SA VIE ET SON TEMPS
A trente-six milles de Montréal, et pittoresquement situé sur la rivière historique Richelieu, se trouve l'ancien village de Saint-Antoine, l'un de ceux où se gardent le mieux les traditions canadiennesfrançaises. Bordant la rive de la rivière paisible, qui coule lentement vers le nord pour se joindre aux eaux plus turbulentes du majestueux Saint-Laurent, s'étend la rue principale avec ses groupes de jolies maisons en bois, embellies çà et là par un édifice plus prétentieux de brique ou de pierre. En été, de jolis parterres fleuris ajoutent encore à la beauté des demeures confortables. Dominant les environs, on voit au centre du village l'église de la paroisse, construction massive en pierre portant au sommet de chacun de ses deux clochers l'emblème de la foi catholique. La paix et le repos semblent avoir jeté leur bénédiction sur toute cette région, et souvent le silence bienfaisant qui y règne n'est interrompu que par les sons de l'enclume du forgeron de l'endroit. Avoisinant le village, et couvrant un bon nombre d'acres, se voient des fermes bien cultivées, qui en bien des cas sont passées de génération en génération dans les mêmes familles, parmi lesquelles se trouvent encore des descendants des premiers colons de jadis.
Tout ce district abonde en souvenirs historiques. Presque directement en face de Saint-Antoine, sur la rive sud du Richelieu, se trouve Saint-Denis, qui fut le théâtre de la victoire des patriotes sur les troupes anglaises dans le combat initial qui marqua le soulèvement de 1837. A sept milles à l'ouest de Saint-Denis est Saint-Charles, où peu de jours après le combat de Saint-Denis les patriotes furent écrasés par les soldats britanniques. A neuf milles de Saint-Charles, c'est-à-dire à seize milles à l'ouest de Saint-Denis, est Saint-Hilaire, avec le village Richelieu situé à douze milles plus à l'ouest et à vingt-
huit milles de Saint-Denis. A l'est de Saint-Denis, et à une distance de sept milles, se trouve Saint-Ours, et à douze milles encore plus loin, soit à dix-neuf milles à l'est de Saint-Denis, se trouve la ville florissante de Sorel, l'ancien fort William Henry. Vis-à-vis Saint-Ours, sur la rive nord de la rivière, se trouve Saint-Roch, situé à sept milles à l'est de Saint-Antoine. A une distance de sept milles à l'ouest de Saint-Antoine se trouve Saint-Marc, faisant face à Saint-Charles. A neuf milles à l'ouest de Saint-Marc est Belceil, et à une distance de douze milles de Belceil, soit à vingt-huit milles de Saint- Antoine, se trouve Chambly, jadis une importante forteresse militaire. Une suite ininterrompue de villages s'étend ainsi des deux côtés du Richelieu, séparés seulement par la largeur de la rivière. Les communications de village en village se font par de petits bateaux passeurs, mus par des câbles à poulies immergés d'une rive à l'autre. x
La rivière Richelieu serpente à travers l'un des plus beaux et plus fertiles districts de la province de Québec. Bien que tout ce pays soit généralement plat, plusieurs scènes pittoresques réjouissent la vue, et quand le temps est clair on aperçoit au loin les contours de Rougemont et de Belœil, deux des plus hauts sommets de la province. Bordant les deux rives de la rivière, et s'étendant sur une longueur d'un bon nombre de milles, sont les terres fertiles des " habitants," qui se font une existence aisée et profitable avec d'abondantes récoltes de foin, aujourd'hui le produit principal du district.
En ces endroits retirés l'influence dévastatrice de ce qu'on est convenu d'appeler le progrès moderne ne se fait que peu sentir, et Saint- Antoine n'est guère changé de ce qu'il était il y a un siècle. Il y a à cela cependant une exception, qui devra toujours être une source de regrets. A environ un mille du centre du village et à peu de distance de la rivière on pouvait voir jusqu'à ces années dernières une grande maison connue de tous les environs sous le nom de La Maison aux Sept Cheminées. Erigée en i782 par Jacques Cartier, riche marchand de Saint -Antoine, avec l'intention d'en faire un domaine permanent pour ses descendants, cette maison était devenue comme une sorte de véritable point de repère pour tout le district. Formant une construction massive en pierre de près de cent pieds de longueur, et ressem blant par ses proportions à une forteresse, elle comprenait un sous-sol, un rez-de-chaussée et un autre étage ou mansarde. On se fera une idée des dimensions de cette maison par le fait que, et à part le sous-sol ou les caves, les deux étages ne contenaient pas moins de dix-sept pièces, dont plusieurs étaient d'une grandeur extraordinaire.
Ce fut dans une petite chambre du premier étage de cette maison que naquit le 6 septembre 1 8 14, de Jacques Cartier et de sa femme Mar-
1 Pour plus de détails concernant Saint-Antoine, la famille Cartier et la maison Cartier, voir Appendice I.
guérite Paradis, un fils qui était destiné à rendre le nom de Cartier à jamais illustre dans l'histoire du Canada, comme étant l'un des fondateurs de ce grand Dominion. Le jour de sa naissance, et conformément aux rites de l'église catholique, il fut baptisé par le curé de Saint- Antoine, messire Bonaventure Alinotte, sous les noms de baptême de George-Etienne. Le second nom venait de son parrain, Etienne Gauvreau, et le nom de George qui n'avait encore été porté par aucun membre de la famille est supposé avoir été donné à l'enfant en l'honneur du souverain régnant.
Ainsi que le nom l'implique, la famille Cartier est d'origine essentiellement française. Les ancêtres directs de George-Etienne venaient de Prulier, petit endroit du diocèse d'Angers, France, où au seizième siècle habitait le nommé Pierre Cartier. D'après une tradition de famille, ce Pierre Cartier était un frère de Jacques Cartier, le célèbre navigateur de Saint-Malo et le découvreur même du Canada. Mais il n'y a pas de preuves positives confirmant cette tradition, en laquelle cependant avait une foi absolue celui dont la carrière devait, jeter un tel lustre sur ce nom. Vers le milieu du 18e siècle, l'un des descendants de Pierre Cartier, Jacques Cartier, qui était né à Prulier en i7io, émigra au Canada et se fixa à Québec, où il était connu sous le nom de Cartier L'Angevin. Il s'occupa de commerce sur une grande échelle, vendant surtout du sel et du poisson, et étendant le siège de ses opérations non seulement par tout le Canada mais jusqu'en divers pays d'Europe. Le 6 juillet i744, ce Jacques Cartier épousa à Beauport, près de Québec, demoiselle Marguerite Mongeon, et de ce mariage naquirent, outre quatre filles, deux fils, Jacques et Joseph, qui furent les ancêtres des deux familles Cartier de Saint-Antoine. Vers i768, les deux frères furent envoyés par leur père pour remonter le Richelieu jusqu'à Chambly, pour disposer de ses marchandises et ouvrir des relations de commerce avec les colons. S'étant rendu compte de la fertilité du district et des avantages qu'il y avait là pour le commerce, les deux frères décidèrent de s'établir comme marchands sur les bords du Richelieu. Jacques se fixa à Saint-Antoine, alors que Joseph optait pour Saint-Denis, situé sur l'autre côté de la rivière.
Jacques Cartier, d'où descendait directement George-Etienne Cartier, était né à Québec le n avril 1750, et avait épousé à Saint- Antoine, le 27 septembre i772, demoiselle Cécile Gervaise, fille de sieur Charles Gervaise par sa femme dame Céleste Plessis Bélair, et nièce du premier curé de Saint-Antoine, messire Gervaise. Jacques Cartier était un homme d'importance et de haute renommée dans la région. Il entreprit de grandes opérations de commerce, non seulement sur place, mais exporta aussi de grandes quantités de blé en Europe, le district de Richelieu étant alors célèbre pour la production de cette
céréale. En i782, soit dix ans après son mariage, ce marchand entreprenant, qui avait amassé une fortune considérable, construisit la maison massive en pierre qui devait abriter la famille durant plusieurs générations. Renommé pour l'intérêt qu'il portait au bien public autant que pour son caractère entreprenant, il prit une part active aux affaires publiques, et de 1805 à 18 10 il représenta la division électorale de Surrey, qui prit plus tard le nom de Verchères, dans l'ancienne Assemblée Législative du Bas-Canada. Il s'occupa aussi activement de milice, ayant eu durant plusieurs années le grade de lieutenantcolonel, et il était généralement reconnu comme un homme animé du meilleur esprit public. Il fut le père de nombreux enfants, dont tous moururent jeunes, à l'exception d'un fils nommé Jacques, destiné à devenir le père d'un des hommes les plus illustres que la race canadiennefrançaise ait jamais produits. Né à Saint- Antoine le 29 août i774, Jacques Cartier fils épousa à Saint- Antoine, le 4 septembre i7ç8, demoiselle Marguerite Paradis, fille de Joseph Paradis, par sa femme dame Josèphe Lavoie. De ce mariage sont nés cinq fils et trois filles, George-Etienne étant le plus jeune fils et le septième enfant.
J'ai retracé aussi minutieusement que possible l'ascendance de Cartier parce que l'hérédité a certainement eu sa part dans la formation de son caractère, lequel, ainsi que cela s'est déjà vu chez bon nombre d'autres hommes ayant obtenu de la distinction, a dû résulter autant de son ascendance que du milieu où il a grandi. C'est pourquoi, si l'on veut bien comprendre la carrière de Cartier et saisir les particularités saillantes de son caractère et de sa politique, il importe que le lecteur ait une idée à la fois claire et compréhensive de son milieu, ainsi que de l'existence, et des modes et coutumes des gens auxquels il appartenait et parmi lesquels se passèrent ses premières années.
