ANSELME LE PÉRIPATÉTIGIEN \SS
tous les maîtres du nom d'Anselme qu'elle a possédés dans le cours du xi« et du xii« siècle. La plupart de ceux que nous venons de désigner ont laissé des ouvrages. On en lira les titres dans Ibl Bibliothèque des écrivains mila-nais, de Philippe Argelati. Cependant, parmi ces titres, on , ne trouvera pas le Rhetorimachia. Disons, sans tarder davantage, qu'un renseignement fourni par le texte même de cet opuscule vient nous épargner le soin de vérifier bien des hypothèses. Si le Rhetorimachia ne figure pas au catalogue d' Argelati, c'est qu'aucun des Anselme par lui nommés n*est l'auteur de cet ouvrage.
Parlant de deux de ses oncles, promus l'un et l'autre aux plus hautes dignités de la hiérarchie ecclésiastique, l'un évêque de Lucques, l'autre évêque de Turin, notre docteur les désigne en ces termes : « Johannes, adhuc vi- > vens, Lucensis episcopus, et adhuc Çunibertus.Taurinen- » sis praesul inclitus^» Puisque ces deux prélats vivaient encore au moment où maître Anselme se faisait gloire de les compter parmi ses proches, on n'a qu'à rechercher la date de leur épiscopat pour savoir en quel temps il composait son ouvrage. Plusieurs évéques du nom de Jean occupèrent le siège de Lucques durant le xi« et le xii* siè-
* FoUo 12.
cle; mais un autre' passage du Rhetorimaehia nous fait connaître lequel d'entre eux fut un des oncles d'Anselme. Fort curieux de perpétuer le souvenir de tous ses ancêtres, Anselme nomme les frères, les huit frères de son oncle révô(iue de Lucques, et, avec eux, le père de celte nombreuse et brillante famille : il s'appelait Godefroid* . Or, nous retrouvons un Jean, fils de Godefroid, dans la série des évéques de Lucques dressée par Ughelli : ^ JohannesLucensis, filius Gothefredi, hanc ipsameccle- -» siam cum laude prsecipua administravit ab anno 1023 »^usquead annum 1056*. » Pour ce qui regarde Cunibert, il gouvernait Téglise de Turin dès l'année 1049, comme nous rapprenons d'un diplôme pontifical qu'il souscrivit à celte date'. Ainsi voilà des indications tout à^ fait concluantes : Anselme le Péripatéticien écrivait le Rhetorimaehia de l'année 1049 à Tannée 1056. Il n'est donc pas permis de le confondre avec Anselme de Pusterla, Anselme de Mandello, Anselme Valvassore, Anselme de Rho ': ces docteurs sont venus après lui. Est-il, d'ailleurs, nécessaire de recourir aux témoignages contempo-; rains pour établir que le pape Alexandre II ne rechercha
* Fol. 18, recto.
2 Ughelli, Italia Sacra^ T. i, col. 805.
»T. IV. p. J20.
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jamais, même dans sa jeunesse, le titre de philosophe péripatéticienT On connaît sa famille : coinme il fut le premier pape d'origine milanaise, les historiens lombards n'ont pas manqué de rappeler qu'il était nommé, dans le siècle, Anselme de Badaggi. D'autre part, nous trouvons dans le Rhetorimachia toute la généalogie de notre Anselme. Il appartenait par les femmes à l'illustre maison d'Arzaga. Le père de sa mère, Lanfranc d'Arzaga, avait eu pour frères^ Landulfe II, évéque de Brescia en i 002, mort en 4027, et Amulfe, qui occupait vers le même temps (989 — 1009) le siège métropolitain de Milans II n'avait pas du côté de son père de moins nobles aïeux. Jean, évéque de Lucques, était, avons-nous dit, un des frères de son
^ Dans sa notice sur Landulfe n, évêque de Brescia, Ughelli lui 4onne pour frère Amulfe de Gastiglione, archevêque de Milan. Le nouvel éditeur de Vltalia Sacra^ Nicolao Goleti, n'ayant pas trouvé cet Amulfe de Gastiglione dans la liste des archevêque de Milan publiée par Ughelli, crut, malgré la grande différence des dates, devoir lire, au lieu d* Amulfe, Godefroid de Gastiglione, qui ne fut pas archevêque de Milan avant 1035;(/ra/ia Sacra^ T. iv, col. 538). Il faUait corriger autrement Terreur d*Ughelli. l\ place à bon droit au nombre des archevêques de Milan Amulfe d'Arzaga, Arnutphus cognominatus ab Arciago ; mais il se trompe quand, au chapitre qui concerne les évêques de Brescia, il nomme le même personnage Amulfe de Gastiglione. Voilà ce que nous apprend notre manuscrit ; et ce renseignement historique n'est pas déponrva d'intérêt.
përe^ et, en remontaDt plus loin, on rencontre dans la môme famille une suite de personnages encore plus illustres. Mais quel était le nom de cette famille? Parlant de sa mère, Anselme s'exprime ainsi : « Nec haec dégénérât, » quam diva Bisatis honorât * . » Ailleurs, lorsqu'il va compter ses ancêtres, il débute en ces termes solennels : « Est » Bisatis nobis ampla quidem domus ; est vero genus » diceregravius *. » Ailleurs encore, au nom de son grandpère Godefroid, il ajoute cette qualification : « Decus ipse » Bisatis^. » De ces divers passages on doit conclure que le domaine de son père s'appelait en latin Bisatis, Or, nous trouvons ce lieu dans le Milanais. C'est Besate, à cinq lieues sud-ouest de Milan, sur la rive gauche du Tessin, place fortifiée dès le xii« siècle, qui fut, au xiii«, le théâtre de sanglantes rencontres entre les gens de Milan et ceux de Pavie. Il y a donc lieu de croire que notre docteur s'appelait, suivant l'usage, Anselme de Besate. Ainsi, plus de matière offerte à l'équivoque ; nous possédons des documents certains sur un maître jusqu'alors inconnu, Anselme de Besate, qui professait la science nouvelle, la philosophie, vers le milieu du xi« siècle, et, se donnant pour un dis-
1 Fol. Il, recto.
* Fol. IQ, verso.
