‹ Sir George Étienne Cartier, baronnetChapitre 27 sur 66 · NEWBURY, 8 SEPTEMBRE · texte numérisé non relu

NEWBURY, 8 SEPTEMBRE

Mon cher Monsieur Cartier :

J'étais absent de chez moi quand votre lettre m'a été adressée et je n'ai pu en prendre communication qu'après quelque retard. J'ai adressé vos lettres à ma mère

et à ma cousine, Miss Pusey, qui étaient et sont encore en Allemagne, à Aix-la-Chapelle, et je vous adresse ci-jointe une lettre de ma cousine. Vos chansons canadiennes seront certainement souvent chantées et admirées ici ; et pour ma part, ces chansons me rappelleront toujours, chaque fois que je les entendrai, la très agréable visite que je vous avais engagé à nous faire l'automne dernier. Je dois dire que, de tous nos services administratifs, c'est celui des colonies auquel je me sens le plus heureux d'être attaché. Avant cela, tout ce que j'avais déjà entendu, connu ou imaginé des colonies n'était pour ainsi dire qu'un rêve ; mais le contact réel avec les questions coloniales et les éminents hommes d'Etat des colonies qu'il m'a été donné de rencontrer en Angleterre ont élargi à cet égard la réalité au delà de tout ce que j'aurais pu concevoir. De toutes les colonies anglaises, il n'en est pas une qui exerce autant de séduction sur l'esprit que le Canada. Il y a là le même développement remarquable de ressources matérielles et territoriales que dans quelques-unes des colonies australiennes, mais par le fait même que le Canada est plus ancien et que la question constitutionnelle y a suivi un développement plus graduel, il y a là, ainsi qu'il m'a toujours semblé, une plus grande modération et solidité — solidarité, comme on disait en Crimée — en réalité quelque chose se rapprochant de plus près de notre caractère et tempérament dans la mère-patrie. Et à cet égard, autant que je puis comprendre la question, l'élément bas-canadien a su s'affirmer avec beaucoup d'avantage et d'effet. Avec ses anciennes traditions et ses coutumes presque invariables, il a fortifié le principe de conservation, lequel se résout en un principe de loyauté.

Et à propos de loyauté, il me semble quelquefois qu'au Canada, en dépit de désavantages apparents, vous possédez un grand avantage qui nous est refusé ici en Angleterre. Vous êtes amenés en contact quotidien et visible avec la démocratie à l'état fruste et par conséquent repoussant des Etats-Unis. Quand on la voit de si près la démocratie n'a plus de charmes ; mais ici en Angleterre la démocratie garde tout le prestige de la distance, et bien des gens qui commettent la folie d'y croire en seraient vite désillusionnés s'ils en voyaient le fonctionnement pratique durant seulement une semaine.

Nous sommes en ce pays en une situation très particulière, et je ne pourrais pas dire satisfaisante. La masse de la nation est, je crois, saine et conservatrice au sens large de ces mots, mais il y a d'une part tellement d'apathie et tellement de répugnance à se donner des embarras inutiles, et d'autre part il existe une telle confiance mal placée dans la bonne fortune du pays de pouvoir frayer quand même son chemin à travers toutes sortes de difficultés et d'épreuves, qu'il m'arrive quelquefois de croire que le puissant parti radical, étant donnée une chance favorable, remportera sur nous un grand avantage. Personnellement, je serais indifférent à un changement de gouvernement — car les devoirs de ma charge me forcent de négliger toutes mes affaires particulières — mais politiquement la présente administration est tellement hétérogène, ses principes sont si peu fixes et il y a si peu à compter sur sa conduite et ses actes que j'appréhende que tout cela nous amène des difficultés.

Rien ne me ferait plus plaisir que de pouvoir aller au Canada lors de l'inauguration de votre grand pont Victoria. Rien aussi ne me rendrait plus heureux que de vous voir alors toujours en fonctions, et de pouvoir renouveler une connaissance qui est l'un de mes plus agréables souvenirs de Downing Street, et dont vous me permettrez de vous dire que je fais le plus grand cas. Veuillez, s'il vous plaît, me rappeler au souvenir de M. Ross et de M. Galt quand vous les verrez, et quand vous pourrez prendre quelques instants au milieu de vos sérieuses occupations pour écrire quelques mots à un désœuvré comme moi en Angleterre cette faveur sera grandement appréciée.

Veuillez me croire, cher Monsieur Cartier,

Votre bien dévoué,

Carnarvon.

Quand Cartier revint de Londres il ne laissa pas dormir la question de confédération, et sur la motion qu'il en fit une note fut adoptée par le Conseil Exécutif du Canada portant que copie des délibérations qui avaient eu lieu sur la question, y compris la note des délégués

canadiens aux autorités impériales, fût communiquée au gouverneur et au lieutenant-gouverneur de chaque province, " aux fins d'inviter les intéressés à s'entremettre à ce sujet suivant qu'ils pourraient juger à propos. 5 Pour les raisons que nous avons déjà données, les efforts tentés en ce sens par Cartier et ses collègues se trouvèrent être futiles mais n'en donnèrent pas moins une grande impulsion au mouvement. Ces efforts ont constitué les premières démarches pratiques faites dans le 5 eus de la confédération. La note signée par Cartier, Galt et Ross, et soumise au secrétaire colonial, fut, pour nous servir des mots du regretté Thomas D'Arcy McGee, le premier pas réel dans la voie du succès et la chose même qui donna de l'importance à la théorie dans l'esprit public. Bien qu'arrêté un instant, le mouvement ne devait pas tarder à porter ses fruits et à amener finalement l'union désirée.

