CHAPITRE X
LE temps est maintenant venu de raconter la part prise par Cartier dans le mouvement de la Confédération et de lui adjuger le mérite qui lui est dû en ce qui concerne cette grande mesure historique. Il importe ici tout d'abord que la position de Cartier à cette période soit bien comprise. Il était la force politique dominante dans sa province natale, et la phalange considérable et dévouée de partisans qu'il possédait dans la législature du Canada-Uni lui assurait une influence déterminante dans l'arène parlementaire. Ainsi que nous l'avons déjà raconté, il s'était toujours opposé avec persistance et succès à toutes les tentatives pour changer la base de l'Union, en faisant justement observer que la concession de la représentation basée sur la population serait fatale aux intérêts du Bas-Canada. De son côté, George Brown se montrait tout aussi tenace comme champion des demandes du Haut-Canada. Cependant, et quelque paradoxale que la chose puisse sembler, il y avait bien des choses en commun entre Cartier et Brown sous le rapport du tempérament naturel. Chacun d'eux constituait la personnalité politique dominante de sa province respective, et tous deux étaient des hommes de la même force puissante et indomptable, et animés de la même ténacité de dessein. Chacun d'eux, aussi, dans une grande mesure, avait été créé par son propre milieu. Si le milieu où Brown avait grandi eût été différent et qu'il se fût trouvé dans la situation de Cartier, il ne pourrait y avoir aucun doute qu'il aurait combattu avec tout autant d'acharnement pour les intérêts du Bas-Canada qu'il le fit pour ceux du Haut-Canada ; et d'un autre côté, si les circonstances avaient fait de Cartier le champion des demandes du Haut-Canada, il se serait montré tout aussi déterminé pour appuyer ces demandes que pour défendre les intérêts du Bas-Canada. Brown s'était fait une habitude de dénoncer ce qu'il appelait la domination française, et d'attaquer l'église catholique pour ce qu'il affirmait être l'influence politique indue qu'elle exerçait; mais il n'avait pas pu s'empêcher de voir que les fautes auxquelles il trouvait à reprendre existaient par suite du mécanisme vicieux de l'Union et non pas parce qu'il pouvait y avoir quelque part un dessein intentionnel de commettre des injustices. Les représentants canadiens-français dans la législature exer- \ çaient une influence dominante, parce qu'ils étaient unis sous Cartier,
et il n'y avait pas lieu de s'attendre que les évêques et le clergé du Bas- Canada verraient avec complaisance un mouvement qui, dans l'éventualité de sa réussite, aurait été fatal aux intérêts de leurs fidèles. Cependant, et bien que Cartier et ses partisans possédassent une influence dominante dans la législature, on n'a jamais prétendu que cette influence pût être utilisée pour causer des injustices au Bas-Canada. Ce fut tout le contraire, et John A. Macdonald lui-même crut bon de le reconnaître. Ce qui n'empêche que l'esprit de parti trouva cependant moyen de tirer avantage de la situation. C'est ainsi que, dans le Haut- Canada, on ne manqua pas de représenter que le gouvernement était à la merci du Bas-Canada, tandis que dans le Bas-Canada on fit passer Cartier pour un Anglais soumis complètement à l'influence de John A. Macdonald, qui lui-même était gouverné par les orangistes. Mais tout cela n'avait pas lieu d'étonner. Ce n'était que le vieux jeu de la politique, dont on a dit que, de même qu'en amour et en guerre, tout était permis.
L'attitude prise par Cartier pour s'opposer à la représentation basée sur la population, tant que le mécanisme de l'Union fonctionnerait, se trouva justifiée tant pour des raisons de justice que de convenance. Les attaques violentes de Brown contre les Canadiens-Français et l'église catholique n'avaient absolument aucune justification. Mais cependant, on ne saurait nier, abstraction faite de ses violentes dénonciations, qui naturellement eurent pour effet de le rendre odieux aux yeux des gens du Bas-Canada, que Brown avait raison de demander que le Haut-Canada eût une représentation plus considérable. La population du Haut-Canada s'était accrue beaucoup plus rapidement que celle du Bas-Canada, et dépassait de beaucoup à cette période la population de la province-sœur. Cartier fut l'un des premiers à admettre la justice des demandes du Haut-Canada à cet égard, mais il difféi rait d'avis avec Brown quant aux moyens à employer pour faire face à la situation. Il lui fallait voir, tout en rendant justice au Haut- Canada, à ce qu'aucune injustice ne fût commise à l'égard du Bas- Canada. La situation ne laissait donc pas que d'être critique, et c'était le temps ou jamais de faire acte de sagesse et de qualités d'hommes d'Etat.
George Brown qui en 1852 pouvait à peine trouver un secondeur pour sa motion en faveur de la représentation basée sur la population, avait recruté en 1860 cinquante-trois députés du Haut-Canada qui avaient juré de faire adopter coûte que coûte cette mesure. 1 Mais, étant donné le mécanisme politique de l'Union, la représentation basée sur la population était évidemment impraticable. Les Canadiens-
1 John Lewis : George Brown, dans " Makers of Canada," p. 142.
Français ne pouvaient pas, en toute justice, consentir à accepter un régime qui aurait tout simplement entraîné l'annihilation de leur influence politique, et qui, ainsi qu'on l'a bien fait observer, aurait équivalu à une sorte d'ultimatum dicté par l'Ouest protestant et triomphant à l'Est catholique et humilié." 2 II fallait trouver une solution plus juste et plus équitable, et cela se trouva éventuellement dans le projet de la confédération. A cette période, Cartier détenait la clef de la situation. Le mécanisme de l'Union, destiné dans la pensée de ses auteurs à détruire l'influence des Canadiens-Français, avait échoué piteusement à cet égard, et ne pouvait plus même maintenant être d'aucun service pour gouverner le pays. Quelle transformation, en vérité, depuis les premiers jours de l'Union, à l'époque des régimes de Sydenham et de Metcalfe ! Alors la situation des Canadiens-Français semblait désespérée, et leurs demandes pour une juste part d'influence politique étaient ignorées. Maintenant la représentation canadienne-française sous la direction de Cartier était toute puissante et c'était à son esprit de justice que les députés anglais devaient avoir recours pour obtenir le redressement de leurs griefs constitutionnels. George Brown lui-même admit volontiers la chose, dans une déclaration retentissante faite en Chambre : " La scène que présente en ce moment le parlement," disait-il en cette occasion, " offre, je crois, peu de parallèles dans l'histoire. Il y a maintenant cent ans que ces provinces sont devenues par voie de conquête partie de l'Empire britannique. Je ne parle pas ici dans un vain esprit de jactance, et je ne désire en rien rappeler de pénibles souvenirs, mais ce qui fut alors le sort de la guerre pour la brave nation française aurait pu être le nôtre sur ces champs de bataille si vivement disputés. Si je rappelle ces choses d'autrefois, c'est tout simplement pour bien marquer le fait que des descendants des vainqueurs et des vaincus de 1759 siègent ici aujourd'hui, avec toutes leurs différences de langue, de religion, de lois civiles et de coutumes sociales tout aussi distinctes qu'il y a un siècle. Voici que nous siégeons aujourd'hui pour nous efforcer de trouver à l'amiable remède aux maux constitutionnels et aux injustices dont se plaignent — les vaincus ? Non pas, M. l'Orateur, dont se plaignent plutôt les conquérants. Voici que siègent ici les représentants de la population anglaise pour demander justice, pas autre chose que justice, et voici que siègent les représentants de la population française discutant dans leur langue maternelle si nous devons obtenir cette justice." Les Canadiens de langue anglaise ne devront jamais oublier que l'appel fait à Cartier et à ses partisans pour obtenir justice ne fut pas fait en vain aux représentants d'un peuple qui s'était vu lui-même refuser justice à l'époque où l'Union fut inaugurée.
J. L. Morrison : " Parties and Politics," " Canada." Vol. V.
Dans les phases initiales du mouvement de la confédération, il y a trois hommes ayant droit à un mérite tout spécial, et dont les noms doivent à jamais être inscrits dans l'histoire de cette période. Ces trois hommes sont Alexander Tilloch Galt, George-Etienne Cartier et George Brown. Dans les phases subséquentes, apparaissent au premier rang John A Macdonald, Charles Tupper et Léonard Tilley. A la session parlementaire de 1858, Galt avait, comme nous l'avons vu, demandé avec instances une union des provinces anglaises de l'Amérique du Nord, et avait contribué à faire consigner cela dans le programme du gouvernement dont Cartier était le chef. Cartier et Galt, accompagnés de John Ross, se rendirent en Angleterre afin de faire considérer la question par le gouvernement impérial, mais ils n'obtinrent aucun succès. La difficulté de conduire le gouvernement du pays avec le mécanisme politique existant se fit chaque année de plus en plus prononcée, et enfin en 1864, il en était résulté un véritable " deadlock." C'est alors que George Brown, par son entremise patriotique, réussit à formr un cabinet de coalition. Dans ces conjonctures, l'alliance de Cartier et de Brown se trouva avoir un effet d'une suprême importance. Sans Cartier, qui commandait alors en Chambre au plus grand nombre de partisans, le concours de Québec pour la réalisation du projet n'aurait pas pu être obtenu, et d'un autre côté sans l'appui et la coopération de Brown et de ses adhérents, il aurait été impossible au gouvernement de réaliser quoi que ce fût dans le sens de la confédération.