» Fol. 18, recto.
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ciple fidèle d^Âristote, prenait le surnom dePéripatéticien. Si nous ouvrons les annales de la littérature italienne, nous y lisons que les écoles de Milan furent les premières où l'on vit paraître des philosophes. Landulfe l'Ancien, qui vivait dans les premières années du xi« siècle, raconte, en effet, que, dans la ville de Milan, sous le porche de l'église métropolitaine, se tenaient, de son temps, deux écoles de philosophes, où l'on enseignait divers arts : « Philosophorum scholsediversarumartium peritiam » habenlium. » C'est un document très-vague. Tiraboschi n'a pas su lui donner plus de précision, et, jaloux de placer quelques philosophes italiens à l'origine du xi« siècle, il a pris le parti de raconter avec d'amples détails la vie de Gerbert, né dans les montagnes de l'Auvergne, à Aunllac. Au milieu de ce siècle, quelques hommes considérables sortent des écoles de la haute Italie : c'est Damien de Ravenne, c'est Lanfranc de Pavie. Tennemannlès acomptes au nombre des philosophes, et à bon droit; dès qu'on s'élève au-dessus de la foule par l'intelligence, le savoir, le talent d'écrire, on a presque toujours quelque philosophie, c'est-à-dire quelque liberté de jugement et quelque prope^ion vers la recherche de la vérité. Cependant, h prendre ce terme de philosophe dans l'acception étroite du moyen âge, il signifie moins un penseur qu'un professeur
de logique. Or, ni Pierre Damien, ni Lanfranc n*ODt cultivé la logique pour elle-même : interprètes i^clairés de la lettre sacrée, ils ont élargi le cercle de l'érudition théologique, mais ils ont, Tun et Tautre, plutôt décrié que pratiqué la méthode des philosophes. Notre Anselme est donc, pai^i les docteurs italiens dont il nous reste quelques écrits, le premier qui ait fait profession d'observer cette méthode.
A ce titre, il est pour nous un personnage très-intéressant. Nous sommes donc avides de Tinterroger quelques instants sur sa vie et sur sa doctrine. Anselme nous déclare d*abord quel a été son premier mattre. Il s'appelait Drogon, et, parlareconnaissance qu'il lui témoigne, il marque combien il lui doit. Ce Drogon était, il parait, un docteur très-renommé : Anselme appelle son école Drogonica seeta^ et sa méthode la méthode italienne^ italica disciplina ^ C'est un renseignement curieux. Nous nous empressons de le recueillir. Mais il ne nous est pas permis de le commenter. Nous n*avons retrouvé ce Drogon dans aucune chronique et dans aucune histoire littéraire, et nous ne savons pas même en quel lieu d'Italie se tenait cette école fameuse, d'où Ton sortait, ^ corn-
< Epist. ad Droconem, fol. 30, recto.
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mencement du w siècle» avec le titredepéripatéticien. Après avoir étudié la philosophie sous la discipline de Drogoû» Anselme se rendit auprès d'un de ses élèves, devenu maître à son tour, le docteur Sichelmus, qui professait la rhétorique dans la ville de Reggio ^ Plus tard, il parcourut la Gaule', la Bourgogne, TAIlemagne ', visitant toutes les académies naissantes, prêtant une oreille attentive aux discours de tous les maîtres. S'il faut Fen croire, il recueillit dans ces voyages une riche moisson de connaissances, et, à son retour, l'Italie tout entière applaudit à son merveilleux savoir ^. C'est sans doute à cette époque de sa vie qu'il quitta le monde et se retira
Toi. 1, rêcto.
2 Saint Arialde, diacre de Milan, contemporain d'Anselme, était allé, comme lui, dans les Gaules, c'est-àrdire à Paris, pour achever ses études. (Vita Sancti Arialdi, aPuricello édita, lib. 1^ c. 12, num. 12.) Quelque temps après, Landulphele Jeune et Anselme de Pustèrla prenaient le même chemin. (Chronicon Landulphi junioris; Muratori, t. v, p. 485. j Ainsi, quelle que fût la renommée' de Técole de Drogon, il était reconnu, dans tonte lltalie, même >u coismencement du xi« siècle, que, pour être inscrit au nombre des maîtres, il fallait avoir passé parles écoles de Paris. C*est ce que nous témoignent d'ailleurs tous les historiens sincères. [On peut consulter à cet égard Josephus Antonius Saxius, Prodomus BibUothec» scriptorum Mediotanensium Ph. Argelati, c. 7.
* Fol. 24, reeto et 36 verso.
*Fol. ^3y verso et 24 reeto.
Il*
dans la solitude, pour n'être pas détourné de ses travaux par le tumulte des affaires civiles. Les gens du lieu qu'il choisit pour retraite le prirent d'abord pour un ermite, pour un saint homme ; puis il leur devint suspect, et ils n'hésitèrent pas alors à supposer que c'était un émissaire du sombre empire, qui s'employait à fabriquer d'abominables hérésies*. La renommée de son savoir étant parvenue jusqu'à la cour de l'empereur Henri III, celui-ci voulut s'attacher un homme d'un tel mérite, et le fit son chapelain. Voilà tout ce que nous apprenons sur la vie d'Anselme de Besate.
Sa doctrine nous est encore moins connue; cependant, ce qu'il nous a transmis à cet égard ne nous est pas indifférent. Il avait fait un livre dont la perte est bien regrettable. C'est de ce livre qu'il parle en ces termes : « In » alio nostro opère cui titulus est : De Materia Artis *. » Un traité de ce genre devait contenir des définitions semblables à celles de Martianus Capella. Nous savons combien, au début de l'enseignement scolastique, on était soucieux 'de déterminer et de circonscrire en d'étroites limites la matière propre de chacun des sept arts libéraux.