La question continua à occuper l'attention des hommes publics et de la presse. L'un des protagonistes les plus en vue de la confédération, à cette époque-là, était un publiciste canadien- français, J.-C. Taché, secrétaire de la Commission d'Agriculture, qui écrivit alors un ouvrage qui était presque prophétique de la présente constitution du Canada. Taché signala les ressources des diverses provinces et annonça le grand avenir qui les attendait. Il déclara alors que ces provinces formaient un ensemble qui, pour peu que les ressources en seraient exploitées par une population compétente et que l'organisation politique reposerait sur de vrais principes d'ordre et de liberté, justifierait les espoirs les plus extravagants de profits et les prédictions les plus extraordinaires d'accroissement comparativement à l'ordre existant de choses. 6 Lors d'une conférence publique faite à Montréal en 1859, Alexander Morris évoqua la vision prophétique et merveilleuse du grand Dominion d'aujourd'hui " avec sa face tournée du côté du sud et le dos au nord, avec sa droite et sa gauche reposant sur l'Atlantique et le Pacifique, et avec les télégraphes et les chemins de fer reliant les deux océans." Parlant devant le parlement du Canada-Uni en 1861, comme député de Lanark-Sud, Morris exprima sa confiance qu'il se trouverait de nouveaux moyens de présenter une mesure qui réunirait les différentes provinces anglaises de l'Amérique du Nord en une union reposant sur une telle base que chaque province aurait le droit de gérer ses propres affaires intérieures, en laissant à un gouvernement central le soin des affaires d'intérêt commun, de manière à assurer la consolidation de la puissance britannique en Amérique. Bien qu'il ne devait pas avoir la distinction d'être compté au nombre des pères de la Confédération, Alexander Morris mérite d'occuper un rang

5 Annexe Journaux de la Législature du Canada, 1858.

6 Voir discours de J. G. Blanchet, député de Lévis, sur la Confédération, p. 547.

très élevé dans le mouvement de la Confédération, tant pour la manière brillante avec laquelle il traça d'avance les grandes lignes du projet que pour la part importante qu'il prit subséquemment aux négociations qui amenèrent l'accomplissement de la confédération.

Lors de la grande convention réformiste tenue à Toronto en 1859, la question de la confédération fut discutée, mais le sentiment général était que les difficultés qui s'opposaient à l'accomplissement d'une union fédérale de toutes les provinces entraîneraient tant de délais qu'il n'y aurait plus lieu de considérer le projet en tant que remède aux maux existants. Il fut alors décidé que la solution la plus pratique se trouvait dans la formation de deux ou trois gouvernements provinciaux ayant le contrôle de toutes leurs affaires locales, et d'une autorité quelconque en commun qui aurait le contrôle des intérêts communs aux deux sections. Vers le même temps, un manifeste publié par les libéraux du Bas-Canada opinait dans le même sens, et conseillait la confédération des deux Canada avec une autorité quelconque en commun pour les deux.

Ce projet fut soumis au parlement canadien en 1860 par George Brown qui, en deux motions, exposa que l'Union avait échoué et ne pouvait pas être maintenue avantageusement, que le meilleur remède était la formation de deux ou trois gouvernements provinciaux avec une autorité quelconque en commun qui serait chargée des sujets communs aux deux sections de la province. Brown prononça alors un discours puissant à l'appui de son projet, lequel fut cependant rejeté à une majorité écrasante.

Ce fut aussi durant cette même session de 1860 que John A. Macdonald se prononça sans ambages sur cette grande question de la confédération, avec laquelle il devait subséquemment avoir tant à faire. " Le seul projet praticable pour le redressement des griefs dont on se plaint," disait alors le grand leader haut-canadien, " serait selon moi une confédération de toutes les provinces. Quand je parle d'une confédération, il ne faut pas croire que je voudrais quelque chose de semblable à ce qui existe de l'autre côté de la frontière, car cela n'a pas été un succès .... L'erreur fatale qui a été commise, erreur peut-être inévitable, étant donné l'état des colonies à l'époque de la révolution, a été de faire de chaque Etat une souveraineté distincte, et de donner à chaque Etat un pouvoir distinct souverain, sauf en certains cas où les pouvoirs étaient spécialement réservés par la constitution et étaient conférés au gouvernement général. Le véritable principe d'une confédération se trouve en la possession par le gouvernement général de tous les principes et pouvoirs de la souveraineté, et dans la disposition que les Etats subordonnés ou individuels ne doivent pas avoir d'autres pouvoirs que ceux qui leur sont expressément conférés. Nous nous

trouverions ainsi avoir un pouvoir central puissant, une puissante législature centrale et un système puissant décentralisé de législatures secondaires pour les besoins locaux." Macdonald persista jusqu'à l'accomplissement de la confédération à demander un pouvoir central puissant, et même en réalité il se déclara subséquemment en faveur d'une union législative avec un seul gouvernement pour tout le pays.

La clairvoyance merveilleuse et la prescience politique de Macdonald sont démontrées par le fait qu'en 1860, il annonça tout ce qui a été amplement réalisé. " Notre population est proche de trois millions d'habitants," disait-il alors, " c'est-à-dire à peu près la même que celle qu'avaient les Etats-Unis quand ils proclamèrent leur indépendance ; nous sommes à la veille de naître comme nation, et quand cela sera réalisé nous devrions pouvoir occuper une position importante parmi les nations de l'univers. Puissions-nous rester longtemps encore unis à la Grande-Bretagne." Il espérait que durant des siècles, et à jamais pour ainsi dire, le Canada resterait uni à la mère-patrie. Mais nous cessions maintenant rapidement, ajoutait-il, d'être une dépendance de la Grande-Bretagne, et il faudrait avant longtemps nous considérer plutôt comme son alliée. L'Angleterre deviendrait le pivot central d'une alliance non seulement avec le Canada mais avec l'Australie et toutes ses autres possessions, et ainsi se trouverait formée une immense confédération d'hommes libres, la plus grande confédération d'hommes civilisés et intelligents qui aurait jamais existé sur la face du globe. Il espérait vivre pour voir ce jour-là, jour qui viendrait sûrement pour peu que nos hommes d'Etat eussent assez de patriotisme pour mettre de côté tout ce qui serait de nature à déchirer l'union existante.

On voit donc que l'idée d'une confédération préoccupait alors à un haut degré l'opinion publique. Quelques-uns appuyaient fortement une confédération de toutes les provinces anglaises de l'Amérique du Nord, tandis que d'autres conseillaient plutôt d'essayer en commençant une confédération des deux Canadas. Les choses traînèrent ainsi jusqu'en 1864, chaque gouvernement successif ne pouvant avoir qu'une existence précaire par suite du nombre à peu près égal des divers partis en présence. La crise atteignit son point culminant le 14 juin 1864, alors que le ministère Taché-Macdonald fut défait et que le pays se trouva acculé à une véritable impasse.

