après Tinvasion, de relever les ruines de ses monuments et de retourner à la culture des sciences et des arts. Elle avait même bientôt adouci les mœurs et civilisé Tintelligence de ses nouveaux maîtres. On ne sera donc pas étonné de voir naître en ce pays presque lettré le meilleur poète de la cour de Charlemagne.
Théodulfe était de la race conquérante : on peut donc croire qu'il était libre, et non pas serf. Mais quand les auteurs de \ Histoire Littéraire appellent sa famille trèsnoble entre les Goths, et nous envoient chercher la preuve de cette singulière noblesse au dernier des vers que nous venons de citer :
Me consangoineo fit duce Iseta sibi,
ils font un contre-sens en traduisant une. phrase trèsclaire. Elle ne signifie pas, en effet, que Théodulfe était autrefois sorti de son pays avec le titre de duc, mais qu'il y revenait avec un titre égal à celui-là, celui de missus dominiez. Charlemagne avait écrit dans un de ses Capitulaires : « Missos nostros ad vicem nostram mittimus*; »
^ Capitulare anni 800. Baluzius, Capit, Reg. franc, t. I, p. 665.
THÉOOULFE 43
et la composition exigée, pour le meurtre d*un mùsiLS, était celle qu'on devait pajer pour le meurtre d'un comtes Afin de ne rien avancer sans de bonnes preuves, disons que la famille de Théodulfe nous est inconnue.
Dediifié par ses parents, comme on doit le croire, à Tétat ecclésiastique, ThéoduUe fit, dans sa jeunesse, de fortes étades. Les auteurs du Gallia Christiana lui donnent pour maître Smaradge, abbé de Saint-Mihiel; mais cela nous parait sans fondement ^ Il lisait, parmi les Pères^ saint Grégoire, Augustin, Hilaire, le pape Léon, Jérôme^ Âmbroise, Isidore, Jean Chrysostôme et Cyprien. Nous lui devons cette liste de ses auteurs préférés. Il y joint les poètes chrétiens, qu'il nous paraît avoir étudiés plus souvent et avec plus de fruit que les Pères : Sedulius, Paulin, Ârator, Avilus, Fortunat, Juvencus et Prudence» son compatriote. Ënûn il s'accuse, et, autant qu'il le peut» il s'excuse d'avoir entretenu quelque commerce avec les historiens, les grammairiens, les poètes profanes, Trogue Pompée, c'est-à-dire Justin, Donat, Virgile et Ovide ^. Cette nomenclature est vraiment intéressante : on ne devra pas la négliger, si quelque jour on entreprend de recher-
*Capîtulare anni 813. Ibid.y p. 511.
» Gallia Christiana, t. VIII, col. 1419.
*Carminum lib. iv, carm. 1.
cher quelles étaient, au yin* siècle, les sources de l'éradilion scolastique. La diyision des sept arts étant dès lors connue, il est vraisemblable que Théodulfe entra successivement dans chacune des sept voies, et en voulut connaître les limites. Un de ses poèmes a pour matière la définition de ces diverses disciplines, et il parle de toutes en homme expérimenté '. Une preuve de cette expérience nous est fournie par la singularité de ses distinctions. Ainsi, dans la classe des arts, il place la morale à la suite de la dialectique, et, dans la classe des sciences, il substitue la physique à Tarithmétique. Ce sont là de véritables nouveautés.
Cependant, bien qu'il ait prouvé la variété de ses connaissances, nous croyons volontiers qu'il ne chercha pas à pénétrer tous les secrets de l'astrologie, et qu'il négligea même un peu les ingrates subtilités de la dialectique, pour exercer de préférence la délicatesse de son esprit à l'imitation des anciens poètes. Nous devons l'en féliciter, car il n'est pas certain qu'il eût fait un savant astrologue, un profond dialecticien, tandis qu'il a pris la première place en Ire les poètes de son temps. Ses contemporains eux-mêmes lui ont rendu cet hommage. Hincmar, qui ne
* Carminum lib. v, carra. 2.
prodigue jamais les éloges , l'appelle quelque part un poëte insigne, insignis poeta * ; et dès qu'il parut à la cour de Charlemagne, il en fut nommé le Pindare.
La meilleure et la plus complète édition des Œuvres de Théodulfe est celle qu'on trouve au tome II des Opéra Varia du P. Sirmond. Des pièces qui composent ce recueil, la plus ancienne parait être un fragment intitulé : Parmnesis ad episcopos *. C'est le quatrième livre d'un poëme dont les trois premiers sont perdus. Théodulfe composa ce poëme dans sa jeunesse, car on y lit : « Je » ne vais pas, prenant le ton -d'un docteur, me jeter au » devant des saints prélats dont la vie est pour moi la règle » du salut; mais quoique j'occupe une bien petite place » dans la grande foule des lévites, je veux de tout mon » pouvoir aider mes pères spirituels.» Et donnant ensuite le détail de ses fonctions ordinaires, il montre qu'il était diacre. Il faut déplorer la perte des livres absents : le second surtout devait offrir beaucoup d'intérêt, puisqu'il renfermait une description de l'enfer et une description du paradis. Ce qui manque aux poètes chrétiens, dans ces ouvrages allégoriques, c'est l'invention; ils ne savent
^ In testimoniis a Sirmondo Operibus Theodulphi prœfixis. > Carminum lib. v, cann. 3.
guère qu'affaiblir Ténergique réalisme des fictions païennes. Mais on peut supposer que Théodulfe n'avait pas donné dans ces raffinements ; car une trop grande discrétion n'est pas son défaut habituel.: il ose volontiers, ne soupçonnant pas vers quels périls le pousse son audace. Notre quatrième livre est une déclamation sur les mœurs * des évoques. L'auteur met tour à tour en scène les bons et les mauvais prélats, et dispense entre eux Téloge et le blâme. Il blâme beaucoup et loue peu. C'est le ton des jeunes poètes, qui n'ont pas encore appris, en perdant beaucoup d'illusions, que, parmi les vices des dignitaires ecclésiastiques ou cinls, il y en a que la cynique bassesse de leurs subordonnés engendre, aliniente, développe par ses encouragements.
Les vers de Théodulfe ne sont pas tous irréprochables au point de vue de la stricte prosodie ; ils offrent, en outre, beaucoup de locutions inconnues au siècle d'Auguste : mais ils sont faciles, et- quand on les compwe au plus grand nombre des ouvrages contemporains, on les trouve corrects et même élégants. Suivant Hugues de Fleury, Charlemagne fit venir Théodulfe dans les Gaules sur la renommée de son mérite. Oui, nous croyons sans peine que le jeune auteur de ce poème fut salué, même dans la patrie de Prudence, comme un heureux génie, et que
Cbarlemagne dut être curieux d'avoir aupit» de lui cet Hespérien, qui» dans Fart des vers, pouvait donner des leçons au docte Alcuin.
On suppose que Théodulle vint à la cour de Charte-^ jDoagne vers Tannée 781 ^ Si nous ne savons comment on justifie cette date, nous n'avons» toutefois, aucune raison de la rejeter.
Il arrivait, ayant eu pour compagne d'un si long voyage sa tendre fille, nommée Gisèle, qu'il élevait dans la pratique des vertus religieuses, et qu'il instruisait avec un soin particulier; car non-seulement, suivant la coutume des Germaines, elle fut habile à filer la toison des brebis, mais die sut encore lire et chanter ^ Les auteurs de VHié' taire Littéraire racontent à ce sujet que Théodùlfe s'était, au temps de sa jeunesse, « engagé dans le mariage, » et qu'il était « veuf » lorsqu'il passa les monts pour venir à la cour. Mais toute cette histoire est de leur fabrique. Il y avait alors, parmi les gens de condition, autant d'unions illégitimes que de légitimes, et nous ignorons si le père de Gisèle était marié. Aussi bien, nous n'avons aucune raison de supposer qu'il élait veuf lorsqu'il vint en
i Hist. Uttér., U lU. p. hS^.^GaUia Ckistiana, t. VUI , ooL M^ ^ Cmrminum liber ui^ carm« 4.
France. On peut admettre, il est vrai, que, dès lors^ il était prêtre ; mais le sacerdoce n'exigeait pas, au vm* siècle, le célibat. Voici la loi : « Si sacerdotes plures uxores habuermt... sacerdotio priventur^. » Les prêtres ne pouvaient avoir successivement plusieurs femmes, plusieurs épouses, mais il leur était permis d'en posséder une. Le législateur avait même pris soin de mettre des conditions particulières au mariage des prêtres. Un des articles du synode de Verberie, confirmé par le roi Pépin, leur défend d'épouser leurs belles-filles : « Si guis presbyter neptam suam uxorem habuerit, ipsam dimittat^.,.-» Le mariage des prêtres fut interdit plus tard, mais sans profit immédiat pour les mœurs. Au xii® siècle, un moine atteint de l'horreur du célibat quittait son monastère, et devenait prêtre, curé, pours'adjoindre aussitôt une concubine*. C'était l'usage de ce temps-là. Plus tard encore cet usage a été, comme beaucoup d'autres, sagement réformé. Que ces détails suffisent; il ne nous convient pas de traiter incidemment une des questions les plus consi-
* Capitularia regum Francorum, Baluz.,t. I, p. 189. 2 Capitul. regum Francor, Baluzius, 1. 1, p. 161 .
* « Desertor ordinis, in yitium labitur libidinîs : concubinaiu, sicut tnuUis consuetudinis est^ ad sibi cohabitandum accepit, de qua et liberos gciiuit. » Csesarius Heisterb., Ulustr, Mirac., lib. ii, c. 3.
dérables de notre histoire ecclésiastique : mais puisqu'on ajoutait à la vie de Théodulfe des circonstances imaginaires, nous devions dégager la simple vérité de toutes ces inventions.
C'est pour observer cette règle de scrupuleuse exactitude que nous n'introduisons pas Gisèle à la cour de CharlemagnOy suivant son père, et devenant Tamie, le modèle des filles du roi. La cour élait alors ouverte aux femmes ; on les voit formant le cortège des reines, dans les parties de chasse, dans les cérémonies civiles ou religieuses. Mais puisqu'il n*est pas écrit que Gisèle parut dans celte compagnie, nous ne le supposerons pas *.
Théodulfe se présentait donc à la cour vers l'année 781 . Gharlemagne allait partir pour Fltalie, ou il en revenait, après avoir fait couronner deux de ses fils, Louis et Pépin, par le souverain pontife; et, sous les ordres des chambellans, les mansionnaires se rendaient à Worms ou à Quiercy, allant préparer le palais où le roi devait passer rhiver et célébrer en famille les fêtes de Noël et de Pâques.
^ Il y a donc une assez faible-part de vérité dans ce que les auteurs de VHistoire Littéraire racontent de la fille de Théodulfe. Mais faut-il, ainsi que Ta fait un récent historien, nier l'existence même de cette fille comme une supposition gratuite et bizarre, et confondre la docte Gisèle, chantée par Théodulfe, qui se déclare son père, paier ecce tuus.
Le spectacle de tant de gens rassemblés autour d'un seul homme ne causa pas sans doute un médiocre étonnement à cet humble lévite, transporté tout d*un coup des plaines de la Catalogne ou de la Navarre au centre même de la puissance carlovingienne. L*aspect farouche des guerriers, le ton fier et presque barbare dçs prélats attachés à la cour, le rustique maintien des plus fameux docteur», c'étaient là des choses non moins nouvelles pour un des clercs les plus policés de Téglise d'Espagne. Cependant on doit croire qu'il s'y accoutuma bientôt. Il s'est représenté lui-môme, dans une épître à Cliarlemagne, familiarisé tout à fait avec le train de vie des courtisans, et trèsglorieux de lire des vers devant un auditoire aussi mêlé. Nous analyserons cette curieuse épître.
Après avoir guerroyé durant tout l'été chez des peuples encore insoumis ou déjà rebelles, Charles vient passer Thiver dans un de ses palais, où il doit recevoir, au milieu de sa cour, les ambassadeurs envoyés par l'Ëspagney la Bavière, la Bretagne insulaire, Rome, Bagdad et Constan-
avec une princesse du môme nom, ^e de Charlemagne? Cet lûitorien a mal à propos considéré comme une bizarrerie la pat«niit4 chanieUe de révèque Théodulfe. C'est lui qui a fait une hypothèse, à laquelle nous ne croyons pas deyoir souscrire. Voir Théodulfe, i^bt M.Baonard, professeur au petit séminaire d'Orléans, p. 90.
tinople, porteurs de messages pacifiques et de splendides présents ^ A ses côtés arrivent ses ûls, robuste jeunesse au cœur viril, qu'il embrasse tour à tour avec une égale affection. Il contemple ensuite ses filles, compagnes assidues de sa vie laborieuse, et la reine Luitgarde, leur belle-mëre, jeune comme elles, comme elles instruite dans les arts, dans les sciences, et, comme elles, remarquable par l'éclat de sa beauté. Ainsi qu'un homme arrivant d'un long voyage, Charles est las et va s'asseoir. Un de ses fils, le roi d'Austrasie, détache ses deux manteaux; un autre, le roi d'Aquitaine, reçoit son épée. Dès qu'il est assis, les filles de sa troisième femme, Hildegarde, viennent lui offrir des fleurs : Berthe un bouquet de roses, Rothrude des violettes et Gisèle des lis.- Après elles s'avance un autre chœur de vierges royales : Rothaïde, née de la concubine Himiltrude, qui présente à son père un panier de fruits ; Hiltrude et Théoderade , nées de l'allière Fastrade, qui portent le pain et le vin, Hiltrudh Cererem, Tetdrada Lymum, et les dons de Gérés et les dons de Bacchus. Ici le poète décrit les costumes variés de toutes ces aimables personnes. Ce ne sont que tissus noyés dans la pourpre ou dans le safran, bracelets d'or, colliers de perles,
^ Carmimum lib. ui, carm. 1.
de diamants, agrafes d*éroeraudes, gorgerettes blanches comme le lait. Voilà des portraits achevés : il n*y manque qu'un trait ; mais dans une épttre adressée à Charlemagne, Théodulfe ne pouvait pas parler des mœurs de ses filles. Après elles marchent les grands du royaume, proceres, qui remplissent, pour la plupart, quelques charges auliques. C*est le chambellan Thtjrsis, qui, sollicité par la multitude des gens accourus de toutes parts auprès du roi, accorde, refusedesaudiences, introduit les uns, contientles autres dans les antichambres, écoute toutes les requète3 et ne paraît entendre que les plus justes. Hildebold, évéque de .Cologne, et archi-chapelain du, palais, bénit les plats qu'on va servir à la table de son maître ; et, comme celuici n'aime pas observer les jeûnes prescrits par l'Église, Hildebold est toujours là pour absoudre les caprices de son estomac :
Sumere quin etîam rex yelit, ille volet.