Galt et Alexander Morris prirent une part considérable et importante aux pourparlers qui amenèrent l'alliance de Brown, Macdonald et Cartier, et aux négociations qui résultèrent en la formation du cabinet de coalition. Bien qu'ils se fussent fait déjà une guerre acharnée, Brown et Cartier paraissent avoir été à cette époque invinciblement attirés l'un vers l'autre et être devenus des amis à toute épreuve. Nous verrons même dans la suite que Cartier mit tout en œuvre pour engager Brown à reconsidérer sa décision de se retirer du cabinet. 3
La part importante prise par Cartier et Brown dans le mouvement de la confédération a été mise en relief par sir Richard Cartwright, qui commençait alors à faire sentir son action dans la vie parlementaire de cette période/' Dans la mesure où la Confédération a pu être
3 " Dans les événements qui suivirent la chute du gouvernement, le 14 juin 1864, il est difficile, et peut-être inutile, de répartir les honneurs, car tous eurent à cœur d'agir comme de vrais patriotes canadiens : Morris et Galt, en négociant l'entrevue ; Brown, en consentant à ce qui fut la preuve la plus héroïque d'empire sur lui-même et de modération patriotique de toute sa carrière; Macdonald et Cartier, pour avoir vu clairement à quelles conditions exactes la coalition devait être effectuée, et parce qu'ils ont proclamé que la confédération était l'idéal même auquel devaient tendre les Canadiens." — J. L. Morrisson : " Parties and Politics, 1840-1867, Canada and its Provinces."
l'œuvre de quelques-uns," dit Cartwright dans ses Mémoires sur la Confédération, " elle fut presque absolument pour ainsi dire l'œuvre de quelques chefs. ... Il se trouva qu'en 1863 ou 1864, il y avait deux hommes dans Ontario et Québec qui possédaient une influence prédominante, sinon même presque despotique, sur leurs provinces respectives. L'un de ces hommes était George Brown dans la province d'Ontario, et l'autre George-Etienne Cartier dans la province de Québec. Ils étaient tous deux de première force. Bien qu'ils se fussent fait durant bien des années une guerre acharnée, je dois dire, en jetant un regard en arrière à travers toute cette longue période de quarante ans, qu'ils offraient ceci en commun d'être tous deux, en leurs manières respectives, des hommes d'esprit large, désintéressé et patriotique. Dans tous les cas une chose est certaine, c'est que tous deux, pour diverses raisons, détestaient cordialement et de tout cœur tout ce qui aurait pu conduire à l'absorption du Canada par les Etats-Unis. George-Etienne Cartier restait persuadé que l'absorption par les Etats- Unis signifierait que la province de Québec perdrait sa nationalité, et que son sort finirait par ressembler d'assez près à celui de la Louisiane d'aujourd'hui. De son côté, George Brown, tout en admirant les Etats-Unis sous divers rapports, et bien qu'il eût appuyé le Nord durant la guerre civile dans toute la mesure de son possible, partageait le même dévouement que son collègue pour le maintien du lien britannique."
" Dans les circonstances, rien n'était possible sans la coopération de ces deux hommes ; il n'y a personne tant soit peu au courant de ce qui se passait alors dans Ontario qui ne sache que je ne fais que dire strictement la vérité quand je déclare qu'aucun projet de confédération n'aurait eu la moindre chance d'être accepté dans cette province sans l'appui actif de George Brown et du " Globe." Personne aussi ne niera que la situation était à peu près la même dans Québec, et que sans la coopération active de sir George-Etienne Cartier très peu de progrès aurait pu être fait en ce sens. Tous deux étaient des hommes d'expérience, depuis longtemps dans la politique, et tous deux étaient sérieusement alarmés de l'état de choses qui existait alors. La difficulté fut de pouvoir effectuer leur coopération .... Par bonheur, il y avait alors un homme éminemment apte à remplir toutes les conditions requises. Cet homme était sir Alexander Galt, qui doué de l'esprit le plus large et des talents les plus brillants, était aussi un vrai diplomate. Sir Alexander fut fasciné par ce projet de confédération. Il s'y consacra corps et âme et put réussir à convertir sir George- Etienne Cartier à ses idées. M. Brown était déjà tout feu et flamme pour le nouveau projet; c'est pourquoi je déclare, sans vouloir ou désirer rabaisser en quoi que ce soit ce qui a pu être fait par d'autres à
cet égard, que c'est à ces trois hommes, en bien ou en mal, que doit être attribuée l'initiative du projet de confédération ; et je répète, et cela sciemment, du moins qu'à l'époque en question, sans la coopération de ces trois hommes, le projet de confédération aurait été radicalement impossible."
Que ce fût parce qu'il n'aimait pas George Brown, pour lequel il éprouvait une antipathie personnelle, ou parce qu'il redoutait une alliance, suivant qu'affirme Cartwright, entre conservateurs et libéraux du Haut-Canada, ou bien encore parce qu'il était alarmé des résultats d'une union entre les partisans de Brown et le parti compact de Cartier, John A. Macdonald ne se montra pas dans les commencements particulièrement enthousiaste des ouvertures de Brown. Nous avons vu que dans le comité constitutionnel de 1864 Macdonald avait voté contre le rapport du comité parce qu'il n'aimait pas les termes en lesquels ce rapport était conçu. Ce à quoi il s'opposait fortement c'était d'accoupler l'idée d'une union fédérale des deux Canadas avec le projet plus large d'une confédération de toutes les colonies anglaises de l'Amérique du Nord, projet qu'il avait appuyé dans son discours de 1860. Il n'y avait peut-être guère lieu de croire qu'il verrait d'un bon ceil la part proéminente prise par Brown dans le mouvement. Nous le répétons, ils ne s'aimaient ni l'un ni l'autre, et l'on ne devait pas s'attendre que Macdonald, qui était un grand leader de parti, se hâterait en quoi que ce fût de venir accroître le prestige de son rival politique. Il n'y avait pas non plus guère lieu de penser qu'il envisagerait avec beaucoup de satisfaction l'alliance avec son collègue depuis tant d'années, c'est-à-dire Cartier, et son puissant rival politique George Brown. Macdonald était un homme d'Etat excessivement prudent, et il fallait qu'il fût bien persuadé qu'un mouvement avait de fortes chances de réussir avant qu'on pût le décider à s'y mettre de tout cœur, bien que théoriquement ce projet pût avoir toute sa confiance. Mais dès qu'il eut été persuadé que la confédération s'imposait par suite des conditions existantes, et qu'il y avait de fortes chances de voir le projet réussir, pour le plus grand bien non seulement des colonies mais de tout l'empire, il fut un des premiers à l'appuyer avec toute l'habileté qu'on lui connaissait et sa plus grande énergie. Il mérite certainement les plus grands éloges pour avoir insisté, dès le début des négociations, sur le plus grand projet d'une union de toutes les colonies anglaises de l'Amérique du Nord de préférence au projet d'une union fédérale des deux Canadas. C'est à Cartier, Galt et Brown que l'on doit surtout l'initiative du mouvement qui devait amener la confédération, mais ces trois hommes trouvèrent en Macdonald un pilote précieux pour faire passer cette grande mesure à travers les récifs et les embûches de l'opposition et pour lui assurer enfin l'arrivée au port du
succès. Afin de tenir réunis les éléments divergents du cabinet de coalition, ce n'était pas trop de tout le tact, des ressources et de l'habileté de John A. Macdonald, qui fut le véritable, bien que non titulaire, chef du gouvernement durant toutes les négociations qui se terminèrent par la confédération.
Dans les négociations mémorables qui amenèrent l'entrée de Brown dans le ministère et la formation du cabinet de coalition, Cartier, ainsi que nous l'avons déjà vu, fut tout particulièrement en évidence. Il assista à presque toutes les conférences qui se tinrent durant les jours fatidiques de juin 1864, et se montra infatigable pour appuyer un mouvement qui offrait une solution honorable des difficultés constitutionnelles existantes. Cartier et Brown, qui jusqu'alors n'avaient été que des leaders de sections ayant surtout en vue les intérêts de leurs provinces respectives, s'élevaient maintenant, tout en cherchant toujours à sauvegarder ces intérêts, à la hauteur de grands hommes d'Etat nationaux, avec des points de vue et des intérêts d'une immense étendue. Brown a lui-même généreusement reconnu la part prédominante prise par Cartier dans ces conjonctures critiques : " Nous avons combattu longtemps et sincèrement pour la justice que nous demandions," disait Brown dans le discours qu'il prononça à Halifax lors du banquet donné aux délégués canadiens de la Conférence de Charlottetown, " mais enfin la lumière s'est faite dans nos esprits. Les partis étaient presque également équilibrés ; les rouages du gouvernement avaient presque cessé de se mouvoir, un arrêt fatal était devenu presque inévitable, quand M. Cartier, qui possède un immense pouvoir dans le Bas-Canada, déclara hardiment et noblement qu'il fallait que cette situation prît fin et qu'il allait y mettre fin. En nous basant sur cette détermination, deux amis politiques et moimême nous entrâmes dans l'administration et la coalition existante se trouva formée, expressément aux fins de régler de manière juste et permanente les relations constitutionnelles entre le Haut et le Bas- Canada."