* Fol. 2, reeto et vtno,
2 Fol. 1, reeto»
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Or, rien n'est à rechercher plus curieusement gue les définitions, dans les écrits de nos premiers docteurs. Nous avons lieu de croire que le passage suivant renferme encore une allusion au même ouvrage. Anselme écrit à Drogon, son maître : « A liberalibus enim vestris disciplinis cum » ad capellam me contuli Imperatoris, et, ex vestraé phi- » losophiaeotio, cum saecularime dedi negotîo, opus quod » apud vos edidi mecum, ut prsecepistis, deluli, et univer- » sis civitatibus, quas in eundo perambulavimus, vestris y> litterîs approbatum reprsesentavimus *. » Là se trouvaient donc les principes, les doctrines de cette école Drogonienne dont il ne nous a pas encore été permis de retrouver la trace.
Le second ouvrage d'Anselme est le Rhetorimachia. Voulant donner d^ exemples de toutes les formes oratoires, de toutes les ressources qui sont offertes par l'art des rhéteurs, de tous les artifices qu'ils pratiquent pour convaincre, c'est-à-dire pour démontrer le faux comme le vrai, il suppose qu'un de ses cousins, nommé Rolland, Ta dénoncé devant Téglise de Milan comme coupable de divers crimes, et il repousse ces accusations; ensuite, il prend à partie l'accusateur et le représente comme le plus lâche et le plus
Fol. 36, recto.
pervers des hommes. C*est une plaidoirie en trois livres, et le volume est orné de rubriques marginales qui donnent le nom de toutes les figures successivement employées par l'orateur. Nous n'y trouvons rien qui concerne la philosophie, si ce n'est ce passage: « Aristotelica didicimus disci- » plina duarum specierum commixtione terliam gigni » minime. Rerum etiam naturam pati omnino non posse » duo contraria simul in eodem esse, et, quod impossi- » bilius eamdem essentiam procreare. Quod verum sit, » nec ne, quaerimus. Si verum, objicitur album et nîgrum, » duas species, sua commixtione rubrum pallidumve con- » ficere, et duo contraria simul in eodem esse : cum etiam » omnes species conjunctione duarum aut plurium videan- » tur fieri specierum ; sicut homo ex rationabili et mor- » tali : qusB, quamvis dicantur diffejrentisB, vera tamen » ratione, sicut et alla multa qualia, sunt species in sue » génère. Quid igitur? Falsa-ne erit tam studios» aucto- » ritatis proposition? » Cette question, qu'Anselme abandonne aussitôt, comme s'il n'osait la résoudre, ne troublera jamais l'esprit d'un péripatéticien éclairé. Aristote soutient, en effet, dans ses Ca%one^, qu'une même chose ne peut recevoir à la fois les qualités contraires; mais,
* Fol. lA, verso et fol, 15, reeto. '
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d*autre part, il enseigne que toutes les qualités sont susceptibles du plus ou du moins. Que le blanc et le noir soient donc pris pour deux espèces du genre de la couleur. Suivant Aristote, un sujet déterminé ne pourra pas être à la fois noir et blanc. Mais ne pourra-t-il être gris ou rouge? Ce n*est pas Arislote qui le conteste ; mais il soutient que le gris et le rouge appartiennent à des espèces et n*en constituent pas. Cependant on fait observer'que toutes les espèces trouvent leur origine dans l'assemblage de plusieurs espèces différentes; ainsi Tesprit humain possède deux espèces, raisonnable et mortel; et c'est ce qui trouble la logique d'Anselme. Il faut se hâter de lui dire qu'une différence n'est pas un contraire. Aristote explique longuement, au livre IV, chap. m, des Topiques^ comment les espèces contraires trouvent place dans le même genre. Mais un genre n'est pas, pour parler avec Anselme, une nature, c'est-à-dire une chose du genre de la substance. Il n'est pas, d'ailleurs, contesté que les natures, ou substances premières, reçoivent à la fois des espèces différentes, sinon contraires. C'est ce qu'Aristote démontre clairement dans le chapitre v des Catégories. On reconnaît dans l'embarras d'Anselme un goût trop vif pour les subtilités. Il ne paraît pas mal raisonner, et, toutefois, son raisonnement n'est qu'un sophisme. En effet, les contraires étant des espèces
différentes, il identifie, sans en avertir, les espèces et les contraires; puis, ayant avec la môme dissimulation identifié les différences et les espèces, il raisonne sur les différences comme sur les contraires. Pour lui prouver que le blanc et le noir constituent par leur assemblage une troisième espèce, le rouge ou le gris, il ne suffirait pas de montrer que raisonnable et mortel se rencontrent au sein de l'espèce homme; il s'agirait de faire sortir du néant une espèce qui fût à la fois raisonnable et déraisonnable^ immortelle et mortelle.
Nous n'insistons pas davantage sur cela. Au fait, il n'importe guère à notre docteur que tel ou tel mélange soit pris pour une espèce déterminée du genre de la couleur : l'affirmation de cette espèce n'est pour lui qu'un argument, argument qu'il se réserve de faire valoir en faveur d'un principe bien plus considérable en logique et en morale. On va l'apprécier. A la suite du Bhetorimachia se trouve, dans le manuscrit, la Lettre d'Anselme à Drogon, dont voici le titre : Epistola Anselmi ad Droconem mxigistrum et ejus discipuloSi de logica disputatione in Gallia habita. Dans cette lettre nous allons apprendre ce que nous veut notre docteur. II était, dit-il, à Paris, et devant les illustres professeurs de cette métropole des hautes études, il s'inclina d'abord avec respect, n'osant pas engager
ANSELME LE PÉRIPATÉTIGIBN 495
une controverse. Cependant il ne put tomber d'accord' avec eux sur un point bien important. Ceux-ci prétendaient qu*à Toccasion de tout problème on peut proposer à la fois le pour et le contre, et se tenir ensuite dans une réserve aussi éloignée d'une affirmation que d'une négation. C'est ce qu'ils appelaient la thèse du sic et non; alliance de mot^ qui n'a pas été, comme on le voit, inventée par Âbélard, puisqu'elle était communément employée dès le XI* siècle. Et voici comment An.selme disputait avec eux * :
« Il vous est désagréable d'avoir jusqu'à ce moment > supporté le ton taciturne de notre ouvrage. Eh bien!