Bien que le père et les ancêtres immédiats de Cartier eussent été des négociants, ils étaient aussi des propriétaires fonciers et appartenaient à la classe des " habitants ", au sens le plus large de ce mot, c'est-à-dire qu'ils étaient essentiellement des habitants du pays. Or, quels étaient ces anciens " habitants ", au milieu desquels il fut donné à Cartier de passer sa jeunesse ? Bien que les " habitants " de notre époque aient gardé bon nombre des traits caractéristiques de leurs ancêtres, leur mode de vie a été dans une mesure considérable affecté par l'évolution du temps, et bien des traits de la vie patriarcale qui régnait dans le Bas-Canada au temps de la jeunesse de Cartier et durant quelques années après sont maintenant disparus. Par bonheur, nous pouvons nous figurer assez fidèlement ce que devaient être ces temps reculés d'après la description si vivante que nous en ont laissé De Gaspé et certains autres écrivains et voyageurs, tels que Lambert et Hériot, qui parcoururent alors le Bas-Ca-
nada. De Gaspé, dans ses " Mémoires ", et surtout dans ses " Anciens Canadiens ", l'un des livres les plus charmants qu'on puisse trouver, nous dépeint la vie de " l'habitant " telle qu'elle existait sous l'ancien régime, mais ses descriptions s'appliquent en grande partie à une époque plus récente, et de tous ces récits l'habitant de jadis émerge comme un caractère à la fois unique, intéressant et en tous points admirable.
A l'époque de la naissance de Cartier, il ne s'était encore écoulé que cinquante-quatre ans, ce qui est peu de chose dans la vie d'un peuple, depuis ce jour mémorable de i76o qui avait été témoin de l'une des scènes les plus saisissantes de toute l'histoire, alors que Vaudreuil, gouverneur de la colonie, et le chevalier de Lévis, commandant les troupes françaises, accompagnés des officiers tant civils que militaires et de tous ceux qui avaient si vaillamment soutenu l'honneur de la France, s'embarquèrent pour l'Europe, laissant aux colons qui restaient derrière eux la tâche de faire leur salut sous ce qui leur paraissait un joug étranger et inconnu. " Avec ce beau et vaste pays," disait Vaudreuil dans une lettre adressée au ministre de France, " la France perd soixante-dix mille âmes, dont l'espèce est d'autant plus rare que jamais peuples n'ont été aussi dociles, aussi braves et aussi attachés à leur prince. Les vexations qu'ils ont éprouvées depuis plusieurs années, et particulièrement depuis les cinq dernières avant la reddition de Québec, sans murmurer ni oser faire parvenir leurs justes plaintes au pied du trône, prouvent assez leur docilité." Le tribut de Vaudreuil était bien mérité, et il était réservé aux Canadiens-Français de faire à nouveau preuve des mêmes qualités que celles dont il parlait, en des conditions qui montraient également, sinon plus même, leur force d'âme. L'avenir s'annonçait, certes sous les plus noirs auspices pour les Canadiens-Français, qui voyaient leur pays, gagné au prix de tant d'efforts et de sacrifices, ainsi cédé à la couronne britannique, et eux-mêmes abandonnés par un bon nombre des colons les plus notables. Qu'une simple poignée de colons, en une semblable situation, ait pu se développer jusqu'à former un peuple de près de trois millions d'âmes, tout en gardant ses traits caractéristiques, sa langue, ses lois et ses coutumes, c'est-à-dire en somme son homogénéité comme peuple, est Tune des merveilles de l'histoire. Et la chose paraîtra encore plus merveilleuse quand nous aurons vu contre quels redoutables aléas les Canadiens-Français ont eu à lutter.
vSi l'œuvre colonisatrice de Colbert et de Talon et leurs tentatives pour établir sur les bords du Saint-Laurent un état, puissant destiné à servir de contrepoids à l'influence anglaise en Amérique paraissaient avoir échoué, du moins leurs efforts avaient eu ce résultat que les colons français étaient devenus, à l'époque de la cession, fermement atta-
chés au sol. En dehors des grands centres de population, tels que Québec, Montréal et Trois-Rivières, les colons étaient surtout répandus le long des eaux du Saint-Laurent et du Richelieu. Là vivaient les descendants de ces vigoureux et vaillants Français qui jadis étaient venus de la Normandie, de la Bretagne, de la Provence, du Perche, du Maine, de la Savoie, de l'Anjou, de la Gascogne, et autres régions de la belle France, et qui s'étaient créé de nouveaux foyers au milieu des forêts primitives et à la face des tribus sauvages. Ces descendants avaient derrière eux tout un glorieux passé de plus de deux siècles de luttes et de combats, rendus à jamais mémorables par les hauts exploits de leurs pionniers, prêtres, guerriers et héroïnes. Quand les colons français passèrent de la domination de France à celle de l'Angleterre, ils n'oublièrent pas les gloires du passé et ils engagèrent une lutte héroïque et qui devait être couronnée de succès pour garder intact l'héritage que leur avaient laissé leurs pères.
Durant près d'un siècle après la cession, la vie patriarcale qui existait sous le système de la tenure seigneuriale, et qui était une survivance de l'ancien système féodal de tenure des terres, fut en évidence au Bas-Canada. Bien qu'on ait pu faire remonter l'origine de ce système au Canada à la fondation de la Compagnie des Cent Associés par le grand Richelieu en l'année IÔ27, une charte accordée au marquis de la Roche, plus d'un quart de siècle avant que Richelieu fut devenu ministre d'Etat, donnait autorisation spécifique pour la concession de seigneuries dans le Nouveau-Monde. En réalité plusieurs concessions seigneuriales furent faites avant l'établissement de la Compagnie des Cent Associés, et la charte de cette organisation, en donnant aux directeurs le pouvoir de faire des concessions féodales, ne faisait que suivre ce qui était une pratique établie. Ainsi que la plus haute autorité sur ce sujet le fait remarquer bien à propos, la tenure seigneuriale fut transplantée au Canada tout simplement parce que la chose existait presque partout en France ; et parce qu'il était tout aussi logique pour les Français d'apporter avec eux cette institution dans la vallée du Saint-Laurent qu'il pouvait l'être aux Anglais d'apporter dans les colonies anglaises un système de tenure en libre et commun socage. 2 Grâce aux efforts de la Compagnie des Cent Associés, à laquelle Louis XIII avait concédé en toute possession la totalité de la Nouvelle- France, avec pleins droits de seigneurie et de justice, plusieurs Français entreprenants se déterminèrent à prendre des seigneuries, tout en s'engageant à faire venir de France des familles pour s'établir sur leurs terres. Robert Giffard, médecin venu du Perche, à qui fut accordée en 1634 le seigneurie de Notre-Dame de Beauport près de Québec, fut
2 Munro : " Documents relating to the Seigniorial Tenure in Canada." Histortcal Introduction, XIX.
l'un des premiers seigneurs, et nous offre peut-être l'exemple le plus remarquable de ce que devait être le maître colonisateur du sol à cette époque reculée. Les mêmes méthodes furent suivies en d'autres circonstances, et il en résulta qu'avec le cours des années plusieurs seigneuries furent concédées aux mêmes conditions. Après la dissolution de la Compagnie des Cent Associés en 1663, d'autres moyens furent adoptés pour disposer des domaines seigneuriaux et plusieurs de ces domaines furent accordés à des officiers qui avaient fait du service dans l'armée française, et c'est ainsi qu'il fut procédé pour la création des seigneuries du district de Richelieu.
Chaque seigneur du Bas-Canada, ainsi qu'on peut ici le faire remarquer, recevait sa terre en vertu d'une tenure de foi et hommage. V lui fallait rendre foi et hommage à la Couronne, de même que le tenancier était tenu également de lui payer hommage. Quand il recevait la concession de sa seigneurie il acceptait l'obligation de défricher la terre en un certain espace de temps, sous peine de confiscation, mais afin d'obvier à cela le seigneur sous-louait des parties de son domaine pour un fermage nominal, les tenanciers acceptant l'obligation de défricher leurs tenures. A l'époque où ce système fut en vigueur, le propriétaire du domaine portait le nom de seigneur, et ceux à qui le seigneur accordait des concessions étaient des censitaires ou tenanciers. Le seigneur garantissait au censitaire un droit perpétuel d'occupation, à la condition d'exécuter certains services et de payer périodiquement un fermage spécifié. La tenure descendait à l'héritier de l'occupant, qui était tenu aux mêmes conditions. A l'origine, un fermage purement nominal, connu sous le nom de cens et rentes, fut demandé au tenancier, le montant se bornant généralement à un sou ou un sou et demi par arpent, mais dans la suite bon nombre de seigneurs exigèrent des sommes bien plus élevées. Le tenancier avait le droit de disposer de ses terres, mais par contre le seigneur était autorisé à percevoir sur toutes terres ainsi vendues un droit connu sous le nom de droit de lods et ventes, s'élevant à la somme excessive de un douzième du prix d'achat. En vertu d'une autre disposition, portant le nom de banalité, le seigneur possédait le droit exclusif d'ériger des moulins, tous les cours d'eau lui appartenant en propre. Il s'ensuivait que le tenancier était obligé d'apporter son grain au moulin du seigneur, et de l'y faire moudre. D'autres obligations d'un caractère plus ou moins vexatoire étaient imposées au tenancier, le seigneur, par exemple, ayant un droit à toute quantité quelconque de bois qu'il pouvait demander de faire couper sur les terres du tenancier, et possédant aussi toute la pierre dans les limites de la seigneurie. Le point le plus répréhensible, et celui qui dans la suite créa le plus grand mécontentement parmi les tenanciers, était le droit de lods et ventes, qui devint naturellement un grand obstacle aux transferts de terres.