Voici maître Alcuin, sous le nom de Flaccus, qui possède tous les arts, toutes les sciences. Quand le roi ne l'interroge pas, c'est lui qui pose les questions, et le roi s'applique à les résoudre. Alcuin a pour rival dans ses bonnes grâces Tarchevéque de Mayence, Riculfe, surnommé Fialoius Damœtas. Compagnon de Charlemagne dans pla-
THEODULFE 53
sieurs expéditions militaires ', Riculfe a vu bien des contrées diverses, et d'aucune il n'est revenu les mains vides. Le personnage le plus brillant de la cour c'est Ângilbert, intrépide soldat, poëte renommé (puisqu'on l'appelle le doux Homère)^ habile théologien, futur abbé de Saint- Riquier, qui doit être mis au nombre des saints par la reconnaissance de ses moines. Mais il ne travaille pas encore à mériter ce beau titre : ses amours clandestines avec Berthe, l'une des jeunes reines, l'occupent tout entier. Distinguons plus loin, dans la foule des courtisans, le notaire Archambauld, tenant à la main deux tablettes, insignes de ses fonctions; le fidèle Lentulus, portant des fruits dans des corbeilles; le diacre Fridugise, plus connu sous le nom de Nathanaël^ et son camarade Osulfus, disciples chéris d'Alcuin ; le chef des cuisiniers, Ménalque, conduisant la bande des gens de service, qui viennent présenter au roi son repas ordinaire, quatre mets et le rôti de venaison ; enfin le nain du roi, Nardus, Nardulus, qui toujours harcèle le plus grave docteur de l'École du palais. Clément THibernien, avec qui Théodulfe entretient, de son côté, l'hostilité la plus constante.
Après le roi, les courtisans se mettent à table, mais avec
« Hist. iittér., t. ni, p. &20.
moins de cérémonie que dans la narration faite par le moine de Saint-6all. C'est Âlcuin qui préside le bahquet. On boit gaiement le vin et la cervoise ; mieux on boira, mieux on chantera. « Loin d'ici la fade bouillie et Famas de lait mol- » lement comprimél que la table se couvre de mets pimentés,
Sed pigmentati sit prope mensa cibi ;
» et que tout le mon(te porte la coupe à ses lèvres, et cens » qui sont assis et ceux qui sontdeboutt» Ensuite, les tables levées, la foule se retire, et il ne reste, dans Tappartement du roi, que ses familiers, ses amis.
Théodulfe s'avance alors au milieu de la scène ; û lit des vers qui charment les grands :
« Que celui qui gouverne le ciel et la terre te protège i> partout, ô roi ! Qu'il soit toujours ton aide, celui qui » gouverne la terre et le ciel.
» Que celui qui t*a donné le sceptre te donne une » longue vie 1 Qu'il te donne le bonheur, celui qui fa » donné le sceptre!
» Sous tes lois Dieu a placé tous les royaumes de l'Ëu- » rope. Que Dieu courbe l'univers entier sous tes lois!
» Comme tu domptes^les bêtes fauves, soumets ainsi les » peuples barbares ; soumets l'Hespérie comme tu domptes » les bétes fauves !
» Ck>mme te cède le sanglier, ainsi te cèdent et le Maure » et l'Arabe ! Que le Sarmate succombe sous tes coups,
> comme te cède le sanglier !
» Écrase les têtes superbes, comme le chapon celle du » canard, comme Tépervier celle des passereaux ; écrase » les têtes superbes I
» Qu'à ces joies, à ces plaisirs, succèdent les joies éter- ^ Délies ! Que dans l'immensité des âges te suivent ces » joies, ces plaisirs l
» Que la grâce infinie de Dieu te prodigue les biens de » la vie I Que te conduise et te protège la grâ^ infinie de » Dieu!
» Goûte de longues félicités, ô roi, et, heureux à ja- » mais, avec tes enfants, avec ta maison, goûte de longues
> félicités I
» Roi qu'environne l'éclat de toutes les gloires, jouis » d'une inaltérable santé; avec ton clergé, avec ton » peuple, toi qu'environne Tèclat de toutes les gloires î
» Ta santé si chère est, en effet, la lumière de leurs :» yeux : elle est le vœu de tous les gens de bien, ta santé » si chère!
» Salut, gloire du peuple I très-courageux César, salut I » Roi dont la main porte un sceptre illustre, salut, gloire » du peuple I »
56 SINGULARITES HISTÔIIQUES
Cependant Wigbod, le héros membru (membrosus Wibodus héros), Wigbod est ivre, et, secouant trois ou quatre fois sa grosse tête, il menace du geste et de la voix le poète dont les chants l'importunent. Quand, pour le calmer, le roi rappelle, voyez ses genoux qui chancellent et qui s'affaissent sous la masse proéminente de son ventre ; et si tout à l'heure sa voix tonnait comme celle de Jupiter, il offre maintenant l'image de Vulcain le boiteux.
C'est un rival de sa gloire, un poète, que Théodulfe représente sous ces traits, qui n'ont assurément rien de flatteur. En effet, après Wigbod, et sans aucune transition, il nomme un autre de ses détracteurs, le docte Clément d'Hibernie, et Toulrage en des termes encore plus amers et plus vifs. Or nous trouvons trois personnages du nom de Wigbod à la cour de Charlemagne : le premier, simple notaire, sous le chancelier Hilhier, qui signait Wighaldus;\Q second, chapelain du roi*, neveu de Widolaïc, abbé de Fontenelle ; et le troisième^ comte de Périgueux. Dom Rivet, qui n'a connu que le premier et le troisième, ne sait auquel attribuer diverses poésies publiées sous le
^ Chronicon Fontanellense, dans le Recueil de dom Bouquet, t. V, p. 315.
nom de Wigbod, par Martène et UrsiD Durand <. Puisque Théodulfe compte parmi les héros le brutal contempteur de sa muse, nous tenons pour vraisemblable que Wigbod le poëte est ce chef de cohortes qui devint dans la suite comte de Périgueux. On connaît mieux ;GIément THibernien. C'était un des meilleurs maîtres de son temps.
Théodulfe nous témoigne, par la véhémence de ses invectives contre Wigbod, contre Clément, qu'il avait bien le naturel des gens de son pays : les Espagnols sont fiers et ombrageux; à la moindre offense ils s'emportent outre mesure. Il est possible, toutefois, que Clément et Wigbod ne l'aient pas mieux traité. Mais il avait contre eux un puissant appui, le roi Charles, qui goûtait sa poésie. Il ne tarda pas trop à recevoir l'évôché d'Orléans comme récompense de son mérite et de ses services. Hugues de Fleury, dans sa Chronique, semble vouloir que Théodulfe ait été nommé dans le même temps, simuU évéque d'Orléans et abbé de Fleury. Mabillon et Rivet reculent jusqu'à Tannée 794 la date de cette double promotion^. Mais d'autres Bénédictins renversent cette chronologie, en produisant un titre de l'année 788, où parait le nom de Théo-
ft àmptissimaCûttêctio, t. IX, p. 2Q5,et dom Bouquet, t. Y, p. 40ft. ^Hist. Uttir.^ t. in, p. 459.
doire, déjà pasteur de VégWse d'Orléans ^ Cette dernière date nous paratt préférable.
Théodulfe n*obser?a pas plus scrupuleusement dans son évéché que dans son abbaye la prescription de la résidence. La cour était un lieu qu'il ne quittait pas volontiers. Cependant jamais on ne le vit négliger les afibires de son église: absent ou présent, il s'en occupa toujours avec beaucoup de zèle. Ce que prouve d'abord son Capitulairt^ document d'une grande importance, qui servit de oiodèle à d'autres prélats également jaloux de réformer les mœurs de leurs clercs', et où nous trouvons aujourd'hui de trèsutiles renseignements sur ces mœurs, ainsi que sur les grandes tolérances de la discipline renaissante.
Le préambule de ce Capitulaire est d'une touchante naïveté. Il contient le résumé des exhortations que les prêtres doivent adresser aux fidèles de leurs paroisses; et comme ces fidèles sont des Barbares, ou des Grallo-Romains corrompus, c'est le plus simple langage qu'il faut leur faire entendre. On leur dira de respecter leurs femmes, de secourir les pauvres, les voyageurs, d'obéir fidèlement à tous les ordres de leurs maîtres, de n'être ni larrons, ni
^^Cmitia Christiana, t. fm, ool. 419.
> Hisl. Littér,y t III, p. 460, 4M.
fomicateurs, ni parjures, de ne pas trop aimer les liqueurs enivrantes, de ne pas invoquer en secret les anciennes idoles ; et, pour frapper vivement leurs esprits grossiers, on leur parlera souvent du paradis et fplus souvent de l'enfer. Les articles disciplinaires viennent h la suite; ils sont au nombre de quarante-six, et ils offrent presque tous un égal intérêt. Il faut en citer quelques-uns.
Le quatrième dispose que les prêtres se rendant au synoile diocésain apporteront avec eux tous les ustensiles ^si^bi^e leurs églises, les vêtements, les livres et les vases. Le but^ie cette singulière prescription n'est pas avoué par Théodulfe ; il ne veut pas élever un soupçon public contre la délicatesse de ses clercs. Mais pour comprendre ce qu'il n'ose dire, nous avons l'article 5 du Capitulaire de Nimègue (806), dont voici les termes: « Que tous les évê- » ques, abbés et abbesses veillent avec le plus grand soin » sur les trésors des églises et n'en laissent distraire ni » les pierreries, ni les vases, ni quelque autre objet, par » l'incurie ou l'improbité des gardiens ; car on nous a » raconté que des marchands juifs et autres se vantent » d'en tirer tout ce qu'ils veulent à prix d'argent*. » Avertis qu'ils devront tôt ou tard, à une époque indéterminée,
^ Capitularia reg. Franc,^ a Baluzio édita, 1. 1, p. 651.
60 SI5GCLA11TÉS HISTOIIQUCS
comparaître dans le synode aTec toates leurs richesses sacerdotalesy les corés de FOrtéanais amont dès lors, sans ancon doute, fermé Toreille aux propositions des marchands joifs. L'avis donné par Théodolfe n'est donc pas moins sage que discret.
L'article 8 aboUt une très-ancienne coutume, celle d'entasser dans les [églises les foins et les blés. On s*abuse étrangement, quand on se représente l'église du vui^ sië^ cle comme un lieu plein de mystère, où nej^iiètre qu'une lumière voilée, où le catéchumène ne marqHrini pas lents, où tout invite au recueillement l'âme ssnsic^.par un frisson divin. L'église, en ces temps barbares, était à la fois l'autel où le prêtre célébrait TofiSce religieux, le ^tribunal où le magistrat rendait la justice, Fasile où le criminel bravait les lois, le marché où se faisaient les trafics, l'auberge où Ton se donnait rendez-vous pour les grands festins. C'est ce que M. Guérard a fort bien établi dans la savaote préface de son Cartulaire de Notre-Dame de Paris ^. M. Guérard ajoute, traduisant l'article 8 du Capitulaire de Théodulfe, que cette église du viii® siècle, d^'à consacrée à tant d'usages, était encore le grenier banal des pauvres colons.
• Page 94.
Traduisons littéralement Tarticle 13: «Prenez garde, » dit révêque d'Orléans aux ministres de son église, de » vous abandonner à Tivrognerie, et recommandez à vos K^ paroissiens de fuir ce vice ; n'allez pas non plus buvant » et mangeant par les cabarets; ne courez pas à travers T> les bourgs et les maisons pour satisfaire une vaine cu- » riosité ; ne festoyez pas avec des femmes, avec des per- » sonnes impures ; cédez, toutefois, au désir d'un père de » famiUe, qui vous invite dans sa maison pour vous faire » (ttofr paiement avec sa femme et ses enfants, et re- » cueillir la nourriture spirituelle de vos discours, tandis » qtf il vous offrira, par devoir de charité, la nourriture » chamelle. » L'ivrognerie était, on le sait, le vice national des Germains. Les gens de médiocre condition s'enivraient soit avec de la cervoise, soit avec des breuvages odorants où dominaient le gingembre, la mûre sauvage, le fenouil ; le vin, bien qu'il fût alors moins rare qu'on ne Ta supposé, le vin d'Auvergne, ou le vin de Champagne, était la boisson des riches, des grands, et ils ne supportaient pas qu'on leur fît payer trop cher cette généreuse liqueur. Suivant le Capitulaire de Nimëgue, que nous avons déjà cité, c'est faire un honteux commerce, turpe Iticrum, qu'acheter une mesure de vin deux deniers, au temps de la vendange, pour la revendre ensuite quatre et
six deDiers. On apprend d'ailleurs, dans les récits plaisants de Césaire d'Heisterbach, comme dans ceux da moine de Saint-Gall et de Grégoire de Tours, que, dn vii« au xii« siècle, un très-grand nombre de dercs, de moines, et même de prélats mitres, donnèrent eux-mêmes l'exemple d'une scandaleuse intempérance. Qu'on De s'étonne donc pas de rencontrer dans le Capitulaire deThéodtilfeun article spécial sur Tivrogneric. C'est un vice qu'il poursuit partout avec acharnement, soit en yers^ soit en prose, comme étant l'origine commune de la luxffra^ 4a la colère et de tous les désordres, de tous les crimes qui viennent à la suite.