C'est alors que l'on vit George Brown s'affirmer au premier rang. Lui qui jusqu'alors s'était toujours montré " sectionnaliste " ardent et concerné surtout avec les intérêts de sa propre province, s'éleva à la hauteur de la situation et se montra ce qu'il était, c'est-à-dire un patriote aux vues larges et un homme d'Etat de forte compréhension. George Brown a certainement été une des plus grandes figures de la

période de la confédération. Tout ce qu'on pourrait tenter pour rabaisser son mérite à cet égard devra échouer en présence de ce qu'il a fait. En réalité, c'est à Brown qu'est dû le mérite suprême d'avoir suggéré la coalition des partis qui a rendu possible la confédération. Le grand chef libéral haut-canadien était alors dans sa quarante-sixième année. Né à Edimbourg en 1818, il avait émigré avec son père en 1838 à New- York, où durant quelque temps tous deux se livrèrent au journalisme. En 1843, George Brown vint à Toronto, où il fonda d'abord le " Banner," dans les intérêts de l'église libre presbytérienne, et subséquemment le " Globe," qui était destiné à devenir l'un des plus grands journaux du pays. Ce journal fit son apparition en 1844, et dès le début se déclara énergiquement en faveur du gouvernement responsable, épousant la cause de Baldwin et de ses collègues réformistes contre le gouverneur. Elu député au parlement du Canada-Uni par le comté de Kent en 1854, Brown prit immédiatement une attitude bien tranchée en faveur de la sécularisation des réserves du clergé. Dans le même temps, aussi, il commençait à soulever l'animosité du Bas- Canada par la position qu'il crut devoir prendre à l'égard des Canadiens-Français et de la question catholique. Dénonçant systématiquement ce qu'il appelait la domination française et s'opposant avec la plus grande énergie à toute concession aux catholiques, George Brown, avant la période de la confédération, ne pouvait être considéré que comme un leader provincial, concerné surtout avec les intérêts du Haut-Canada, et dont l'alliance, pourrions-nous ajouter, ne pouvait qu'être dangereuse pour tout homme public canadien-français.7 Il faut dire cependant, en toute justice, qu'il était dans une grande mesure la créature de son milieu, que ses vues sous plusieurs rapports étaient politiques plutôt que personnelles, et réfléchissaient le sentiment qui régnait dans une grande partie de sa province. Se faisant l'interprète du sentiment du Haut-Canada, il avait demandé un accroissement de représentation pour cette province, et s'était fait le champion zélé de ce que l'on appelait la représentation basée sur la population. Ainsi que nous l'avons vu, ses efforts persistants pour changer la base de l'Union avaient été énergiquement combattus par Cartier et avaient échoué devant les assauts de ce dernier. N'ayant pas réussi de ce côté, Brown proposa ensuite de fédéraliser l'Union, son idée étant la formation de deux ou trois gouvernements provinciaux avec une au-

7 " La province française devait garder à M. Brown un vif ressentiment de ses paroles, et durant longtemps il sembla que ces excès de langage avaient fait des ecclésiastiques catholiques et de la population de langue française les alliés perpétuels des chefs conservateurs. Dans tous les cas, il est certain que, jusqu'à la fin de ses jours, sir John Macdonald tira parti des rivalités que M. Brown avait ainsi créées parmi les éléments catholiques et français de la population." — Sir John Willison : " Wilfrid Laurier and the Libéral Party."

torité quelconque en commun ayant le contrôle des intérêts communs aux deux Canadas en général. Cette idée, cependant, n'était en toute justice que préliminaire dans l'esprit de Brovvn à une plus grande confédération qui comprendrait toutes les autres provinces ainsi que le Nord-Ouest, alors " terra incognita," et en lequel Brown était l'un des rares hommes publics de l'époque à reposer confiance.

Brown croyait donc que le plus sage serait d'encourager la fédération avec les deux Canadas, et de pourvoir aux extensions qui pourraient être décidées dans la suite, pour peu que le temps et l'expérience en rendraient la réalisation désirable. Parlant à la grande convention tenue à Toronto en 1859, Brown usa d'un langage qui démontre clairement que même à cette époque il prévoyait le jour où les provinces anglaises de l'Amérique du Nord s'affirmeraient parmi les nations de l'univers comme une grande confédération. A propos de la question qu'on avait soulevée de savoir si la fédération projetée constituait un pas fait vers la confédération, Brown s'exprimait ainsi : " Je mets la question sur le terrain de la nationalité. J'espère bien qu'il n'y a pas un seul Canadien en cette assemblée qui ne soit pas rempli de l'espoir de voir un jour tous ces pays du nord s'affirmer parmi les nations de l'univers comme une grande nation. Quel est le vrai Canadien, voyant la marée montante de l'émigration commencer à déborder sur les vastes territoires du Nord-Ouest, qui ne désire pas prendre sa part dans la première colonisation de cet immense et fertile pays ? Qui donc n'est pas persuadé que c'est à nous qu'appartiennent en toute justice le droit et le devoir de porter les bienfaits de la civilisation jusqu'à ces régions sans bornes et de faire de notre propre pays la grande route vers l'océan Pacifique ? Mais est-il bien nécessaire que cela se fasse immédiatement ? Ne serait-il pas plus sage de commencer l'œuvre de fédération avec notre propre province en laissant le champ ouvert à d'autres extensions, pour peu que les circonstances et l'expérience rendent la chose désirable ? " L'attitude si patriotique prise alors par Brown devait rendre possible une plus grande fédération embrassant dès l'origine non seulement les deux Canadas mais les deux plus grandes des provinces maritimes, et résultant éventuellement en la grande confédération qu'il annonçait d'avance en 1859.