Par le fait même que le système seigneurial était une survivance de l'ancienne méthode féodale de tenure des terres, on se fit une certaine conception erronée de la situation réelle du censitaire ou habitant de cette période, lequel, il faut bien se rappeler, n'occupait en aucun sens une position servile. La désignation même d'habitant, qui lui était généralement appliquée, et qui depuis lors est devenue le nom caractéristique du cultivateur canadien-français parmi les populations de langue anglaise, indique bien quelle était cette situation du censitaire. En réalité, les premiers laboureurs du sol dans le Bas-Canada étaient à ce point libres et indépendants que, bien que détenant pour ainsi dire leurs terres en tenure féodale, ils s'opposaient à ce qu'on les désignât comme censitaires, lequel terme évoquait comme un rappel de la condition servile du vassal féodal de l'ancienne France, mais ils s'appelaient eux-mêmes habitants, au sens de véritables habitants du pays.3 Ils étaient des hommes libres, non pas des vassaux; ni des esclaves, et ils ne se montraient pas toujours disposés à se plier aux demandes du seigneur, ni à manifester la déférence à laquelle celui-ci considérait avoir droit. Il est vrai qu'il y avait l'obligation de la corvée, en vertu de laquelle, et en outre du paiement qu'il avait fait pour sa terre, le tenancier était tenu à certains services personnels ; mais cette obligation était si peu onéreuse que rarement le seigneur demandait plus de six jours d'ouvrage en une année, et cette obligation pouvait d'ailleurs être commuée contre paiement d'une petite somme.
Les autorités religieuses et civiles agissaient généralement de concert au temps de la tenure seigneuriale, dont le fonctionnement s'accompagnait de diverses coutumes curieuses. Les rapports entre les curés et les seigneurs, ainsi que l'a fait remarquer une haute autorité, étaient en général intimes et bienveillants, le curé d'autrefois résidant souvent en permanence au manoir seigneurial, qui devenait ainsi le centre des activités religieuses autant que civiles de la seigneurie. Les bornes de la paroisse et de la seigneurie étaient habituellement les mêmes, et c'était à la fin de la messe que se faisaient toutes les annonces civiles importantes intéressant Y habitant. Par exemple, la coutume était, pour le seigneur, de convoquer formellement chaque automne à la porte de l'église ses tenanciers pour leur rappeler la fête prochaine de la Saint-Martin, alors que leurs redevances annuelles devenaient dues et payables, et c'était aussi à la porte de l'église que des copies des ordonnances et édits étaient affichés afin que le peuple pût en prendre connaissance. L'ancienne coutume, confirmée par ordonnance en i7o9, prescrivait que pour l'usage du seigneur il serait construit dans l'église seigneuriale, à la droite de la grande entrée, et à quatre pieds des balustres, un banc fixe de la même longueur que les
3 Sir Lomer Gouin : " The Habitant of Québec," Canadian Magazine.
autres bancs et n'ayant pas plus que le double de profondeur. Dans toutes les processions religieuses le seigneur avait préséance immédiatement après le curé, et son rang était aussi dûment reconnu à toutes les cérémonies spéciales.
Le jour de la Saint-Martin donnait lieu à une grande fête locale à chaque résidence seigneuriale ou manoir. C'était ce jour-là que les cens et rentes, c'est-à-dire les fermages de Tannée, se bornant généralement à quelques sous, agrémentés de quelques chapons ou volailles et d'une certaine quantité de grain pour chaque arpent de frontage, devenaient dus. Tous les habitants de la seigneurie, tant hommes que femmes, venaient alors au manoir en calèche ou carriole, et la journée était en somme une vraie solennité dans les annales de la paroisse.
Le seigneur de jadis possédait en outre certains privilèges honoraires, tels que le droit de recevoir foi et hommage de chacun de ses tenanciers à l'occasion de la prise de possession de sa terre et à chaque mutation subséquente de propriété, la cérémonie ayant lieu au manoir. Une autre coutume curieuse accompagnait l'obligation à laquelle les tenanciers étaient tenus de se réunir devant le manoir le premier jour de mai. On ne manquait pas alors de planter le mai près de la porte, et la cérémonie était l'occasion de grandes réjouissances, les jeunes gens se réunissant surtout en grand nombre et se livrant à des dances et jeux de toute sorte et recevant l'hospitalité du seigneur. 4
Quels qu'aient pu être dans la suite les désavantages de la tenure seigneuriale, il est certain que les avantages l'emportaient de beaucoup à l'époque de la première colonisation du pays, et que cette tenure fut aussi un puissant préservatif de la nationalité canadienne-française. La seigneurie et la paroisse, toutes deux dues au génie de Colbert, et comportant un caractère essentiellement démocratique, constituaient en réalité la base de l'organisation coloniale française. Sous le système seigneurial, le seigneur devenait l'apôtre de la colonisation et l'allié naturel du peuple. Au moyen de cette organisation, les Canadiens-Français devinrent fermement attachés au sol, et la situation qu'ils occupaient à l'époque de la cession était si forte que toutes les tentatives de leurs nouveaux maîtres pour les dénationaliser ou les angliciser avortèrent piteusement. Les évêques et le clergé de l'église catholique jouèrent aussi alors un grand rôle pour la conservation de la force et de l'unité de la vie religieuse au Canada en maintenant le système paroissial qui se trouva être un autre rempart de la nationalité canadienne-française. Que les Canadiens-Français aient pu maintenir leur entité nationale et leur caractère distinctif, et que, des soixante-
4 Pour les détails concernant la tenue seigneuriale dans le Bas-Canada, je suis redevable à Munro, qui a traité ce sujet au long, ainsi qu'à Parkman, Kingsford et Colby.
dix mille colons de l'époque de la cession, ait pu surgir un peuple de près de trois millions, ayant gardé ses modes et coutumes, sa religion, ses lois et ses institutions, doit être directement attribué au dévouement des évêques et du clergé catholique et au système de tenure de terres qui avait eu pour résultat d'attacher les tenanciers fermement au sol.
En aucune autre partie du Bas-Canada le système de tenure seigneuriale n'était mieux offert en exemple que dans la région historique du Richelieu, où les seigneurs eurent vraiment là durant des années comme une sorte de château-fort. L'histoire du district évoque les temps romantiques de l'ancien régime. A partir de l'embouchure du Richelieu jusqu'à un point situé au-dessus de Chambly, les terres, qui comptaient parmi les plus fertiles de la province, furent divisées en 1666 et les années suivantes en grandes concessions seigneuriales, et réparties parmi les officiers du fameux régiment de Carignan-Salières, dont le double nom provenait du prince de Carignan, qui l'avait recruté, et du vaillant colonel qui le commandait quand il vint au Canada, Ce régiment jouissait d'un glorieux passé, marqué par de rudes combats et des exploits renommés. Il avait participé aux guerres historiques de la Fronde, il avait combattu les Turcs, et ses annales étaient remplies de traits d'audace et d'héroïsme de toute sorte. En 1665, il fut envoyé au Canada pour combattre les Iroquois, et il déploya le même courage et la même bravoure dans sa campagne contre le féroce Peau-Rouge que sur les champs de bataille d'Europe. Quand dans la suite il fut décidé de licencier le régiment, des avantages furent offerts à bon nombre des officiers et soldats pour les décider à se faire colons, les officiers comme seigneurs et les soldats comme tenanciers. Il eût été impossible de faire un meilleur choix que parmi ces vaillants lutteurs pour inaugurer l'œuvre de la colonisation le long des bords fertiles du Richelieu, car en ces temps-là non seulement le colon était tenu de défricher et de cultiver sa terre, mais il lui fallait aussi veiller constamment pour déjouer les incursions des farouches Iroquois, qui avaient fait de la rivière Richelieu la grande route pour leurs opérations de maraude.
Avec ces concessions commença virtuellement la colonisation delà vallée du Richelieu ; et, ainsi qu'on l'a justement fait remarquer, ce fut parmi les officiers du régiment Carignan que se forma le noyau de l'aristocratie de la Nouvelle-France.5 Les noms maintenant si familiers de Chambly, Sorel, Saint-Ours, Contrecœur, Varennes et Verchères, qui tous figurent au premier rang dans le récit de la carrière de Cartier, rappellent les vaillants officiers du régiment Carignan, qui furent non seulement des hommes de guerre renommés dans la colonie
5 C. C. Colby : " Canadian Types of the Old Régime.
française, mais en outre les premiers seigneurs du sol dans le district du Richelieu et sur les rives adjacentes du puissant Saint-Laurent dans lequel se jette le Richelieu. Le fort et le village de Chambly doivent leurs noms à Philippe de Chambly, qui était alors le plus grand propriétaire sur le Richelieu, et Sorel doit sa désignation à Pierre de Saurel, capitaine du régiment Carignan qui construisit en 1665 les ouvrages militaires en cet endroit. Saint-Antoine, place natale de George-Etienne Cartier, fait partie de l'ancienne seigneurie de Contrecœur, qui fut concédée dès i672 par l'intendant Talon au sieur Antoine Pecaudy, autre capitaine du régiment Carignan. Anobli par Louis XIV en 1661, Pecaudy avait assumé le titre de Sieur de Contrecœur. Arrivé au Canada en 1665, il prit une part active à la campagne contre les Iroquois, et c'est en reconnaissance de ces services qu'il reçut une concession de la seigneurie à laquelle il donna son nom. D'autre part, la paroisse et le village de Saint- Antoine ont reçu leur désignation des deux premiers seigneurs de Contrecœur, Antoine et François-Antoine Pecaudy. C'est à tous ceux-là ainsi qu'à d'autres seigneurs des temps jadis que l'on doit les villages pittoresques et florissants qui parsèment aujourd'hui les rives du superbe Richelieu.