^ « Siogalarem nostKam taciturnitatem in opère nostro adhac tulisse molestum est ; quam, si placet, ultra ferre non est. Laudare enim in » qmdy yel vituperare, necesse est.
» Non laudabo, nec vituperabo, cum médium faciam, quod nec laus > est nec vituperatio : est igitur possiMle utrumnon Cacere, ubi aliquid » neutrum est invenire.
» Si médium, inquam, ut dicitis, feceritis, tune et utrumque. Constat » enim médium ex utrisque, ut ex albo et nigro rubrum, et ideo me- » dium; sicque in faciendo neutrum facietis utrumque; utrum ergo » facere necesse est, quum in utro vel utroque utrum non facere poa- « sibile non est.
» Médium in quid, ut dicitis, non ex utrisque, sed ex negatione con- 9 ficitur utrorumque, ut non quia et album et nigrum Ulud rubrum, sed n quod est neutrum illud dicimus rubrum ; sicque omne medionu
» s'il VOUS plait, ne le supportez pas davantage. Il faut » en effet, le louer* ou le blâmer en quelque chose.
» —Je ne le louerai pas et ne blâmerai pas ; je .m*arréu » à un terme moyen, qui n'est ni Féloge ni le blâme. En » effet, il est possible de ne pas faire Tun ou Tautre, dë^ » qu'il est possible de trouver quelque chose qui ne soit ni » l'un ni l'autre.
» Je réponds : —Si, comme vous le dites, vous prenez m » terme moyen, vous faites alors l'un et l'autre. En effet, » ce terme moyen participe de l'un et de l'autre, comme le » rouge participe du blanc et du noir, et c'est pour cela » qu'il est dit terme moyen. Ainsi, en ne faisant ni l'un
» Utrum ergo facere 'necesse non est, quia in* meo neutro utrum vcl » utrnmque possibile non est.
» Si ex negatione utrorumqne médium confectam est, quod, ut dici- » tis, neutrum est non magis utrorumque quam oomium rerum neutrum » est; quod bene perspectum nihil est. Non enim magis ex albi et ni- » gri negatione conficitur rubrwn quam cœli et terne ceterarumqae » rerum: quia, sicut est veritas ut quod nec album nec nigrum est » illud rubrum existât, sic quod nec cœium, nec terra, nec cetera, illad » esse rubrum a yeritate non discrepat. Quod autem, omnibus rébus » negatis, nibil illarum est, illud res (rem) pnedicare impossibile est. » Res yero, quod non est illud, nihil esse necessario consequens est, » sicque in faciendo aliquid facietis nihlL Utrum ergo facere ne- » cesse est ; utrumque enim, vel neutrum, impossibile, vel nibil est.* Foliis 36, verso; 37, recio. '
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» ni Fautre, vous faites l'un et Vautre : donc il est nécessaire » de faire l*un ou Tautre, puisqu'en faisant soit l*un ou » l'autre, soit l'un et l'autre, il est impossible de ne pas » faire ceci ou cela.
» — Le terme moyen en quelque chose ne participe pas, » comme vous l'avancez, de l'un et de l'autre; il consiste » dans la négation de l'un et de l'autre : de même, le corps » n'est pas rouge parce qu'il est à la fois blanc et noir, » mais on l'appelle rouge parce qu'il n'est ni l'un ni l'autre : » et il en est ainsi de tous les termes moyens. Donc il n'est > pas nécessaire de faire Tun ou l'autre, car ni l'un ni » l'autre, comme je l'entends, ne peut contenir ni l'un ou » l'autre, ni l'un et l'autre.
» — Si le terme moyen consiste dans la négation de l'un » et de l'autre, ce qui, comme vous le dites, est ni l'un ni » l'autre, n'est pas plus ni l'un ni l'autre à l'égard de » l'un et de l'autre qu'à l'égard de toutes les choses qui » sont dans la nature, et cela, bien examiné, se réduit à » rien. En effet, le rouge ne consiste pas plus dans la » négation du blanc et du noir que dans la négation au » ciel, de la terre et de toutes les autres choses. Est^il vrai » que le rouge soit ce qui n'est ni le blanc, ni le noir? Il » est également vrai que le rouge est ce qui n'est ni le ciel, » ni la terre, ni le reste. Or, ce qui» toutes les choses écar-
» téespar une négation, n'est aucune d'entre elles, ne peut ^ pas être une chose; et une chose qui n'est pas cda n'est » rien : ce qui revient à dire qu'en faisant quelque chose » vous ne faites rien. Donc il est nécessaire de faire l'un » ou l'autre : car faire l'un et l'autre, ou ne faire ni l'un ni » l'autre, est également impossible; c'est ne faire rien. » Telle était donc une des questions agitées.dans l'école de Paris, quand Anselme de Besate vint s'y façonner aux périlleux exercices de la dialectique. Qu'y a-t-il au fond de ce débat? Il s'agit de déterminer la nature du terme moyen. Lés adversaires d'Anselme soutiennent que, dans Tordre des idées, ainsi que dans l'ordre des choses, il se rencontre certaines opinions, certains objets, dont le caractère est incertain, qui participent des contraires et les reproduisent simultanément d'une manière imparfaite. Or, disent-ils, ce n'est contester ni la réalité de ces objets, ni celle des notions qui les représentent, que de leur refuser une manière d'être absolue qui ne leur appartient pas. Ce ne sont pas des substances qu'on définit par elles-mêmes; mais ce sont des choses relatives, qui occupent un lieu jnitoyen entre les extrêmes, entre les substances d'une nature opposée. Anselme prétend, de son côté, que la nature et l'intelligence ne peuvent se tenir dans ce milieu qu'on appelle terme moyen. Il a raison avec Aristote, s'il entend simple-
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ment démontrer que toute proposition exprimant Tétat réel d'une chose particulière contient nécessairement une aflSrmation ou une négation. Mais il a tort s*il suppose que toute affirmation exclut Tidée d'une qualité neutre, n y ades qualités neutres, qui sans être ni Tun ni Tautre des contraires, sont quelque chose de l'un et de l'autre. La physique ne reconnaît, et à bon droit, aucun terme moyen entre le repos et le mouvement, entre la mort et la yie, mais elle en admet volontiers entre le froid et le chaud, le dur et le mou, le blanc et le noir ; la logique ne suppose aucun intermédiaire entre la matière et la forme, l'âme et le corps, mais elle conçoit très-bien la puissance entre Tétre et le non-être; enfin, la morale, après avoir défini les yices et les vertus, distingue encore des uns et des autres les actions indifférentes.
