SMARA6DB
rapportés par Mabillon. En 817, il siège dans l'assemblée d'Aix-la-Cbapelle. Il s'agit de réformer l'ordre monastique; il s'agit aussi d'assigner aux diverses abbayes de l'empire leur juste part dans les charges de TÉtat. Les unes fourniront des soldats à l'armée et des subsides au fisc: d'autres y moins riches ou traitées avec plus de faveur, n'auront à livrer que des subsides. Dans cette seconde catégorie est placée Tabbaye de Castellion.
Cependant nous ne croyons pas que Smaragde ait fait à la cour de Louis un séjour assidu. D'autres devoirs le rappelaient à Castellion. Le paflais du roi Louis, agité par tant d'intrigues, affligé par tant de catastrophes, n'était pas, d'ailleurs, un lieu propice à l'étude, aux travaux de Tesprit, et Smaragde se proposait de composer encore quelques livres pour l'instruction de ses moines.
Il exécuta ce dessein. Parmi ses derniers écrits nous désignerons d'abord un manuel ascétique, imprimé pour la première fois à Paris, chez Jean Petit, en 1532, in-8^, sous le titre de : Diadema ecclesiaslicorum, seu monachomw*. C'est le même ouvrage qui, dans plusieurs manuscrits mentionnés par M. G. Haënel, est intitulé De
^ L'Histoire Littéraire de la France indique d'autres éditions plus récentes, t. IV, p. 442.
^il SINGUL.VIIJTÉS IIISTOUIQLES
diversis,ou De universis mrtuiibus. Les auteurs de YEw toire Littéraire font remarquer que Fauteur de c^ ouvrage ordonnaut aux moines d*en lire tous les soirs eu commun quelques fragments, Smaragde doit Tavoir écrit après TaQ* née 805» c'est-à-dire après avoir reçu le poinfoir de dooner des ordres. Nous croyons, d'ailleurs, rencontrer au dbir pitre xxvin du Diadema monachorum une allusiou discrète à la vision du moine Welin. («'auteur condamne les joies de la chair, et décrit le nuage fétide, fœtorù nebuia^ qui, comme on Ta vu, a quodam visum, envahit, obscurcit rame de rhomme sensuel. Quelle est cette &me, objet d'une vision connue, si ce n'est celle du plus illustre des Francs, affligé par la divine justice d*un châtiment cruel» pour avoir trop aimé les femmes :
Quando bona facta libidine turpi, Foedarit*?
Le Diadema monachorum nous paraît donc avoir ét^ cemposé par Smaragde après la mort de Charlemagoi^ C'est une instruction sur les devoirs des moines, où TaQ rencontre plus de phrases littéralement empruntées ml Pères latins, que de recommandations originales, ou de
* Walafr. Strabo, Rer, Gai. Script, y t. V, p. S§§.
SMARACDE 123
traits historiques. Ainsi nous n'avons à signaler aucun passage de cet ouvrage, si ce n*est, au chapitre lxx, une nouvelle preuve de la brutalité des moines châtiant leurs confrères convaincus de quelque délit. Ils les frappaient de verges. Ajoutons que cet usage dura longtemps. Au XI" siècle, le doux et tendre Anselme emploie la verge pour châtier l'humeur railleuse d'Osborne, le plus chéri de ses disciples. Au xii«, Bernard, grammairien célèbre, nous est représenté par Jean de Salisbury infligeant la même peine à ses écoliers indociles ' : et ces écoliers étaient des hommes. Roscelinde Compiëgne, déjà vieux, s'était retiré chez les chanoines de Saint-Martin de Tours. C'était un homme chagrin, qui avait éprouvé, en défendant la cau«e du sens commun et des bonnes mœurs, de cruelles disgrâces. Pour lui faire expier sa mauvaise humeur, ses confrères, au rapport d'Abélard, le flagellaient. Que ces exemples suffisent.