La colonisation du district de Richelieu offre un exemple bien typique de la colonisation de plusieurs autres parties du Bas-Canada. A l'origine, des forts militaires, tels que ceux de Sorel et de Chambly, furent érigés pour protéger les colons contre les attaques des farouches tribus iroquoises. De son domaine, dont l'étendue variait d'une demilieue à six lieues de front sur la rivière, et d'une demi-lieue à deux lieues de profondeur, le seigneur d'autrefois faisait une division par lots à ses soldats, tout en donnant son attention personnelle à l'amélioration de sa seigneurie. Sa première tâche consistait à construire un manoir seigneurial, qui dans les commencements n'était généralement pas autre chose qu'une hutte de troncs d'arbre, puis à ériger un fort, une chapelle et un moulin. Le défrichement et la culture du sol venaient ensuite. Dans les premiers temps, alors que les incursions des sauvages étaient fréquentes, les maisons des seigneurs et des tenanciers formaient souvent un ensemble de constructions entourées de palissades, constituant ainsi comme une sorte de village retranché. Graduellement, et à mesure que diminuait la crainte du Peau-Rouge, les établissements s'étendirent, les terres adjacentes furent défrichées et cultivées, puis habitées par des familles qui vinrent de France ou d'autres parties du Bas-Canada. Avec le temps, ces divers champs d'opérations militaires et colonisatrices devinrent des centres d'établissements florissants, et c'est ainsi que Saint-Antoine, Saint-Denis, Saint-Charles et autres villages historiques ont dû leur existence. A la suite du seigneur et du colon venait le missionnahe-curé qui s'occu-
pait dos besoins spirituels des habitants Quelle reconnaissance les Canadiens-Français ne doivent-ils pas à ces prêtres dévoués et à leurs successeurs, qui portaient littéralement entre leurs mains l'arche de la nationalité canadienne-française, et lui firent traverser en sûreté la période critique de dangers et de désespoirs qui suivit la cession ! Ainsi que Ta si bien et si justement fait observer un grand historien, le splendide dévouement des premiers missionnaires jésuites est consigné dans des relations, alors que les humbles et patients travaux des curés missionnaires restent enfouis dans l'obscurité où les plus belles vertus humaines sont ensevelies d'âge en âge.6 Le missionnaire curé de cette période était le prototype de son héroïque prédécesseur qui figure d'une manière si proéminente dans les annales de l'ancien régime. Ce dont il avait la charge comprenait ce qui a été si bien désigné comme une chaîne de paroisses naissantes, s'étendant en bien des cas sur une immense région. Parcourant les eaux du Saint-Laurent et du Richelieu dans son canot d'écorce, sous la direction d'un guide fidèle, et portant avec lui les vases sacrés de son saint ministère, il allait donner des consolations spirituelles aux colons des districts les plus éloignés, solennisant le sacrement du mariage, baptisant les nouveaux-nés, célébrant la messe, entendant les confessions, donnant l'absolution, et administrant les derniers rites de l'église aux mourants. C'est à ces hommes dévoués que les premiers habitants de Saint-Antoine et des villages environnants sur le Richelieu doivent les bienfaits de la religion ; leurs besoins spirituels étaient confiés aux prêtres missionnaires de Contrecœur, dont la fondation comme paroisse remonte à l'année 1680. A cette élite héroïque de prêtres appartenait aussi messire Michel Gervaise, premier curé de Saint-Antoine, qui en 1741 devint curé de Saint-Charles et eut charge des habitants de Saint- Denis et de Saint-Antoine. C'est sous sa direction que furent érigés, de 1750 à 1752, le premier presbytère et la première église à Saint- Antoine. Des paroisses s'établirent graduellement et le presbytère devint la résidence fixe du curé. L'établissement de la paroisse de St- Antoine peut être retracé à une période très reculée, la plus ancienne concession ayant été accordée en i7i4 par le second seigneur de Contrecœur, François-Antoine de Pecaudy, à dame veuve Picard de Noray. Une partie de cette concession passa dans la suite en la possession de messire Gervaise, premier curé de Saint-Antoine, et devint subséquemment par mariage la propriété de la famille Cartier. Vers i725, plusieurs fermes du district furent occupées par des familles venues de la Rivière des Prairies, aux environs de Montréal, et qui, descendant le Saint-Laurent en canot avec leurs effets de ménage, remontèrent le
6 Francis Parkman : * The Old Régime."
Richelieu jusqu'à Saint- Antoine. Ce sont ces familles — Archambault, Guertin, Courtemanche, Bonin, Gadbois, Allard, Circé, Saint- Michel, Ménard et Phaneuf — qui fondèrent virtuellement la paroisse, et plusieurs de leurs descendants habitent encore le district.
Les habitants du Bas-Canada, à l'époque de la naissance de Cartier, représentant environ deux cent mille âmes, peuvent être considérés comme ayant été répartis en quatre classes, ceux qui appartenaient à l'église ou aux ordres religieux, les nobles ou seigneurs, la classe marchande et les habitants ou propriétaires fonciers. Une autre classe peut être décrite comme étant celle des habitants-marchands, c'est-à-dire ceux-là même qui, comme Jacques Cartier, grand-père de George-Etienne Cartier, non seulement possédaient et cultivaient des terres, mais faisaient aussi du commerce sur une grande échelle. Les marchands du Bas-Canada de cette époque comprenaient des importateurs et des détaillants. Les détaillants recevaient leurs marchandises à crédit des importateurs, et donnaient généralement en retour des produits en nature. C'est à la classe des importateurs, c'est-à-dire des marchands de gros, qu'appartenait Jacques Cartier, et il s'était fait en outre exportateur et expédiait annuellement de grandes quantités de blé en Europe. Québec était à cette époque le grand entrepôt de commerce, d'où les marchands amenaient leurs marchandises jusqu'aux districts ruraux, alors que le blé du district de Richelieu descendait la rivière sur de petits bateaux pour être chargé à Sorel sur les vaisseaux partant pour l'Europe. De grandes quantités de blé furent ainsi expédiées durant plusieurs années. Les chemins de fer étaient alors inconnus, et les transports se faisaient par voiliers ou par voie de terre.
Dans chaque centre, les principaux citoyens étaient le curé, le seigneur et le médecin. Le curé n'avait pas seulement pour mission de voir aux besoins spirituels des fidèles, mais prenait aussi une part considérable à leurs besoins temporels ; et en bien des circonstances importantes, c'est à lui qu'on allait tout naturellement pour demander conseil et avis. Le seigneur était le maître du sol ; le tenancier ou habitant lui devait certaines obligations, et en retour le seigneur était supposé être le protecteur des intérêts de l'habitant. Le médecin, qui voyait aux besoins physiques, du berceau à la tombe, obtenait naturellement par la nature même de ses fonctions une grande influence parmi les populations. Bien qu'aujourd'hui le seigneur, si on en excepte quelques cas isolés, soit pour ainsi dire disparu, le curé et le médecin, auxquels peut s'ajouter maintenant le notaire, sont toujours les personnages les plus considérables dans les paroisses canadiennesfrançaises.
A l'époque de la naissance de George-Etienne Cartier, le système seigneurial, bien que tendant graduellement à disparaître, gar-
dait encore une bonne partie de son caractère primitif, et bon nombre des anciennes coutumes survivaient toujours. Les cens et rentes étaient toujours apportés au manoir le jour de la Saint-Martin avec le même accompagnement intéressant de tenanciers loquaces et de chapons bruyants, et le seigneur avait toujours son banc surélevé et capitonné en face de l'autel de l'église de la paroisse. Plusieurs autres de ses anciens privilèges, tels que le moulin banal, la corvée, le droit de chasse et de pêche existaient aussi toujours comme autrefois. De son manoir, le seigneur continuait à exercer une surveillance paternelle sur ses tenanciers. En tant que classe distincte, les seigneurs du Bas- Canada ne passaient pas alors pour être très fortunés, et même un rapport officiel fait au gouvernement de la métropole en 1800 déclarait que " très peu d'entre eux sur leurs propres domaines possèdent des moyens de vivre de manière plus opulente et imposante que les simples habitants." Les seigneurs du district de Richelieu, cependant, bien qu'on ne pût pas dire qu'ils étaient riches au sens moderne du mot, vivaient dans un confort considérable. Bien entendu, très peu de ces seigneuries avaient les proportions du manoir des LeMoyne, la célèbre seigneurie de Longueuil, qui était construit en pierre sur le modèle des anciens châteaux de France, et couvrait un terrain de plus de cent soixante-dix par deux cent soixante-dix pieds. Mais si le plus grand nombre des manoirs n'avaient que peu de ressemblance avec les somptueux châteaux de la Loire et de la Garonne, ils étaient du moins substantiels et confortables, et bon nombre étaient construits en brique ou en pierre. Ils étaient meublés avec goût et plusieurs même de façon très élégante. Le manoir Debartzch, à Saint-Charles, sur le Richelieu, qui peut être considéré comme le type de plusieurs autres, est décrit par un visiteur de ce temps-là comme étant une grande construction en brique entourée d'une véranda. L'intérieur était bien ordonné et aménagé et de jolis meubles donnaient tout le confort désirable. Un piano de grand luxe se voyait dans le salon et les murs étaient ornés de beaux tableaux. La grange et les dépendances étaient bien remplies, et dans la remise se trouvaient des voitures, des traîneaux et plusieurs chevaux de prix. Avoisinant la maison était un grand jardin contenant des plantes de choix. Les caves de la plupart des manoirs étaient généralement bien remplies de vins et spiritueux, afin de suffire à la large hospitalité offerte aux hôtes du seigneur. Les revenus de chaque seigneur provenaient en grande partie des lods et ventes, constituant les fermages annuels des terres, des droits imposés sur les transferts des biens qu'ils détenaient, et des moulins à farine, sur les profits desquels ils avaient un droit exclusif. Ces anciens moulins, dont plusieurs existent encore dans la région du Richelieu, étaient partie essentielle et pittoresque du domaine seigneurial. Ils étaient généralement cons-
truits en pierre, et dans les premiers temps ils étaient pourvus de meurtrières, afin de pouvoir au besoin servir de blockhaus pour se défendre contre les attaques des sauvages. A mesure que le pays se peuplait et que la crainte du Peau-Rouge disparaissait de plus en plus, les moulins finirent par être construits sans les meurtrières habituelles. Tel était le vieux moulin de Saint- Antoine, construit en 1790, et qui existe toujours. Le fermage payé par chaque tenancier était peu considérable, mais les seigneurs qui avaient un grand nombre de tenanciers jouissaient d'un assez joli revenu, chaque tenancier payant annuellement, tant en argent, grain ou autres produits, de dix à douze livres.