Il faut encore remarquer l'article 20 du Capitulaire. Il contient, en effet, une prescription bien importante. Théodulfe ordonne à ses prêtres d'ouvrir dans toutes les villes, dans tous les bourgs, des écoles publiques et gratuites. La science, dit le sage évêque, est la voie de toutes les grâces divines. Enseigner aux autres ce que Ton sait, voilà le premier devoir de la charité. La lettre de Charlemagne, qui recommande aux clercs des deux ordres l'enseignement de la grammaire et des lettres, est de l'année 787. Théodulfe ne parait donc pas avoir conçu le premier dessein de cette grande mesure, mais on peut croire qu^il mit beaucoup d'ardeur à remplir les intentions du roi. Les
THÉODVLVE 63
maisons claustrales de Saint-Aignan, de Fleury, de Saint- Lifard, à Meung, lui doivent les commencements de leur célébrité : en autorisant tous les prêtres de son diocèse à faire élever leurs jeunes parents dans ces monastères S il les peupla d'écoliers.
Théodulfe avait pour collaborateur principal, dans cette entreprise contre Tignorance. un certain Wulfin, d*Orléans, qui passait pour un très-habile homme. VHisioire Littéraire le nomme WulGn Boëce, et le reconnaît pour auteur d'une vie de saint Junien, abbé de Maire, publiée tour à tour par le P. Labbe et par Mabillon. Mais il écrivait encore mieux, dit-on, en ver5 qu'en prose. Florus de Lyon et Théodulfe s'accordent à louer sa veine poétique. On doit croire qu'il gouvernait une des grandes écoles d'Or-
léans. Il enseignait à ses écoliers la langue de Virgile, et ceux-ci, de temps en temps, adressaient au seigneur évéque quelques poëmes de leur façon.
Théodulfe leur répondait : «Souvent, ô mes frères, vous
> m'avez envoyé des vers que j'ai lus avec plaisir, et ceux
> que vous m'apportez aujourd'hui, croyez-moi, me » plaisent beaucoup. J'en suis charmé, j'applaudis au » succès de vos études, et je vous montre, par mes con-
* Capitutatre, art. 10.
» seils, à mieax faire encore. Plas vous croissez en talent, » plus mon bonhenr s*accrott. Oui, je n'aime rien autant » que vous voir faire chaque jour de nouveaux progrès. » Pour moi, qui composais jadis des vers avec quelque » facilité, j*ai beau maintenant me battre les flancs, je ne » puis trouver une harmonieuse cadence. Et cependant » vous m'en demandez, quand je viens d'entrer dans une » carrière nouvelle, où mon Érato est condamnée au » silence! Notre devoir est désormais d'expier par des » larmes les péchés de nos frères, et non pas d'arranger » des mots sur le mode lyrique : le Christ, notre amour, » ne s'inquiétera pas un jour de savoir si nous avons fait » des vers, mais si nous avons conduit dans la voie du sa- » lut le troupeau dont il nous-avait confié la garde...' » Cet échange d'essais poétiques, entre l'évêque d'Orléans et les jeunes clercs disciplinés à la culture des lettres sous sa vigilante tutelle, a quelque chose de bien louchant. Le même zèle anime le maître et les disciples. Les disciples sont impatients d'arriver à la science, car la conquête de la science est celle d'un monde inconnu pour cette jeunesse née dans les ténèbres de la barbarie. Le vague instinct de la vraie liberté s'est éveillé dans ces tendres
> Theodulfi Carminum, lib. ii, carm. 13.
thëodulfe 65
esprits, que le joug de Tignorance, le plus pesant de tous les |ougs, tenait, la veille encore, inclinés vers la terre ; ils se sont soulevés vers le ciel pour y chercher la lumière, et, dès qu'ils l'ont entrevue, les voilà pleins d'une vie nouvelle et voulant franchir d'un seul bond tous les espaces. Le maître prodigue les conseils et les encouragements.
Est-ce donc un évoque, un Hlrilier du mandat apostolique, qui, parmi les neuf muses de la Grèce païenne, va précisément choisir pour sa patronne celle dont le nom, dit Ovide, est le nom môme de l'amour :
Nunc Erato, nam tu nomen amoris habes ?
Est-ce un bon pasteur qui, par ses leçons, par son exemple, précipite dans les voies si périlleuses de l'érudition profane tous ces lévites appelés à devenir un jour dans les villes, dans les campagnes, de simples interprètes de l'Évangile et des prières canoniques? Il y eut alors, à la cour même de Charlemagne, des maîtres qui commencèrent à prendre Talàrme en voyant le rapide progrès des études littéraires. Lecteur assidu d'Ovide et d'Horace, Alcuin interdit à l'école de Tours, sa plus chère fondation, la lecture de Virgile. Mais Sigulfe, un de ses successeurs, leva
cette interdiction ^ Pour sa part, Théodulfe n'eut jamais les scrupules d*Alcuin. Loin de là : quand on lui montrait, dans les poètes anciens, des endroits suspects, des fables peu conformes aux vérités chrétiennes, il disait qu'avec un peu d*esprit et de bonne volonté on pouvait aisément moraliser toutes les fictions de la mythologie^. Ainsi TAmour lui-même, Cupidon , ne lui causait aucune horreur : dans une période de trente-deux vers, il démontre que les ailes, le carquois , les flèches , le flambeau et la nudité même de Cupidon sont des allégories d*une moralité sévère, et il en trouve la glose dans les plus pieuses sentences des Pères chrétiens^
Il y a l'expression mal contenue d'un regret dans les vers de Théodulfe expliquant, justifiant le silence de son Érato : l'évoque, forcé de penser aux affaires de son église, regrette les anciens loisirs du poëte. Quoi qu'il en soit, Théodulfe ne suivit pas son penchant : il fit peu de vers dans les premières années de son épiscopat, et s'occupa beaucoup de réformes spirituelles et de réformes temporelles, réglise d'Orléans ayant été jusqu'alors assez
* M, Ampère, Hist. tUtér, avant le xn« siècle, t: III, p. 73. > In quorum dictis quamquam sint friyola multa,
Plurima sub falso tegmine vera latent.
* Theodulfi Carmin, lib. iv, carm. 1.
négligée par ses pasteurs. Il D*oublia pas non plus ses devoirs de père, et chercha pour sa fille un mari digne d'elle.. Il le trouva dans un Gallo-Romain nommé Sua- TéricusS dont la famille était considérable dans le pays« Deux évèques d'Orléans avaient porté ce nom.
Nous le voyons ensuite invité par Alcuin à composer on traité contre Félix. Félix, évéque d*Urgel, était un des [ patrons de Fadoptianisme, nouvelle forme, nouveau nom de l'hérésie d*Ârius. U disait que Jésus tient à Dieu, son L père, par deux modes de filiation. Ainsi Jésus, comme Yerbe, est fils de Dieu par nature, engendré de toute éternité : mais comtiie né de Marie, il n*est fils de Dieu que par adoption. La renommée de son savoir, de ses . vertus, n'avait pas concilié moins de suffrages à la doctrine de Félix que la. fougueuse propagande de son illustre complice, Elipand, archevêque de Tolède. Condamnés l'un et l'autre par une sentence papale, ils ne se montraient pas abattus. Alcuin, n'osant pas se mesurer seul avec d'aussi redoutables adversaires, sollicita le concours des évêques de Tnèves et d'Orléans. Une note recueillie par Montfaocon, et publiée dans sa Bibliothèque des manuscritSy semble dire que Théodulfe répondit à cet
^ Theodulfi Carmin, lib. m, carm. ft.
68 SIxNGULARITÉS UISTORIQUES
appel : cependant aucun traité sur la divinité de Jésus-Christ ne figure dans le recueil de ses œuvres. Vers le même temps, il composait pour la reine Fastra(}6 oAe assez froide épitaphe. Les poëtes sont toujours prodigues d*éloges dans leurs épitaphes, et jamais rtiistorien n'y cherche la vérité. On remarque, toutefois, beaucoup de réserve dans les vers consacrés par Théodulfe à la mimoire de Fastrade*. C'était une femme d'un méchant caractère, qui, par ses violences, avait soulevé toute la cour, et mis deux ou trois fois en péril la vie du roi. Il s'exprime en des termes bien différents, lorsqu'il parle de la cinquième femme de Charlemagne, la belle et douce Luitg^rde^ Quand elle parut à la cour, toutes les agitations se calmèrent; on vit renaître, avec la paix des cœurs, la sérénité des visages: on ne conspira plus; on festoya. Nous supposons que les vers où Théodulfe célèbre ses vertus et ses charmes furent composés dans les premiers jours de son règne. Il lui demande du baume, pour humecter avec cette liqueur Tonguent sacré qui donne son nom aux chrétiens. Théodulfe était donc en ce temps-là c'est-à-dire en l'année 795, dans son évôché d'Orléans.
* Theodulft Carmin, iib. ii, carm. 2.
2 Ibid.^Wb, III, carm. 5.
L'année suivante, il résidait à la cour. On le voit alors, k la prière de Charlemagne, et en son nom, faire des vers
\ sur la mort du pape Adrien*. Retournant ensuite vers
. son église, il s'employait à rétablir le bon ordre dans le
; monastère de Mici.
■ Ce fut une des plus laborieuses occupations de sa vie épiscopale. Anciennement habitée par des religieux de l'ordre de saint Benoît, Tabbaye de Mici ne s'était pas maintenue sous le joug de la discipline. Ne nous inquiétons pas de savoir en quels relâchements elle était tombée : il n'y avait guère de maison claustrale, vers la fin du rni^ siècle, que n'eussent envahie les rtiœurs barbares. Durant les derniers tumultes de la période mérovingienne, beaucoup de gens étaient venus chercher dans les monastères un refuge contre la persécution, une retraite pour le travail, ou simplement un lieu de repos, sans avoir, d'ailleurs, aucun penchant pour la vie monastique; et loin de renoncer, sous l'habit religieux, à leurs habitudes séculières, ils avaient, par leurs conseils, par leur exemple, accoutumé le plus grand nombre de leurs confrères à violer, à détester, à supprimer tous les articles rigides des vieilles règles. Charlemagne ayant imprimé
^ Theodulfi Carmin, lib. m, carm. 2.
le niouvement à tant de réformes, on songea beaucoup de son temps à réformer les ordres. Un échanson du m Pépin, Benoit Wittiza, héritier des comtes de Maguelone, avait été, vers Tannée 774, prendre l*habit des moines noirs à Tabbaye de Saint-Seine, près de Langres. Après avoir connu toutes les joies, toutes les angoisses de la vie mondaine, il avait été conduit par cette épreuve à rechercher la plus étroite solitude, à pratiquer^ les plus rudes austérités. Il s*était ensuite retiré dans sa patrie, et, sur les terres de son domaine, aux bords d'un ruisseau nommé TAniane, il avait construit une cellule pour y vivre à la manière des anciens hdtes de la Thébaïde. Bientôt ce désert fut Tasile de tous les religieux que blessaient les habitudes relâchées de leurs confrères, et Benoît, leiB imposant sa règle, devint, en quelque sorte, le fondateui d*une nouvelle religion. Quand on apprit à la ceur les succès obtenus par ce saint homme, on Tadmira d'autant plus qu'on l'avait connu, dans un autre temps, gai coittpagnon, aimant le siècle et s'y faisant aimer. Il n'eut pas de partisan plus zélé que Théodulfe. Né sous le môme cié et de la même race que Benoît Wittiza, Théodulfe croyaii participer à sa gloire. Aussi fut-il curieux de lui demande) deux de ses moines, pour opérer, avec leur concours, h réforme de Mici. C'était en l'année 798. L'événemen
THÊODCLFE ^^
répondit h leurs efforts : Fabbaye de Mici, déjà relevée de ses ruines par les soins de Théodulfe, eut les envoyés de Benoît pour restaurateurs spirituels. Théodulfe a célébré cette réforme dans une épttre en vers*, où, s*adressant au vélin noirci par sa plume, il lui dit d'aller sur les bords de TAniane chercher de nouveaux apôtres.
Les changements apportés par Tévêque d'Orléans à l'état de son diocèse donnèrent à Charlemagne une haute opi- Dion de sa prudence administrative. 11 le choisit, en 798, avec Leidrade, archevêque désigné de l'église de Lyon, pour aller visiter les deux Narbonnaises, y lever des tributs et y rendre la justice an nom du roi. Théodulfe nous a laissé la relation de leur voyage. C'est un poëme plein de curieux détails.
Leidrade était dans la capitale de la Gaule"Lyonnaise, se préparant à monter sur le siège rendu vacant par la mort du pieux Adon, quand Théodulfe vint à sa rencontre. En quittant cette ville, ils se rendent à Vienne; ils visitent Valence, Rochemore, Orange, Avignon; Nîmes, défendue par de hautes et vastes murailles; Maguelone, enveloppée parla mer; Soutancion, qui a pour ceinture des roches aiguës ; Béziers, flère de ses ruines romaines. Ils
* Carmin. Hb. n, carra, 6.