Dès les premiers jours de la session de 1864, dans un discours puissant à l'appui d'une motion favorisant des changements constitutionnels, Brown insista sur la nomination d'un comité spécial chargé de considérer les relations du Haut et du Bas-Canada et de faire rapport sur les changements constitutionnels nécessaires pour mettre fin aux difficultés existantes. Brown put réussir à faire adopter sa motion et il fit constituer un comité spécial, composé de quinze membres, choisis parmi quelques-uns des députés les plus influents de la Législa-

ture, pour s'enquérir de l'important sujet compris dans la dépêche concernant la confédération adressée au secrétaire des colonies par Cartier, Galt et Ross, alors qu'ils se trouvaient en Angleterre en 1858. Ce comité, qui comprenait huit conservateurs et sept réformistes, était composé de John A. Macdonald, George-Etienne Cartier, A. T. Galt, J.-C. Chapais, J.-E. Turcotte, Thomas D'Arcy McGee, J. H. Cameron, W. Street, George Brown, John Sandfield Macdonald, L. H. Holton, Oliver Mowat, William McDougall, Archibald McKellar, et L.-V. Sicotte. " Il est possible que ce comité n'accomplisse pas grand'chose qui soit directement pratique," écrivait Brown le 20 mai 1864, " mais c'est déjà énorme que de faire consigner dans nos journaux que de grands différends existent et qu'il faut absolument trouver remède à l'état de choses actuel." Le comité constitutionnel, ainsi qu'il était désigné, tint plusieurs réunions où tout le sujet fut discuté, et le rapport du comité fut soumis à la Chambre par le président, c'està-dire par George Brown lui-même, à la séance du 14 juin 1864, quelques heures à peine avant la chute du cabinet Taché-Macdonald, événement qui amena la crise d'où devait naître le cabinet de coalition. Nous citons l'extrait suivant, tiré des Journaux de la Législature (séance du 14 juin 1864) :

M. George Brown, faisant partie du comité permanent constitué pour s'enquérir des sujets importants mentionnés dans la dépêche au ministre des colonies qui lui a été adressée le 2 février 1859, par MM. George-Etienne Cartier, A. T. Galt et John Ross, membres du Conseil Exécutif de cette province, alors qu'ils se trouvaient en mission à Londres au nom du gouvernement dont ils étaient membres, dans laquelle dépêche ils déclaraient que le gouvernement du Canada éprouve de grandes difficultés à donner, dans la mesure voulue, satisfaction aux désirs de sa nombreuse population " — que " ces différences existent à un tel point qu'elles empêchent toute communauté parfaite et absolue de sentiments entre les deux sections " — que " le progrès de la population a été plus rapide dans la section-ouest et celle-ci réclame maintenant dans la législature une représentation proportionnée au nombre de ses habitants " — qu'il " en résulte une agitation qui menace le fonctionnement régulier et paisible de notre système constitutionnel, et nuit par conséquent au progrès de la province," et que " sentant la nécessité de trouver remède à un état de choses qui empire d'année en année, et d'adoucir des sentiments qui s'aigrissent chaque jour davantage par les luttes des partis politiques, les conseillers du représentant de Sa Majesté au Canada ont cherché le moyen de mettre fin à ces difficultés de telle façon qu'il n'y aurait plus lieu d'y revenir," a présenté à la Chambre le rapport dudit comité qui se lit comme suit :

"Le comité a tenu huit réunions et s'est efforcé de trouver quelque solution aux difficultés existantes qui seraient de nature à obtenir l'assentiment des deux sections de la province.

" Ils ont constaté qu'un fort sentiment existait parmi les membres du comité en faveur de changements dans le sens d'un système fédératif, appliqué soit au Canada seulement ou à toutes les provinces anglaises de l'Amérique du Nord, et les délibérations ont progressé jusqu'au point de pouvoir mettre le comité en mesure de recommander que le sujet soit référé à un comité à la prochaine session du parlement.

"Le tout respectueusement soumis.

George Brown, président.

Le comité a différé d'avis quant à l'adoption de ce rapport, et à l'appel nominal le résultat fut ainsi qu'il suit :

Pour:— MM. Cartier, Galt, McDougall, Cameron, Holton, Turcot, McGee, Chapais, Brown, Mowat, McKellar, Street.

Contre : — John A. Macdonald, Sandfield Macdonald, Sicotte.

On voit donc ici que John A. Macdonald avait donné un vote adverse sur la question de savoir si le rapport du comité serait adopté. Pourquoi Macdonald n'a-t-il pas alors favorisé l'adoption de ce rapport ? Les journaux de la Chambre n'en disent rien, mais il est à présumer que Macdonald n'aimait pas la manière en laquelle le rapport avait été rédigé, rapport laissant entendre que les changements conseillés étaient dans le sens d'une union fédérative appliquée au Canada seul ou à toutes les provinces anglaises de l'Amérique du Nord, ou bien qu'il considérait toutes ces propositions comme inopportunes. Il est incontestable, cependant, que John A. Macdonald se déclara en faveur d'une union de toutes les provinces anglaises de l'Amérique du Nord, ainsi qu'en témoigne le discours qu'il prononça durant la session parlementaire de 1860, et qu'il était apparemment opposé à l'idée de George Brown de fédéraliser les deux Canadas seulement. Sir Joseph Pope, qui eut toutes les occasions de connaître à cet égard l'opinion de son chef, et à qui nous avions demandé des renseignements sur cette importante question, nous a écrit ce qui suit: " Sir John A. Macdonald a déclaré à diverses reprises qu'il était en faveur de la confédération, mais il n'aimait pas les termes de la résolution adoptée par le comité de 1864. Les délibérations de ce comité furent trop hâtées, et par surcroît la crise politique devait y mettre fin inopinément."

L'histoire des négociations qui amenèrent la formation du cabinet de coalition, par lequel fut effectuée la confédération, négociations dans lesquelles George Brown fut la figure centrale, a été fréquemment racontée, mais on ne saurait y revenir trop souvent. Nous y verrons que George-Etienne Cartier a joué un rôle prépondérant dans ces délibérations historiques.

L 15 juin, qui était le lendemain de la défaite du cabinet Taché- Macdonald, et alors que les affaires publiques se trouvaient pour ainsi dire complètement enrayées, George Brown, au cours d'une conversation avec Alexander Morris, député de Lanark-Sud, et John Henry Pope, député de Compton, exprima l'avis, tout en regrettant le " deadlock," que la crise pourrait être utilisée pour régler à jamais les difficultés constitutionnelles entre le Haut et le Bas-Canada. Morris informa le sénateur Ferrier, l'un des partisans les plus éminents du gouvernement dans la Chambre Haute, des paroles de Brown, et Ferrier lui recommanda de se mettre immédiatement en communication avec les principaux membres du gouvernement. Morris suivit