On savait qu'au ix® siècle l'esprit d'examen avait trouvé dans Y Introduction de Porphyre la matière des systèmes les plus opposés; on savait qu'après avoir divisé Jean Scot Erigène et Raban-Maur, la question de la nature des genres avait encore suscité d'autres querelles entre les disciples de l'un et de l'autre; on savait, enfin, que vers la fin du x« siècle et dans les premières années du xi», Gerbert et Bérenger s'étaient laissé conduire, par la thèse des universauxet parla critique de cette thèse, jusqu'aux hallucina-
tioDs du platonisme alexandrin et jusqu'aux négations les plus audacieuses du péripatétisme : maison ignorait qu'il se fût élevé vers la même époque, dans Pécole de Paris, une controverse sur la nature du terme moyen, et la lettre d'Anselme à Drogon est véritablement la révélation d'un fait nouveau.
Répétons, en terminant, que cette lettre et quelques fragments du Rhetorimachia contiennent les renseignements les plus anciens qui nous soient parvenus sur la renaissance des études philosophiques en Italie. Il faut espérer que d'autres découvertes viendront dissiper les épais nuages qui enveloppent encore ces origines.
GAUNILON
SEIGNEUR DE M0NTI6NI, TRÉSORIER DE SAlIfT-MARTm, MOINE DE MARMOUTIERS ET PHILOSOPHE.
BuanilODy Wenilon, GaoneloD, GauniloD, car son nom s'écrit de ces quatre manières, n'est plas an philosophe obscur. Hegel, étonné de sa prudence, rappelle un Kant des anciens temps. H. de Rémusat reconnaît que, dans leur polémique contre Descartes, Huet et Gassendi, ces critiques ingénieux et déliés, ont reproduit les arguments de Gaunilon contre saint Anselme*. Qu'après avoir rendu cet hommage à lasagacité de son jugement, on rappelle ensuite empirique et même sensualiste, il n'importe. Empirique, il Test dans la mesure du sens commun protestant contre les fantaisies d*un aveugle dogmatisme ; sensualiste, il Test autant que doit Tétre tout scrupuleux censeur des égare-
i Gh. de Rémusat, Saint Anêelme^ p. 63.
ments de la raison pure. Nous sommes du parti de Gaunilon.
C'est une déclaration que nous aimons sans doute à faire, puisque nous la faisons même sans propos. Il ne s'a* git pas, en effet, ici de la philosophie de Gaunilon, mais de sa vie. M. Ravaisson ayant signalé dans V Histoire manuscrite de MarmoutierSf par dom Martène, de curieux détails sur la famille de Gaunilon et sur les phases variées de son existence S nous avons d'abord recherché cette histoire*, où nous avons, en effet, trouvé les éléments d'une intéressante biographie. Continuant ensuite notre enquête dans les riches cartulaires des abbayes tourangelles, nous avons eu la bonne fortune d'y découvrir quelques pièces inconnues à Martène, qui nbus permettent de développer, sinon de compléter son récit. Ce sera le simpleobjet de cette notice.
Le père de Gaunilon se nommait Gauthier; Hersinde était le nom de sa mère. Aucune des diverses chroniques de Touraine recueillies par M. André Salmon ne nous parle de ce Gauthier. Cependant c'était un «homme considérable^ puisqu'il est appelé, dans un diplôme de MarmoutierSi proviseur, provisor, de la ville de Tours. Proviseur, lieu-
* Rapports sur les bibliothèques de l'Ouest; Appendice. ^ Elle 86 trouve à la bibliothèque de Tours et à la Bibliothèqae impériale, Résidu de Saint-Germain ^ paquet 06, n» A.
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tenant du comte, vicomte, gouverneur, ce sont là, suivant Martène, différents noms employés pour désigner la même dignité, la même charge. Nous ne pouvons souscrire à toutes ces assimilations. Martène doit se tromper. Le Glossaire ae Ducange nous fait connaître diverses acceptions plus ou moins usitées du mot provisor. Mais il ne nous offre pas celle de vicomte. L'exacte traduction de ce mot provùor est intendant. Il y avait alors dans quelques villes des intendants civils, des intendants ecclésiastiques et même des intendants judiciaires. Gauthier, Turonensis cimtatis miles et promsor, était sans doute un in- ' tendant civil. Quoi qu*il en* soit, le âls de Gauthier était le fils d*un personnage.