Vers le môme temps, c'est-à-dire après Ywnée 817, puisqu'il cite dans cet ouvrage les statuts d'Aix-la-Cbapelle, Smaragde publiait son Commentaire sur la règle de saint fienoU, Explanatio in Regulam mncti Bénédictin imprimé, en 1575, & Cologne, en un volume in-*folio. On a
1 Jean deMfebury, iUtahg^ W». i, c. U-
quelquefois attribué ce commentaire à Raban-Maur; on Fa même inséré dans le vaste recueil de ses Œuvres. Hais le docte Mabillon a justement condamné cette attribution injustifiable. Il en existe, en effet, de nombreux manuscrits, contemporains de Smaragde, et qui portent son nom. Quiconque aurait encore des doutes à cet égard pourrait consulter plusieurs exemplaires de l'ancien fonds du Roi, à la Bibliothèque Impériale; en présence de ces vénérables témoins, ilji*estpas permis d'hésiter*. Le ton de ce Commentaire est d'une élévation constante : aux moindres prescriptions de la règle l'auteur annexe une glose sans emphase. On y retrouve quelques-unes des sentences morales de Smaragde. Voici comment il proteste de nouveau contre l'inégalité des conditions, liv, I, ch. ii : « H est j> conforme à la raison que celui qui, dans l'Église, sait le » mieux chanter, le mieux lire, le mieux remplir tout » autre office, occupe la place où il pourra convenable- » ment faire valoir son mérite; et s'il est doué d'une Intel- , y> ligence suffisante, d'une éloquence, d'une instruction
^ Dans le n° 40S du fonds de Saint-Germain-deEt-Prés, à la suite dn commentaire sur la règle de Saint-Benott, est une compilation intita* lée Sententiœ, qu'un catalogue inscrit au nom de Smaragde. Corrigeons cette erreur. Puisqu'il y a dans cette compilation un ou plusieurs extraits de Rémi d'Auxerre, elle n*a pas été faite au ix* siëcle.
S31ÀHAGDE 125
» telles qu'il puisse être doyen ou prévdt, qu'on ne considère » pas s'il est né de parents libres ou esclaves, mais si la > raison l'appelle à ces emplois. » Nous signalerons encore nn autre passage du même commentaire. Il s'agit de la lecture. Dans tous les temps la lecture, c'est-à-dire l'étude, a en dans l'Église des ennemis déclarés. Toute science, disent-Us, est profane, pour le moins, peut-être impie. La Ici n'est pas de lire, mais de prier. Dans tous les temps aussi quelques voix ont, au sein deFÉglise, protesté contre cette détestable doctrine. On prévoit bien queSmaragde se montrera jaloux d'être compté parmi les défenseurs de la lecture : € La méditation, dit-il, qui a pour objet la lec-
> tore des textes sacrés, développe la subtilité de l'esprit, i multiplie les forces de l'intelligence, secoue la torpeur,
> bannit Foisiveté, règle la vie, corrige les mœurs, inspire » nn gémissement qui ouvre la voie du salut et tire des 1 larmes d'un cœur ému de componction, communique » an langage une facile éloquence, promet aux atDigés les » récompenses de l'éternité, augmente les richesses spirii toelles, réprime la vanité de notre langue et nos autres
> vanités, nous enflamme de l'amour du Christ et de la
> câeste patrie. Toujours elle est la compagne de la prière,
> et toujours, en effet, elle doit lui être unie; car la prière » nous purifie, la lecture nous instruit, et celui qui veut
126 SI.NGl LAIIITÛS IllSTORIQL'ES
» toujours être avec Dieu doit fréquemment prier, fré- » quemment lire. Quand nous prions» nous parlons avec » Dieu ; mais, quand nous lisons» Dieu parle avec nous, » Ainsi tout perfectionnement vient de la lecture, de U » prière et de la méditation. La lecture nous apprend ce » que nous ignorons, la méditation conserve ce que ïm% » avons appris, et nous devons à la prière d'exécuter ce » que nous avons médité. » Nous sommes au ix* siècle : personne ne réclame encore la liberté de penser; la quesr* tion du temps est de savoir si Ton a le droit de s'instruira par la lecture. C'est en effet un droit contesté» Il l'est par des papes, qui prétendent sans doute se réserver commo un privilège la connaissance de TÉcriture et des P^ ; il l'est encore, et môme avec une plus grande opini&tretéi par la multitude ignorante qui porte envie h qui s*efforc9 de s'élever au-dessus d'elle. Cependant toutes ces contes* tations seront vaines : elles retarderont, il est vrai, le p«^ fectionnement des intelligences, mais il ne leur sera pas donné de Finterdire. Et comme toutes les libertés naissant les unes des autres, la liberté de lire sera mère, au tempi venu, de la liberté de penser.