ce conseil et fut autorisé à son tour à conclure un arrangement pour un conciliabule entre Brown et quelques membres du gouvernement. C'est ainsi que s'ouvrirent les négociations mémorables qui amenèrent Brown à s'unir avec Macdonald et Cartier, puis à devenir membre d'un cabinet de coalition qui a rendu possible l'accomplissement de la confédération. Les phases successives des négociations ont été racontées en détail dans une déclaration faite en Chambre le 23 juin par John A. Macdonald, comme leader de l'Assemblée, et nous résumons ainsi qu'il suit les faits principaux énoncés dans cette déclaration : " Immédiatement après la défaite du gouvernement, le mardi soir 14 juin, et le lendemain matin, M. Brown s'entremit auprès de plusieurs partisans de l'administration pour leur exposer que la crise devrait être utilisée pour régler à jamais les difficultés entre le Haut et le Bas-Canada, et il les assurait qu'il était prêt à coopérer avec l'administration existante ou toute autre administration qui serait saisie promptement de la question aux fins d'en arriver à un règlement définitif. MM. Morris et Pope, qui avaient reçu communication de tout cela, furent autorisés à en faire part à MM. Macdonald et Galt. Le i7 juin, MM. Macdonald et Galt se rencontrèrent avec M. Brown. Au cours de la conversation qui s'ensuivit, M. Brown exprima sa vive répugnance à faire partie du ministère, en déclarant que le sentiment public serait soulevé par un semblable arrangement. La question personnelle ayant été momentanément écartée, M. Brown demanda quel remède était proposé, à quoi MM. Macdonald et Galt répondirent que ce qui était préférable serait une union fédérale de toutes les provinces anglaises de l'Amérique du Nord. M. Brown déclara que cela ne serait pas acceptable pour le Haut-Canada. La fédération de toutes les provinces, disait-il, se réaliserait sans doute tôt ou tard, mais la chose n'avait pas encore été considérée par le peuple avec tout le soin voulu, et d'ailleurs il y avait tellement d'intérêts à concilier que son adoption restait fort incertaine et éloignée. Il terminait en exprimant sa préférence pour une réforme parlementaire basée sur la population."

En discutant le projet à nouveau, il sembla qu'un compromis pourrait être trouvé en adoptant un plan alternatif, c'est-à-dire une union fédérale de toutes les provinces anglaises de l'Amérique du Nord, ou une union fédérale du Haut et du Bas-Canada avec disposition pour l'admission des provinces maritimes et des territoires du Nord-Ouest quand ils le désireraient. Il y avait apparemment une différence d'opinion quant à l'alternative qui serait présentée la première. Un premier mémorandum donna la préférence à la plus grande fédération ; le second mémorandum auquel on s'arrêta contenait la convention suivante : " Le gouvernement est prêt à s'engager à sou-

mettre une mesure à la prochaine session pour faire disparaître les difficultés existantes en introduisant au Canada le principe fédéral, accompagné de dispositions permettant aux provinces maritimes et aux territoires du Nord-Ouest d'être incorporés dans la même organisation ; et le gouvernement, en envoyant des représentants dans les provinces maritimes et en Angleterre, mettra tout en œuvre pour obtenir le concours des intérêts indépendants du contrôle de notre propre législation dans la mesure où cela pourra permettre à toute l'Amérique Britannique du Nord d'être unie sous une législature générale basée sur les principes fédératifs." Ce fut George Brown qui insista sur ce mode de présentation. 8

Le rapport officiel montre clairement le rôle important joué par George-Etienne Cartier dans les négociations. En réalité, Brown avait beaucoup plus d'inclination pour Cartier que pour John A Macdonald, et ce fut par conséquent sur Cartier qu'il se reposa en grande partie pour le succès des négociations. Cartier assista aux diverses conférences qui eurent lieu entre Brown, Macdonald et d'autres membres du gouvernement, et Brown déclara subséquemment en Chambre que c'était dû à la manière équitable, franche et loyale avec laquelle Cartier avait fait face aux difficultés qu'il avait cru devoir justifier l'alliance et consentir à entrer dans le cabinet. De la part d'un homme qui avait toujours été son adversaire politique acharné, aucun tribut plus flatteur ne pouvait être rendu à Cartier. 9

A la suite des explications données en Chambre par le leader du gouvernement, Brown prononça un discours respirant la plus grande loyauté et franchise pour justifier la conduite qu'il avait tenue dans ces circonstances critiques. Il déclara franchement que si ces circonstances n'avaient pas été aussi importantes il n'aurait jamais entrepris d'ouvrir des négociations avec le gouvernement pour tenter de résoudre les difficultés. Il était persuadé que la Chambre admettrait que si jamais une semblable coalition pouvait être justifiée, c'était bien dans la présente occasion si critique où se trouvaient les affaires du Canada. Parlant des difficultés existantes, Brown déclara que tout en réclamant pour le Haut-Canada la représentation basée sur la population, il avait toujours maintenu que les sentiments du Bas-Canada devaient être consultés, et qu'il était prêt à conclure tous arrangements

8 John Lewis : George Brown, dans " Makers of Canada," pp. 154-155.

0 " C'est surtout à Brown et à Cartier que fut due la coalition. Grâce à l'esprit si large de ce dernier, il fut possible de convaincre le Bas-Canada que l'union projetée, loin de menacer de destruction les libertés qui lui étaient si chères, en assurait au contraire la conservation. Les mêmes éloges sont dus à Brown pour le saut périlleux qu'il fit ainsi dans le vide."— W. L. Grant : "The Union, General Outlines— Canada and Its Provinces," Vol. V.

qui pourraient régler cette question et rendre justice aux deux sections de la province. L'occasion en était maintenant arrivée. Brown fit un appel patriotique à ses amis libéraux du Bas-Canada pour lui donner leur appui dans ce grand mouvement. " Essayons donc," disaitil alors, " de nous élever au-dessus des mesquineries des partis politiques, et considérons cette question comme elle doit l'être ; attendons qu'une mesure ait été présentée, et si nous devons alors être condamnés, nous subirons notre sort ; mais au moins qu'on nous donne l'occasion de montrer que nous sommes sincères et que nous voulons faire notre devoir à l'égard du pays."