Après la cession, ainsi que du temps de l'ancien régime, les seigneurs eurent encore parfois à jouer un rôle important. Fidèles au serment d'allégeance qu'ils avaient prêté à l'époque de la cession, ils repoussèrent les ouvertures des Etats-Unis en i77$, et quand le Canada fut envahi ils se hâtèrent de courir à la défense de leurs autels et de leurs foyers. Comme preuve de l'attitude générale des seigneurs à cette période, il est rapporté dans l'histoire que dans la saison la plus rigoureuse de l'année, en mars i776, trois seigneurs, De Beaujeu de l'Ile aux Grues, De Gaspé de Saint-Jean Port-Joli, et Couillard de Saint-Thomas, se mirent à la tête de leurs hommes et allèrent au secours de Québec, alors bloqué par les troupes des Etats-Unis mais défendu par le vaillant Guy Carlton. Durant la guerre de 18 12, seigneurs et habitants rendirent des services signalés à la Couronne Britannique. Plusieurs seigneurs, tels que St-Ours et Debartzch, de la région du Richelieu, occupèrent des positions éminentes dans la vie officielle de la province et les familles seigneuriales étaient considérées dans le temps comme étant à la tête du mouvement social. Les enfants des seigneurs étaient élevés avec le plus grand soin, les filles recevant leur instruction sous la direction des bonnes Sœurs qui en faisaient des femmes de ménage diligentes autant que des femmes du monde accomplies, et les fils étant dirigés vers les professions libérales. L'ambition de chaque famille à l'aise était d'avoir un fils destiné à la prêtrise, et les autres membres de la famille devenaient l'un un médecin, et l'autre un avocat ou un notaire. Et ces ambitions ne se bornaient pas au manoir du seigneur. Même " l'habitant " le plus pauvre trouvait moyen d'envoyer au moins un de ses fils au collège pour être instruit pour l'état ecclésiastique ou pour l'une des professions libérales ; et bien des jeunes gens, qui subséquemment se distinguèrent dans l'Eglise et dans l'Etat sont sortis de ces humbles foyers.
Le long des rives du Richelieu se trouvaient non seulement les manoirs des seigneurs, mais aussi les humbles habitations des habitants, dont les fermes ont été décrites comme étant des rubans de terre
dont une extrémité touchait à la rivière et l'autre aux hautes terres du fond, ce qui offrait à la fois les avantages de prairies pour la culture et de forêts pour le bois de construction et de combustible. Dans les premiers temps du district de Richelieu, le pays qui est maintenant une plaine à peu près unie, était bien boisé et le bois était abondant. L'habitant occupait généralement une ferme de cent à deux cents arpents, pour laquelle dans les premiers temps il payait annuellement au plus deux sous par arpent, et souvent moins, une partie du fermage étant payable en argent, mais la plus grande partie en grain, œufs, chapons et autre volailles. Sur sa ferme, l'habitant menait une vie industrieuse et satisfaite. Sa demeure, qui n'était ni spacieuse ni élégante, était du moins propre et confortable. Généralement construites près du rivage, toutes ces habitations blanchies à la chaux et s'alignant le long de la rivière présentaient un coup d'œil des plus pittoresques. La maison de l'habitant construite ainsi qu'il a déjà été dit, en bois ou en troncs d'arbres, consistait généralement en un seul étage ou rez-de-chaussée, habituellement divisé en quatre chambres. Un grenier ou mansarde, formé par le toit incliné recouvrait l'unique étage. La cheminée était généralement au milieu de la maison avec le foyer dans la cuisine. Les meubles étaient des plus simples et la plupart du temps fabriqués sur place. Quelques chaises en bois avec fond d'osier ou de jonc et deux ou trois tables en bois blanc étaient placées dans chaque chambre ; une armoire et deux ou trois grands coffres contenaient les vêtements et autres effets du ménage. Un buffet en un coin de la salle-à-manger contenait un assortiment de tasses, soucoupes, verres et théières, et parfois quelques jolies pièces de porcelaine ornaient la cheminée. Dans la " chambre de compagnie" se trouvait généralement une horloge, et les murs étaient ornés de gravures de la Sainte Vierge, de l'Enfant-Jésus, puis d'un crucifix et de représentations de saints et de martyrs, preuves de la piété et de la dévotion exemplaire du peuple. Dans la plus grande chambre se trouvait généralement un poêle en fer, avec tuyau passant à travers les autres pièces jusque dans la cheminée. Dans la cuisine, qui était la pièce la plus en usage, se voyaient un dressoir, quelques chaises, puis tout un choix de chaudrons, assiettes, terrines et autres ustensiles de cuisine. Dans le foyer même, qui était l'une des parties essentielles de la maison, de grosses bûches de bois placées sur des chenets en fer de l'ancien modèle donnaient dans les jours froids de l'hiver une flamme réconfortante. Sur le feu, et soutenu par une crémaillère en bois, se voyait généralement un grand chaudron qui la plupart du temps était abondamment rempli de soupe aux pois appétissante et nourrissante. Les chambres à coucher, de même que les autres pièces de la maison, étaient simplement mais confortablement meublées à
l'ancienne mode. En un coin de chacune de ces chambres se trouvait une sorte de lit massif sans colonnes et élevé d'une bonne hauteur, A la tête il y avait généralement un baldaquin fixé au mur. Sur le lit était un matelas de plume ou paille couvert d'un couvre-pieds fait d'un assemblage de pièces ou d'une courte-pointe en étoffe verte. L'un des traits les plus intéressants de la vie de l'habitant était le costume du temps, qui avait un caractère distinctif. L'habillement du cultivateur consistait généralement en un habit ou " capot " à longues basques, fait d'une étoffe domestique de teinte gris foncé, avec capuchon servant à protéger la tête contre le froid ou la pluie. L'habit était serré autour de la taille par une ceinture de diverses couleurs, quelquefois ornée de perles. Le gilet et le pantalon étaient généralement de la même étoffe que l'habit et une paire de mocassins ou lourdes bottes complétait l'habillement. Sur la tête était la fameuse " tuque bleue," article à la fois unique et confortable. En été, l'habit à longues basques était généralement remplacé par une courte veste, et la tuque bleue par un chapeau de paille. Le vêtement des femmes, qui était à la fois propre et simple, était généralement fait d'un tissu de leur propre confection, le même que celui porté par les hommes. Une jupe et une courte camisole constituaient le vêtement le plus ordinaire des femmes de ce temps-là, bien que parfois elles aimassent à se parer de robes d'indienne, de tabliers de mousseline et de châles. Les femmes âgées restaient fidèles aux longs corsages, aux grandes coiffes ou " câlines," et aux cheveux disposés en bandeaux.
L'esprit d'économie et l'industrie des anciens habitants sont démontrés par le fait qu'il puisaient presque toutes leurs ressources dans leurs propres familles. Avec le lin qu'ils cultivaient ils confectionnaient la toile, et leurs moutons leur fournissaient la laine dont leurs vêtements étaient faits. Avec les peaux tannées de leurs bestiaux ils confectionnaient leurs bottes et mocassins, avec la laine tissée leurs bas, chaussettes et tuques, et avec la paille leurs chapeaux d'été. Et leur industrie ne se bornait pas à trouver leurs propres vêtements. Leurs fermes leur fournissaient en abondance de quoi faire le pain, le beurre, le fromage, le savon, la bougie et le sucre. Ils construisaient leurs propres maisons, granges et étables, et fabriquaient leurs propres charrettes, roues, charrues, herses et canots. 8
La multiplicité des opérations agricoles laissait à l'habitant peu de loisirs dans l'année. Au printemps il y avait le labourage et les semailles, en été les différents besoins de la ferme demandaient tout le temps disponible, et en automne il y avait les récoltes. Le sol du Bas- Canada possédait en ces temps-là une telle fertilité qu'il fallait bien peu
7 John Lambert : " Travels through Canada in the Years 1806, 1807 and 1808."
de culture pour lui faire donner d'abondantes récoltes. Le blé était la principale culture, mais le foin, les pois, le seigle, l'avoine et l'orge étaient aussi plus ou moins cultivés par chaque cultivateur. Le maïs ou blé-d'Inde était alors cultivé plus comme article de luxe que de nécessité, et le tabac était produit en petites quantités pour consommation domestique. Les légumes étaient cultivés en quantités suffisantes. Au commencement de l'hiver l'habitant tuait ses propres porcs, bestiaux et volailles pour sa propre consommation ou pour la vente au marché. Les provisions étaient conservées dans le grenier des maisons, où le froid rigoureux les maintenait en excellent état, et les légumes étaient déposés dans des caves ou excavations du sol creusées pour cet objet à l'abri de l'influence du froid.
Les traits caractéristiques de Y " habitant " n'étaient pas seulement bien distinctifs mais en outre admirables. Les hommes étaient vigoureux et intelligents, d'un naturel vivace et gai ; les femmes étaient avenantes, vertueuses et dévouées à leurs familles. Les mariages précoces, encouragés par le clergé, avaient pour résultat de maintenir un haut niveau de morale et de donner une nombreuse progéniture. Des familles de douze enfants et plus étaient fréquentes, comme elles le sont toujours du reste, et quinze, vingt et même trente enfants dans la même famille n'était pas chose si extraordinaire. Avec ses vêtements bizarres et ses goûts simples, les manières de l'habitant n'en disaient pas moins toute la noblesse innée de son caractère. De ses ancêtres français il avait hérité cette politesse naturelle qui semble être inhérente à la race française. Ce qui en réalité frappait le plus les visiteurs de cette époque dans le Bas-Canada c'étaient les manières aisées de l'habitant, sans aucune trace de rusticité, et son hospitalité à la fois gracieuse et sans façons. Le voyageur anglais Lambert, qui parcourut le Canada à cette époque, et qui observa personnellement les habitudes et coutumes du peuple, décrit les manières de l'habitant comme étant aisées et polies. Leur conduite envers les étrangers, dit-il, n'était jamais influencée par la coupe d'un habit ou par une belle perruque. Ils traitaient leurs supérieurs, dit encore Lambert, avec cette déférence polie qui n'abaisse ni n'exalte l'un l'autre, et ils n'étaient jamais rudes envers leurs inférieurs. Aucune raideur ne se voyait dans leur port et leur maintien, et ils donnaient l'impression de gens qui avaient vécu toute leur vie dans les villes plutôt qu'à la campagne. Ils entretenaient d'excellentes relations les uns avec les autres, parents et enfants jusqu'à la troisième génération habitant fréquemment la même maison. Les fermes furent morcelées aussi longtemps qu'il y eut un acre de terre à diviser, et leur désir de vivre sous le même toit, ainsi que le fait naïvement remarquer Lambert, était la preuve qu'ils menaient une vie heureuse, car autrement ils auraient été plutôt portés
à se séparer. Hériot, dont les Voyages au Canada furent publiés peu d'années à peine avant la naissance de Cartier, fait aux habitants canadiens-français le joli compliment de remarquer que leurs manières vis-à-vis des étrangers étaient plus affables et aisées que celles d'aucune classe de paysans qu'il avait encore vus dans le monde. Bien que le temps ait apporté, au Bas-Canaada comme ailleurs, beaucoup de changements, l'habitant garde toujours ses manières gracieuses, et il serait certes impossible de trouver gens plus polis, plus simples et plus hospitaliers que ceux qui habitent les paroisses de campagne de la province de Québec.