Cartier fut violemment attaqué par bon nombre de ses compatriotes pour avoir consenti à une alliance avec George Brown, qui était considéré dans le Bas-Canada comme l'ennemi des Canadiens-Français, et il faut dire que quelques-unes de ses allocutions publiques contribuaient dans une grande mesure à justifier cette opinion. Mais, dans les circonstances, quelle autre ligne de conduite aurait pu tenir , Cartier ? George Brown était alors la force politique dominante du l Haut-Canada comme Cartier l'était dans le Bas-Canada, et les desti- V nées futures du pays se trouvaient pour ainsi dire dans les mains de ces |deux hommes puissants. Cartier était parfaitement justifiable de s'opposer, sous l'Union, aux demandes de Brown pour la représenta-
tien basée sur la population, car ce changement aurait été fatal aux intérêts canadiens-français, dont Cartier était le gardien reconnu, r Olais quand Cartier vit que Brown était prêt à considérer le projet [ d'une fédération, il ne tarda pas à se convaincre qu'en repoussant ces ouvertures et en maintenant une attitude irréconciliable ce serait agir de façon meurtrière à l'endroit des intérêts du pays et des Canadiens- I Français^ Ce fut réellement providentiel que, dans ces conjonctures \ critiques, ces deux hommes éminents aient pu en arriver à une entente, en dépit de leurs vues divergentes et de leurs idéals si différents. Si Cartier avait sacrifié alors quelques-uns des intérêts de ses compatriotes, il aurait pu être considéré comme blâmable. Mais, bien au contraire : loin d'entraîner le moindre sacrifice d'intérêts canadiensfrançais, l'alliance avec George Brown eut plutôt comme résultat de sauvegarder ces intérêts, tout en permettant de donner justice au Haut-Canada et d'établir une confédération de toutes les provinces.
Quand le ministère de coalition fut formé, et qu'il fut décidé d'envoyer une délégation à Charlottetown pour conférer avec les délégués des provinces maritimes sur la question d'une union plus étendue, Cartier fut l'un des délégués chargés de cette mission. A la conférence de Charlottetown, et de concert avec Macdonald, Brown et les autres délégués canadiens, il sut habilement faire valoir tous les avantages qu'on pourrait retirer d'une union de toutes les colonies anglaises de l'Amérique du Nord. Les délibérations de la conférence eurent lieu à huis clos, mais les déclarations de Cartier énoncées dans les discours remarquables qu'il prononça en ce temps-là à Charlottetown et à Halifax démontrent clairement que le projet de confédération, tel que développé ultérieurement, avait déjà été élaboré au long dans son esprit, et qu'il prévoyait avec la prescience d'un véritable homme d'Etat le jour où un Canada-Uni s'étendrait de l'Atlantique au Pacifique, constituant une grande communauté de provinces, et une grande puissance continentale autant que maritime. Dans le discours qu'il prononça au banquet offert aux délégués à Charlottetown lors de la clôture de la conférence, Cartier exprima sa conviction que les négociations auraient pour résultat la formation d'une grande confédération, pour le plus grand avantage de tous et sans causer de préjudice à personne. " Quant à la question de l'union coloniale," disait-il alors, " la convention ayant siégé à huis clos, il ne m'est pas permis de dire ce qui s'y est passé ; mais il m'est permis d'exprimer l'espoir et la confiance qu'il sortira de nos délibérations une grande confédération des provinces anglaises, qui fera du bien à tous et ne causera de préjudice à personne. Les délégués se sont réunis pour s'assurer si les provinces ne pourraient pas, en mettant fin à leur isolement, former une nation ou un royaume. Le Canada, quelque vaste que soit son
territoire, ne peut pas à lui seul constituer une nation ; les provinces maritimes laissées à elles-mêmes ne pourraient pas non plus être un royaume. Il est donc nécessaire que les provinces unissent toutes leurs forces et toutes leurs ressources pour prendre rang parmi les pays les plus importants du monde par le commerce, l'industrie, la prospérité publique et le développement national."
Ce fut au banquet offert aux délégués canadiens à Halifax sous la présidence de sir Charles Tupper que Cartier prononça le discours si remarquable démontrant qu'il avait depuis longtemps vu clairement les avantages qui découleraient de la confédération, et les immenses bénéfices qui résulteraient de l'union de toutes les provinces :
" Je dois tout d'abord vous remercier de cette imposante démonstration en l'honneur des délégués canadiens," dit alors Cartier en prenant la parole pour répondre au toast des Délégués Provinciaux. " Nous sortons d'une conférence qui a tenu jusqu'à un certain point ses délibérations secrètes. Ce que l'on ne peut ignorer, cependant, c'est que l'on y a discuté cette question: " Ne pouvons-nous pas trouver le moyen de réunir les grands fragments nationaux qui constituent les provinces anglo-américaines et d'en faire une grande nation ? Ou bien allons-nous continuer d'être des provinces séparées, ayant, il est vrai, la même noble et gracieuse souveraine, mais divisées politiquement."
" Chacun sait que cette séparation implique nécessairement une certaine somme de faiblesse, et chacun doit sentir que si toutes ces provinces avaient un gouvernement général, commun, elles seraient par là même une portion plus importante de la couronne britannique.
" Telle que je vous l'ai soumise, la question est d'une très haute importance. Les délégués ont-ils montré de la présomption en la discutant ? Je ne le pense pas. Je crois cette conférence tout à fait opportune, et je crois qu'elle a été tenue en un temps favorable. En considérant que le Canada a une population de 3,000,000, la Nouvelle- Ecosse, 350,000 habitants, le Nouveau-Bruns wick, près de 300,000, l'Ile du Prince-Edouard, près de 100,000, soit une population totale d'au delà de trois millions et demi, il est facile de s'assurer que nous possédons le premier des éléments voulus pour faire une nation. Si l'on examine ensuite le territoire occupé par ces provinces, l'on y trouve un autre élément nécessaire à la fondation d'un grand Etat. Nous avons bien au Canada ces deux principaux éléments d'une nationalité — la population et le territoire — mais nous savons aussi ce qui nous manque. Si considérables que soient notre population et notre territoire, il nous manque l'autre élément, absolument nécessaire pour faire une puissante nation, et c'est l'élément maritime. Quelle nation fut jamais puissante sans l'élément maritime ? Longtemps l'on a dit que la mer était une barrière au progrès d'un peuple.
Je me rappelle que l'on appelait les Anglais " insulaires," ce qui ne les a pas empêchés de devenir la première puissance de l'Europe. L'Autriche est grande en territoire et en population — je puis en dire autant de la Prusse et d'autres pays territoriaux — mais ces nations sont restreintes dans leur action, parce qu'elles n'ont pas la mer pour s'étendre ad infinitum.
" Comme, en Canada, nous savons que nous avons une population considérable et qui a colonisé assez de territoire pour mériter un rang honorable à côté de beaucoup de nations enropéennes, nous voulons acquérir encore plus d'importance; mais cela ne peut se faire que si vous vous unissez à nous. Vous ne devez pas oublier, de votre côté,, que si les provinces maritimes sont placées sur les bords de la mer, elles ne seront jamais qu'une lisière de côtes, une bordure littorale, si elles refusaient de s'unir à nous. Nous avons pour vous, Messieurs, trop d'amitié, trop de considération, dirai- je, pour permettre pareille chose. (Rires).
" Nous pouvons former une confédération vigoureuse, tout en I laissant les gouvernements locaux libres de régler leurs affaires' locales. Il n'y a pas ici d'obstacles que la sagesse humaine ne puisse' surmonter. Tout ce qu'il faut pour en triompher, c'est une volonté forte et une noble ambition. Quand je songe à la nation que nous composerions si toutes nos provinces étaient organisées sous un seul gouvernement, il me semble voir surgir une grande puissance angloaméricaine. Les provinces du Nouveau-Brunswick et de la Nouvelle- Ecosse sont comme les bras du corps national, qui doivent embrasser le commerce de l'Atlantique. Aucune autre ne fournirait à ce corps géant une plus belle tête que l'Ile du Prince-Edouard. Et le Canada sera comme le tronc même de cette immense création. Les deux Canadas, s'étendant loin vers l'Ouest, apporteront dans la Confédération une vaste part des territoires occidentaux.