A ses amis du Bas-Canada, qui redoutaient le caractère de cette innovation, ou qui appréhendaient que le Haut-Canada obtînt tout l'avantage dans ce règlement, il disait que tout ce qui serait fait le serait ouvertement et loyalement ; tout se ferait au grand jour, et en disant cela il était certain d'interpréter le sentiment de tous ceux qui étaient parties aux négociations. Leur seul désir était de tirer le pays de la position malheureuse en laquelle il avait été placé. Brown ajoutait qu'il désirait qu'il fût clairement compris que l'alliance contractée avec le parti ministériel n'était pas une alliance politique ordinaire pour des fins politiques, que cette alliance avait été amenée par la crise qui s'était produite dans les affaires publiques, et c'était pour cela, et aussi parce qu'il n'avait que des louanges à adresser au député de Montréal-Est (Cartier) pour la manière si franche et si loyale avec laquelle il avait abordé l'étude des difficultés, c'était pour cela, disaitil, qu'il avait cru devoir justifier l'alliance et consentir à entrer dans le cabinet. Il avait tout lieu de croire que le gouvernement procéderait immédiatement à la considération du projet de fédération, et qu'il enverrait des délégués à la convention intercoloniale de Charlottetown ainsi qu'en Angleterre, afin d'effectuer une fédération le plus tôt possible. En ce qui le concernait, il était entré dans le cabinet pour le règlement de cette question, et il entendait s'y tenir envers et contre tous. Si jamais une question importante s'était présentée à l'attention du pays, c'était bien celle-là, ajoutait le leader haut-canadien, et il devait féliciter la Chambre parce qu'il s'y trouvait des hommes des deux partis unis dans la même pensée et prêts à passer outre à toutes les exigences de partis et considérations d'amitié personnelle pour le bien du pays. Les paroles qui marquèrent la fin du discours de Brown se trouvèrent amplement justifiées. Quand bien même, disait-il, il n'aurait pas à se glorifier d'autre chose durant sa carrière politique que du succès qu'il avait obtenu en contribuant à la formation d'un gouvernement possédant une force comme il ne s'en était pas vu depuis nombre d'années, c'est-à-dire un gouvernement formé dans le dessein de régler les difficultés sectionnelles entre le Haut et le Bas-Canada,

il sentait qu'il y avait quelque chose dont il pourrait s'enorgueillir et qu'il avait accompli du bien pour le pays. Il ne désirait pas un plus grand honneur pour ses enfants, et il ne souhaitait pas d'avoir un plus noble héritage à transmettre à ses descendants que le souvenir de la part qu'il avait prise à cette grande œuvre. Brown ne se trompait pas, et tous les Canadiens seront toujours unanimes à reconnaître la justice des titres du grand leader haut-canadien à cet égard.

Quand on sut que Cartier et George Brown, qui durant tant d'années s'étaient fait une guerre sans merci, avaient contracté une alliance afin de trouver remède aux difficultés constitutionnelles existantes, la nouvelle causa naturellement une immense sensation et tout le pays attendit avec l'intérêt le plus vif ce qui en résulterait. Le 30 juin, le parlement fut prorogé, et le même jour le gouvernement historique de coalition fut formé, George Brown et deux autres libéraux éminents, Oliver Mowat et William McDougall, devenant membres du ministère. Brown entra dans le gouvernement comme président du Conseil à la place de M. Buchanan, M. Mowat devint ministre des Postes en remplacement de M. Foley, et M. McDougall remplaça M. Simpson comme secrétaire provincial.

Le ministère de coalition formé dans le but d'effectuer la confédération était composé comme suit :

Sir Etienne Paschal Taché, receveur général, ministre de la Milice et premier

ministre.

John A. Macdonald, procureur général, Ouest. George-Etienne Cartier, procureur général, Est. George Brown, président du conseil.

Alexander Tilloch Galt, ministre des Finances. Alexander Campbell, commissaire des Terres de la Couronne. Thomas D'Arcy McGee, ministre de l'Agriculture. Jean Charles Chapais, commissaire des Travaux Publics. William McDougall, secrétaire provincial.

Oliver Mowat, ministre des Postes.

Hector Louis Langevin, solliciteur général, Est. James Cockburn, solliciteur général, Ouest.

Dans le temps que ces événements se passaient au Canada, les législatures du Nouveau-Brunswick, de la Nouvelle-Ecosse et de l'Ile du Prince-Edouard avaient, en 1864, adopté séparément des résolutions autorisant leurs gouvernements respectifs à ouvrir des négociations et à tenir une convention afin d'effectuer une union des provinces maritimes, politique, législative et fiscale. La convention ainsi constituée décida de se réunir à Charlottetown, I.-P.-E., au mois de septembre suivant. Le principal promoteur de ce projet d'union des provinces maritimes était Charles Tupper, qui était destiné à être l'un des plus illustres pères de la Confédération, et qui était, lors de sa mort survenue le 30 octobre 1915, le dernier survivant de la célèbre phalange d'hommes d'Etat qui a établi sur de si larges bases les fondations du grand Dominion.

A la session de la Législature de la Nouvelle-Ecosse en 1864, Charles Tupper, dans un discours puissant, se prononça énergiquement en faveur d'une union, ou plutôt, comme il disait, d'une réunion des provinces maritimes. Bien plus, ses remarques à cette occasion indiquent clairement qu'il prévoyait la formation d'une fédération encore plus puissante, ainsi qu'il en avait déjà publiquement exposé le projet. " Tout en étant persuadé," disait-il, " que l'union des provinces maritimes et du Canada, et de toute l'Amérique Britannique, sous un seul gouvernement, serait désirable si la chose est praticable — je crois que c'est là une question dont les difficultés, pour son accomplissement, dépassent de beaucoup ce qu'on pourrait attendre d'une ingérence humaine quelconque — je ne suis pas cependant sans croire que le temps n'est peut-être pas très éloigné où des événements dépassant la vision humaine pourront mettre l'Amérique Britannique en une telle situation que l'union en un seul pacte deviendrait non seulement praticable mais absolument nécessaire. ... Si hostile que je crois que soit dans le moment le sentiment du Canada à une union avec les provinces maritimes, le jour n'est pas éloigné où ce sera dans l'intérêt des deux de s'unir, et je ne doute pas que le Canada cherchera alors dans cette union la solution des difficultés qui sont inséparables du gouvernement de ce pays." On verra plus loin à quel point Charles Tupper s'était montré bon prophète.