72 SINGULARITÉS HTSTORIQUES
arrivent eofin à Narbonne, et de là se dirigent vecs Carcassonne, vers Arles Topulente, où ils assemblent un synode pour terminer certaines contestations religieuses. Marseille, Aix, Cavaillon leur font un accueil flatteur. Fartout la foule se presse sur leurs pas : hommes, femmes, enfants, vieillards, jeunes filles, hommes libres et pauvres serfs, toute la population des villes et des campagnes accourt au devant i*eut. Ils ont tous à porter quelque plainte, ils ont tous à solliciter quelque redressement, ils invoquent tous la protection de la justice royale, et, pour qu'elle se déclare en leur faveur, ils ont tous à la main une offrande, ou, sur les lèvres, une promesse. «Celui-ci, dit » Théodulfe, mepromet une coupe de cristal et des perles » de rOrient, si je le rends maître du domaine d'au tpui. Ce- » lui-là m'offre un amas pesant de sous d'or, sur lesquels » sont tracés des caractères arabes, ou des sous d'argent » revêtus d'inscriptions latines, si je consens à lui livrer des » métairies, des cliamps, des maisons. Un autre attire secrè- » tement à lui mon notaire, et, de sa voix la plus basse, » il lui dit ces mots qu'on doit me redire : — Je possède » un vase enrichi d'anciennes figures, d'un métal pur et » d'un poids qui n'est pas médiocre. On y voit représenté » l'antre criminel de Cacus, les troncs d'arbres où sont » suspendues les tôles putréfiées de ses victimes, les i ochers
THÊODULFE 73
» qu*il a garnis de chaînes, les produits varies de ses » rapines, le sol inondé du sang des troupeaux et des » hommes. Mais le courroux d'Hercule venant terrasser le » fils de Vulcain, celui-ci vomit de sa bouche sauvage des » flammes venues deFenfer... Les taureaux s'échappent de » la caverne profonde, redoutant d*y être encore ramenés » en arrière. Cela est dans le creux du vase, couronné par » un cercle uni, et dont le ventre n'offre pas un trop vaste » contour. Au dehors sont des reliefs de moindre dimen- » sion.Ony voit le nourrisson de Tiryntheétouffant les deux • dragons, et dix tle ses autres travaux figurés en ordre. » Cette partie extérieure du vase, altérée par un long usage, » présente une surface polie où l'on distingue à peine les » traces de l'antique ciseau. Voici le grand Alcide, le fleuve » Calydon et le centaure Nessus se disputant les charmes » de Déjanire, la robe fatale teinte du sang du monstre et » rhorrible trépas du jeune Lychas. Enfin paraît le fier » Antée qui meurt entre les bras robustes de son rival, ne » pouvant recourir à son artifice habituel et réparer ses » forces en touchant la terre. Eh bien 1 ce vase est pour » ton maître (car il m'appelait son maître], s'il se montre » favorable à mes vœux. Sur mes terres est une nom- > breuse famille d'hommes, de temmes, d'enfants, de » jeunes gens, de jeunes filles, que les auteurs de mes
» jours ont faits libres et qui jouissent de lenr liberté. Si » ton maître me permet de corrompre une charte, je loi » donne ce vase antique, et moi, devenu le seigneur de » tous ces gens, je ne tarderai pas à récompenser tes bons ^ » offices. y> — D^autres encore offrent des manteaux de diverses couleurs, fabriqués par FArabe à l'œil faroudw, des coupes d'argent dorées au dedans et noircies au dehors par le soufre S des étoffes, des épées, des cuirasses, des boucliers, des mulets, des chevaux, des peaux de Gorgone, blanches ou rouges, des bonnets, des brodequins, des gants, de légers tissus avec lesquels on essuie son visage et ses mains, des écrins, des tablettes enduites de cire, etc., etc. « Singula quid referamÎT^ s'écrie Théodulfe : « Dirai-je tout ce qu'ils promettent? Tous croyaient » à l'influence souveraine de leurs présents : personne ne » comptait pouvoir obtenir sans donner. »
Cest une peinture de mœurs très-énergique. Honteox de se voir obsédé par tant de séductions, Théodulfe éclate en invectives contre la vénalité des juges; mais il excuse bien volontiers les porteurs d'offrandes : s'ils demandaient, s'ils espéraient se faire attribuer avec des présents el le
i C*est rendait noir que les Italiens appeDent m'ello, du latin nigeltum Voir Ducango.
TH£ODULF£ K
jofite et riajuste, c'est qu*ûD avaitrhabitude detout accor- -der aux mains les plus jgénéreuses. Théodulfe dénouce onvertement parmi ces corrupteurs de la justice, de la GODscience publique, un missus qui Favait précédé dans les Narbonnaises. Il ne put lui-môme, ajoule-t-il, se défendre d'accepter quelque chose. Telle était la puissance de l'usage, qu'il eût été pris pour un homme dur et fier, s'il eût obstinément refusé tous les présents : mais il ne voulut recevoir que des fruits, des œufs, du pain, du vin, de tendres poussins et de petits oiseaux qui servent à préparer un mets plein de saveur. C'est ce qu'il appelle observer avec discrétion les règles prescrites par le devoir.; et il s'écrie, n'hésitant pas à louer sa grande réserve :
O felix omnis virtus, discretio si quam Virtutum nutrix tempérât, ornât, alit.
Si Théodulfe eut, comme il s'en vante, cette discrétion, non-seulement il n'imita personne, mais il ne fut pas imité. Toute justice, au moyen âge, fut constamment vénale. Juges laïcs, juges d'église, demandaient ou recevaient le prix de leurs sentences. Écoutons à son tour Alcuin : « Le jugement de Dieu est mis sous le préséfet » qu'on reçoit ; la sportule fait varier la justice sur les » lèvres du vieillard. Témoin, on reçoit des présents, puis
» on court à la bouteille; c'est la sacrilège ivrognerie > qui purge un accusé. Les malheureux sont opprimés » sous la cruelle puissance de certains bommes; il faut » que les riches emplissent leurs sacs jusqu'au bord. » Les voleurs se promènent et pillent en toute impunité; » ceux qui devraient venger les crimes y prennent part. » Que ce désordre ait un terme, ô roi M » Au xn* siècle, saint Bernard signalait comme un exemple rare, inoui, de la discrétion pratiquée par Théodulfe, la conduite de Geoffroy de Chartres, qui , chargé d'une mission dans l'Aquitaine, n'avait aussi voulu recevoir des habitants de cette province que de frugales rations de pain et de vin*.
La mission de Leidrade et de Théodulfe dans les Narbonnaises finissait en Tannée 799. Leidrade, remontant le Rhône, allait se faire ordonner archevêque de Lyon, et Théodulfe ne tardait pas à retourner vers son église.
Il la trouva consternée par les nouvelles qui venaient de traverser les Alpes. Le pape Léon, assailli par les Romains, lorsqu'il se rendait à la procession des Litanies, avait été cruellement mutilé et jeté dans un monastère. On ne par-lait, en France, que de venger ce crime. Bientôt Tarmée,
^ Traduction de M. F. Moanier : Alcuin et son influence, p. 205.
2 Johan. Sarisbericnsis Poltcratfcus, lib. v, c. 15.
la cour, toute la suite de Charlemagne se mit en marche vers Ravenne. On allait à Rome châtier les persécuteurs de l'héritier de saint Pierre. Théodulfe resta dans son évêché : mais quand Charlemagne, revenant d'Italie, reparut dans les Gaules avec la couronne impériale, il 8*empressa de lui faire parvenir une épître gratulatoire et de rinviter à passer par Orléans. Cette épître doit être lue : il faut entendre un évoque des Gaules, au viii® siècle, définir les deux puissa^nces. « Salut, dit-il, roi béni du ciel; » que tu règnes pendant de longues années, que la bonté » suprême te comble de tous les biens ! Car ta prospérité » est l'honneur, la gloire du monde chrétien, dont tu es le » tuteur et le père. Tu es le tuteur des richesses acquises, » le vengeur des crimes, le dispensateur de toutes les » dignités, et tout ce que lu fais s'accomplit sous la main » de Dieu. Tu es Fépée des prélats, le refuge et la pro- » tection du clergé, et par toi les pontifes exercent leur » puissance sacrée... L'apôtre saint Pierre possède les clefs » du ciel, mais Dieu en a mis d'autres en ta possession : » à toi les clefs de l'Église terrestre; à lui celles des > célestes lieux. » Ainsi le domaine de la puissance impériale comprend et l'État et l'Église : à l'empereur le gouvernement de l'Église, ainsi que le gouvernement de l'État. Le pape n'a dans ses attributions que la tutelle du
78 SI^GILARITÉS HISTORIQUES
dogme, le discernement des doclrines qui saovent les âmes ou les perdent. Cette définition est digne de remarque. Un temps Tiendra où le successeur de saintPiene aura de plus hautes prétentions. Non-seulement alors if voudra régner seul sur TÉglise, mais encore il entendn présider en quelque manière à Tadministration de toiv les États. Et les peuples ne le rerront pas avec déplsôsir, ' intervenant ainsi dans toutes leurs affaires, donner am princes temporels des leçons dures, mais trop méritées. Le philosophe lui-même, qu'on n*en doute pas, regrette que Fambition des papes n*ait pas réussi à préserver les peuples de tous les malheurs que leur a causés Tambilion : des rois. Mais pour toutes les choses qui sont de ce monde il y a, dit la sagesse antique, un temps de nattre et un temps de mourir. S'étant attribué le pouvoir et réservé le droit de chàlier les rois coupables, les peuples, à qui le pape n'a plus à rendre aucun service temporel, prétendent aujourd'hui le reléguer de nouveau dans les affaires de son Église. Comme le disait Théodnlfe aa viir siècle : Cœli habet hic claves. U a les clefs du cid; ri n'en a plus d'autres I
Vers Tannée 802, Théodulfe eut de graves démêlés avec Tancien dictateur de Fécole palatine, qui> retiré chez les moines de Saint-Martin de Tours, était devenu leur abbé.
Si Théodulfe ne fut pas tout à fait l'agresseur, il ne traita pas avec assez de charité son vénérable matlre. Cet événement précipita les jours d'Âlcuin. Il faut en raconter toutes les circonstances^
Un moine échappé des prisons d'Orléans était venu se cacher dans l'église de Saint-Martin. Il n'y avait pas, dans toute la Gaule, un asile plus vénéré. Mais le privilège des asiles était une superstition qui déjà commençait à disparaître : les changements apportés par Charlemagne à l'administration de la justice étaient venus offrir de grandes facilités, soit à la recherche de tous les crimes , Suit à la réparation de tous les griefs, et les accusés avaient beaucoup moins à redouter ces abus«de la force, contre lesquels ils cherchaient autrefois un abri dans les lieux consacrés au Seigneur. Un capitulaire de l'année 779 avait limité l'action de l'Église dans ses rapports avec la justice. Tout criminel, réfugié dans un asile religieux, y pouvait rester durant l'instruction de son procès; mais au moment où le débat public allait commencer, les rachimbourgs devaient l'arracher à sa retraite pour le conduire au plaid. Notre moine d'Orléans n'était plus, d'ailleurs, un accusé; il avait été jugé et condamné. Cependant les religieux de Saint-Martin ne refusèrent pas de l'accueillir. À cette nouvelle, Théodulfe fit parvenir ses plaintes à l'empereur.
Cdoi'Ci se proaoni^a contre Tabbé de Saint-Martin. Anssit6t, par les ordres de Tbéodolfe, quelques gens de sa milice épiscopale se rendirent dans la Tille de Tours, réclamant le fugitif. Alcuin eût peut-être obstinément . défendu les anciens droits de sa'maison, dans une circonstance aussi peu favorable, et même contre un ami. Hais la volonté de l'empereur devait être respectée. Il fit donc ouvrir les portes de la basilique aux soldats de Théodulfe. Ceux-ci s'étant sans peine rendus maîtres du pauvre moine, le menaient devant eux vers le porche de l'église, quand ils virent toute la place occupée par des gens en armes et prêts à leur déjendre le passage. C'étaient des habitants de la vilft, qui, ne connaissant guère les distinctions admises par les nouveaux jurisconsultes en matière de droit d*asile, et jaloux de maintenir un privilège qui leur procurait souvent de beaux profits, étaient accourus en très-grand nombre, s'animant les uns les autres à faire bonne résistance. Ils effrayèrent à ce point les envoyés de IVvéque d'Orléans, que ceux-ci prirent la fuite sans emmener leur prisonnier.
Cela devenait une grosse affaire. L*autorilé de FerapertMïr avait ét(> méconnue, et l'inaction de Tabbé de Saint- Murlin» do révéque do Tours, du comte de la province, pouvait iMrt^ considérée comme Tindice d'une complicité
TU£ODULF£ 81
tacite. Théodulfe irrité mit aussitôt en campagne de nouveaux soldats, leur enjoignant d'aller faire valoir son autorité par les moyens les plus énergiques. Arrivés à Tours un dimanche matin, ces gens se rendirent d*abord chez révoque, et, l'entraînant avec eux vers l'église, ils s'y précipitèrent le glaive à la main. Les cérémonies sont troublées, les fidèles agenouillés devant les autels se relèvent à la bâte et s'enfuient. Bientôt la ville est soulevée, l'église est envahie par une multitude confuse de paysans et de mendiants, et le sang va couler sur les parvis sacrés. On dit qu'en ce moment presque tragique les religieux de Saint-Martin, sortant de l'abbaye, vinrent se mêler aux insurgés. Âlcuin prétend, au contraire, que les gens de Théodulfe furent arrachés à la fureur du peuple par leur courageuse intervention*. Il est possible, uomme l'admet le dernier biographe d'Alcuin, que, partagés entre deux sentiments opposés, les religieux de Saint-Martin se soient jetés dans les deux camps, ceux-ci, les plus jeunes, excitant la multitude à' défendre la superstition- du lieu, ceuxlà, les plus sages, Texhortant à ne pas outrager par une vaine résistance la majesté de l'empereur^ Quoi qu'il en
* Bpist, Atcuini ad Candidum et Nathanaelem, Dom Bouquet, t. V, p. 619.