" Quand nous aurons un gouvernement fédéral, l'une des plus importantes questions à régler sera celle de la défense du pays. Tels que nous sommes, nous avons la volonté et la détermination de nous défendre, si nous étions attaqués ; mais pouvons-nous nous défendre avec succès ? Considérez tour à tour l'Ile du Prince-Edouard, la Nouvelle-Ecosse, le Nouveau-Brunswick, les Canadas. Peuvent-ils se défendre ou aider l'Angleterre à les défendre, tant qu'ils seront séparés, disjoints ? Non ; mais unis ? Leurs milices fourniraient au moins 200,000 hommes, et si l'on ajoute les 60,000 marins que possèdent les Canadas et les provinces maritimes et la marine de l'Angleterre, quelle serait la nation assez folle pour nous attaquer ?
Depuis mon arrivée à Halifax, j'ai entendu émettre l'objection que vous seriez exposés à être absorbés dans l'union. Il me sera fa-
cile de dissiper vos craintes. Je vais vous répondre par une question : Vous refuseriez-vous à être absorbés par le commerce? Grâce au chemin de fer Intercolonial, Halifax sera envahie par celui qui maintenant enrichit Portland, Boston et New-York. Si vous ne voulez pas faire tout en votre pouvoir pour nous aider à accomplir une grande œuvre, vous nous forcerez d'écouler aux Etats-Unis tout ce commerce qui devrait vous appartenir. Les habitants du Nouveau- Brunswick ou de la Nouvelle-Ecosse seraient-ils dans un meilleur état, s'ils repoussaient ce commerce absorbant, cette source de prospérité envahissante ? Il est bien manifeste que lorsque le chemin de fer Intercolonial sera construit — et cela doit nécessairement arriver avec la Confédération — il y aura presque chaque jour des steamers qui quitteront Halifax pour aller à Liverpool ou qui en reviendront ; bref, ces deux grandes villes seront en communications constantes. En outre, quantité de voyageurs viendront visiter vos villes d'eau.
" Laissez-moi aussi dissiper un autre préjugé qui s'est emparé de certains esprits ; ceux-là croient que, si la confédération a lieu, le lien qui nous unit à l'Angleterre en sera affaibli. Je crois que c'est plutôt le contraire qui arrivera. Je représente une province dont les habitants sont monarchistes par la religion, par les coutumes et par les souvenirs du passé. Notre désir, en faisant des efforts pour obtenir la confédération des provinces, n'est pas d'affaiblir nos institutions monarchiques, mais d'en affermir, d'en agrandir l'influence. Nous croyons que lorsque la confédération sera faite, elle deviendra une vice-royauté, gouvernée, nous avons droit de l'espérer, par un membre de la famille royale.
" Je crois qu'en Angleterre l'on comprend très bien les choses. Tout homme au courant de l'opinion publique sait que la question dominante est celle de la défense du pays. Je puis dire de suite que je hais l'école des Bright, Cobden & Cie. Toute cette indifférence pour les colonies n'existe que chez un certain nombre de politiciens; mais il vous incombe, en tous cas, d'enlever à cette école les sujets de plainte qu'elle pourrait avoir contre le système colonial. Si nous pouvons organiser notre milice de façon à convaincre la Grande-Bretagne qu'en cas de difficultés nous pourrons l'aider, croyez-m'en, cette école ne durera pas longtemps.
" Messieurs, vous ne devez pas être effrayés de nous parce que nous venons du Canada, et que ce pays-là l'emporte sur le vôtre par sa population et par son étendue. N'ayez pas peur de nous — ne rejetez pas nos propositions — ne nous répondez pas par ces paroles du poète latin: Timeo Danaos et dona ferentes. Les promesses que nous vous faisons sont sincères et loyales, et en demandant l'union, nous voulons votre bonheur autant que le nôtre."
C'est à la conférence historique de Québec que George-Etienne Cartier fut appelé à jouer le rôle le plus important de sa carrière politique . Il y avait là trente-trois hommes d'Etat, choisis parmi les plus distingués de l'Amérique Britannique du Nord. Bien que cette conférence fût présidée par un Canadien-Français en la personne de sir Etienne-Paschal Taché ; et bien que Cartier, pour la défense des intérêts du Bas-Canada, eût le concours précieux de ses deux collègues dans le cabinet, c'est-à-dire Hector-Louis Langevin, qui était destiné à être son successeur, et Jean-Charles Chapais, c'était en réalité Cartier qui était la tête dirigeante de la délégation du Bas-Canada. Et de quelle grave responsabilité n'était-il pas investi ? C'était à lui de voir à ce que les intérêts de ses compatriotes fussent sauvegardés, et à ce que leurs droits, leurs institutions, leur nationalité, c'est-à-dire en somme tout ce qu'ils chérissaient par-dessus tout, fussent assurés de leur perpétuité sous l'union projetée. Que Cartier ait pris une part très considérable aux négociations qui précédèrent la conférence de Québec et aux délibérations mêmes de cette conférence est indiscutable, bien que, chose étrange, cela n'apparaisse pas dans les procèsverbaux officiels. Il est regrettable que des procès-verbaux plus détaillés n'aient pas été tenus de cette conférence historique. Dans la préface des Documents concernant la Confédération (Confédération Papers), l'éditeur fait justement observer que la rédaction des minutes est maigre et que le rapport des discussions est " manifestement insuffisant et par endroits réduit à de simples fragments." En parcourant ces procès-verbaux nous voyons que le nom de Cartier n'apparaît qu'une seule fois comme ayant pris part aux discussions de la conférence, c'est-à-dire dans le rapport des délibérations du jeudi, 20 octobre. Durant une discussion au sujet des constitutions des nouvelles provinces, George Brown avait exprimé l'avis que le mécanisme provincial devait être aussi simple et démocratique que possible, et il conseillait une seule Chambre élue pour trois ans. A ce moment, Cartier s'interposa, en disant : " Je diffère entièrement d'avis avec M. Brown, pour la raison que cela introduit dans nos législatures locales les institutions républicaines." La chose offre ceci d'intéressant qu'elle révèle \ la préférence de Cartier au sujet des institutions provinciales, préfé- | rence dont il donna dans la suite d'autres preuves en faisant décréter qu'il y aurait deux chambres au lieu d'une seule dans la province de Québec. Nous voyons aussi Cartier mentionné comme ayant agi en qualité de président, en l'absence de sir Etienne-Paschal Taché, à la dernière réunion des délégués, qui eut lieu à Montréal, au St. Lawrence Hall, le samedi 29 octobre, alors que le rapport final de la conférence de Québec fut adopté. Le fait que ce sont là les deux seules occasions où le nom de Cartier est mentionné dans les procès-verbaux officiels de la conférence de Québec démontre évidemment combien
insuffisants étaient ces rapports ; et de plus nous avons l'assurance de sir Charles Tupper, qui fut, jusqu'à 191 5, seul survivant de cette conférence historique, que Cartier fut l'un des esprits dirigeants de cette réunion et qu'il prit une part très active à toutes les discussions, où ses connaissances légales et constitutionnelles se trouvèrent apporter un appoint précieux. Même, il n'y a pas le moindre doute que bon nombre de clauses de l'Acte de l'Amérique Britannique du Nord lui doivent leur forme définitive.
Le coup de maître de Cartier dans toutes les négociations concernant la confédération fut d'avoir obtenu pour la nouvelle constitution la forme fédérale au lieu de celle d'une union législative, qui aurait signifié la ruine des intérêts canadiens-français. Dès le début des négociations, Cartier insista pour que la confédération fût établie sur le principe fédéral, et c'est à lui que l'on doit le triomphe de cette idée qui assura le succès de la confédération. John A. Macdonald, ainsi que nombre d'autres délégués, désirait une union législative avec un seul gouvernement pour tout le pays, et il ne se fit pas faute d'ailleurs de déclarer franchement dans la suite que tel avait été son désir. " En ce qui concerne les avantages comparatifs d'une union législative ou fédérale," disait alors le leader haut-canadien, "je n'ai jamais hésité à déclarer ma propre opinion. A diverses reprises j'ai déclaré en Chambre que si la chose était praticable je croyais qu'une union législative serait préférable. J'ai toujours été d'avis que si nous pouvions nous entendre pour avoir un seul gouvernement et un seul parlement, chargé de la législation de toute notre population, ce serait le système de gouvernement reposant sur les bases les plus solides que nous pourrions adopter, en même temps que ie meilleur et le plus économique. Mais quand le sujet a été pris en considération à la conférence, et en discutant, comme nous l'avons fait, la chose avec la plus grande franchise et avec le seul désir d'en arriver à une conclusion satisfaisante, nous avons constaté que l'union législative serait impraticable. En premier lieu le Bas-Canada n'y aurait jamais consenti, parce que les Canadiens-Français étant en minorité, et possédant une langue, une religion et une nationalité différente de la majorité, sentaient parfaitement qu'advenant l'union avec les autres provinces leurs institutions et leurs lois pourraient être assaillies, et leurs associations ancestrales, dont ils étaient si fiers, attaquées et mises en danger. Pour toutes ces raisons, il était à présumer que toute proposition quelconque qui entraînerait l'absorption de l'individualité du Bas-Canada — si on veut bien me permettre cette expression — serait vue avec la plus extrême défaveur par la population de cette partie du pays. D'un autre côté, nous ne tardâmes pas à constater que bien que les gens des provinces maritimes parlent la même langue et soient soumis aux mêmes lois que la population du Haut-Canada — lois relevant du droit coutumier
d'Angleterre — il y avait dans les provinces maritimes la même aversion que dans le Bas-Canada à perdre leur individualité comme organisations politiques distinctes. C'est pourquoi nous fûmes forcés d'en arriver à la conclusion qu'il nous faudrait abandonner complètement l'idée de l'union ou bien imaginer un système d'union qui permettrait de conserver jusqu'à un certain point l'organisation distincte des provinces. C'est pourquoi aussi tous ceux qui, comme moi-même,, étaient d'abord en faveur d'une union législative, furent forcés de modifier leurs vues à cet égard et d'accepter le projet d'une union fédérale comme étant la seule chose praticable, même pour les provinces maritimes." , — ,
La déclaration de Macdonald est claire et précise. Que lui-même et tous ceux qui favorisaient une union législative aient été obligés de modifier leurs vues et d'accepter le projet d'une union fédérale fut dû en grande partie à Cartier qui, en faisant adopter le système fédéral, empêcha l'absorption de l'individualité du Bas-Canada, pour nous servir de l'expression très juste de Macdonald. Cartier s'opposa fermement à toutes tentatives pour écarter les questions où l'individualité du Bas-Canada aurait été en cause, comme par exemple la question de l'éducation. Il était prêt à concéder volontiers que toutes les questions affectant la prospérité matérielle commune des provinces devaient relever du gouvernement fédéral, mais il insistait pour que toutes les matières concernant directement le «Bas-Canada tassent, laissés à sa propre législature.