Alors qu'au Canada George Brown s'unissait avec ses anciens adversaires pour considérer le projet d'une fédération, les gouvernements du Nouveau-Brunswick, de la Nouvelle-Ecosse et de l'Ile du Prince-Edouard poursuivaient l'exécution de leur premier projet. Là comme au Canada il se trouva des hommes pubiics pour s'élever audessus des considérations de partis et pour n'envisager que le bien public. " Afin que la question de l'union," disait un des principaux chefs du mouvement, " pût être exposée le moins possibles aux risques des conflits de partis, les délégués de la convention de Charlottetown furent choisis tant parmi les libéraux que parmi les conservateurs. Le docteur Tupper, leader du gouvernement de la Nouvelle-Ecosse, avec ses propres collègues, le procureur-général Henry et M. Dickey, partisan conservateur, avait choisi Adam G. Archibald et Jonathan Me Culley, deux leaders bien connus du parti libéral. De son côté M. Tilley, leader du gouvernement du Nouveau-Brunswick, avec ses propres collègues, MM. Johnson et Steves, avait choisi Edward B. Chandler et John Hamilton Gray, deux chefs éminents et bien connus du parti conservateur. Dans l'Ile du Prince-Edouard, le premier ministre avait fait preuve aussi de la même considération en choisissant des délégués parmi les deux partis de la Chambre." 10

10 J. H. Gray : " Confédération," p. 29.

Les recommandations des gouvernements respectifs ayant été approuvées par les lieutenants-gouverneurs, la convention s'ouvrit à Charlottetown le ier septembre. Le premier ministre de l'Ile du Prince-Edouard, John Hamilton Gray, fut unanimement choisi comme président et la convention se trouva organisée comme suit :

Xouvelle-Ecosse : — Charles Tupper (premier ministre), A. G. Archibald, Jonathan McCulley, R. B. Dickey, W. A. Henry.

Nouveau-Brunswick : — S. L. Tilley, John M. Johnson, John H. Gray, E. B. Chandler, W. H. Steves. '

Ile du Prince-Edouard : — Colonel Gray (premier ministre), Edward Palmer, W. J. Pope, George Coles, A. A. Macdonald.

Le cabinet de coalition du Canada, ayant eu connaissance de cette conférence de Charlottetown, décida de saisir cette occasion de soumettre la question de toutes les provinces anglaises de l'Amérique du Nord ; et avec la sanction du gouverneur-général une délégation du gouvernement canadien se rendit dans l'Ile du Prince-Edouard. Cette délégation se composait de John A. Macdonald, George-Etienne Cartier, George Brown, A. T. Galt, Thomas D'Arcy McGee, H. L. Langevin, Wm. McDougall et Alexander Campbell. Dans l'intervalle, il avait été décidé à Charlottetown que les délibérations de la conférence auraient lieu à huis-clos. Le départ de Québec des délégués canadiens ayant été annoncé par télégramme, on convint de recevoir cette délégation et de ne rien décider au sujet de l'union des provinces maritimes tant que cette délégation n'aurait pas été entendue. Le lendemain matin, les délégués canadiens arrivèrent, et après avoir été cordialement reçus furent présentés à la convention. Les avantages d'une union de toutes les provinces anglaises de l'Amérique du Nord, au lieu de celle plus restreinte des provinces maritimes, et un premier aperçu de la constitution projetée, advenant que l'union pût être effectuée, furent soumis à la convention par John A. Macdonald, avec le concours précieux de George Brown et George-Etienne Cartier. La position financière du Canada fut mise en contraste avec les diverses provinces, leurs différentes sources de richesse, leur prospérité comparative, la façon préjudiciable dont fonctionnaient les tarifs contraires pour le plus grand désavantage des uns et des autres, l'expansion de leur commerce et de leurs manufactures ; puis on mit aussi en lumière le développement des diverses ressources internes qui seraient créées par l'échange libre du commerce et une plus grande unité d'intérêt, tous ces sujets ayant fait l'objet d'un exposé magistral par A. T. Galt, habilement secondé par McGee, Langevin et McDougall. Les délégués canadiens occupèrent pour ainsi dire de cette manière l'attention exclusive de la convention durant deux jours, après quoi ils se retirèrent. Avant cela, cependant, ils proposèrent à la convention de

suspendre ses délibérations sur le sujet immédiat qui les avait fait se réunir, c'est-à-dire une union des provinces maritimes, et de s'ajourner à Québec à une date qui serait ultérieurement fixée par le gouverneur-général, afin de prendre en considération l'union plus large et plus étendue qui avait été proposée.

Le lendemain, la convention décida qu'il était préférable, dans l'intérêt général de l'Amérique Britannique du Nord, d'ajourner ses séances à une autre date et convint de faire rapport à ses gouvernements respectifs de ce qui était arrivé. n

Avant leur départ, les délégués canadiens furent l'objet de cordiales réceptions à Charlottetown et subséquemment à Halifax et à Saint-Jean, N.-B.

Conformément à la recommandation du gouvernement canadien, le gouverneur-général adressa aux divers lieutenants-gouverneurs des provinces maritimes, y compris Terreneuve, l'invitation d'envoyer des délégués à la convention qui devait se réunir à Québec, invitation qui reçut partout le plus cordial accueil.

Ce fut le 10 octobre 1864 que se réunit à Québec la conférence historique d'où devait sortir la constitution de notre grande confédération. L'endroit était bien choisi pour cette réunion. Dans l'ancienne capitale du Canada, qui avait été la cité de Champlain et de Laval, dans le voisinage des lieux où Wolfe et Montcalm, représentants des deux grandes races du pays, avaient combattu et étaient tombés, les délégués des cinq grandes provinces étaient maintenant assemblés pour cimenter les liens qui devaient unir toutes les provinces aux fins de constituer une grande puissance.

Les délégués qui composaient la conférence de Québec dont le résultat fut l'établissement du Dominion étaient les suivants :

Canada : — Sir E.-P. Taché (premier ministre), John A. Macdonald, George-Etienne Cartier, George Brown, A. T. Galt, Alexander Campbell, William McDougall, Thomas D'Arcy McGee, Hector Langevin, J. Cockburn, Oliver Mowat et J.-C. Chapais.

Nouvelle-Ecosse : — Charles Tupper, W. A. Henry, R. B. Dickey, Adam G. Archibald et Jonathan McCully.

Nouveau-Brunswick : — Samuel L. Tilley, John M. Johnson, Edward B. Chandler, J. H. Gray, Peter Mitchell, Charles Fisher et William H. Steves.

11 Pour le récit de la Conférence de Charlottetown ainsi que de celle de Québec, nous sommes en grande partie redevables à l'ouvrage précieux écrit sur la confédération par John Hamilton Gray, l'un des délégués du Nouveau-Brunswick aux deux conférences. A certains endroits, nous avons suivi Gray textuellement, car il a raconté d'après la connaissance personnelle qu'il en avait eue toutes les circonstances ayant accompagné ces réunions historiques. Son ouvrage, publié en 1872, est maintenant devenu très rare. Nous avons aussi consulté les articles sur la confédération publiés par sir Joseph Pope.