Pour achever le catalogue des œuvres de Smaragde, nous désignerons un Commentaire sur les Épttres et \e$ Évangiles imprimé à Strasbourg en 4536, en un volume
SMAItÀGÙE 427
ia-folio. Cet ouvrage est considérable, mais il a cessé d*ètre important : dès le xui' siècle il était remplacé par d'autres commentaires d'une supériorité justement proclamée/ Tel avait été le profit de la lecture.
Depuis le retour de Tabbé Smaragde au monastère de Ga&tellion, son afifaire principale avait été d'instruire les religieux commis à sa tutelle. Il nous reste à raconter ce qu'il fit pour augmenter leur bien-être. Le goût du bienêtre, noble instinct qu'il ne faut pas confondre avec l'appétit des plaisirs dégradants, a toujours été vif chez les muiaes bénédictins; c'est pour le satisfaire qu'ils ont acquis tant de territoires, défricbé tant de terres sauvages^ amassé tant de richesses. Us devaient, dans le même desseio, rechercher pour l'établissement de leurs abbayes les lieux les plus sains, les plus riants. Or l'abbaye de Cas^ tellion avait été bâtie sur un montiescarpé, d'où l'on admi« rait Jl loisir une belle vallée, fécondée par les eaux de la Massoupe, mais où l'on ne pouvait sans un grand labeur transporter les choses les plus nécessaires à. la vie. Smaragde fit construire au confluent de la Massoupe et de la Meuse, à deux lieues du mont Castellion, un monastère plus vaste, où il conduisit lui-même la plupart de ses religieux en l'année 84 9. L'ancien édifice subsistant depuis un siècle, menaçait ruine : on n'y laissa qu'un petit nombre
128 SI?iGCLAftlTÉS HISTORIQUES
de frères, chargés (fentreteoir l'oiEce difin dans Téglise dépouillée de ses principaux ornements. L*enipereur Louis approufa cette translation, et s*empressa d'accorder aux moines de Saint-Mihiel-sar-Meuse le plus envié des privilèges, le droit de choisir eux-mêmes leurs abbés.
Cependant Smaragde ne survécut guère à cet événement. Son épitaphe ne nous apprend pas Tannée de sa mort; mais nous le voyons en 825 remplacé par Fabbé Hilduin.
Le nom de ce grammairien est longtemps resté dans la mémoire des maîtres et des écoliers. Un ancien chroniqueur, que citent les frères Sainte-Marthe, a dressé la série des illustres régents qui, deBeda le Vénérable à saint Rémi d'Auxerre, se sont transmis le précieux dépôt de la science. Dans cette liste Smaragde suit immédatement Âlcuin et précède Théodulfe; Théodulfe, à son tour, cet intraitable ennemi des Scots, a pour disciple le Scot Hélie, futur évoque d*Angoulôme*. On voit assez que notre chroniqueur dispose les noms dans un ordre arbitraire; mais, du moins, rend-il un juste hommage à notre Smaragde, lorsqu'il le compte parmi les restaurateurs des études en Occident.
A GtUtia Christiana (Nova), t. II, col. 986, note.