Non seulement dans ses manières, mais aussi dans son caractère l'habitant témoignait de sa descendance française, possédant comme ses pères ce tempérament gai et vivace qui est l'un des principaux charmes du caractère français. Même quand il n'était pas riche en biens de ce monde, la gaieté ne lui faisait jamais défaut et la sociabilité chez lui n'abandonnait jamais ses droits. Son grand plaisir était d'aller visiter ses voisins pour jaser avec eux tout à son aise, et Tune de ses grandes joies était aussi de raconter une bonne histoire, ou de chanter quelques couplets joyeux ou encore de participer à quelque sauterie entraînante. Lambert nous raconte à quel point l'habitant de cette époque faisait ses délices de danses et de réjouissances à des saisons et fêtes particulières, alors que les divertissements se succédaient pour ainsi dire sans relâche. Les longs jours du carême étaient suivis de jours de fête. Alors tous les produits de la ferme étaient présentés pour la satisfaction des appétits. D'immenses pâtés de dindes, d'énormes quartiers de bœuf, de porc et de mouton, de grandes terrines remplies de soupe ou de lait, et d'abondantes tartes aux fruits décoraient les tables. A certaines de ces occasions, il n'était pas rare de voir cinquante ou cent personnes s'asseoir à dîner ; les tables pliaient sous le faix des victuailles, et une gaieté folle remplissait la salle d'un bruit assourdissant. Le dîner aussitôt fini, le violon ne tardait à faire entendre ses airs joyeux, et les danseurs entraient en branle. La réunion se terminait par des gigues et menuets de l'ancien temps. Ces coutumes curieuses sont maintenant disparues pour une bonne part, mais les danses survivent encore dans les campagnes de la province de Québec. Quelle joie c'est toujours au foyer de l'habitant hospitalier quand, dans quelque réunion où jeunes et vieux ont pris part, le joueur de violon soudain égrenne ses notes sautillantes et que tous alors se joignent à la danse.
Attaché à la foi de ses pères, à sa langue et à ses institutions, u l'habitant " menait une vie heureuse et exempte de soucis. La piété du peuple se manifestait par de nombreuses croix distribuées un peu partout sur le bord des chemins, et qui se voient encore aujourd'hui,
recevant toujours des passants, comme emblème de la divinité, un salut respectueux. Animé du plus grand zèle pour l'observation des droits et des commandements de l'Eglise, ses grands jours de fête> c'est-à-dire les Fêtes du temps de Noël, le Mardi-Gras, la Pâques, la Toussaint, étaient les dates servant à l'habitant à marquer les grands événements de sa vie et de la paroisse. Il prenait pieusement part à la procession de la Fête-Dieu, l'une des cérémonies les plus solennelles et les plus imposantes de la foi catholique, et s'agenouillait avec vénération sur le passage de Jésus-Hostie dans les rues du village. Les dimanches et les jours de fêtes spéciales, il participait dévotement à la distribution du pain-bénit. C'était alors la coutume pour chaque famille d'envoyer à l'église un pain de choix, généralement de dimensions extraordinaires, et le pain ayant été béni par le prêtre et coupé en petits morceaux était déposé dans de grands paniers et distribué parmi les fidèles. La Noël et le Jour de l'An étaient des saisons notables. Au temps de Noël régnait la coutume curieuse de la Quête de l'Enfant-Jésus, alors que des bougies étaient recueillies dans la paroisse pour l'illumination de l'église à la messe de minuit, et alors que les femmes s'empressaient d'apporter des bouts de dentelle, des rubans et des fleurs artificielles pour la décoration de la Sainte Crèche, où une scène représentant la naissance de l'Enfant Sauveur était exposée à la vénération des fidèles. Après la messe de minuit venait le réveillon, alors que la joie était générale. Le jour de l'An, qui était le grand jour des visites et donnait lieu à un redoublement de réjouissances,, était inauguré par la touchante coutume de la bénédiction paternelle. " De grand matin," raconte l'abbé Casgrain en décrivant cette belle coutume, " notre mère nous éveillait, puis après nous avoir mis nos plus beaux habits du dimanche nous réunissait dans le salon avec les domestiques de la maison. Elle ouvrait alors toute grande la porte de la chambre à coucher de notre père, qui de son lit invoquait une bénédiction sur nous tous, rangés à genoux autour de lui, tandis que les yeux de notre chère mère se mouillaient de larmes d'émotion. Notre père, d'une manière impressionnante, accompagnait sa bénédiction de quelques mots, tout en tenant ses mains élevées au-dessus de nos têtes. Naturellement, la cérémonie se terminait toujours par la distribution des cadeaux du Jour de l'An, que notre père tenait cachés derrière lui"
C'était aussi au Jour de l'An que l'habitant payait ses respects au seigneur et que les visites s'échangeaient de maison en maison. Souvent le seigneur, qui était le parrain du plus grand nombre des premiers-nés de ses censitaires, recevait les visites de ses nombreux filleuls, et Ton raconte qu'en certains cas plus de cent enfants se réunissaient ainsi au manoir. Le jour des Rois, qui suivait le jour de l'An, donnait lieu à un renouvellement de réjouissances, et à l'automne
La grand'mère de Sir George-Etiun-xk Lteut.-Col. Jacques Cartier, grand- Cartier, père de Sir George Cartier.
I.iki.t.-G,j.. Jacques Cartier, père de Madame JACQUES Cartier, mère de
Sir George Cartier. Sir George Cartier.
le jour de la Sainte-Catherine, qui a toujours été en honneur dans les paroisses canadiennes-françaises, fournissait une autre occasion de s'amuser. Ainsi que cela se voit encore aujourd'hui, les jours de mariage mettaient en ce temps-là les paroisses tout en liesse. L'attachement pour ses proches était l'un des traits les plus marqués du caractère de " l'habitant," et il était généralement au plus haut point dévoué à sa famille. Quand il n'y avait pas chez lui de visiteurs durant les longues soirées d'hiver, le cultivateur fumait devant son foyer, et tandis que sa femme vaquait aux soins du ménage et que ses nombreux enfants jouaient autour de lui il avait toujours quelque bonne histoire du temps jadis à raconter. Les habitants ont toujours été en général de bons conteurs, et il n'y avait pour eux qu'à puiser dans le fonds intarissable des légendes canadiennes. En quelque endroit que les habitants se réunissaient, on était toujours sûr d'entendre quelqu'un raconter une histoire intéressante. Ce pouvait être une version de la chasse-galerie, cette antique superstition datant des jours des premiers coureurs de bois de l'ancien régime, où il est question de canots d'écorce voyageant dans les airs, remplis d'hommes pagayant et chantant, et conduits par l'esprit du mal. Ou encore ce pouvait être quelque récit effrayant des terribles loups-garous, ces monstres hideux, moitié loups et moitié hommes, avec des têtes de loups et des bras et des corps d'hommes, en somme de vraies créatures diaboliques qui vivaient de chair humaine, et qui, le temps de le dire, avaient attiré le voyageur imprudent dans leurs antres de cannibales. Le fonds intarissable des légendes canadiennes fournissait bien d'autres récits de ce genre pour passer les heures de loisirs quand il n'y avait pas d'autre divertissement sous la main. Passionnément épris de chant autant que d'entendre raconter de bonnes histoires, l'habitant ne se tenait pas de joie quand soudain, dans une réunion joyeuse, se faisait entendre en chœur quelque refrain populaire. Ces chansons rappelaient la terre ensoleillée de France et les jours de l'ancien régime, et la " Claire Fontaine " ainsi que plusieurs autres chansons françaises d'autrefois étaient bien connues par toutes les campagnes, et trouvaient un écho dans plus d'un joyeux groupe.
A la fois frugal, industrieux et craignant Dieu, l'habitant était attaché au Canada pour la bonne raison qu'il en avait fait sa patrie et que cette patrie lui était devenue chère par d'innombrables associations. Dans l'humble cimetière du village reposaient les restes de ses ancêtres qui avaient cultivé sa ferme avant lui, et auprès desquels il irait lui aussi l'un de ces jours reposer à jamais ; les sons de la cloche de l'église du village l'appelaient aux offices, et dans la chaire était le curé qui l'encourageait à de saintes pensées et à une vie morale. Tout près de là, dans le manoir, habitait le seigneur, à qui il avait l'habitude
d'aller demander conseil pour ses affaires temporelles. Sa propre ferme lui fournissait tout ce que ses goûts simples pouvaient désirer. Doué naturellement de sagacité et d'un bon fonds de sens commun, il était homme à tenir tête à qui que ce fût dans la lutte pour l'existence. A la fois content et heureux, et faisant de sa propre paroisse le centre de toutes ses activités, il passait ses jours en paix, ne connaissant que peu de chose et s'occupant encore moins du monde turbulent qu'il pouvait y avoir au-delà.