On ne sait pas exactement la date de sa naissance. Le diplôme de Marmoutiers où est nommé le proviseur de la ville de Tours*, rapporte que Gauthier, Hersinde,safemme, et Gaunilon leur fils, donnèrent quatre serfs à cette abbaye du temps de Tabbé Bernier. Or dès Tannée 1000 Bernier n'était plus abbé de Marmoutiers. Il est ainsi prouvé que la nsûssance de Gaunilon précéda la dernière année du dixième siècle. Mais on n'a pas, à cet égard, de renseignements plus précis.
Prmwes de ftMoire de Marmoutiers, par Martône.
Eudes, ou OdoD, comte de.Blois, de Champagne et de Tours, avait dans Gauthier un fidèle vassal. Après Tavoir en conséquence honoré de ses faveurs, il s'occupa de rétablissement de son fils Gaunilon, et lui donna le fief de Montigni^ On doit aussi supposer qu*il contribua pour quelque part à le faire nommer trésorier et prévôt de Saint- Martin de Tours.
Depuis Tavénemenl de Hugues Capet, l'abbaye de Saint- Martin n'avait pas voulu reconnaître d'autres abbés que les rois de France. On ne s'étonnera donc pas de voir une suite de laïques parmi les trésoriers de cette illustre maisonv Hervé, que l'on appelle quelquefois saint Hervé, fils d'un des plus puissants seigneurs de la cour de France, avait été trésorier de Saint-Martin*, et avait employé ses grands biens à reconstruire l'église abbatiale, à fonder et à doter le parthénon de Beaumont, ainsi que le prieuré de Saint- Cosme. Après lui, son neveu Sulpice, vaillant chef de milices, qui commandait la tour de pierre dans la forteresse d'Amboise, avait été pourvu de la même trésorerie, A Sulpice succéda Gaunilon.
Comme ses prédécesseurs immédiats, Gaunilon occupa
< Ce lieu s'appelle eucore aujourd'hui Montigni-le-Gannelon, près Chàteaudun (Eure-et-Loir).
^ Brevis Historia S. Juiiani, dan^* les Chroniques de Tcturairte^ p. 330.
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cette charge sans faire aucune abdication de son état civil. Il était et il resta marié. Copiant les cartulaires de Marnioutiers, Housseau y a remarqué, plein de surprise, la mention d*une certaine Agnès, désignée, sans aucun artifice (le langage, comme femme d'un trésorier de Saint-Martin; Housseau ignorait sans doute que ce trésorier était laïque. Il s'agit en effet de Gaunilon*. Sa femme, qu'on appelait Agnès la Trésoriëre, habitait une maison qui vint ensuite en la possession de Reinier le Chauve, et dont celui-ci vendit les cours aux moines de Marmoutiers. C'est à Toccasion de ces cours qu'en l'année 1 066 un procès s'engage entre les moines et Letgarde, fille de Reinier. L'accord nomme Agnès autrefois trésorière. Ce qui signifie sans doute qu'elle avait cessé de vivre avant l'année 1 066. Sans être un nom fréquent, Wenilon, Gaunilon n'est
* Voici les premiers mots de la charte transcrite par Housseau : « Ilosse debebitis, si qui eritis po^teri nostri, Majoris scilicet hujus Iiabitatores Monasterii S. Martini, feminam quamdam nomine Letgardem, filiam Renerii Galvi, calumniam intulisse nobis super parte aliqua arearum domusAgnetis, quondam ThesaararisB, uxoris yidelicet Buanilonis, tliesaurarii S. Martini. Gum autem femina prsedicta illam contra nos emovisset calumniam, testem habuimus et nos contra illam, unum scilicet ex famulis nostris nomine Hervaeum, fratrem Rotbertî, qui probare legaliter paratus fuitquod ea quœ illa reclamabat-
pater suus ita nobi» vendidertit » (Collection d'Anjou et de T(Ht^
raine, t. n.) .;:I. -
pas un nom tout à fait rare au onzième siècle. On peut donc douter encore, malgré l'assertion de Martèqe, que l& fils du proviseur Gauthier soit notre philosophe. Mais ce doute sera bientôt dissipé. Établissons dès à présent, à Taide d'une pièce nouvelle, l'identité de Gaunilon fils de Gauthier et de Gaunilon trésorier de Saint-MaMin.
Cette pièce appartient aux archives de Saint- Julien de Tours. Gauthier, pour le salut de sa femme Hersinde et de son cher fils, Gaunilon, trésorier, necnon dilecti filii sui WeniloniSfS. Martini thesaurarii atque prœpositi, donne à Saint-Julien l'ancienne abbaye de Saint-Loup, aux portes de Tours, devenue domaine laïque*. Voilà un document dont les termes sont précis.
Nous voyons Gaunilon trésorier de Saint-Martin avant la fin de l'année 4023. Son nom se trouve, en effet, après celui de l'archevêque Hugues de Châteaudun, mort en cette année, dans un titre sans date de Marmoutiers qui termine un débat entre les moines et le viguîer Tedasius*. Le diplôme de Saint-Julien, que nous venons de citer, est de Tannée 4024. Ainsi Gaunilon occupait alors, dans Téglise
^ Consulter sur l'abbaye de Saint-Loup un article de M. A. Salmon, BibUothèque de l'Ècoie des chartes, 1. 1, et le Gattid ChrUtiana^ t. xiv, coL 189.
^ Martène, Preuves de V histoire de Marmoutiers, t. i.