>M. F. Monniery Alcuin et son influence;^. 243.
soit, la seconde expédition de Théodulfe ne fut pas plus heureuse que la première.
Pour terminer ces tumultueux débats, Charlemagne dnl envoyer dans la ville de Tours un commissaire impérial. Théodebert arriva bientôt avec ce titre au monastère de Saint-Martin, et, déployant une vigueur devenue nécessaire, il fit saisir, emprisonner, battre de verges, les plus signalés d'entre les mutins.
Cette affaire causa beaucoup d'ennuis à Théodulfe; elle ne le détourna pas longtemps, toutefois, de ses occupations préférées. Si les graves et nombreuses obligations de sa charge ne lui permettaient pas de faire autant de vers qu'il l'aurait voulu, il trouvait, du moins, dans le libre emploi des deniers de son évôché, le moyen de satisMre sa vive passion pour les arts et pour les livres. C'est vers ce temps qu'il Ai construire à Germiny une église de superbe apparence, sur le modèle de la basilique d'Aix-la- Chapelle ^ On parle aussi de l'autel qu'il éleva dans le monastère deSaint-Aignan*. Il nous est permis de donner
^ Miracula sancii Maximini, auctore Letbaldo. Acta SS, Bemi» SsBC. 1, p. 601.
2 II en parle lui-même dans nne ÎDscriptioa publia par Sirmoiid (Theod. Carm, lib. m, c. 5). Mais sur le titre de cette inscriptioii, i% altare sancti Aniani, Sirmond dit, dans une note : c Quo in loco ntm
plus de détails sur une statue de la Terre, composée, ditil, sur ses plans, et qui parait avoir été un des plus riches oméments de. sa résidence épiscopale.
Voici la description qu'il en a faite :
« L'image de la Terre est représentée par une belle et » forte ûlle, allaitant un enfant et portant une corbeille » remplie de fruits. Sur sa tête couronnée par une tour
> s'enlacent les longs anneaux d'un serpent ; dans sa main, » une clef, des cymbales et des armes. A ses pieds des » coqs, des bœufs, des lions à Tœil farouche, dans Tatti- » tude de la soumission. Son siège vide repose sur Tappa- » reil mobile d'un grand char, qui doit être entraîné dans
> l'espace par une roue circulaire. Elle allaite un enfant, » parce qu'elle nourrit tout être venant à la vie, parce y qu'elle presse à la fois contre son sein tout ce qu'en- » gendre le soL La corbeille exprime les fruits delà terre, » les tours de grandes villes, le serpent l'esprit rusé des » laboureurs. Elle porte une clef dans sa main, parce que !► l'année s'ouvre avec l'été et se ferme avec l'hiver. Les » cymbales signifient les bruits que produisent le choc des » instruments champêtres, et le marteau des ouvriers tra-
liquet. » C'est avouer bien facilement une ignorance inexcusable. Le monastère de SainIrAignan d'Orléans est un lieu fort connu.
^ vaillant chacun à leurs métiers divers. Elle porte des ar- > mes, parceque c'est le devoir de tout homme de combattre » pour sa patrie. Les roues du char représentent la cir- ]» conférence du monde. Les coqs indiquent les semences » que la Terre rend avec usure, après qu'elle les a reçues » dans son sein. Les bœufs témoignent par leur soumis- » sion qu'ils lui doivent leur pâture et que sans elle ils » manqueraient de tout. Si les lions ont à ses pieds déposé » leurs malfaisantes fureurs, c'est qu'elle maîtrise tout ce » qui naît de ses entrailles... C'est moi, moi l'évoque Théo- » dulfe, qui ai fait fabriquer cet ouvrage, et je l'ai voulu » ainsi pour qu'il offrît, d'une part, des mets qui charment » les sens et alimentent les corps, et, d'autre part, une » image dont la vue nourrît l'âme en l'instruisant*. »
Cette description nous donne assurément une haute idée de la magnificence de Théodulfe : elle nous montre encore, ce qui n'a pas^moins d'intérêt, à quel point il avait acquis le sentiment de la forme antique. Nous l'avons déjà vu mettre en scène l'histoire de Cacus et les autres travaux d'Hercule : son allégorie de la Terre est composée dans le même goût, avec la même vigueur et la même délicatesse. L'auteur de ces vers est un Barbare, un Goth
1 Carmin, lib. iv, carm. 3.
THÉODULFB 85
assez fier de son origine, puisqu'il la rappelle souvent : mais trouve-t-on dans sa poésie quelque trait de Tart gothique ? Le caractère saillant de cet art, c'est, qu'on nous permette d'allier ces deux termes, le raffinement de la naïveté : la simplicité vraie, l'austère noblesse lui sont inconnues. Qu'il façonne la pierre, qu'il trace^des contourssur le véliii, sur le bois, sur le verre, qu'il compose des poèmes chevaleresques ou des cantiques sacrés, l'art gothique est élégant, subtil, ingénieux, mais il manque de style. Si la barbarie de Théodulfe n'était pas dénoncée par l'incorrection grammaticale de son langage, on le dirait un contemporain d'Ausone, un élève des derniers rhéteurs, un vrai ' Romain.
I) aimait les livres ; il dépensait de grandes sommes à faire transcrire sur le vélin, avec tous les ornements de la calligraphie byzantine, des Bibles, des Psautiers, qu'il offrait en présenta sa fille Gisèle*, ou à diverses maisons religieuses. La bibliothèque municipale du Puy conserve un recueil des Saintes Écritures envoyé par Théodulfe aux chanoines de celte ville. Une note de sa main, qu'on lit encore sur ce manuscrit, en indique l'origine. C'est un magnifique volume, orné de peintures dont l'éclat étonne
1 Carmin, lib. m, carm. 4.
b6 »1.\GL'LAK1TBS BlSTOftlQCES
eùcoTt le regard. CbarlemagDe loi-mèiiie n*en possédait pas un plus précieux*. Ou suppose que Théodulfe a?ait une riche bibliothèque. Cela B*est pas iuYraiseniblable '. Ses ouvrages sur le Baptême^ sur le SaùU' Esprit, abondent en citations d'anciens Pères, et ce ne sont pas seulement des citations banales ; on doit croire qu'il avaitentre les mains les auteurs auxquels il fait de si fréquents emprunts.
Nous n'avons pas encore vu Théodulfe intervenant» pour sa part, dans les questions d^Ëtat agitées sous le règne de Charlcmagne. Y fut-il étranger ? on ne peut l'admette. Charlemagne n'était pas un de ces despotes taciturnes qui prétendent conduire seuls toutes leurs entreprises, et se sentent liumiliés s'ils reçoivent un conseil. Il avait, au contraire, Tesprit vif, enjoué, cherchait à plaire par sa belle humeur, et toujours on le voyait interrogeant les uns et les autres, moins curieux de flatteries que de bons avis. Théodulfe était sans doute un de ses confidents ordinaires.
*• Théodulfe, par M. Baunard, p. 74.— M. Ph. Hedde, Annales de 1a Société d*agriatttur€ du Puy, 1837-1838.
^ Copondaut la prouve qu*on en donne ne ?aut rien. Les vers de TluVHlulfo (luo Sirmond dit avoir été composés pour la première et la socondo tablettes do sa bibliothèque {Carmin, lib. vi, c 27, 28); ne coucernont nuo deux Bittes.
THÉODDLFE 87
H est, du moins, certain qu'un jour, après ou sans avoir été consulté, il n*bésita pas à publier son opinion sur la pla& grave de toutes les affaires qui aient inquiété la prur dence de ^Ghariemagne. Le fils de Pépin avait reçu de Léon UI le titre d'Auguste; mais devait-il transmettre ce titre à FaîAédeses enfants? S'il était bien glorieux de fonder une dynastie impériale, c'était peut-être une ambition pleine de périls. On ne le dissimulait pas à Charlemagne. Eginhard n'avait pas même approuvé qu'il se laissât faire empereur *. Théodulfe tenait pour l'avis opposé. Voici des vers qu'il a composés sur la question :
<i La fable nous parle du règne de Géryon à trois têtes, » admettant qu'il a pu se trouver trois frères avec un seul » cœur. Mais l'Écriture Sainte, dans un discours véri- » diquè, qui mérite bien plus de créance que les actions
> pajtennes, nous raconte comment des rois, nés des
> mâmes entrailles, ambitionnant l'un et l'autre l'autorité
> suprême, versèrent beaucoup de sang dans leurs entre - »^ prises criminelles. Que tous nos vœux, tous nos efforts » conspirent à empêcher qu'un semblable malheur vienne ^ affliger notre siècle. Chez presque tous les peuples, il » était autrefois en usage qu'entre plusieurs frères un seul
^ Yita CanU Mmgni, c.28.
» portât le sceptre, et que les autres allassent se confondre » dans l'assemblée des grands ; ainsi l'autorité s*affennift- » sait en se perpétuant. Telle était la coutume des Assy- » riens, deâ Égyptiens, des Hébreux et des peaptes
> anciennement répandus dans les plaines auxquelles . » le ûls dËgée donna son nom; c'est la coutume ob-
> servée par le Parlhe et l'habitant de TAttique, et le fieux » Quirite, et le pâle Indien, et les descendants de la mère j^ d'Ismaël, et les Gëtes, et les Huns, et les Maures an » teint basané, et les noirs Éthiopiens, et les Thraces, et » les Phrygiens, et par toi aussi, vieille terre de Lacëdé- » mone, enfin par toute nation qui subit maintenant ou » a subi jadis l'empire des rois. »
L'avis contraire prévalut : par un acte de Tannée 806, Charlemagne partagea l'empire en trois royaumes, et chacun de ses trois enfants eut un de ces royaumes pour domaine particulier. Les calculs de Charlemagne furent trompés : deux de ses fils le précédèrent dans la tombe, et le survivant dut recueillir tout l'héritage paternel. On sait quels furent les événements de son règne. Louis s'était.montré, dans son royaume d'Aquitaine, administra^ leur habile, arbitre éclairé de tous les intérêts discordants. Sous sa main ferme et débonnaire les turbulents Gascons avaient enfin connu le repos, et s'étaient accoutumés à res-
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pecter les lois. Mais, dès qu'il eut quitté cette province pour aller prendre possession de l'empire, il se trouva tout à coup accablé jMur le poids des affaires; et, les liens de la discipline administrative s'étant bientôt relâchés dans toutes les régions d'un si vaste territoire, on vit commencer les désordres, les tumultes, les tragédies. En faisant valoir les grands avantages de l'unité politique, Théodulfe défendait en rhéteur ce qu'on peiït appeler les principes: avec l'intelligence pratique d'un homme d*État, Charlemagne avait compris qu'il devait être plus difiScile de conserver l'empire que de le fonder.
Alcuin était mort le 4 juih de Tannée 804, et la cour de Charlemagne avait perdu, ce jour-là, son théologien. Il ne fut pas remplacé : personne après sa mort n'acquit, en matière d'orthodoxie dogmatique, une influence égale à la sienne. Cependant l'étude de la théologie était devenue une des passions de l'empereur, depuis que l'affaiblisse* ment de ses forces l'avait contraint de prolonger l'hiver au delà des fêtes pascales, et d'ajouter au nombre des mois que sa jeunesse accordait au repos. Il lisait ordinairement les livres de saint Augustin, dressait des consultations doctrinales, interrogeait ses évoques, le pape lui-même, et ne se contentait pas facilement de réponses équivoques. Mais personne ne lui tenait lieu d* Alcuin. Nous supposons que
Théodulfe eut te désir et l'espoir de remplacer son ancii» maître dans la confiance de Ghartemagae. H est» da moins, certain que Tempereur fit assez gtani état de son expérience, et lui donna Tordre de compaser diters traités théologiques. Nous désignerons d'abord,, parmi ces traitai, celui qui concerne la nature du SatntHËsprit» De Spi/rùnk Sancio. Cette question, venue de FOrient,. embarrassaîl beaucoup Charlemagne. Pour la résoucke,. il convoqua tous ses évoques dans son palais d'Aix-la-Chapelle, au mois de novembre de Tannée 809 : mais il parait qu'il ne fui pas entièrement satisfait de la solution qu'ils lui présentèreMl, puisqu'il envoya vers le pape Bernh^ire,. évoque de Worms, Jessé, d'Amiens, et les abbés Adalhard et Smaragde, ptnr conférer avec lui sur les difficultés du sujets Le traité de Tliéodulfe, comme on le voit dans Tépître dédicatoire, fut composé vers cette époque. C'est, suivant la méthode théologique du ix® siècle, un simple recueil de sentences empruntées aux PÔres latins et aux Pères grecs. Ce recMii fut sans doute formé pour éclairer et diriger la conscience des évéques appelés au concile d'Aix-la-Chapelle.
Le sacrement du baptême fut aussi, en Tannée 84 1, la matière d'un autre concours théologique. Charlemagne,
* Egiubardi ÀrmaUs, ad. ann. 809.
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ayant choisi cette matière, eogageait tous les docteurs de l'empire à la traiter et se réservait d'adjuger au plus habile le prix de ce tournoi. Nous possédons un certain nombre des ouvrages qui lui furent envoyés et entre lesquels il se prononça: quelques-uns sont restés anonymes ; d'autres portent les noms d'Odilbert, de Leidrade, d'Âmalaire, de Jessé, de Théodulfe. Les auteurs de VHistoire Littéraire ont remarqué cet écrit de Tévéque d'Orléans, et en ont loué les beautés. Il précède le traité sur le Saint-Esprit, dans le recueil du P. Sirmond.