A cette époque Cartier, qui venait d'atteindre sa cinquantième année, était dans la pleine vigueur de son âge, et son entraînement légal et constitutionnel en même temps que sa Oongue expérience des affaires publiques l'avaient rendu éminemment apte à accomplir la grande tâche dont on l'avait chargé. Evidemment, la situation politique existante ne pouvait pas continuer. La sauvegarde des droits et des intérêts canadiens-français consistait dans l'égalité de représentation qui régnait dans la législature, mais avec l'accroissement continu de population du Haut-Canada il aurait fallu nécessairement concéder à cette dernière province une représentation proportionnelle et cela aurait entraîné la disparition de l'influence politique du Bas- Canada. Ce n'aurait été en somme rien moins que ce qu'un grand nombre désiraient, c'est-à-dire une union législative sous laquelle l'influence canadienne-française serait devenue une nullité. Que fallaitil faire afin de maintenir l'individualité du Bas-Canada et préserver l'influence canadienne-française ? Cartier vit clairement que le seul salut dans les circonstances était d'obtenir une union fédérale sous laquelle les intérêts communs à tout le pays seraient laissés à un gouvernement général, alors que tout ce que les Canadiens-Français chérissaient le plus serait sous le contrôle de leur propre législature. Il
se rendit aussi parfaitement compte que la demande du Haut-Canada pour la représentation basée sur la population, demande juste par elle-même, bien que d'une application difficile comme principe déterminant entre les deux provinces, ne soulèverait pas les mêmes objections si les autres provinces entraient dans une fédération. C'est là qu'il faut chercher l'explication de la prédilection marquée qu'il témoigna toujours pour la forme fédérale, laquelle, tout en permettant l'établissement d'une grande confédération nord-américaine où les Canadiens pouvaient prendre leur part, sauvegarderait en même temps l'individualité du Bas-Canada. Pour aider à la réalisation du premier objet il voulait bien qu'il y eût de part et d'autre des concessions mutuelles, mais il se montra toujours jusqu'au dernier moment d'une fermeté inébranlable pour refuser tout compromis chaque fois que les grands intérêts de ses compatriotes étaient en jeu. Un autre grand triomphe de Cartier fut d'avoir obtenu que Québec fût choisi comme pivot pour la répartition de la représentation dans le parlement fédéral, car la fixation de la représentation de Québec à un chiffre stationnaire assurait à jamais le maintien d'une représentation uniforme canadienne-française dans le parlement général.
Le travail auquel Cartier se livra lors de la conférence de Québec fut réellement prodigieux, et, ajouté au poids des lourdes responsabilités qui lui incombaient, dut sans doute porter une atteinte sérieuse à sa constitution, si forte et si robuste jusqu'alors. Il eut cependant la satisfaction de voir ses efforts couronnés de succès, et la mesure de confédération qui est sortie de la conférence de Québec porte au plus haut point l'empreinte de sa forte personnalité.
C'est avec un orgueil bien justifiable qu'à un grand banquet que donnèrent le 28 octobre les citoyens de Montréal aux délégués de la conférence de Québec, Cartier rappela quel avait été le résultat de ses efforts à cette réunion historique. Il saisit aussi cette occasion pour justifier son alliance avec George Brown. "Sans être indiscret," disait-il en cette occasion, "je vous avouerai ce que l'on sait déjà, c'està-dire que j'ai maintenant contracté alliance avec M. George Brown, avec qui j'ai été en état d'antagonisme presque continuel depuis près de quinze ans. Jusqu'à présent, dans les grandes questions d'intérêt public, nous étions toujours opposés l'un à l'autre, toujours en guerre, lui au nom du Haut-Canada, et moi au nom du Bas-Canada. Cette guerre allait ainsi s'éternisant, sans profit pour personne, quand un jour nous nous avisâmes d'essayer d'en arriver à une entente sur ce grand projet de confédération, aux fins d'unir sous un seul gouvernement les provinces anglaises de l'Amérique du Nord. En faisant alliance avec M. Brown, je n'ai pris l'avis ni de mes compatriotes ni de mes amis politiques. Je dois avouer ici que dans tous les actes importants de ma vie politique, je n'ai jamais consulté personne
Je désire faire remarquer, en parlant de mon alliance avec M. Brown, qu'il a tenu fidèlement sa parole dans toutes les circonstances, depuis la formation de la coalition. J'ignore ce que M. Brown pense de moi, et d'ailleurs j'ai une assez bonne opinion de moi-même pour ne me préoccuper que fort peu de ce que l'on pense ou dit de ma personnalité."—(Rires).
Passant ensuite au projet qui avait été arrêté à la conférence de Québec, Cartier fit ressortir l'importance de la disposition stipulant que les sujets d'intérêt commun seraient confiés au gouvernement général et les sujets d'intérêt local aux législatures provinciales. Il appuya sur la considération que ce qui était désiré c'est que justice fût rendue à tous les intérêts. " Si nous présentons," disait-il, " aux législatures des provinces et au gouvernement impérial un projet portant la création d'un gouvernement général, ce sera notre devoir de protéger également toutes les races et de ménager les intérêts de chacune d'elles. Si nous y réussissons nous aurons beaucoup fait. On m'a dit que dans le Bas-Canada il existait une forte opposition à ce projet, parce que la population anglaise s'y trouverait à la merci de la population française. Pourquoi, je me demande, les Anglais dans le Bas- Canada céderaient-ils à de semblables arguments ? Qu'ils réfléchissent donc que si les Canadiens-Français ont la majorité dans le gouvernement provincial, ils constitueront à leur tour une grande minorité dans le gouvernement fédéral. La population française, en confiant ses intérêts à un gouvernement fédéral, fait preuve de confiance en nos compatriotes anglais. Est-ce trop demander à la race anglaise qu'elle se fie à la libéralité et à l'esprit de justice de la race française dans le gouvernement local ? A qui donc seront confiés les intérêts les plus importants pour les deux populations du Bas-Canada? Est-ce au gouvernement fédéral ou au gouvernement provincial ? Pour ma part, je n'hésite nullement à avouer aujourd'hui que la prospérité des deux Canadas est principalement due à l'esprit d'entreprise de la race anglaise. Mais pourquoi cependant celle-ci s'opposerait-elle à la formation d'un gouvernement provincial où les Canadiens-Français seraient représentés en raison de leur nombre ? Dans tous les cas, je n'hésite pas à proclamer que je ne souffrirai jamais, tant que je serai ministre de la Couronne, qu'une injustice soit commise, en vertu de la constitution ou autrement, envers mes compatriotes, qu'ils soient anglais ou catholiques. Je ne souffrirai jamais que mes compatriotes canadiens-français soient injustement traités parce qu'ils diffèrent en tant que race et religion de la population du Haut-Canada. . . . En réponse aux objections soulevées par certains extrémistes canadiensfrançais, et le parti annexionniste ou américain, je dirai que si le mouvement actuel réussit, il y aura un gouvernement central dont les attributions embrasseront tous les intérêts généraux, et des législatures
locales auxquelles seront dévolus les biens et les affaires des provinces. Sous le nouveau régime, le Bas-Canada aura son propre gouvernement local et presque autant de pouvoir législatif qu'auparavant."
" Je désire ajouter," disait Cartier en terminant, " que je suis d'avis qu'il ne faudrait pas donner suite à ce projet de confédération, si par là il y avait danger de faire disparaître ou seulement affaiblir le lien qui nous attache à la Grande-Bretagne. Je suis en faveur de la confédération parce que je crois que l'établissement d'un gouvernement général donnera encore plus de force à ce lien, qui nous est si cher."