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de Saint-Martin, les deux charges de trésorier et de prévôt. Mabillon rapporte à la même date un diplôme du comte Eudes, contre-signe par un nombre considérable de prélats et de seigneurs, au nombre desquels figure le trésorier Gaunilon^ Vers le même temps, suivant dom Etienne Housseau, Gaunilon est un des témoins choisis par Tarchevêque Arnoul, réprimant de graves désordres qui avaient eu lieu récemment dans une procession solennelle chez les religieux de Marmoutiers*. Peu de mois après l'élection d'Albert, abbé deMarmoutiers, selon Martène, c'està-dire vers Tannée 1035, Gaunilon souscrit une charte du comte Eudes relative à la concession d'une prairie appelée Mercuriolus. Son nom se présente encore après celui du roi Henri, c'est-à-dire vers la même année, dans un titre du comte Eudes concernant l'église de Chilziacus^. Enfin nous retrouvons notre célèbre trésorier dans une pièce oti sa délicatesse est mise en cause. Les moines de Harmoutiers viennent à la cour du comte, et lui demandent justice contre le trésorier Gaitpilon, et contre le prévôt Warin, ou Guérin, les accusant d'avoir usurpé divers droits
* Gallia christiana, t xiv, Instrum,^ col. 68.
* Collection <P Anjou et de Touraine^ t. ii. Bibliothèque impériale, manuscrits.
» Martène, Preuves de C histoire deMarmoutiers, t. i.
de leur abbaye : eU ce qui ajoute à la gravité du cas, le comte coDilamne Gauniloïi et Guérin, qu'il juge coupables, h réparer le dommage dont se plaignent les moines*. Recueillons, en outre, de la rnômc pièce ce renseignement particulier;, que Gaunilon, après avoir été simultanément prùv6l el trésorier de Sainl-Marlin, avait été rem placé dans la prûvûic.
Il Taul ra^'xinter maintenant en quelles circonstances Gautïùi^r el Gaunilon furent dépossédés de toute la puissance qu'ils avaient dans la ville de Tours, et des fiefs considérables dont ils étaient les tenanciers.
Le comte Eude§ mourut en 4037, tué près de Bar-le- Duc, dans un combat qui devait lui livrer, s'il avait été victorieux, le royaume de Bourgogne. Théobâld, ou Thibauld, son fils, lui succéda dans les comtés de Blois, de Champagne et de Tours. Mais celui-ci ne posséda pas longtemps la Touraiue. En Tannée 4 044, fait prisonnier dans une sanglante rencontre avec Geoffroy Martel, comte d'Anjou, il se vit contraint d'abondonner, comme prix do sa rançon. Tours, Chinon, Langeais, ses places fortes. Gauthier et Gaunilon étant du parti des Blaisois, furent vaincus avec leur chef, et les Angevins s'emparèrent de
1 Martène, Preuves de CMstoire de Marmontiers^ 1. 1.
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leurs biens. Une charte de Marmoutiers nous fait le récit de cet événements Faut-il toutefois conclure des termes de cette charte que Gaunilon cessa d*étre trésorier de Saint-Martin, en même temps que Gauthier proviseur de Tours? Hartëne paraît le croire. 11 nous est prouvé que Gaunilon conserva, dans la disgrâce de sa famille, et sa trésorerie de Saint-Martin et sa seigneurie de Montigni. Cette preuve nous est fournie par un titre dont nous allons traduire le préambule :
€ Tout fidèle étant persuadé qu*une autre vie remplacera » cette vie, et qu'après la mort, les méchants et les bons
> auront en partage, suivant leurs mérites, ou les tortures » ou la gloire, personne ne doit entièrement se consacrer
> aux choses temptrelles : le sage est celui qui, les yeux » fixés, dès le siècle présent, sur ce qui peut lui être réservé » dans le siècle futur, se dépouille durant la vie pour rece*
> voir au sein de la mort. Qu'ainsi donc ceux que Dieu a
^ « Gum ciritatem Turonum cornes Gausfriduft cepisset, babitatoribus maxima ex parte, et illis potissimum qui aliquid esse videbantur, expulsisy antique posiessiones novos accepere posseasores, et alteromm bonores... Unde factum est ut quidquid eatenus Gualterius et filius ejus Gaunilo, tbesaurarius, ex dono comitis Odonis filiique ejus Tetbaldi tenuerant, cornes Gausfridus cuidam prœposito suo, Airardo Domine, tradidit. » (D. Housseau, CoUmtion d'Anjou et de Touraine. t. II.)
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» pourvus de richesses terrestres en distribuent une part » aux pauvres, pour racheter les péchés qu'ils ont commis » en les amassant, et pour conquérir» en outre, la récom- » pense éternelle. C'est pourquoi moi, Gaunilon, trésorier > de Saint-Martin, aux religieux qui, dans le monastère » de Marmoutiers, servent Dieu et saint Martin, je concède » une église construite en Thonneur de saint Hilaire près :» de mon château de Montigni, avec sa dtme, son offrande » et tout ce qui est attenant à cette église ^.^ >
A la fois autorisée par le comte Geoffroy, mattre de Tours, et par le coipteThibauld, dont le seigneur de Montigni n*a pas cessé d*étre le vassal, cette importante donation de l'église de Saint-Hilaire-sur-Yerre est donc postérieure à la commune disgrâce de Gauthier et de Gaunilon son fils. Cependant le donateur est encore appelé dans le titre trésorier de Saint-Martin.
Il abdiqua lui-même sa trésorerie, quand, renonçant & toutes les choses temporelles, il embrassa la vie monastique dans rabbaye de Marmoutiers. D*accord sur ce point avec tous les historiens, Martène nous parle de sa conversion, mais sans en marquer la date. Elle doit avoir eu lieu quelque temps.âvant l'année \ 064. Robert le Bourguignon,
« Preuves de C histoire de Marmoutiers^ 1. 1.