C*est encore en cette année 844 que Charlemagne, voyant ses forces diminuer chaque jour, dicta son testament en la présence des principaux ofSciers du palais, des plus illustres évéques et abbés de l'empire. Ëginhard nous a transmis ce curieux document. La signature de Théodulfe ne pouvait y manquer. On l'y voit avant celle de Jessé, évéque d'Amiens,^ son ancien ami, et qui doit être bientôt son complice dans un crime d'état, ou, du moins, son compagnon de disgrâce et d'infortune. Commençons le récit de cette aventure.
Quand, en l'année 844, après la mort de Charlemagne, le jeune roi d'Aquitaine arriva dans le palais d'Aix-la- Chapelle, on lui dénonça bien des désordres, et il fut obligé de sévir, malgré la douceur de son caractère, contre
bien des coupables. Il y eut alors un changement assez considérable parmi les ministres et les familiers du palais. Cependant le crédit de Théodulfe n'éprouva pas, en ces difficiles circonstances, la plus légère atteinte. Un des officiers du palais, Rampon, courant annoncer au roi d'Aquitaine la mort de son père, était passé par la ville d'Orléans. Sur l'avis qu'il avait reçu de ce messager, Théodulfe s'était empressé d'aller à la rencontre du nouvel empereur, et de composer des vers saphiques à la gloire de ses vertus ^ Louis l'avait accueilli comme un des personnages les plus considérables de son église. Nous le retrouvons à la cour remplissant un des premiers rôles, quand le successeur du pape Léon, Etienne, arrive dans la ville de Reims, et présente à l'empereur les pièces justificatives de son élection. Au nombre des prélats qui vont, en grand appareil, revêtus de leurs plus riches habits, recevoir le nouveau pape aux portes de la ville, Thégan et Y Astronome désignent Théodulfe*. Il marche après Hildebold, rarchi-chapelain du palais, revêtu d'ao pallium qu'il a reçu des mains du souverain pontife; ce qui le place au rang des archevêques.
^ Carmen de adventu Ludovici Augusti Aurelianos; apud AnalecL Mabillonii, t. I.
* Fie de Louis le Débonnaire, par VAstronome.
Hildebold se faisait déjà vieux, et peut-ôlra Théodulfe allait-il bientôtlui succéder dans son glorieuxemploi, quand la prudence cessa de le conseiller, ou la fortune de le servir.
Bernard, fils de Pépin, avait hérité du royaume d'Italie. C'était un homme généreux, aimé de son peuple, mais, en même temps, entreprenant, audacieux, qui, se trouvant à l'étroit dans le domaine de son père, prétendit à la couronne impériale. Comme il y avait à la cour de Louis beaucoup de mécontents, surtout parmi les chefs de la milice, condamnés à l'oisiveté par son humeur débonnaire, Bernard les fit avertir de ses desseins, et les trouva disposés à former, sous ses auspices, une formidable ghilde : il attira même dans son parti, par Tespoir des plus libérales récompenses, des abbés, des évêques, qui se plaignaient de voir méconnaître leur mérite ou leurs services; enfin, tous les préfets des marches italiennes, jaloux de constituer un état indépendant et d'en être les premiers ministres, devinrent les conseillers de sa révolte aussitôt qu'ils la soupçonnèrent. C'était en Tannée 817. L'empereur, venant de faire une grande chasse dans la forêt des Vosges, rentrait dans son palais d'Aixla-Chapelle et se proposait d'y passer en paix les derniers mois de l'hiver, quand il apprit que toutes les villes d'Italie étaient soulevées, et que Bernard, après avoir garni de trou-
94 SINGULAHITÉS HISTORIQUES
pes les passages des Alpes, venait à sa rencoatre. En présence d'an tel péril, Louis secoua son indolence natur^eHe; et, rassemblant toutes les milices des Gaules et de la Grcrmanie, il se dirigea ^ers Chalon-sur-Saône à la tôte d'une armée nombreuse. La révolte fut intimidée; Bernard vint se jeter aux pieds de Tempereur et lui demanda sa gr&ce. Il avait, aux termes de la loi franque, mérité la mort On se contenta de lui crever les yeux ; et ses principaux complices, son chambellan, un ancien comte du palais nommé Réginhaire, et le plus intime de ses conseillers, Eggidéon, subirent le même châtiment. Quant aux évêques francs ou lombards qui s'étaient associés à cette trahison, ils forent déposés et relégués en divers monastères. Or, dans le nombre des prélats auxquels fut infligée cette double peine, Thégan et V Astronome comptent Jessé d'Amiens et Théodulfe d'Orléans.
Comment Théodulfe s'était-il engagé dans cette affaire? Quelle ambition, ou quelle injure l'avait détaché de rempereur, pour le jeter dansle parti du prétendant? Les historiens ne nous apprennent rien à cet égard. L'abbaye de Saint-Aubin, à Angers, ou, suivant M. Godard-Faultrier, la prison urbaine*, située entre la tour Vilbon et le pa-
^ IJ Anjou et ses monuments, t. I, p. 205.
THÉOIXJLFE 95
lais des comtes, lui fat assignée comme lieu de retraite.
Son Érato vint l'y consoler. H «st vraisemblable que Théodnlle fit dans son exil un assez grand nombre de wrs. Nous en avons conservé qoelques-uus. Ils contiennent tous âes. plaintes amères contre l'injustice de Tarrét çii l'a frappé. Il écrit à Aïulf, évêque de Bourges :
« Pense quelquefois à ma ruine ; tes prières, te^ larmes
> obti^&^nt peut-être un adoucissement à mes maux : » peut-être ému partes supplications et celles de nos frë- »rdl, le Xout-Paissant daignera-t-il, dans sa miséricorde, » me pardonnerait, prenant pitié de ma peine, me rap- ».peBera-t-4l de cet exil, comme il a tiré Joseph et Pierre
> de la prison. Oui, je le confesse, mes péchés envers Dieu
> surpassent en nombre et les grains de sable du rivage, » et les gouttes de la pluie, et les vagues de la mer, et les » étoiles du ciel, et les tiges des herbes, et toutes les se- ^ntences «qui germent sur la terre. Cest pour les expier ^ que je subis mes angoisses présentes, et j*ai même appelé ^ sur ma tête de plus cruels sévices. Mais jamais je n'ai
> péché contre le roi, contre ses fils, contre sa femme,
* pour avoir mérité le cruel châtiment qu'ils m'infligent. » Crois-en ma parole, ô mon très-saint frère; crois que je
. ^ n'ai jamais été coupable du crime dont on m'accuse :
* non, jamais, par mes conseils, le roi n'a failH perdre son
» sceptre, sa vie, son propre neveu... J'ajoute même, en » quatrième lieu, que je n'ai jamais désiré de si grandes » catastrophes. Je Fai crié, je le crie, je le crierai tant que » le souffle de la vie animera mes membres. Celui qui ne » le ci^oit pas maintenant sera enfin forcé de le croire, » quand nous serons devant le trône du souverain »juge...*»
Envoyant à Modoïn, évéque d'Autun, trois petits poèmes qu'il avait composés sur un dessèchement subit de la Sarthe, événement qui porte la date de l'année 820, Ji sur ' deux combats d'oiseaux, signalés dans les plaines de Toulouse et dans la vallée du Rhône ', il lui dit : « Pas un » témoin n'est venu m'accuser, je n'ai point comparu » devant le juge compétent , je n'ai fait l'aveu d'aucun » crime'. » C'est toujours la même protestation, toujours la même plainte : condamné sur d'injustes préventions, peut-être sur le perfide rapport de quelque traître, Théodulfe ne se lasse pas de crier qu'il est innocent. La réponse de Modoïn est vive et touchante :
« J'ai, dit-il, pleuré plus d'une fois en pensant à ton
1 Carmin, lib. iv, carm. A.
* Carm. lib. iv, carm. 6, 7, 8.
* Carm. lib. iv, carm. 5.
» malheur. Hélas ! ils Vont dépouillé de toutes les marques » de ta prélature; prêtre innocent, ils t'ont relégué dans » un triste exil, après avoir fait éprouver à l'illustre évê-
> que une affreuse disgrâce. Les hommes sont ordinai-
> rement servis par leur prudence ; mais, toi, notre cher » père, c'est ton esprit qui t'a perdu : la cause principale » de tes revers, c'est ta grande sagesse... L'envie, à la dent » rongeuse, s'élève en frémissant vers les régions élevées,
> et s'efforce d*abattre ce que la foule respecte et glorifie »daDs la simplicité de son cœur. Ne connais-tu pas les » longs ennuis qu'elle fit éprouver à Ovide, chassé môme
> de sa patrie?... » Suit une ample énumération de tous les grands hommes plus ou moins maltraités par l'envie : Boèce envoyé loin de Rome; Virgile dépouillé de ses domaines; Sénèque réduit au suicide, etc., etc. « Je sollicite » sans cesse, ajoute Modoïn, tes anciens amis; tes mal- » heurs ont fait de moi un homme d'intrigues. Assuré-
* ment, tu ne l'ignores pas, la renommée au vol rapide a
* bientôt répandu dans l'univers entier tout ce qui se dit
* à la cour. Tu sais que tu vas être enfin rappelé de ton
* triste exil, pour revoir le seuil éclatant du palais des
* Césars, et que, reparaissant devant l'empereur, tu trou-
* veras un sourire sur ce visage auparavant si dur pour ^ toi. Il veut te pardonner tout ton crime, si tu consens à
y> Fâvouer : un simple aveu te rendra libre, si tu déclares » qu'on Rajustement puni... Vois ce que. tu dois faire, » suis le cûnseil que te donnera ta sagesse. Cependant, à » mon avis, il vaut mieux confesser ce dont on ne peut » Béussir à se disculper. C*est là, je crois, le seul moyen » d'apaiser la colère de Tempereur... Si tu veux bien rey> connaître ta faute, il s'engage à te donner un conseil. » Par ce conseil tu recouvreras, dit-il, ton ancienne valeur, x^ >et tu pourras remonter sur le siège d'où l'on t'a fait » descendre... »
n ne paraît pas, toutefois, que Théodulfe ait jamais acheté sa liberté au prix de cette bassesse. Vainement ses amis les plus chers le suppliaient de céder ; vainement l'empereur lui faisait parvenir par leur entremise des paroles de paix et d'oubli : il était inflexible. Enfin, ce fut l'empereur qui céda.
La révolte de Bernard est de 818; Théodulfe fut compris dans Tamnistie générale proclamée à Thionville en 821 : son exil ne dura donc pas sept ans, comme l'avance Mabillon, mais trois ans. Hélas ! il ne jouit pas longtemps de sa liberté. Suivant la Chronique deFleury, il mourut lorsqu'il se rendait d'Angers à Orléans, allant reprendre le gouvernement de son église. C'est ce queparaissentattester sesdeuxépitaphes. Lethald, moine de Mici, au-
THÉODL'LFE 99
leur du x® siècle et digne assurément de quelque confiance, raconte sa mort d'une manière plus tragique. S*il faut Ten croire, Théodulfe revit Orléans et reprit les insignes de sa dignité. Mais il fut bientôt empoisonné par des gens qui s'étaient, en son absence, emparé de ses biens, et ne con- ; sentaient pas volontiers à les restituer ^. L«thald à pu sans doute recueillir une fausse tradition. Qu'on ne tienne pas \ néanmoins son récit pour invraisemblable ! Les assassinats et les empoisonnements d'évêques ne sont pas, au i^^ siècle, des faits si rares !
Le martyrologe de ;Saint-Germain-des-Prés indique la mort de Théodulfe au quatorzième jour des calendes d'octobre.
* Mracuia sancti Maximini , auct. Lethaldo ; apud Acta SS, Bened, s«c. 1, p. 601.
SMARAGDE
ABBÉ DE GASTELLION
LecomteWolfand,ouWu£foald,fllsde Gislaranne, esta la chasse sur les sommets du mont Castellion. Vers la fin du jour, un festin est préparé par ses ordres dans un asile frais, à Tombre des grands chênes ; et quand la voix da cor se fait entendre, annonçant que les tables sont servies, les chasseurs arrivent de toutes parts au lieu désigné pour le rendez-vous. Avec eux se présente un prêtre, compagnon ordinaire du seigneur comte, qui, porteur d'un riche coffret, va le suspendre, avant de se mettre à table, aux branches de Tarbre le plus voisin. Dans ce coffret sont renfermées de vénérables reliques, que Wolfand a rapportées du mont Gargan. C'est la coutume des chasseurs de prolonger leurs festins par de joyeux propos. Quand ceux-ci se préparent à quitter les tables, le soleil est déjà caché par les montagnes, et les ténèbres envahissent l'horizon.
Au signal du comte, ils se retirent, aceompagnés par le
prêtre chargé de la garde des reliques. Cependant celui-ci,
rentrant soiis le toit seigneurial, s'aperçoit qu'il a commis
une grave élourderie; il est revenu les mains vides, et le
précieux coffret est resté sur le lieu du festin. Aussitôt il
regagne le bois, et, malgré robscurilô de la route, il
parvient jusqu'au chêne auquel il avait confié son trésor.