C'est ainsi que Cartier justifiait l'appui qu'il donnait au grand projet de la confédération. Mais il était loin encore d'avoir la voie libre devant lui. Les gronaements de l'orage qui s'était amassé dans sa province natale se faisaient maintenant clairement entendre, et l'écho ne devait pas tarder à s'en répercuter en Chambre et par tous les comtés du Bas-Canada.
La justification de la conduite tenue par Cartier dans le mouvement de la confédération se trouve dans le discours qu'il prononça en faveur de la mesure durant la discussion du projet dans le parlement du Canada-Uni. La législature s'était réunie à Québec le 19 janvier 1865, et dès les premières semaines de la session cette grande question fut soumise à la considération des députés. Le 3 février, le rapport de la conférence de Québec comprenant les résolutions adoptées à cette réunion historique fut soumis au Conseil Législatif par le premier ministre, sir Etienne-Paschal Taché, qui proposa " qu'une humble adresse fût présentée à Sa Majesté lui demandant qu'il lui plût de faire soumettre une mesure au parlement impérial afin d'unir les colonies du Canada, de la Nouvelle-Ecosse, du Nouveau-Brunswick, de Terreneuve et de l'Ile du Prince-Edouard en un seul gouvernement, avec les dispositions adoptées à une conférence des délégués des dites colonies à Québec, le 10 octobre 1864." Le 6 février, John A. Macdonald, en sa qualité de leader du gouvernement dans l'Assemblée, présenta une motion similaire dans la Chamble Basse, et dès lors s'ouvrit le grand débat qui devait être le plus mémorable dont les échos d'un parlement canadien eussent jamais retenti.
Jetons un coup d'oeil sur la composition de cette Chambre historique, d'où devait émerger, après une longue discussion remplie de péripéties dramatiques, la constitution d'une nouvelle nation. Le premier ministre du Canada-Uni, sir Etienne-Paschal Taché, homme universellement respecté pour son caractère élevé et son patriotisme à toute épreuve, et dont le souvenir vivra toujours dans l'histoire comme président de la conférence de Québec et chef du cabinet de coalition, faisait alors partie de la Chambre Haute, et ce fut à John A. Macdonald qu'incomba la tâche de diriger cette mesure mémorable dans la Chambre représentative. Ce grand homme d'Etat, qui venait d'atteindre sa cinquantième année, était dans la pleine vigueur de sa puissance physique et intellectuelle, et il apportait à l'accomplissement de la tâche suprême qui lui avait été confiée une longue expérience parlementaire, de grands dons personnels, une connaissance profonde de la nature humaine, et un véritable génie de conducteur d'hommes. Quoi qu'on puisse dire de John A. Macdonald, il faut convenir que son
nom doit passer dans l'histoire comme étant celui du plus grand expert qui se pût trouver en matière parlementaire, à une époque où cette catégorie d'hommes était assez rare au Canada. Bien que sir Etienne- Paschal Taché fût le chef titulaire du cabinet de coalition, Macdonald en était le véritable leader, et le triomphe de la cause de la confédération est dû dans une grande mesure à ses incomparables qualités de chef politique, à son courage indomptable et à sa confiance inaltérable en les destinées du Canada.
Aux côtés de Macdonald, dans les rangs ministériels, siégeaient les autres membres du cabinet de coalition: George-Etienne Cartier, l'illustre Canadien-Français ; Alexandre Tilloch Galt, le financier et homme d'Etat distingué; George Brown, le grand leader du Haut- Canada; Thomas D'Arcy McGee, l'éminent patriote et orateur irlandais; Alexander Campbell, juriste et homme d'Etat consommé; William McDougall, qui s'était distingué comme journaliste et homme politique, et qui ne le cédait qu'à George Brown en tant que force avec laquelle il fallait compter dans le Haut-Canada; Oliver Mowat, déjà bien connu pour sa haute intelligence, et qui était destiné à remplir les plus hautes fonctions dans l'Etat ; Hector Langevin, qui avait été le collègue de Cartier à Québec, et à qui devait éventuellement échoir la succession de ce grand chef; Jean-Charles Chapais, autre collègue éminent de Cartier, et James Cockburn, bien connu pour ses grands talents et ses hautes qualités de juriste.
Dans la Chambre même le gouvernement était aussi assuré du concours de plusieurs hommes qui étaient déjà en évidence, ou qui devaient subséquemment se distinguer dans la vie publique, tels que Charles Alleyn, John Henry Cameron, John Carling, Richard John Cartwright, Joseph Cauchon, Charles de Boucherville, Thomas Ferguson, DeLotbinière Harwood, Alexander Morris, John Henry Pope, John Rose, John L. Ross, Walter Stanley et Alonzo Wright.
Dans les rangs de ce qui avait été autrefois l'opposition se comptaient les partisans de George Brown, qui l'appuyaient dans la décision qu'il avait prise d'entrer dans le cabinet de coalition, puis les irréconciliables qui condamnaient la conduite de George Brown et s'opposaient en son entier au projet de confédération. Parmi les libéraux dont le concours était assuré à Brown étaient Alexander Mackenzie, député de Lambton et destiné à être le premier chef d'un gouvernement libéral du Dominion ; Hope F. Mackenzie et William Pierce Howland, qui devait subséquemment remplacer Brown dans le cabinet de coalition. Certains libéraux comme John Sandfield Macdonald se comptaient dans l'opposition. Parmi les soixante-cinq députés représentant Québec dans la Chambre, la grande majorité formait une phalange serrée aux côtés de George-Etienne Cartier ; mais la minorité
n'était cependant pas à dédaigner, car il y avait là des hommes comme Antoine-Aimé Dorion, son frère J.-B.-E. Dorion surnommé l'Enfant Terrible, Henri-Gustave Joly, Louis Labrèche-Viger, Maurice Laframboise et J.-X. Perrault. Cette minorité, opposée à la confédération, comptait aussi dans Québec quelques représentants éminents de langue anglaise, comme Luther Hamilton Bolton, Christopher Dunkin, Lucius Seth Huntingdon et James O'Halloran. Tous ces hommes, d'une habileté consommée et rompus depuis longtemps aux débats parlementaires, constituaient en somme une opposition sérieuse contre laquelle ce ne serait pas trop de toutes les forces et ressources dont Cartier pouvait disposer pour faire triompher le projet de la confédération.
Ce fut à la séance du 7 février, le lendemain même du jour où Macdonald avait prononcé son grand discours pour expliquer les grandes lignes du projet, que George-Etienne Cartier justifia à son tour sa ligne de conduite dans le parlement et répondit aux vives critiques dont il avait été l'objet. Remarquons ici en passant que, sur les deux cents membres qui composaient alors la législature du Canada-Uni, un seul a survécu pour être témoin du centenaire de la naissance de Cartier en 19 14. Charles-E. Boucher de Boucherville, alors âgé de quarante-trois ans, siégeait dans cette assemblée historique comme représentant de Chambly, et il se rappelait que le discours de Cartier fit alors une profonde impression en Chambre en tant qu'éloquent plaidoyer en faveur de l'union fédérale. * Bien que Cartier ne fût pas un
1 Le seul survivant en 1914 du parlement du Canada-Uni où le projet de la confédération a été discutée était Charles Eugène Boucher de Boucherville, membre du sénat du Dominion et aussi du Conseil Législatif de Québec. M. de Boucherville, qui avait été président du Conseil Législatif et premier ministre de la province de Québec, représenta Chambly dans l'ancenne Assemblée depuis 1861 jusqu'à la confédération. Alors que le présent ouvrage était en préparation, et en compagnie de sir Rodolphe Forget, nous eûmes un soir une conversation mémorable avec M. de Boucherville qui, bien qu'alors dans sa quatre-vingt-treizième année, jouissait toujours d'une santé exceptionnellement robuste. Il se rappelait toujours vivement l'époque où la mesure de la confédération était en discussion au parlement et il conservait toujours un souvenir vivace des hommes qui avaient pris la plus large part à ce grand projet : — Cartier, John A. Macdonald, George Brown et A. T. Galt. " Les nombreux partisans qui formaient la suite de Cartier dans Québec," nous dit M. de Boucherville, " lui assuraient en Chambre une situation très forte, et il nous présenta la confédération comme étant à peu près le seul moyen de sortir des difficultés existantes. Cartier n'était pas un grand orateur, mais son discours n'en créa pas moins une très forte impression. Du moins, c'était un homme de principes ,ce qui est plus qu'on pourrait dire de bien d'autres."
M. de Boucherville nous a aussi fait connaître un détail très intéressant, en nous racontant que peu de temps avant la retraite de Sicotte de l'arène politique il y avait eu un mouvement parmi bon nombre de conservateurs éminents pour faire de Sicotte le leader du parti bas-canadien à la place de Cartier, mais ce projet échoua parce que Cartier se trouva être encore trop puissant pour être ainsi détrôné par des " intrigants."