Ea ranoée 942, deux moines cisterciens, seml)lable8 par rhabit, bien différents par Tàge, quittent le monastère de Saint-Pierre, situé sur le Tessin, et, suivant une route mal tracée, traversent les bois, les monts, les fleu-i yesy se rendant à la ville éternelle. Le plus âgé de ces moines voyageurs est le célèbre Odon, abbé de Cluny. Retenu quelque temps sur les bords du Tessin par le roi lui-même, Hugues, roi de Provence et dltalie, il retourne h Rome, où le rappellent et les affaires de son oirdre et ses études. Jean est le nom du plus jeune. Né dans la Tille de Rome et destiné par les vœux de ses parents, par ses goûts, à TÉglise, Jean était déjà chanoine séculier dans quelque église romaine, quand Tabbé de Cluny l'entratna par ses conseils , par son exemple , à quitter le siècle. Le disciple suivit alors son maître, et sur ses pas se rendit en Lombardie, où les moines de Saint-Pierre l'initièrent aux épreuves de la vie monastique, et le reçu-
rent ensuite dans leur congrégation. Du Tessin au Tibre la route est longue. Pour Tabréger, nos deux moines échangent divers propos. Jean, comme cela convient à sa jeunesse, fait les questions; Odon, avec l'autorité de son âge, fait les réponses. Tandis qu'ils cheminent ainsi, priant, causant ensemble, leur commerce devient plus intime, et les questions de Jean plus familières. Enfln celui-ci manquant, il nous le confesse, aux prescriptions de la discipline, ose indiscrètement interroger son véné* rable compagnon sur sa patrie, sur sa famille. Odon, c'était son habitude, se recueille d'abord en silence, laissant attendre sa réponse; puis il rougit et soupire : ab intimo suspiria trafiens. Austère vieillard, pourquoi rongirt pourquoi soupirer? Quelle espèce de trouble la question du jeune moine est-elle allée porter dans les intimes retraites de ton âme? Odon est d'une illustre famille. Ce qu'on lui demande, il ne peut le dire sans faire violence à sa modestie. Cependant, puisque c'est Jean qui Finterroge, son élève, son ami, il va parler :
€ Mon père, dit-il, qu'on appelait Abbon, fessemblaitpen» * dans sa manière d'être et d'agir, aux hommes du temps
> présent. En effet, il savait par cœur les histoires des
> anciens, ainsi que les Novelles de Justinien. S'élevait-il
> entre nos parents quelque contestation? Il y avait tant de
OÙON DE CLUNT 131
» sûreté dans son jagement, que de tous côtés on venait
> le prier de terminer toutes les querelles. Aussi était-Il
> aimé de chacun, et principalement du comte Guillaume » le Port, qui gouvernail alors TAquitaine et la Gothie. Il 7> avait coutume de célébrer assidûment les vigiles des » saints. En ce qui regarde cette nuit qui rendit la paix » aux anges et aux hommes, cette nuit où le Christ, notre » Seigneur , apparut en ce monde sortant des entrailles » d'une vierge, comme un époux de sa couche, mon père » la pasisait dans une complète solitude , pleurant et » priant. Durant une de ces pieuses veillées, il lui vint à » l'esprit de demander au Seigneur qu'en mémoire de la » délivrance de la Vierge un fils lui fût donné. La ferveur » de sa prière toucha le ciel, et le sein de ma mère, depuis
* lotïgtemps stérile, fut fécondé. Mon père m'a souvent > ainsi raconté l'événement de ma naissance.
> Un Jour, fêtais bien jeune alors, mon père entra dans
* ma petite chambre, et me trouva sur ma couche sans
* gardien. Ayant donc regardé de tous côtés, et ne voyant » personne, il me souleva dans ses mains, et le cœur ^tettdu tefs le ciel : « Reçois, dit-il, cet enfant, ô
* Martin, toi la perle des ministres du Seigneur I » Puis il » me replaça sur ma couche, se retira, et garda le secret
* de ce qu'il venait de faire. Quelques années après, un
» prêtre de sa dépendance, mais qui habitait loin de nous, » m'emmena par les ordres de mon père, chargé parlai > de m*élever et de m*instruire dans les lettres ^ »
Odon, au rapport du moine Jean, avait soixante ans, lorsqu'en l'année 939, ils se rencontrèrent à Rome, se connurent et s'aimèrent. Il était donc né vers l'année 879. Le même biographe nous apprend, en outre, qu'Odon était de la race des Francs : mais sur son pays natal il garde le silence; ce qui a laissé le champ libre aux coojectures. Suivant l'auteur du Chronicon Turonense magnum^ Odon aurait eu l'Aquitaine pour patrie '. Mais cet auteur, qui vivait au xiii« siècle, n'a pas ici d'autorité. Odon nous parle, il est vrai, du crédit d'Abbon, son père, à la cour de Guillaume le Fort, ou le Pieux, qui fut, en effet, duc d'Aquitaine de l'année 886 à l'année 910 : mais entre les chefs des Francs, au ix« siècle, les intérêts communs créent des rapports, forment des liens qui ne prouvent entre les patrons et les clients aucune autre communauté que celle de la race. Le moine Jean, nous racontant l'histoire d'un neveu d'Odon enlevé par les Normands, désigne la Touraine comme le lieu natal de ce jeune homme, et
A rita Odonis, k Joanne monacho script a ; BibUoth. Cluniac^ p. ^^' 2 Recueil des Chroniques de Touraine par A. Salmon, p. 108.