Mais vainement il lé réclame : lorsqu*il tend les bras pour
atteindre la branche et ce qu'elle supporte, la branche se
relève. N'est-ce pas un jeu de l'esprit malin? Le malheureux
prêtre croit qu'il va rompre le charme en montant sur
l'arbre. Il y monte, et, de nouveau, sa main est tendue
vers le cofîret. Mais plus la main s'avance, plus le cofîret
recule, et ni les efforts du prêtre, ni ses larmes, ni ses
prières, rien ne peut vaincre, rien ne peut fléchir la
• malice du démon, chargé sans doute de le punir. Il
retourne alors vers le comte, et lui fait en tremblant le
récit du prodige. Wolfand revient à son tour dans la forêt
avec tous ses gens, arrive au pied de l'arbre enchanté, et
voit de ses yeux sa chère cassette, qui, par une ascension
rapide, se soustrait à tous les efforts tentés pour la saisir.
« C'est Dieu lui-môme, dit alors le seigneur comte, qui
» nous conseille et nous éclaire : laissons donc ici nos
> saintes reliques; mais, pour les mettre à l'abri de toutes
<02 SINGULARITÉS lIlSTOaiQUES
^ les injures des saisons, construisons en ce lieu même 1 une église desservie par de pieux solitaires. Ainsi nous 1 serons agréables au Seigneirr et dociles à ses mystérieux » avertissements*. »
Voilà ce que rapporte la légende sur la fondation du monastère de Castellion, pu de Saint-Mihiel , au diocèse de Verdun. Il est superflu de prouver qu'elle mérite peu de créance. Il ne Test peut-être pas de remarquer que l'imagination de nos pères n'était guère féconde en fait de miracles. Le trésor suspendu, Tarbre refusant le dépêt confié, et la plupart des autres circonstances de la même fable, se retrouvent, en effet, dans les fastes de plusieurs monastères, entre lesquels nous désignerons le monastère d'Évron, au diocèse du Mans^ Quoiqu'il en soit, le nom de Wolfand, fils de Gislaranne, nous transporte, suivant Mabillon, au temps de Childebert III, qui régna de Tannée 695 à l'année 711. Les premiers abbés de Castellion furent Ogicr, Siccon, Ilcrmengaud. L'abbé Hermcngaud, à qui l'on donne pour successeur direct notre Smaragde, gouvernait le monastère dès Tannée 772 ; et quand Smaragde
^ Chronicon monasterii Sancti Michaelis, publié par Mabillon, Ànalecta, t. II, p. 378.
2 Gallin Christiana, t. XÎV, col. /i83.
SMARAGDE 103
paraît pour la première fois dans les diplômes de cette maison avec le titre d'abbé, Tannée 805 vient de finir.
Nous regrettons de ne pas connaître le lieu natal de ce docteur. Son nom, venu du grec, semble indiquer qu'il n'était pas de la race conquérante; mais cette indication n'est pas une preuve. Ce fut un homme plein de zèle pour l'intérêt de ses frères, qui ne s'employa pas avec moins d'ardeur à leur bien temporel qu'à leur bien spirituel; et cependant, car l'ingratitude est de tous les temps, ils ne noosont transmis aucun mémoire sur sa vie si laborieuse. On sait, d'ailleurs, que la plupart de nos anciens maîtres se sont montrés dans leurs écrits très-sobres de discours sur cux-môtnes. Smaragde nous apprend, toutefois, quelle fut d'abord sa fonction principale au monastère de Castellion : il commença par y enseigner la grammaire. Nous tenons donc un des régents de ces écoles claustrales, qui, par les sages ordonnances de Charlemagne, s'élevèrent à l'ombre de l'école palatine, pour en devenir bientôt les [ rtvales, et pour l'éclipser un jour.
Il nous a laissé une Grammaire. Elle est encore inédite, et l'on peut croire qu'elle le restera. Mais nous en possédons de nombreux manuscrits, notamment dans les anciens fonds du Roi, num. 6400 B, 7533, 7551 ; de Notrel>ame de Paris, num. 225; de Saint-Germain-des-Prés,
num. 635, 1447; et dans le Supplément latin, à la Bibliothèque Impériale, num. 69*. La plupart de ces manuscrits étant du ix® ou du x® siècle, ils nous attestent le succès obtenu par récolâtre de Caslellion. Les ouvrages dont alors on multipliait ainsi les copies jouissaient tous d'une grande renommée. La Grammaire de Smaragde n'est pourtant pas un écrit original : c'est une glose sur le De octo partibus oraiionis de Dpnat. Mais cette glose est pleine d'observations ingénieuses, délicates, où l'on voit une connaissance profonde de la langue latine. Or, les règles exposées, développées par noire docteur, n'étaient pas toutes familières aux écrivains les plus accrédités du ix.« siècle. C'est là sans doute ce qui fit la grande fortune de son ' livre.
Un des anciens biographes de Raban-Maur, Jean de Tritenheim, nous dit que ce disciple d'Alcuin introduisit à l'école de Fulde une méthode nouvelle dans la Germanie, en faisant d'abord à ses écoliers un cours de grammaire. Quoi? était-ce donc une chose jusqu'alors inusitée, que de placer la grammaire au commencement de toutes les études? Et les maîtres qui n'avaient pas pris leurs grades à l'école d'Àlcuin étaient-ils assez fous pour enseigner les raffinements de la rhétorique, les subtilités de la dialectique, à des gens qui ne savaient pas encore distinguer
SMARAGDE < 05
les sept parties du discours? Jean deTritenheim s'exprime en des termes obscurs; mais il veut dire sans doute qu'après avoir fait connaître à ses auditeurs les règles du langage, Raban-Maur les initiait à l'étude des sciences en teur exposant la philosophie de la grammaire. Telle était donc l'originalité de sa méthode : pour préparer l'esprit de ses jeunes élèves à l'intelligence des problèmes logiques, il leur faisait préalablement un cours de grammaire générale. Ajoutons qu'un manuscrit de Sai«t-6ermain-des- Prés, souvent signalé dans ces derniers temps*, contient Bn commentaire inédit de Raban-Maur sur Ylnterprétation d'Aristote, et que ce commentaire abondant, nous dirions presque diffus, est, en effet, un véritable traité sur les principaux éléments du discours, le nom, le verbe, Taffirmation, la négation, etc., etc.; remarquons, en outre, îne Fauteur de cette glose déclare après Boëce, et démontre que l'étude de Y Interprétation doit précéder celle des Catégories, les mots étant considérés dans Ylnterprétation comme exprimant de purs concepts, tandis que les Catégories ont pour objet d'établir l'intime relation de ces concepts avec les choses.
Ainsi les leçons de Raban s'adressent à des esprits déjà
* Uss. latins de Saint-Germain, n<* 1310 : Rabanus super Terencivaa.
cultivés, déjà prêts à franchir le degré qui sépare les arts
des sciences. Il n'en est pas de môme des leçons de Sma-
ragde : celles-ci vont chercher des oreilles qui n'ont pas
encore reçu les principes du plus élémentaire des art».
Raban commente, pour enseigner la grammaire, YlnUr-
prétation d'Aristote. Alcuin, son maître, reculant aussi
loin que possible les limites de la môme science, n'avait-il
pas attribué à son domaine la prosodie, tes figures, les
tropes, la fable même et l'histoire, c'est-à-dire toutes te
formes du discours? Raban, quelle que soit la nouveanté
de sa méthode, ose beaucoup moins. Quant à Smaragdè,
il se contente d'expliquer les règles du langage, d'après
Donat.
D'où il résulte qu'on savait distinguer, dès le ix* siècle, les rudiments de la grammaire et les principes mômes de toute définition grammaticale : distinction qui atteste d^ beaucoup d'expérience chez les maîtres, si grande qrfait été l'ignorance des écoliers.
Smaragde nous a laissé la description de son école. H lit Donat et le commente. Ses auditeurs, assis à ses GÔtf», recueillent sur des tablettes, pour les transcrire ensuitesor des feuilles de vélin, les observations, les exemples* qu'il énonce à l'appui du texte. Mais ils n'ont pas tous la main exercée, et leurs transcriptions, souvent fautives, livrent
à leuriBéinoire des phrases imparfaites» où le solécisme obscur s*uait au grossier barbarisme. Ils se concerteut doDC pour supplier Técolâtre de vouloir bien rédiger luimême ses leçons orales. Celui-ci résiste d*abord à leurs prières ; cependant* vaincu par deDouveÙes sollicitations, il se décide enfin à prendre la plume.
Mais ce n'est pas une entreprise exempte de périls. Soyons attentifs : voici de nouveaux et précieux rens^gnements sur Tétatdes esprits au ix* siècle.
On a plusieurs fois remarqué les singuliers arguments employés par Gharlemagne au profit des études profanes, dans sa lettre à Baugulfe, abbé de Fulde^ L'objet de ces étades est, dit-il, de parvenir à l'intelligence parfaite des Saintes Écritures. Moïse, le prophète, le divin auteur des Psaumes, et Dieu lui-méiùe» emploient souvent, pour rendre leurs pensées avec quelque énergie, des figures, des tropes, dont le sens échappe à qui n'est pas exercé dans Fart des rhéteurs. Ainsi la rhétorique est une étude dont kg clercs peuvent tirer grand profit. Mais on ne parvient à la rhétorique que par la grammaire. Qu'ils soient donc d'abord bons grammairiens. Ajoutons, dit Gharlemagne, qae la coxrection du langage est, chez un clerc, un mérit
^ Recueil des Historiens de France, t. V, p 621.
équivalent à la régularité de la conduite, Dieu ne pouvant supporter qù*on chante ses louanges dans un patois hérissé de dissonances barbares.
Ce sont là, sans doute, de puériles arguties. Hais Cluu^ < lemagne lui-même était obligé de recourir à de tels a^ J tiûces pour recommander à ses clercs, à ses moines, les études libérales. Étrangers, pour la plupart, aux premiers mots de toute science, négligeant même d'apprendre les prières les plus usuelles, le Pater et le Credo ^ ils jus* tiiiaient leur ignorance en l'appelant la foi des simples.
Smaragde ne pouvait se dissimuler qu'il allait, en écrivant sur la grammaire, s'exposer aux éclats de leur ressentiment. Il partage donc les ennemis de toute discipline intellectuelle en deux catégories. Les uns sont desindifidus d'un esprit grossier, qui n'éprouvent aucun besoin de s'élever au-dessus de leur native impéritie. Les autres sont des paresseux, qui, s'efforçant de cacher leur indoleoœ sous le masque de la piété, disent qu'il ne s'agit pas de Dieu dans la grammaire, et que c'est un art païen, qu'il faut mépriser, qu'il faut proscrire. Aux premiers, il dédaigne de répondre; mais avec les seconds, qui sont des gens considérables, jouissant dans l'ÉgUse d'un grand crédit, il discute, il argumente; et, pour leur démontrer qu'on peut, sans commettre un acte impie, étudier et pratiquer
SMARAGDE 109
S règles recueillies par Priscien et par Donat, il rappelle exemple des Juifs enlevant aux temples de l'Egypte leurs ases d'or et d'argent, pour en orner l'autel du vrai Dieu. 1 va plus loin : il fait aux scrupules de ces dévots une )ien étrange concession. Leurs oreilles seraient, disentils, offensées par des exemples choisis dans les œuvres |)rofanes de Virgile et de Cicéron : eh bien I pour expliper et justifier les prescriptions^ didactiques de Donat, il De citera que des phrases empruntées aux livres saints, aux Pères de l'Église. Ainsi tombera la plus grave objection qu'on ait encore faite à l'étude de la grammaire. Voilà les engagements que prend Tastucieux écolâtre, dans la préface de son livre; et il les observe assez fidèlement jusqu'au dernier chapitre. N'est-il pas bien intéressant de Toir quelle était, en ce temps-là, l'autorité de l'ignorance, ^quelles ruses il fallait employer pour faire brèche à ses retranchements? Enseigner l'art de parler et d'écrire, elle q^pelait cela corrompre la jeunesse. Ainsi les libres penseurs du ix* siècle, c'étaient les grammairiens I
Smaragde connaît toutes les difficultés, tous les idioisçnes de la langue qu'il enseigne; mais il se monle moins habile quand il veut remonter à l'origine des nots latins, pour en indiquer la racine grecque. Voici, )ar exemple, comment il s'exprime sur le mot patrony^
micm : « Sunt nomina qum apud nos patrilega^ apud Grmcos vero patronomica appellantur: nomis enim apui Grmeos lex diciturK » Il est évident que Finventeurde cette interprétation malencontreuse ne connaissait pas le mot grec ovo/xa. On ne s*étonnera guère de le voir ensuite, De soupçonnant pas même le radical grec de verbu% donner de ce mot la plus risible étymologie : « Vtrbum^ verberatione et bomburi^ nomen accepit : bombus emm sonus dicitur. Accepit a verberatione pnmam syllabm ver, et a bombo uliimam bum*, j> Nous ne pouvions fiégliger cette observation. Les auteurs de YHistoire LUté* faire attribuent volontiers la connaissance du grec h teot les maîtres qui fréquentèrent là cour de Charlemagne, d c'est une erreur qu'ils ont accréditée. Il est vrai que Charlemagne', Alcuin, Paul Diacre, ThéodulfeetSmafagdelfiimême étaient capables de traduire exactement quelque* termes grecs, avec le secours de Boëce et d'Isidore; tnâis on a trop de preuves qu'en cette matière leur savoir n'allait pas loin.
La Grammaire de Smaragde est-elle dépourvtlê dêtoote philosophie? On voit que le docte écolâtfe avait lu quelques
1 Manusc. 1AA7 de Saint-Germain, fol. 0, recto, ^ Manusc. Hkl de Saînt-Gêrmain, fol. 3, terso. * Vita Caroli, auctore Eginbardo, c, 39.