Tels étaient les traits caractéristiques des gens d'où descendait George-Etienne Cartier, et les modes de vie que je viens de décrire constituèrent son milieu durant les premières années où son caractère fut en voie de formation. Il possédait plusieurs des vertus de l'habitant, l'honneur, la probité, le patriotisme, la simplicité, l'attachement à la famille, et l'amour de sa terre natale. La Maison aux Sept Cheminées, où il vit le jour, était le centre des activités de tout le district. Là habitait le marchand qui en était le propriétaire, et c'est de là qu'il dirigeait ses importantes opérations commerciales. La partie de la maison où se trouvait l'entrepôt était remplie de marchandises destinées aux cultivateurs du district, et les cultivateurs à leur tour vendaient au marchand de grandes quantités de blé pour exportation en Europe. En de telles conditions, et ayant grandi dans un tel milieu, il n'était pas surprenant que George-Etienne Cartier possédait à un degré si éminent ce sens pratique des affaires qui l'a distingué dans sa carrière publique. Son grand-père, mort quelques mois à peine avant la naissance du futur homme d'Etat, fut l'un des marchands les plus prospères de la période, et son oncle, Joseph Cartier, était l'une des têtes dirigeantes de la vie commerciale du district.
Le père et la mère de George-Etienne Cartier possédaient une personnalité très marquée, et le fils tenait de chacun d'eux les traits distinctifs de son caractère. Son père représentait à certains égards un type unique. D'un naturel gai et jovial, il était ce qu'on est convenu d'appeler un bon vivant, et bien que destiné par son père à suivre une carrière commerciale il montrait peu de dispositions pour cette profession. Possédant un fond intarissable de bonne humeur, et doué d'une très jolie voix, qu'il aimait à faire entendre, il n'était jamais si heureux que quand il lui était donné de prendre part aux réjouissances des gens de la campagne ou encore de pouvoir recevoir ses amis autour de sa table hospitalière. En réalité, cette hospitalité était même si prodigue qu'une bonne partie de sa fortune y passa, ce qui ne l'empêcha pas de garder sa jovialité jusqu'à la fin de ses jours. Si George- Etienne Cartier était redevable à son père de sa gaieté naturelle et de cet optimisme invétéré qui ne l'a jamais abandonné, il tenait d'autre part de sa mère le côté le plus sérieux de son caractère. Madame Car-
tier a été décrite par ceux qui l'ont connue comme une véritable sainte. Femme d'intelligence et de raison supérieure, elle possédait au plus haut point un naturel dévoué et charitable. Son hospitalité et surtout sa bonté pour les pauvres étaient proverbiales, et dans sa maison spacieuse et confortable bien des malheureux ont trouvé asile et soulagement. D'un caractère profondément religieux et d'une dévotion fervente, son zèle à s'occuper des besoins spirituels autant que temporels des pauvres était vraiment sans bornes. Durant une partie de chaque année, sa demeure était ouverte aux bons Frères qui enseignaient le catéchisme dans les campagnes, et qui n'oublièrent jamais la bonté de leur pieuse bienfaitrice. Sous la direction d'une telle mère le jeune Cartier puisa les principes religieux et patriotiques qui lui ont servi de guides dans toute sa carrière.
C'est en compagnie de son père au caractère si enjoué, et de ses jeunes frères et sœurs, et sous l'œil vigilant de sa pieuse mère que se passèrent les dix premières années de la vie de Cartier. A l'école du village de Saint-Antoine il reçut les premiers rudiments de son instruction. S'il faut en croire la tradition, c'était alors un enfant plein de vie, avec une nature plutôt combative, aimant le jeu et le plaisir, et toujours prêt à prendre les devants. Il était l'âme de plus d'un groupe joyeux de jeunes gens, car à cette époque-là jeunes et vieux prenaient leur part des réjouissances de la vie de la campagne. Dans ce temps-là le district du Richelieu pouvait passer pour avoir atteint le zénith de sa gloire. C'était le jardin même du Bas-Canada, une terre de paix et d'abondance, renommée pour son hospitalité prodigue et la joie qui y régnait d'un bout à l'autre de l'année. Bien que les descendants de quelques-uns des premiers seigneurs, comme la famille St-Ours, demeurassent toujours dans le district, plusieurs seigneuries étaient passées en d'autres mains, mais les nouveaux propriétaires n'étaient pas moins hospitaliers que ceux de l'ancien régime. Le seigneur de Saint-Antoine et de Contrecœur était Xavier-Amable Malhiot, qui possédait de grands biens. A Saint-Denis vivait le seigneur de l'endroit, Louis-Joseph Deschambault ; à Saint-Charles était le manoir confortable du seigneur P. D. Debartzch ; à Saint- Marc vivait le seigneur Drolet ; à Saint-Ours le seigneur Roch de Saint-Ours occupait le manoir, et à Saint-H Maire le seigneur de Rouville avait son manoir confortable et hospitalier. Aux différents villages, plusieurs familles canadiennes-françaises bien connues tenaient en quelque sorte table ouverte pour leurs nombreux amis. A Saint- Antoine, la maison des Cartier constituait le centre principal d'attraction, et là se réunissaient de temps à autre bon nombre des notables du district. A l'étage supérieur de la vaste maison se trouvaient les chambres de compagnie, désignées, afin de mieux les distinguer, sous
les noms de chambre verte, chambre rouge, chambre jaune, chambre grise, chambre rose, et le père de Cartier n'était jamais si heureux que quand ces chambres étaient toutes occupées. Dès les premières heures du matin, il allait frapper à chaque porte, et réveillant ses invités avec quelque joyeux couplet il leur présentait avec ses bons souhaits un petit verre de fine Jamaïque en guise de premier cordial. La même hospitalité était de règle dans toutes les autres maisons de la région du Richelieu. A Saint-Denis, et en outre des Deschambault, se trouvaient les familles Cherrier, Nelson, Laparre, Bruneau, Bourdages et Hubert A Saint-Charles étaient les maisons des Desbartsch et des Duvert, à Saint-Marc étaient les familles Drolet et Franchères, et à Belœil les familles De Rouville, Brosseau et Allard. Toutes les maisons de ces familles étaient autant d'endroits populaires de réunion pour tout le district, et la gaieté y était continuelle, surtout en hiver qui était la saison par excellence des divertissements. Alors la joie et la bonne chère régnaient suprêmes, et les dîners, " fricots," comme on les appelait, étaient merveilleux pour la variété de leurs mets et pour la bonne chère qui les accompagnait. Des chants et de la musique suivaient les somptueux repas, et c'est alors que se faisait entendre plus d'une joyeuse chanson française du temps jadis. Naturellement, il y avait toujours le joli air " A la Claire Fontaine," sans lequel, disait-on, " on n'était pas Canadien," et qui a toujours été l'une des chansons favorites de Cartier :
"A la claire fontaine
M'en allant promener
J'ai trouvé l'eau si belle
Que je m'y suis baigné
Lui ya longtemps que je t'aime
Jamais je ne t'oublierai.
"J'ai trouvé l'eau si belle Que je m'y suis baigné Sous les feuilles d'un chêne Je me suis fais sécher Lui ya longtemps que je t'aime Jamais je ne t'oublierai.
" Sous les feuilles d'un chêne Je me suis fais sécher Sur la plus haute branche . - Le rossignol chantait
Lui ya longtemps que je t'aime Jamais je ne t'oublierai.
" Sur la plus haute branche Le rossignol chantait ; Chante, rossignol, chante Toi qui as le cœur gai Lui ya longtemps que je t'aime Jamais je ne t'oublierai.
" Chante, rossignol, chante
Toi qui as le cœur gai
Tu as le cœur à rire
Moi je l'ai-t-à-pleurer
Lui ya longtemps que je t'aime
Jamais je ne t'oublierai."
Ces joyeuses réunions avaient lieu non seulement dans les manoirs, mais jusque dans les plus humbles, bien que non moins hospitalières maisons des simples habitants. Les gens d'un village échangeaient des visites avec ceux d'un autre, et le Richelieu couvert de glace résonnait en hiver du tintement des nombreuses clochettes des traîneaux alors que les carrioles transportaient les jo)^eux groupes d'une maison à l'autre. Souvent aussi, de gais cavaliers, venus du Fort William Henry (Sorel) et de Chambly, ajoutaient encore au pittoresque de la scène, et étaient toujours sûrs d'être les bienvenus, surtout parmi les charmantes " belles " du district. A tel point même poussait-on les devoirs de l'hospitalité que plusieurs familles s'y appauvrirent, et que leurs derniers jours offrirent un contraste frappant avec la splendeur de leurs premiers temps. Mais tant que dura le " bon vieux temps " chacun s'évertua à en tirer le meilleur parti possible.
C'est parmi de semblables scènes que George-Etienne Cartier passa les jours de son enfance, et son caractère en garda toujours une impression impérissable. Dans toute sa carrière subséquente, il fut connu pour son naturel gai et jovial, et il n'oublia jamais les jours délicieux de sa jeunesse dans le district du Richelieu. Mais une tâche plus sérieuse lui était réservée. Après qu'il eut appris tout ce que l'école du village pouvait lui enseigner, ses parents décidèrent de lui faire suivre un cours au collège, et alors qu'il atteignait sa dixième année il entra au collège de Montréal, qui était alors, comme aujourd'hui, sous la direction des Sulpiciens, ou, comme ils étaient officiellement connus, " Les Messieurs de St-Sulpice." Ce fut en 1824 que Cartier commença ses études dans cet établissement historique d'éducation, d'où sont sortis plusieurs des plus grands hommes du Canada. Le Collège de Montréal a certes un passé unique. Le Séminaire de Saint-Sulpice, toujours soucieux de ses devoirs envers la jeunesse, avait établi un collège dès i7$7, et en 1754 la cause de l'éducation reçut une impulsion considérable par l'arrivée de France d'un homme remarquable, Curateau de La Blaiserie, qui en i7Ç fut ordonné prêtre et devint curé de la Longue-Pointe près de Montréal. Il possédait de rares qualités, et ne tarda pas à être entouré d'élèves dévoués et d'amis sympathiques. Dans son presbytère, il fonda une école florissante, sous le patronage de saint Raphaël. Saint-Sulpice fut heureux de pouvoir s'assurer ses services, et en 177$, l'occasion se présentant, la Fabrique de Notre-Dame acheta le beau domaine et jardin du marquis
de Vaudreuil, couvrant remplacement s'étendant entre les rues Saint- Paul et Notre-Dame de la ville de Montréal, et présentement occupé par le marché Bonsecours et le monument Nelson. C'est là que Curateau de La Blaiserie s'installa comme directeur du Collège de Montréal, et qu'il continua à donner ses services jusqu'à sa mort survenue en 1790. Le premier collège fut détruit par le feu en 1803, et l'année suivante le Séminaire érigea à ses propres frais sur la rue Saint-Paul, à peu de distance à l'ouest de la rue McGill, un bâtiment spacieux, où deux ans plus tard se continua l'œuvre de l'éducation. Cet édifice fut longtemps connu sous le nom de Collège de Montréal, et ce nom, après que le bâtiment fut passé en des mains séculières, fut perpétué comme Rue du Collège. Dans la suite, le collège fut transporté à l'emplacement actuel de la rue Sherbrooke, et érigé à l'endroit même où se trouvait autrefois le fameux Fort de la Montagne, et où, ainsi que le rappelle une inscription, l'évangile fut prêché aux sauvages. C'est dans le vieil édifice de la rue du Collège que le jeune Cartier fit ses études, et quand il y entra messire Joseph-Vincent Quiblier était supérieur de Saint-Sulpice, et messire Jacques-Guillaume Roque était le directeur du collège. Tous deux étaient des ecclésiastiques instruits et distingués, et contribuèrent pour une bonne part à la formation du caractère de celui dont la carrière devait jeter dans la suite un tel lustre sur l'institution.