ODON DE GLUNT 133
paratty mais en des termes équivoques, faire naître Odon dans le même pays. Mabillou, de son cdté, a recueilli pLu* sieurs documents qui placent le manoir seigneurial d'Abbon aux frontières de la Touraine, dans le Maine. Un de ces documents, qui est d*assez bonne date, puisquUl appartient aux premières années du xr siècle, est ainsi conçu : Fuit, ut veridica priorum relatione feriur^ no* bili prosapia satus, in Cenomanica regione exor* tus, etc., etc.^, » ce qui paraît à Mabillon un témoignage décisif. Enfin, ropinion toujours considérable de Mabillon a été sans hésitation adoptée par les collaborateurs de dom Rivet. Soit! Odon sera pour nous originaire du Maine, puisque c*est le sentiment commun des plus anciens chroniqueurs et des plus récents critiques.
Mais il faut de clore cette parenthèse, pour écouter la suite du discours interrompu :
€ Puis pour moi vint T&ge de Tadolescence. Ce corps, » que tu vois aujourd'hui défiguré par la vieillesse, a été » celui d*un jeune homme dont on a vanté les allures fié- » res et plaisantes : aussi mon père essaya-t-il, tandis que » les années succédaient aux années, de m*arracher à
^ Àeta Sanct. ord. S. Ben^ ssdc. t, p. 110. — Mabillon, CBuvres Fo$ihumeSy t. II, p. 23.
» rÉglisc et de me pousser vers la carrière des armes. (Tiest » pourquoi il me plaça dans la maison du comte Gruil- » laume, et me mit à son service. Laissant alors Tëtode » des lettres, j*appris le métier des chasseurs et des oise- » leurs. Mais le Dieu tout-puissant, qui sauve les gens en » dépit d*eux-mémes, et dont la voix appelle ce qui n'est » pas comme ce qui est, ne tarda pas à me terrifier dorant » les nuits et à me montrer vers quel précipice je me lus- » sais entraîner, me rendant, d'ailleurs, la chasse tris-
> pénible, car plus je me livrais à cet exercice, plustîste » et plus fatigué je rentrais au logis, après avoir échooé » dans toutes mes entreprises. Quelques années ainsi » passées, comme je me préparais à célébrer la vigile de » Noël, il me vint subitement à l'esprit, vers le milieu de » la nuit consacrée à cette pieuse veille,* d'implorer en ma » faveur la divine nourrice de Notre-Seignear Jésus. Et,
> priant, je lui dis : « Reine du ciel, mère de miséri- » corde, toi qui, dans cette nuit, as mis an jour le Sauveor » du monde, honore-moi de ton intercession : je cherdie,
> ô la plus pure des vierges, je cherche un refuge auprès » de ton fruit glorieux et unique: prête Fopeîlle à mes • prières. J*ai grand peur que ma vie ne déplaise à ton » fils; mais puisque c*est par toi qu'il s'est manifesté au » monde, que par toi, je t'en supplie, il ait au plus tôt
ODON DE CLLNY 135
pitié de moi. » Et comme j^avais fait ma prière, dit les matines, et suivi l'office de la messe, le jour vint. Alors, suivant Tusage, parut le chœur des moines en robes blanches; et tandis que toutes les voi& se mêlaient pour célébrer cette fête solennelle, je m'élançai d'un bond impétueux au milieu des prêtres, et je me permis de chanter avec eux le roi du monde. Je le sais, et je Tavoue, je fis mal. Aussitôt je fus atteint d'une violente douleur de tête, qui peu à peu m'accabla, puis me quitta. Mais quand la lecture de l'Évangile fut achevée, de nouveau j'éprouvai la môme douleur, et si je n'avais alors étendu les bras vers le chancel de l'église, je serais tombé défaillant des degrés où j'étais monté. J'avais environ seize ans quand cela m'arriva, et durant les trois années suivantes je restai en proie aux mêmes angoisses. Je fus donc rendu à mes parents , qui , pendant deux ans, employèrent en vain toute espèce de remèdes pour me guérir. C'est alors que mon père, triste et gémissant, m'apprit le vœu qu'il avait fait à ma naissance, et ajouta : « Bienheureux Martin, voici que tu demandes ce que je t'ai librement offert 1 II faut, il est vrai, remplir l'engagement pris. Mais qu'il m'en coûte 1 » Enfin, désespérant de ma guérison, je n'attendis plus da soulagement que d'jine prompte retraite vers celui qui me
» réclamait. Je lui avais été consacré sans le vouloir; je 3 n'avais plus qu'à me dépouiller de ma cftevelure, pour 1 aller volontairement le servir. Ce qui fut fait. Tu sais » maintenant, 6 mon fils, et ma naissance et le commen- 3 cément de ma conversion. Remarque que je n'ai rien » fait de bien par mon propre mouvement. Aie donc de > mes mœurs perverses telle opinion que tu jugeras con- » venable, mais célèbre et glorifie par d*incessantes béné- » dictions la miséricorde qui s'est abaissée vers moi^. >
Ainsi finit le discours du grave confesseur à son jeune prosélyte. On voudrait l'entendre raconter avec cette touchante simplicité le reste de sa vie. Mais la réponse s'est contenue dans les limites de la question. Odon a parlé, il se tait : c'est à nous maintenant d'achever, sur les docu^ ments divers que l'antiquité nous a transmis, l'histoire de cette existence si féconde en nobles travaux.