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faarties de VOrganon. Ainsi qoand il distingne Yoraison le la locution, il reproduit assez fidèlement un passage de Jïïermeneia, tradait et commenté par Boëce. Mais ces rcprodtfctîons ne sont pas fréquentes. Smaragde n'est pM; comme on disait aloVs, un sophiste. Nous devons, toutefois, nous arrêter à ce curieux passage : « Des gens » prétendent que les mots scala [échelle], cancelli [bary^riere], quadriga [charrette], scopa [balai], qui dlstin-
> guent des objets formés avec plusieurs morceaux de bois,
> ou plusieurs verges, ne peuvent être employés qu'au plu- >riel; mais c'est une assertion vaine et ridicule. » A qui Wresse ici maître Smaragde? A des logiciens bien déliés, H assurément bien extravagants. Nous devons, toutefois, ïeconnaltre que ce ne sont pas des réalistes. Dans la thèse rtaHste, on attribue volontiers aux touts artificiels , nonmlement le nom substantif, mais la substance même. les fiominalistes raisonnables confessent qu'un grand ^ffihn ^ tes touts artificiels, comme V échelle, la barfiire, la charrette, la maison, peuvent être pris substantivement ; ils disent même qu'ils peuvent être considérés comme de véritables substances, et qu'à ce litre ils n'ont pas de parties. C'est précisément Topinion qu'AbéÉrd met au compte de Roscelin, et qu'il attaque fort mal à propos. Quels sont donc, encore une fois, les auteurs de
l'assertion vaine et ridicule qui nous est dénoncée par Smaragde? Ce sont des gens qui recherchent ratome aristotélique dans la dernière décomposition des toutt naturels et artificiels, et ces gens passent la frontière du nominalisme péripatëticien pour aller tomber dans le plus vague épicuréisme. Or, on ignorait que, dès le IX* siècle, Tesprit d'analysé eût conduit aussi loin quelques adversaires des essences universelles.
Enfin , un autre passage curieux de la Grammaire de Smaragde est celui que Mabillon a publié dans le tome n de ses Analecta^. Au chapitre qui concerne les noms patronymiques, l'auteur cite un grand nombre de nomi barbares et les interprète. Ainsi Ton trouve, dans ce cha» pitre, Tétymologie des noms goths Âltmir, Glitmir, Rig» mir, etc., etc., et celle des noms francs Helpericb, Artrich, Ainarth [Einardus, Eginhard}, Richàrt, Steinhart, et6«. Il faut regretter que ce glossaire ne soit pas plus étendu.
Les exemplaires de cette Grammaire, multipliés par les copistes, portèrent bientôt la renommée de Smaragde à la cour môme d'Aix-la-Chapelle.
Habile à discerner le vrai mérite, prompt à l'encourager, G||trlemagne appela priés de lui l'éminent écol&tre, l'ad-
* FoL 24, recto.
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mit dans ses conseils et lui confia d'imporlantes missions. Nous avons lieu de croire que Smaragde composa vers ce temps son traité qui a pour titre : La Voie Royale, Via Regia. Lucas Holstenius et l'éditeur de ce traité, dom Luc d*ÂcheryS le supposent écrit à Tadresse de Louis le Débonnaire; mais c'est une supposition que rien ne confirme. les anidUTS ieVHistoire Littéraire l'ont déjà combattue par de bonnes raisons. Ajoutons à ce qu'ils ont dit, que Smaragde, rappelant au fils de Charlemagne tous les devoirs d'un roi, n'eût certainement pas manqué de lui recommander l'exemple de son père. Jonas, évêque d'Orléans, envoyant un traité sur la même matière à Pépin, roi d'Italie, ne se rend pas coupable de cette irrévérente omission. Moins que personne, Smaragde l'eût commise : après avoir été compté parmi les serviteurs les plus fidèles elles plus familiers du grand Charles, il n'eût pas outragé sa mémoire par un tel oubli.
Le Via Regia nous parait un des meilleurs écrits du IX* siècle. Le ton de cet ouvrage est un peu déclamatoire; mais la déclamation est le défaut ordinaire des théologiens moralistes, et le style de Smaragde est, du moins, constamment soutenu, sobre dlmages, plus sobre encore de
^SpiciUgium, t Y.
114 SINGULARITÉS HISTOUIQLKS
subtilités ou de trivialités mystiques. On doit s'attendre à rencontrer plus d'un lieu commun dans cet écrit composé par un moine poar diriger la conscience d*un roi; mais nous pouvons y signaler, d'autre part, plus d'une noo^ veauté. Ainsi, les vers de Théodulfe nous ont appris quelle était, du temps de Charlemagne, la vénalité i» juges. « Roi, dit Smaragde, défends à tes juges àe ie&- > dre la justice à prix d'argent... Le plaideur est-il pauvre! » est-il riche? Qu'ils examinentlacause, non la personne; » qu'ils s'inquiètent en toute chose de la vérité» et mm » des profits de leur convoitise. Celui qui recherche ces » dons périssables, perd tous ses titres à l'étemella » gloire ^ » On sait que Charlemagne avait le goût des palais, et qu*il n'épargnait rien pour l'accroissement et la décoration de ses résidences hibernales : on lit, d'ailleurs, dans la Chronique du moine de Saint-Gall, qu'il ne payait pas ces grands travaux de ses deniers, mais en faisait supporter toute la charge par ses leudes et par leurs serfs. Écoutons maintenant sur ce chapitre Tabbé de CastelUon: « roi, dit-il, le Seigneur tout-puissant a mis entre » tes mains des royaumes vastes, florissants, pleins de » richesses; il t'a distribué les nombreux domaines de tes
* Via Begiûf c. xxviii.
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» proches, il a fait venir en ton épargne les produits des
> impôts les plus variés... pour te donner le moyen de » eoDSIfuire des palais. Ne t*élève donc pas uqe royale » démettre avec les larmes des pauvres, aux frais des » malheureux ^ » Ce langage ferme et presque rude ne contient pas un simple avis ; c'est une remontrance. Mais le chapitre le plus énergique et le plus remarquable du Via Regia est celui qui concerne l'esclavage : « Inter- » dis, ô roi très -clément, interdis Tesclavage dans » toute rétendue de ton empire... Uhomme doit sincère- 3» 4nentobéirà Dieu; il doit, autant qu'il le peut, se » montrer fldtte observateur de ses préceptes. Or, parmi » ces préceptes, qui, par les bonnes œuvres, conduisent
> au salut, il y a celui-ci, dicté par l'immense charité de » Dieu : Quiconque possède des esclaves doit les renvoyer
> libres, considérant que ce n'est pas la nature, mais une » faute, qui les a réduits en servitude. Tous, en effet, nous » avons été créés dans une parfaite égalité de condition. » Non, cette maxime n'étaitpas un lieu commun aux oreilles de l'exterminateur des Saxons, et ses farouches commensaux la trouvaient assurément anarchique et séditieuse. Mais, sous sa robe noire, Smaragde avait le droit d'exposer
librement ses doctriDes sociales : il était accepté pon rorgane de Dieu.
II ne paraît pas, du moins, que ce langage l'ait compromis auprès de Charlemagne. En l'année 809, ce prince lui témoigna, dans une circonstance solennelle, qndle opinion il avait de sa prudence et de son mérite.
La cour impériale de Constantinople entretenait alors un échange régulier de missives et d'envoyés avec la cour impériale d'Aix-la-Chapelle. Les deux héritiers du nonii des insignes et de l'autorité des Césars étaient fiers de s'adresser de mutuelles félicitations.
Éginhard et l'anonyme de Saiut-Gall racontent plusieun faits relatifs à ces ambassades. Mais ils ne racontent pas, et dom Rivet a imaginé l'anecdote que nous allons rapporter. Parmi les nombreux envoyés de Constantinople, dom Rivet compte un moine grec, nommé Jean, qui, pout satisfaire aux obligations de sa conscience, entreprit de convertir les théologiens de Féglise franque à la thèse des ariens sur la procession du Saint-Esprit*. Ce qui W l'occasion d'un grand scandale.
Quel est donc ce moine Jean, ambassadeur de Cons tantin à la cour de Charlemagne? Un personnage supposé.
* Histoire Littéraire de ta France^ t. IV, p. 440, 443.
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ÂdoQ de YieQûe, retraçant quelques circonstances du débat qui eut lieu vers Tannée 809 au sujet du Saint- Esprit, s'exprime de cette manière : c Hanc questionem Joannes HierosolymUanmmoverat^. » Dans les Anna/ei' dcFuldey dans celles de Metz, et dans celles qui sont attribuées à Rheginon, nous retrouvons la même phrase littéralement transcrite : « Quam questionem Joannes quidam monachus Hierosolymis primo commovit*.* Les anciens auteurs de ces compilations anonymes n'avaient pas des connaissances très-précises en histoire ecclésiastique. Qu'on ne s'étonne donc pas de les voir désigner en des termes aussi vagues l'un des plus illustres Pères de l'église grecque, saint Jean Damascëne. Aucun d'eux ne l'a» du moins, introduit à la cour de Charlemagne. Saint Jean Damascène prit, en effet, l'habit claustral, ainsi que te rapportent nos annalistes, dans un monastère de Jérusalem', et Ton sait, d'ailleurs, que, s'il n'inventa pas la thèse des ariens sur la procession du Saint-Esprit, il fut on des promoteurs les plus déclarés de cette thèse, un des adversaires les plus énergiques de la créance latine^.
^ Ckronicon Adonis ad ann. 800.
> Voir ces Annales dans le Recueil de,dom Bouquet, t. V. * Fleury, Hist, ecciésiastique, ' * Fleuxy, Hist. ecclésiastique,
418 SI.NGL LAlilTÊS HISTORIQUES
Dom Rivet a commis à ce propos une grave erreur.
Il D*est pas toutefois ioTraisemblable que la préseooo (le qudqoes ariaos à la cour de Cbarlemagoe ait été l'occasion des vives disputes qui s'élevèreat en Fraoce» dès la fin du vm* siècle, sur la nature tt l'origine do Saint-Esprit. Le symbole de Nicée ne disant lien de cetie origine, quelques Latins se croyaient en mesure avec l'orthodoxie, lorsqu'ils évitaient de se prononcer $iirl8 question; mais tel n'était pas l'avis du plus grand nombre. Ceux-ci, ne voulant rien laisser à l'équivoque dans usa affaire de cette importance, réclamaient avec beaucoup de vivacité l'insertion des mots Filioque dans le symbok* n fallait, disaient-ils, contraindre l'hérésie latente à i^ déclarer, ou à se désavouer. A la télé de ces théologiens ardents et résolus étaient les évéques des Gaules. Plusieon d'entre eux avaient mâme fait au symbole l'addition (f^ n'avaient encore autorisée ni le pape, ni le$ coaiûbi généraux.
C'est ce que nous apprend saint Paulin d'Âquila, da0S le discours qu'il prononça devant les évéques asseoitdft àPrioul, en 791*. Charlemagne crut devoir présenter (te nouveau celle grave question au concile réuni dans b
* Fleury, Hist. ecclésiastique^ 1. il.
SMAllAGDIi: H9
ille d'Aix-la-Chapelle, Tan 809. Le coneile se dédara )Our Taddilion*.
€epeodaii|; elle ne pouvait être régulièremeDt faite sans
e consentement du pape; Jabux de l'obtenir, Charle^
loagne invita iioiaragde à recueillir les pc^ssages de TËcri-r
tare et des Pères qui justifiaient la décision du concile, et
k coordonner ces textes en forme de lettre. La lettre écrite,
l'empereur la signa de son nom et chargea Tabbé de
Castellion, avec quelques autres prélats, d'aller la porter
à Léon III. Cette lettre a été publiée par Pierre de
Ulande*. C'est un bref traité sur la matière. On y voit
combien les questions dogmatiques intéressaient l'esprit
de Charlemagne. Il y faut aussi remarquer le ton vrai-r
W65t impérial de toute la pièce. Le problème de la pro-
^mn du S^nt^Esprit est, dit-on, depuis longtemps
f^lu : mais quelques imprudents ont osé remettre en
Qtti^tion ce qui œ devait plus être pour personne Tobjet
d'un doute : de là des troubles dans les consciences, et
de là pour Fempereur un grand souci. Il avertit donc
Uon m de ce qui $e passe, l'invite h prononcer au plas
^ une sentence qui termine ce fâcheux débat, et snppiH
4 Adonis CHrmicon, CondUa atnUfua Galtite^t. u, p. 2S6. ^SuppUmenta ConciliorumGfUUse^ p. iOO. ,
sant, comme il semble, que le pape ignore ce qu'enseigne l'Église sur le mystère, il prend le soin de l'en informer.
Ayant reça répttre dogmatique de Charlemagne, Léon IH réunit à Rome une assemblée de docteurs, auxquels il soumit toute la question^. Nous avons le pAcès-verbal de cette conférence, qui a été publié dans le tome II des Conciles de la Gaule, p. 256. C'est, dit-on, l'ouvrage de Smaragde. Cette conjecture, admise par tous les critiques, est vraisemblable. Smaragde était, en effet, le plus habile des clercs qui faisaient partie de l'ambassade.
Revenant d'Italie Smaragde retourna-t-il à CastellionT On peut le supposer. Rien ne nous atteste, en effet, sa présence à la cour durant les dernières années da règne de Charlemagne. On n'apprend pas non plus qu'à Tavénement de Louis le Débonnaire il ait été mis au nombre des prélats disgraciés. Il n'y eut donc pas alors d'accasation portée contre ses mœurs. Divers faits semblent môme établir qu'il ne jouit pas d'un moindre crédit auprès du roi Louis qu'auprès de son père. Dès l'année 81 4, les moines de Moyen-Moutier, dans les Vosges, étant soulevés contre leur abbé, qui s'attribuait, disaient-ils, quelques domaines de la mense conventuelle, l'empereur envoie Smaragde terminer ces débats. En 8! 6, l'abbé de Castellion obtient pour son monastère plusieurs diplômes, ■