Les annales du collège font foi que le jeune Cartier fut non seulement un élève appliqué, mais qu'il se distingua aussi dans les diverses classes jusqu'à la fin de sa carrière collégiale. Il suivit le cours classique complet de six années, c'est-à-dire les éléments latins en 1824-25, la syntaxe en 1825-26, la méthode en 1826-27, la versification en i827- 28, les belles-lettres en 1828-29, la rhétorique en 1829-30, et la philosophie en 1830-31. A plusieurs reprises, au cours de ces six ans, le jeune Cartier remporta quelques-uns des principaux prix: En sixième (1824-25) il obtint le premier prix de grammaire, en cinquième (1825-26) il remporta le premier prix d'histoire sacrée, en quatrième (1826-27) il eut le premier prix d'histoire profane ainsi que l'accessit ou mention honorable pour les vers latins. Dans la troisième année (1827-28) il remporta le premier prix d'histoire moderne, le second prix de vers latins et l'accessit pour les thèmes latins. En seconde ( 1828-29) il obtint le second prix de vers latins, le second prix de composition latine et l'accessit de composition française. En sa dernière année (1830-31), il obtint l'accessit de vers latins et eut le très grand honneur d'être choisi comme le meilleur élève de tout le collège pour défendre publiquement une thèse latine en logique, métaphysique et morale, proposée par les professeurs. Ce fut un jour à jamais mémorable pour le jeune élève, alors dans sa dix-septième année, quand, le
ier août 183 1, il parut en public à la cérémonie de la distribution des prix pour défendre avec habileté et distinction la thèse qu'on lui avait confiée. Qu'il ait pu être choisi parmi des centaines d'élèves pour prendre semblable tâche à sa charge démontre surabondamment que ses talents étaient reconnus, même à cette période si précoce de sa vie. C'est à l'éducation soignée qu'il reçut chez les dévoués Sulpiciens que Cartier a dû une grande partie de ses succès futurs, et c'est là aussi qu'il puisa le goût fortement prononcé qu'il eut toujours pour les classiques et les lettres. Aussi n'oublia-t-il jamais son Aima Mater ni la dette qu'il devait aux bons prêtres de Saint-Sulpice. En plus d'une occasion, dans les années qui suivirent, il rendit hommage public à leur valeur. Près de trente ans après être sorti du collège, et alors qu'il était parvenu à la haute position de premier ministre du Canada- Uni, Cartier vint revoir la scène de ses premiers triomphes, à l'occasion de la distribution des prix du 10 juin 1860. Il lui fut alors donné de voir une autre génération d'élèves obtenir leurs diplômes, et il écouta avec une douce émotion ces jeunes Canadiens au début de leur carrière chanter avec enthousiasme le chant national " O Canada, Mon Pays, Mes Amours," dont il était l'auteur. " C'est la première 1 fois," dit Cartier, " que j'ai le plaisir de me trouver dans cette en- 1 ceinte depuis mon cours d'études. Alors, comme tous mes condisci- 1 pies, j'étais plein d'espérance. Je ne puis m'empêcher d'exprimer ' l'émotion que je ressens en revoyant ces lieux où je reçus l'enseigne- ' ment de la morale et de la religion. L'on voudra bien me permettre ' de profiter de cette occasion, pour me rappeler au souvenir de plu- 4 sieurs que je vois dans cet auditoire, et payer un juste tribut d'éloges ' au vénérable ecclésiastique présent à cette intéressante séance, sous 1 la direction duquel j'ai appris le meilleur de ce que je sais. Dans le 'cours de ma carrière, j'ai gardé un bon souvenir de cet enseigne- ' ment, et je puis dire qu'après être sorti de cette maison, et me trou- ' vaut sous l'empire de ce qu'on appelle quelquefois la folle jeunesse, ■ je n'ai jamais mis en oubli les préceptes religieux que m'avait donnés 1 le vénérable M. Bayle. Tous mes condisciples d'alors lui rendront ' le même témoignage.
" Quant à vous, jeunes élèves, n'oubliez pas que vous êtes à votre 1 tour l'espoir de la famille nationale. Dépositaires des sciences pré- 1 cieuses que l'on vous enseigne, vous aurez plus tard à les faire valoir ' au profit de la patrie, lorsque chacun d'entre vous sera entré dans la ' sphère d'action que la divine Providence vous a départie ; c'est alors ' surtout que vous devrez mettre en pratique les leçons chrétiennes qui ' vous sont données dans cette institution bénie, vous rappelant que 1 c'est par notre ferme attachement à la religion de nos pères et à leurs ' mâles vertus que nous conserverons notre nationalité canadienne-
" française. Qui sait ? peut-être l'un de vous est-il destiné à occuper " dans ce pays la position que j'y remplis actuellement ; il fera mieux " que moi, je n'en doute point. Je prie celui-là d'avoir toujours pré- " sent à la pensée cet enseignement qui nous assure la conservation de " notre race."
L'occasion devait se présenter de nouveau pour Cartier de chanter les louanges de son Aima Mater, et cela dans des circonstances historiques. Le 16 septembre 1866, et alors qu'il était à l'apogée de sa carrière comme grand homme d'Etat et fondateur d'empire, il faisait partie d'un groupe d'hommes éminents qui accompagnaient lord Monck, Gouverneur Général du Canada, en visite officielle au Grand Séminaire, où ils furent reçus par le distingué supérieur l'abbé Bayle, qui avait été l'un des professeurs de Cartier. " Quarante ans après "mon départ de cette maison," disait alors Cartier, " j'éprouve une " grande joie de pouvoir y rencontrer mon ancien professeur, qui en " est actuellement le supérieur, et de vous rencontrer, vous, que j'ap- " pellerai mes condisciples, quoique je vous aie précédés de tant d'an- " nées déjà. Peut-être, messieurs, avez-vous placé bien haut dans " votre imagination la position que j'occupe aujourd'hui. Eh bien, " je veux vous en faire l'aveu, cette position ce n'est pas à mon mérite " propre, ce n'est pas à mes capacités naturelles que je la dois, c'est à " ce révérend monsieur, c'est à l'abbé Bayle. Quand j'étais jeune " comme vous, et d'un caractère assez indomptable, c'est bien lui, en " effet, qui m'a instruit, discipliné, éclairé, et m'a indiqué la voie à " suivre. Aussf suis- je infiniment aise de le voir aujourd'hui supérieur de Saint-Sulpice, et peut-être aussi de son côté se réjouit-il " de me voir devenu conseiller du représentant de Sa Majesté."
Pour les prêtres de Saint-Sulpice, Cartier fit toujours preuve des sentiments les plus affectueux, et ce fut un noble tribut qu'il paya à ces hommes dévoués quand en prononçant l'éloge funèbre de l'abbé Granet, supérieur des Sulpiciens au Canada, le 14 février 1866, il termina par ces paroles : " Les Sulpiciens ont eu une très grande part aux " progrès des Canadiens-Français ; et leur modestie, leur simplicité, " leur tact ont toujours été si admirables, leur zèle a toujours été si " désintéressé que jamais ils n'ont excité la moindre jalousie chez " ceux de nos concitoyens qui ne sont point de notre race ni de notre " communion."
Sorti du collège de Montréal en 1831, le jeune Cartier opta pour le droit, et se mit immédiatement à l'étude de cette profession. Il entra comme clerc chez Edouard Rodier, alors l'un des avocats les plus éminents de Montréal, et après avoir subi ses examens il fut admis au barreau en 1835. Tout en poursuivant ses études légales, son activité s'orientait déjà en diverses directions. Possédant un tempérament
ardent et impétueux, le jeune élève cherchait d'autres champs pour exercer son abondante énergie. C'est ainsi qu'il prit une part active à l'organisation de l'Association Saint-Jean-Baptiste, la société nationale des Canadiens-Français, fondée en 1834, par Ludger Duvernay. Cartier fut le premier secrétaire de cette association, et en devint dans la suite le président. Durant la période qui suivit son admission à l'étude du droit, le jeune étudiant se rendait fréquemment dans sa famille à Saint-Antoine, où il recevait toujours un accueil chaleureux de la part de ses parents, de ses frères et sœurs ,et de ses anciens amis, qui tous lui prédisaient à l'envie une carrière distinguée et un brillant avenir. Dans le district du Richelieu, et bien que les discussions politiques fussent déjà à un haut diapason, tout était encore tranquille. Les seigneurs restaient toujours fidèles à leurs traditions d'hospitalité, et la joie régnait toujours au foyer des habitants. Par toute la belle vallée du Richelieu, les gens coulaient en paix une existence exempte de soucis, sans s'apercevoir de l'orage menaçant qui allait bientôt dévaster leurs foyers.