Ile du Prince-Edouard : — John Hamilton Gray, Edward Palmer, W. H. Pope, George Coles, A. A. Macdonald, T. H. Haviland et Edward Whelan.

Terreneuve : — F. B. T. Carter et Ambrose Shea.

A la première séance de la conférence, sir Etienne-Paschal Taché, premier ministre du Canada, fut unanimement choisi président. Les grandes figures de cette réunion historique étaient évidemment John A. Macdonald, George-Etienne Cartier, George Brown, A. T. Galt, Thomas D'Arcy McGee, Charles Tupper, Samuel Léonard Tilley et Oliver Mowat. Après avoir pris la chose en considération, il fut décidé que " comme la représentation canadienne à la convention était numériquement bien supérieure à celle d'aucune des autres provinces, la votation, advenant l'appel aux voix, serait par provinces et non par membres, le Canada composé de deux provinces ayant droit à deux votes, ce qui assurait aux petites provinces qu'aucune proposition ne serait adoptée sans que chacune d'elles participât aux mêmes droits. Pour la disposition des séances, le Canada occupait le centre, ayant d'un côté le Nouveau-Brunswick et la Nouvelle-Ecosse et de l'autre côté l'Ile du Prince-Edouard et Terreneuve. La première grande question à déterminer était la forme qu'il conviendrait de donner à l'union, et la décision fut qu'une union fédérale plutôt que législative était celle qui convenait le mieux aux besoins du pays, à son immense étendue et à sa population relativement clairsemée, car il était impossible que les besoins particuliers aux districts les plus éloignés pussent être dévolus à un parlement général, d'autant plus qu'en diverses provinces l'organisation municipale n'existait pas, la taxe directe était inconnue et les gens étaient habitués à s'adresser à leurs législatures locales pour toutes les mesures ayant pour objet de développer la colonisation, d'ouvrir des communications, de pourvoir à l'instruction publique et de tirer parti des ressources du pays." 12 Pour cette décision vitale, qui fut réellement la plus importante de toute la conférence, car elle formait la base même de la confédération, George-Etienne Cartier prit une part déterminante ; même, on pourrait dire que ce fut surtout grâce à son influence que la constitution prit la forme fédérale au lieu de la forme de l'union législative, vers laquelle inclinaient quelquesuns des principaux délégués de la conférence. Nous traiterons dans un chapitre suivant de cette entremise toute particulière de Cartier ainsi que des autres questions qui se présentèrent à cette conférence. Dès le second jour, les grandes lignes d'un projet de confédération furent soumises par John A. Macdonald dans une série de résolutions. En présentant ces résolutions, Macdonald exposa en tous ses détails,

12 J. H. Gray : "Confédération," p. 55.

et en un langage à la fois clair et précis, les dispositions de la constitution projetée, en déclarant que le dessein était de la rendre semblable à la constitution britannique, dans la mesure où les circonstances pourraient le permettre, et que le souverain de la Grande-Bretagne restait le seul et unique chef. Au cours des débats qui s'ensuivirent, et qui durèrent plusieurs jours, il fut démontré qu'alors qu'aux Etats-Unis tous les pouvoirs non spécifiquement concédés par les divers Etats au gouvernement fédéral restaient acquis aux Etats, dans la nouvelle constitution canadienne tous les pouvoirs non spécifiquement concédés aux provinces restaient acquis au gouvernement fédéral. En d'autres termes, la source du pouvoir était exactement intervertie. Le principal objet que les pères de la confédération paraissent avoir eu était d'éviter le danger de la souveraineté des Etats, danger que la terrible guerre civile qui sévissait alors aux Etats-Unis ne mettait que trop en évidence.

La répartition de la représentation dans le parlement fédéral s'accompagnait de beaucoup de difficultés, mais la chose fut finalement réglée à la satisfaction de tous en faisant de la province de Québec le pivot de la représentation. Les divisions électorales du Bas-Canada (maintenant Québec) étaient alors au nombre de soixante-cinq. Dans le Nouveau-Brunswick, les quatorze comtés et la ville de Saint-Jean constituaient quinze districts électoraux. Dans la Nouvelle-Ecosse, il y en avait dix-neuf, le comté de Halifax étant divisé en deux. II fut considéré de bonne politique de ne faire aucun changement à ces divisions, mais plutôt, en prenant Québec pour pivot, de donner à chaque district, tel qu'il existait alors, un représentant, et en prenant le Haut-Canada (maintenant Ontario), de lui répartir quatre-vingt deux représentants, qui était le nombre auquel sa population lui donnait droit. Il fut déterminé qu'à l'avenir le remaniement de la représentation dans les diverses provinces après chaque recensement décennal se ferait en prenant toujours Québec comme unité, c'est-à-dire que le nombre de représentants de chaque province serait toujours dans la même proportion à l'égard de sa population que le chiffre soixantecinq pourrait comporter, à chaque recensement, à l'égard de la population de la province de Québec.

La Conférence de Québec, dont les séances s'ouvrirent le 10 octobre, dura jusqu'au 28 octobre. Il y eut quelques difficultés à surmonter pour les conditions financières, mais cela aussi fut réglé à la satisfaction de tous, et les résultats des délibérations entières furent incorporés dans quatre-vingt-douze résolutions qui formèrent pour ainsi dire la base de la nouvelle constitution.

Les hommes d'Etat qui se réunirent à Québec en 1864, pour effectuer l'union des provinces de l'Amérique du Nord, avaient de grands

problèmes à résoudre et de grandes difficultés à surmonter, mais ces hommes étaient animés du patriotisme le plus ardent, puisant sa source aux vues les plus larges et les plus éclairées, et ils étaient en outre bien déterminés à mener coûte que coûte à bonne fin la grande tâche qui leur avait été confiée. Dans cette réunion historique, personne n'a joué un rôle plus important que George-Etienne Cartier, dont la responsabilité, étant donné le caractère particulier de sa province, dépassait de beaucoup celle de tout autre délégué. Dans quelle mesure il sut s'acquitter de sa mission, c'est ce que nous allons voir dans le chapitre suivant.

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