Pour satisfaire à l'engagement de son père, pour obéir à la pressante requête de saint Martin, Odon quitte le manoir de ses aïeux et se dirige vers l'ancienne Augtista Turonum, la ville métropolitaine dont le siège fut autrefois occupé par l'illustre pontife. Là, par les soins de saint Perpétue, au lieu môme où ont été déposés les restes
*■ Vita Odonis, aJoanne monacho.
mortels de saint Martin, s*esl élevée une splendide basilique, et autour de cette basilique est venue d'abord s'établir une colonie de moines noirs, qu*ont remplacés dans la suite des chanoines séculiers. Saint Martin est le patron de Féglise et du monastère. On ne vante pas Faustérité des chanoines de Saint-Martin ; ils n'obéissent pas à une règle sévère, comme les moines de Luxeuil ou d'Aniane : mais où trouver de plus studieux, de plus doctes cénobites? N*ont-ils pas eu successivement pour abbés, au commencement du ix*" siècle, Alcuin, Fridugise, Adalhard, qui sont comptés à bon droit parmi les plus habiles ré- . gents de nos écoles? Les Normands ont, il est vrai, pénétré jusque-là vers le milieu du même siècle, et de grandes ruines marquent la trace de leur passage. Cependant, sous la tutelle puissante et redoutée du comte Vivien, de Robert le Fort, duc de France, et de ses illustres successeurs Hugues, fils de Conrad, Eudes, fils de Robert, princes du sang royal et abbés laïques de Saint-Martin, non-seulement les chanoines ont recouvré leur ancien domaine, mais ils Font agrandi. Ils sont riches, et ont, dit-on, Forgueil de la richesse : mais, du moins, emploient-ils encore bien leurs opulents loisirs, puisqu'ils ont conservé le goût des lettres, et les cultivent, les enseignent, dans leurs écoles gratuites, avec un succès partout reconnu.
138 Sl.Nùl hAUITKS HISTOUIOLES '
Quand, en l*année 900, Odon arriva sous les murs de Tabbaje de Saint-Martin, cette maison avait pour abbé Robert, duc de France, de Neustrie, d'Aquitaine et de Bretagne, un des plus vaillants chefs de cohortes franques : elle avait pour évëque (car, par un singulier privi* lége, les clercs de Saint-Martin, affranchis de toute juridiction métropolitaine, rendaient hommage à un évéqoe particulier] Adalhard, frère d*Herberne, archevêque de Tours. Tels étaient les grands dignitaires de Fillustre maison. Mais Tabbé, qui fut roi des Francs en 922, et qui déjà travaillait à le devenir, ne résidait pas avec ses cbanoines. Ajoutons que ceux-ci ne voyaient pas beaucoup plus souvent leur évéque, qui n'e&erçait pas chez eux de fonctions claustrales. Au spirituel comme au temporel} c'était le doyen Beliac qui gouvernait Tabbaye, et, sous ses ordres, Odalric présidait aux affaires 40 l'école.