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fils d'Adèle comtesse de Nevers, et par conséquent neveu du roi Henri, visitant Marmou tiers avec sa femme Hadvise, dame de Sablé, y est reçu par Albert et par Gaunilon, qui l'associent aux prières de leur congrégation, et obtiennent de sa reconnaissance l'abandon de quelques péages. Or c'est en Tannée i 064 que prit fin la longue administration d'Albert. Quelle circonstance décida Gaunilon à faire cette éclatante retraite? On l'ignore. Il est permis toutefois de supposer que s'il y fut décidé par une vocation tardive pour les pratiques pieuses, ou par quelque besoin de racheter des péchés commis dans le siècle, le goût de la méditation, de l'étude solitaire, ne fut pas tout à fait étranger à sa résolution. Quoi qu'il en soit, il n'abandonna pas seulement, pour se vouer à la vie religieuse, et sa charge et ses biens, mais encore et sa femme, et ses fils, et ses filles, comme nous l'apprend une courte notice insérée dans le cartulaire châteaudunois de Marmoutiers *.
n ne fit, d'ailleurs, en cela que suivre l'exemple de
' « Domnus «Ouanilo de Montiniaco, quando factus est monachus, dédit B. Martino et monachis Majoris Monasterii pastionem per omnes boscos suos ad omnes porcos proprios monachorum, undecumque dôdacantur, et deciiQam vini sui de ProniviUa et sclusam quam vocaat Rotberti Ghinocati, concedentibus uxore sua et filiis et filiabus suis. Hujus rei testes sunt Nivelo filius Gariûi, Francîscus praeposîtus, Jfoflfpodos Major, Guitemus de Castro Duni. »
beaucoup d*autres seigneurs. Sous le régime abbatial d'Aï- %ei% de lannée 1 034 à Fannée \ 06^, Marmoutiers regut un grand nombre de ces hôtes illustres : Hervé, vicomte de Blois; AimeriCy son petit-fils ou son neveu; Ives, comte de Laval ; Âimeric, vicomte de Tallemond ; Herlebaud et Eudes deDangeau; Gausbert deLavardin, près Montoire; Rathier de Chartres; Gimon des Loges; Umbaud, Robert et Geoffroi, trois frères, de Vierzon en Berry ; Geoffroi de Chateauceaux ; Foulque de Boire ; Yves de Martigni ; Gauthier du Pin, etc., etc. A ces exilés du monde, qui en avaient sans doute plus connu les peines que les joies, Tabbaye de Marmoutiers offrait alors non-seulement le repos et la paix, mais encore l'opulence.
De quel côté que le vent vente, Marmoutiers a cens et rente,
dit un vieil adage. Albert fut un intrépide acquéreur et un habile régisseur d'immenses domaines. Sous son administration longtemps célèbre, ceux de ses moines qui vécurent d'une vie frugale, se Fimposèrent : la règle tombant en désuétude n'obligeait plus.
Suivant une conjecture pleinement justifiée de M. Ch. de Rémusat, Anselme publia son Monologium après Tannée
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1070 et avant Tannée, 4078. Gaunilon avait donc environ soixante*quinze ans, lorsqu'il entreprit la réfutation de cet ouvrage. L'écrit de Gaunilon est court : il ne nous offre, pour ainsi parler, qu'un syllogisme. C'est l'ouvrage d*un vieillard, qui recule devant la fatigue d*un long travail. Hais que de sagesse et que d'autorité dans son langage I Anselme, abbé du Bec, est à son jugement, on le voit bien, un jeune théologien, brillant, audacieux : il estime son zèle, il admire son talent, mais il blâme son audace, et exprime ce blâme avec autant de modération que de fermeté.
En quelle année mourut Gaunilon? On n'a pas à ce sujet de reûseignements certains. Hartène nous le représente assistant en Tannée 4083 à la dernière heure d'Adhelelme Ae Semblançai, lui adressant une pieuse exhortation, et obtenant de lui d'amples droits, de belles terres, etc., etc. Ainsi Gaunilon aurait vécu près d*un siècle. Mais la dotation d'Adhelelme, confirmée par son frère Robert, est inexactement rapportée par Martène à Tannée 1083; elle ^t de Tannée 4073, suivant les cartulaires et suivant le Gallia Christiana\ Nous savons donc que la vieillesse bonorée de Gaunilon se prolongea jusqu'en cette année
* T. XIV, col. 208.
su SINGULARITÉS HISTORIQUES
1 073 ; mais il ne paratt plus ensuite âaîis aucun titre. I^ est vraisemblable qu'il mourut bientôt après.
Les nombreux diplômes qui nous ont permis de retracer la vie bizarre de cet éminent personnage nous parlent encore de plusieurs autres membres de sa famille. Noos ne résistons pas au désir de faire connaître ce qu'ils nous ont appris à cet égard.
Gauniton eut des fils ets de filles, comme le déclare le cartulaire de Châteaudun; mais tout porte à croire qu*il leur survécut, et qu'il ne laissa pas d'héritiers directs. Il avait au moins deux frères : Gauthier et Rathier de Montigni, désignés dans les chartes de Gauthier leur père en faveur de Marmoutiers et de Saint-Julien, ainsi que dans le diplôme de Gaunilon qui concerne Féglise de Saint- Hilaire. Martène lui donne, en outre, une sœur nommée Milesinde, qui augmenta le domaine de Marmoutiers de trois arpents de terre situés près de Saint-Barthélemi. Ses neveux et ses nièces, tant du côté parternel que du côté maternel, sont en grand nombre. Nous connaissons Gaunilon, fils de (xosselin, qui confirma l'église de Saint- Hilaire à Tabbbaye de Marmoutiers, et eut lui-même une fille nommée Adélaïde; Hugues, fils de Rathier, mentionné dans la charte de Saint-Hilaire ; Nihard de Montoire; Gleophas, et un autre Gaunilon, fils de Malrannede Noas-
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tre; Hersinde, fille du même Malranne, femme d*Âdélard Bardun; et peut-être une Agnès de Montigni dont il est question dans un titre de Marmoutiers de Tannée 4407 ^
* Les pièces à l'aide desquelles nous avons pu dresser cette généalo- ^e des coUatéraux de notre Gaunilon, nous ont été gracietisement communiquées par M. de TEstang, dont les scrupuleuses études ont édadrci déjà tant de points obscurs dans rhistoire du Maine, de la Touraine et de TAnjou.