M. de Boucherville, devenu sur la fin de ses jours sir Charles de Boucherville, est décédé en 1916.
grand orateur, et qu'il n'ait jamais eu du reste aucune prétention à cet égard, le caractère si grave de la mesure et la solennité de l'occasion semblent avoir donné une éloquence exceptionnelle aux paroles prononcées par lui en cette circonstance historique. Il avait préparé son discours avec le plus grand soin, et parlant en français durant plus de trois heures avec une vigueur remarquable, il passa en revue tous les points de la discussion, défendant avec une habileté hors ligne la mesure soumise au parlement et répondant aux nombreuses attaques dont cette mesure avait été l'objet et dont il avait été aussi lui-même personnellement l'objet. Ce discours est l'un des plus remarquables de toute la carrière publique de Cartier, car il s'affirma en cette occasion comme un véritable constructeur d'Etat qui, tout en sauvegardant les intérêts de ses compatriotes, jetait les bases profondes d'une puissante structure nationale. On a fort bien dit que parmi tous les efforts oratoires par lesquels s'étaient distingués les hommes d'Etat de ce temps-là, deux méritent d'être mentionnés tout particulièrement: nous voulons parler des discours de ces deux grands hommes (Macdonald et Cartier), l'un Anglais et l'autre Français, dont la patiente coopération et les grands talents parlementaires avaient pu faire accepter ce grand événement par le pays, et qui réunissant leurs efforts devaient donner une justification formelle à la confédération en en faisant un instrument pratique de gouvernement. En ce qui concerne Cartier, cet événement offrait ceci de remarquable que la confédération assurait à ses propres compatriotes la conservation de tous leurs privilèges, et la note dominante de son discours fut l'unité dans la diversité." 2 Tous deux, Macdonald et Cartier, surent alors s'élever à la hauteur de l'occasion pour faire accepter cette grande mesure pour ce qu'elle devait être, c'est-à-dire comme la plus importante de l'histoire du Canada.
Tant pour le caractère suprême du projet que pour ses propres mérites, le discours de Cartier sur la Confédération doit figurer au premier rang parmi ses nombreuses allocutions publiques, et le souvenir devra s'en perpétuer tant que durera le Dominion. Non pas qu'il faille trouver dans ce discours de hautes envolées oratoires. Au contraire, ce qui distingue ici Cartier de plusieurs illustres défenseurs du projet, c'est la manière à la fois calme, froide et sans prétention avec laquelle il a traité cette grande question. Ainsi qu'il en avait généralement l'habitude, ce fut en très grande partie le côté pratique de la chose qu'il mit en évidence. Selon lui, la confédération était devenue une nécessité pratique pour les colonies, afin d'ajouter à leur force et assurer la perpétuité du pouvoir britannique sur le continent de l'Amé-
2 J. L. Morrison : " Canada and its Provinces," Vol. V.
rique du Nord. Ce fut là le principal argument invoqué par Cartier pour justifier une mesure qui allait, disait-il, non seulement permettre l'établissement d'une puissante nation, sous un puissant gouvernement central, mais qui assurait aussi la sauvegarde des intérêts spéciaux avec les législatures provinciales. Cartier était surtout attiré vers la confédération par les avantages pratiques qui devaient en découler, et ce fut surtout sur ces avantages qu'il insista le plus. En dehors de ses qualités pratiques, le discours de Cartier montre aussi à quel point était développée chez lui la vision d'un grand homme d'Etat. En réalité, Cartier a prédit dans son discours la naissance du Canada d'aujourd'hui, où des hommes de races et de religions différentes ont mission de travailler ensemble sur un pied de parfaite égalité à l'agrandissement de leur patrie commune, où la justice et l'équité doivent être la règle, où toutes les minorités doivent être protégées, et où un esprit national puissant et sur de lui-même doit être développé. Il justifia la confédération en appuyant sur le fait qu'alors que cette mesure ne rencontrait de l'opposition que chez les extrémistes elle avait d'autre part l'appui de tous les hommes modérés et était celle qui convenait le mieux aux circonstances de l'époque ainsi qu'aux nécessités de l'avenir.
Voici comment s'exprima Cartier, lors de ce mémorable et historique débat :
" Quoique ce ne soit pas la première fois " dit-il, M que je traite cette question, ayant déjà eu l'occasion de la discuter dans les provinces maritimes et ailleurs, c'est encore avec une certaine hésitation que je l'aborde; je sens, dans ce moment critique, que je serai responsable envers mes commettants et envers mon pays de tout ce que je vais dire sur un sujet d'une si grande importance. On a prétendu que le gouvernement Taché-Macdonald s'était chargé de la solution d'un problème auquel le public était resté étranger, et qui n'avait pas même été posé lorsque s'est formé ce gouvernement. Ceux qui ont fait cette assertion ignoraient l'histoire parlementaire des dernières années.
" Voici en peu de mots comment cette grande question avait déjà occupé l'attention du Parlement et du pays. Le 7 août 1858, le ministère Cartier-Macdonald, successeur du ministère Brown-Dorion, présenta au Parlement tout un programme politique. Un des articles de ce programme était conçu ainsi : " Le gouvernement s'est cru tenu de donner suite à une loi du pays concernant le siège du gouvernement, mais vu le vote exprimé récemment sur ce sujet, il trouve qu'il ne doit plus faire de dépenses pour les édifices publics jusqu'à ce que le Parlement ait eu occasion d'étudier la question dans son ensemble et tout ce qui s'y rapporte ; et l'opportunité d'une union fédérale des provinces de l'Amérique Britannique du Nord sera sérieusement examinée, et l'on fera des ouvertures au gouvernement impérial et aux provinces
maritimes sur le sujet ; et le résultat de ces démarches sera soumis au Parlement à sa prochaine session. Le gouvernement, durant les vacances, fera une enquête sur l'organisation et le fonctionnement des départements publics, et y introduira des réformes administratives propres à produire l'économie et l'efficacité."
" Comme on le voit, la question d'une union des provinces avait été posée dans le programme du gouvernement Cartier-Macdonald en ^1858. J'ai cité ce passage pour montrer que ni le Parlement, ni le pays ne sont pris aujourd'hui à l'improviste. (Ecoutez ! Ecoutez /) Nous avons eu des élections générales et spéciales, depuis 1858, et prétendre que la proposition d'une Union, dont il a été question si souvent, est nouvelle, c'est soutenir une fausseté. A la clôture de la session, sir Edmund Head prononça, dans son discours de prorogation, les paroles suivantes :
" Pendant les vacances parlementaires, je me propose d'entrer en communication avec les gouvernements des colonies sœurs sur un autre sujet d'une très grande importance. Je désire les inviter à discuter avec nous les principes sur lesquels pourrait plus tard s'effectuer une union d'un caractère fédéral entre les provinces de l'Amérique britannique du Nord."
" Conformément au programme de 1858, une députation composée de l'honorable M. Galt, de l'honorable M. Ross et de moi-même passa en Angleterre. Nous y soumîmes la question au gouvernement impérial, et lui demandâmes l'autorisation de convoquer une réunion de délégués des différents gouvernements de l'Amérique britannique du Nord, pour conférer à ce sujet, et faire un rapport qui serait communiqué au secrétaire des colonies. Naturellement, nous avions besoin d'agir avec la sanction et l'approbation du gouvernement impérial. De toutes les provinces maritimes, Terreneuve, je crois, était encore la seule qui se fût déclarée prête à nommer des délégués. Les autres n'étaient pas opposées à la confédération, mais elles ne crurent pas devoir prendre part aux démarches que les délégués canadiens firent, en 1858, auprès du gouvernement impérial, pour la raison que le projet n'était pas encore assez généralement connu de leurs habitants. A cette époque, les délégués canadiens prièrent le gouverneur, sir Edmund Head, de remplir la promesse qu'il avait faite en prorogeant le Parlement. (Ecoutez! Ecoutez!)
" Le gouvernement canadien rendit compte du résultat de la mission en Angleterre, à la session suivante du Parlement. (M. Cartier lit ensuite la dépêche du mois d'octobre 1858 au gouvernement impérial, lui exposant les difficultés qui s'étaient élevées entre le Haut et le Bas-Canada, à l'occasion de la demande d'une augmentation de représentation par la première de ces provinces). Je me suis opposé à
cette augmentation, et je ne le regrette pas. Si elle avait été accordée, quelle en aurait été la conséquence ? Un perpétuel conflit politique entre le Haut et le Bas-Canada, parce que Tune des sections eût été gouvernée par l'autre.
"J'ai été accusé d'être hostile aux droits du Haut-Canada pour avoir, durant quinze à vingt ans, combattu mon honorable ami le président du Conseil (M. Brown), qui demandait avec insistance que la représentation fût basée sur la population dans chaque section de la province-unie. Je le combattais à cause du danger de conflit entre les deux sections. Je ne veux pas dire que la majorité du Haut-Canada aurait certainement exercé de la tyrannie sur le Bas-Canada ; mais l'idée seule de la prépondérance croissante acquise par le Haut-Canada dans le gouvernement eût suffi pour créer les animosités que je redoutais.