Les chanoines de Saint-Martin firent un honorable ^ cueil au jeune seigneur qui venait s'associer à leurs pieux exercices. La cérémonie de son admission au nombre des clercs fut môme un événement solennel. On y vit assister un grand nombre d*éminents personnages, compagnons d*armes de son père Abbon. Le plus considérable d'entre eux était le comte d'Anjou, Foulques le Roux. Le moiae Jean nous rapporte qu'Odon avait passé les années de soa
ofance dans la maison de ce seigneur, « qui eum enurierat, » L'auteur du Chronieon Turonense magnum, iQ des termes plus précis, dit que le fils de Foulques et le ils d'Abbon avaient eu la même nourrice ^ Mais ce détail îst emprunté à une prétendue lettre d'Odon, fabriquée par m faussaire. Nous parlerons plus loin de cette lettre et âc l'ouvrage qu'elle précède. Voici une autre preuve de l'affection presque paternelle de Foulques le Roux pour Odon. Ayant acquis de ses deniers, auprès de Tabbaye de Saint-Martin, un domaine ecclésiastique que Jean nomme une cfille canonicale, il en fit présent au jeune clerc, à qai les revenus de ce bénéfice fournirent le pain de chaque jour.
Avec un tel patronage Odon aurait pu retrouver à Saiot-Martin, sous la robe du lévite, la vie facile qu'il ayalt pratiquée dans les cours. Les mœurs ie ses confrères le permettaient*. Mais il était venu chercher au milieu d'eux la pauvreté. Détournée des occupations mondaines, l'activité de son noble esprit se porta vers Tétude. Réservant donc ses nuits à la prière, il consacra tous ses jours ^ la lecture des livries, qu'il avait depuis trop longtemps akodonnés. € Il eut blutât fait, écrit Jean avec emphase»
^ CkrmUqmtê dt Tmimime^ p. iil-
» de traverser à la nage Timmense mer de Priscien. » En d'autres termes, Odon, suivant le conseil d'Alcuin, recommença p^r la grammaire le cours de ses études interrompues. Ensuite il prit Virgile, mais pour le laisser bientôt. En effet, ayant vu en songe un vase dont les parois extérieures étaient revêtues de splendides ornements(, mais an dedans duquel s'agitaient d*affreux reptiles, il interpréta cette vision de telle sorte : les ornements du vase sont la belle poésie, et les serpents la doctrine du poète. En conséquence, il ne voulut plus avoir de commerce avec Virgile. Scrupule d'une jeunesse inexpérimentée! Odon court d'abord aux anciens, comme à la source de toute science; puis il repousse avec effroi le doux breuvage. Il l'a senti : c'est un poison I Rejetant donc les poëtes profanes, il n'aura plus entre les mains d'autres livres que des commentaires des Évangiles, des prophètes. Mais bientôt il ne lui est pas même permis de continuer cette lecture. L'opposition vient des chanoines, ses maîtres. « Que prétendstu faire? » lui crient-ils tous à la fois, avec l'accent de l'indignation, de la fureur, rabido latratu, < Est-ce qae » cela te regarde? Tu es bien présomptueux de vouloir » aborder ces inextricables Écritures ! Arrière, et retourne » aux Psaumes 1 » En nous tcansmettant cette véhémente allocution, le moine Jean nous fait comprendre la méthode
suivie à l'école de Saint-Martin pour renseignement des lettres sacrées. Au premier degré de cet enseignement, la lecture des Psaumes, c'est-à-dire l'oraison, le simple exercice de la piété; au second, les labeurs de l'interprétation exégétique, l'étude des textes, des dogmes, la science.
Odon obéit et s'éloigna des commentateurs : mais il ne les délaissa pas sans regret; il ne fit pas cet acte de soumission sans murmurer au dedans de lui-même, et sans former déjà le dessein (l'échapper de quelque manière à une surveillance incommode, oppressive. Les esprits bien doués ne peuvent résister au désir de connaître. Tout ce qu'on entreprend pour les contenir dans une limite les excite à la révolte. Odon quitta bientôt l'abbaye de Saint- Martin, et, remontant le cours de la Loire, il se rendit à Paris.
Paris n'était pas encore, au commencement du x* siècle, le gymnase de l'Europe entière. Aucun des établissements qui donnèrent plus tard origine à l'illustre^ Université de hris, n'existait encore sur l'une ou l'autre rive du fleuve. Personne n'avait encore dit que, par un décret de la Prolidence, Paris devait produire les plus doctes maîtres, comme lés coteaux de la Bourgogne les vins les plus écumeox; et les plaines de la Beauce les plus grasses moissons. Cependant un audacieux, un téméraire, un saint