" En 1858, je n'ai pas tardé à voir que le principe de la représentation d'après le nombre, qui ne pouvait convenir pour le Canada- Uni, n'aurait pas les mêmes inconvénients si plusieurs provinces s'unissaient par confédération. Dans une lutte entre deux partis, l'un fort et l'autre faible, le plus faible ne peut qu'être subjugué. Mais s'il y a trois partis, le plus fort n'a pas le même avantage ; car les deux autres ont alors intérêt à s'allier pour lui résister. (Applaudissements.) Je ne combattais pas les partisans de la représentation basée sur la population avec l'intention de refuser justice au Haut-Canada, mais bien pour empêcher que le Bas-Canada ne souffrit l'injustice. Je n'appréhende aucunement que les droits du Bas-Canada soient mis en péril par les dispositions du projet de confédération, d'après lesquelles, dans la législature générale, les Canadiens-Français auront moins de représentants que les autres nationalités ensemble.
" Les résolutions nous démontrent que, dans les matières qui seront attribuées au parlement fédéral, il ne pourra y avoir de causes de danger pour les droits et privilèges des Canadiens-Français, pas plus que pour ceux des Ecossais, des Anglais et des Irlandais. Ainsi, les questions de commerce, de communications intercoloniales et toutes les matières d'un intérêt général, seront discutées et déterminées par la législature générale; mais dans l'exercice des fonctions du gouvernement général, il n'y aura nullement à craindre que l'on adopte des principes nuisibles aux intérêts d'une nationalité particulière. Je n'ai pas l'intention d'entrer dans les détails du projet de confédération; je veux simplement exposer ici les principales raisons qui peuvent induire les membres de cette chambre à approuver les résolutions proposées par le gouvernement. La confédération est, pour ainsi dire, une nécessité
pour nous, en ce moment. Il est impossible de fermer les yeux sur ce qui se passe de l'autre côté de la frontière. Nous y voyons qu'un gouvernement établi depuis quatre-vingts ans seulement n'a pu maintenir unie la famille des Etats qui se partageaient ce vaste pays. Nous ne pouvons nous dissimuler que le résultat de la lutte terrible, dont nous suivons avec anxiété les progrès, devra peser sur notre existence politique. Nous ne savons pas quel sera ce résultat, et si cette grande guerre finira par l'établissement de deux confédérations, ou par le rétablissement de celle qui existait auparavant.
" Pour nous, il s'agit de faire en sorte que cinq colonies, habitées par des hommes dont les intérêts et les sympathies sont les mêmes, composent une seule et grande nation. Le moyen, c'est de les soumettre à un même gouvernement général. La question se réduit à ceci : Il nous faut ou avoir une confédération de l'Amérique britannique du Nord, ou bien être absorbés par la confédération américaine. (Ecoutes /) Quelques-uns sont d'avis qu'il n'est pas nécessaire de former une pareille confédération, pour empêcher notre absorption par la république voisine ; mais ils se trompent. Nous savons que l'Angleterre est déterminée à nous aider, à nous appuyer dans toute lutte possible contre nos voisins. Les provinces anglaises, séparées comme elles le sont à présent, ne pourraient pas se défendre seules. Nous avons des devoirs à remplir envers l'Angleterre ; si l'on veut obtenir son appui pour notre défense, nous devons nous aider nous-mêmes, ce que nous ne pouvons pas bien faire sans une confédération. ^ u Quand nous serons unis, l'ennemi saura que, s'il attaque quelque province, soit l'Ile du Prince-Edouard soit le Canada, il aura à rencontrer les forces combinées de l'Empire.
" Le Canada, en demeurant séparé du reste, serait dans une position dangereuse s'il se déclarait une guerre. Quand nous aurons organisé un système de défense, propre à notre protection mutuelle, l'Angleterre ne ménagera pour nous, en cas de nécessité, ni ses soldats, ni ses trésors.
" Par son territoire, sa population et sa richesse, le Canada l'emporte sur chacune des autres provinces, mais il lui manque un élément nécessaire à sa grandeur nationale, l'élément maritime. Le commerce du Canada est si considérable maintenant qu'il lui faut absolument avoir des moyens de communication avec l'Angleterre, pendant toutes les saisons de l'année. Il y a vingt ans, les mois d'été suffisaient pour le mouvement de notre commerce. A présent, cela serait insuffisant, et pour nos communications avec le dehors durant l'hiver, nous sommes à la merci, nous dépendons du caprice de nos voisins, sur le territoire desquels nous sommes obligés de passer. Dans la situation que
nous occupons, une guerre avec les Etats-Unis nous enlèverait nos ports d'hiver.
" Le Canada a deux des éléments qui constituent un grand pays — un territoire étendu et une population rapidement croissante — mais il lui manque l'élément maritime, que, pour l'avantage général, les provinces inférieures lui apporteraient en s'unissant à lui. Ils se trompent ceux qui prétendent que les provinces de l'Amérique britannique du Nord ne sont pas plus exposées, ainsi séparées, qu'elles ne le seraient réunies en une confédération. Le temps est arrivé pour elles de former une grande nation, et je maintiens, quant à nous, que la confédération est devenue nécessaire à notre commerce, à notre prospérité et à notre protection.
" La confédération des provinces de l'Amérique britannique du Nord est-elle nécessaire pour augmenter notre puissance et pour maintenir les liens qui nous rattachent à la mère-patrie ? Pour moi, je n'en doute point. Les personnes d'origine britannique qui s'opposent au projet, dans le Bas-Canada, semblent craindre que l'élément anglais n'y soit absorbé par l'élément franco-canadien, tandis que de leur côté les adversaires qu'il compte parmi les Canadiens-Français disent qu'il pourrait avoir pour conséquence l'extinction de la nationalité francocanadienne. Oui, le parti annexionniste de Montréal, y compris les partisans de M. John Dougall, propriétaire du Witness, s'oppose au projet de confédération sous prétexte qu'il y aperçoit un danger pour les Anglais du Bas-Canada. Son désir serait de jeter le Canada dans l'Union américaine. L'absorption du Canada par l'Union américaine est affaire prévue depuis longtemps déjà, comme on peut le voir en l'article 7 du projet primitif de la constitution américaine, que je demande la permission de lire : —
" Art. 7. — Le Canada, aux termes de cette confédération et dans le cas où il participerait aux mesures adoptées par les Etats-Unis, sera admis dans cette Union et aura droit à tous ses avantages, et sera également, avec tous les autres Etats-Unis, solennellement tenu d'observer et d'obéir strictement à ces articles, de même que toutes autres colonies qui seront admises dans cette confédération. Les sept voix du Congrès seront augmentées en proportion de l'accroissement de la confédération, mais, excepté le Canada, aucune autre colonie ne sera admise . dans la confédération sans le consentement de onze voix ou plus, suivant que le cas pourra l'exiger, en raison de l'accroissement de la confédération." '
" Selon cet article, une nouvelle colonie ne pouvait entrer dansj l'Union qu'après le vote favorable du nombre d'Etats voulu ; mais, ■ quant au Canada, il était exempté de cette condition : il n'avait] qu'à le vouloir pour former partie de l'Union. {Ecoutez !) Les jour- ]
naux ont publié dernièrement le compte-rendu d'une réunion de l'Institut Canadien de Montréal, à laquelle on a arrêté qu'il est de l'intérêt du Bas-Canada et des Canadiens-Français que la province soit incorporée dans l'Union américaine.
M. A.-A. Dorion. — Cela n'est pas.
M. Cartier. — Si Ton n'a pas pris de résolution, toujours est-il que des sentiments ont été exprimés en ce sens. Ensuite YOrdre, organe de l'Institut, a déclaré que les intérêts du Bas-Canada seraient mieux sauvegardés par l'annexion aux Etats-Unis que par la confédération des provinces. En effet, il n'est pas étonnant que les annexionnistes canadiens-français laissent paraître le but qu'ils ont en supposant à la confédération, et que leurs alliés d'origine anglaise affectent de craindre pour leurs droits si elle a lieu. Ils savent qu'une fois ce projet adopté, personne ne demandera plus de faire partie de l'Union américaine. (Ecoutes !)
" On s'est beaucoup plaint que les délibérations des délégués avaient été secrètes. Cela était d'absolue nécessité. Chacun comprendra que si toutes les difficultés qui ont pu surgir entre les délégués, durant la conférence, avaient été divulguées au public chaque matin, il leur eût été impossible de continuer la discussion et de terminer par accommodement toutes les questions compliquées qui se présentaient. Les délibérations du Congrès des Etats-Unis en i782 ont eu lieu à huis-clos, et le résultat n'en a été publié qu'après la clôture des négociations. A l'appui de ce que j'avance, je demande la permission de citer une lettre du colonel Mason, un des dignitaires de la convention :
" La publication des délibérations sera interdite tant que siégera la convention ; c'est là, je crois, une précaution nécessaire pour prévenir les faux rapports ou les erreurs; car il y a une grande différence entre la première forme d'un projet toujours assez confuse et mal ordonnée, et celle qu'il revêt après que la matière en a été mûrie et convenablement disposée."
" Voilà pourquoi la conférence de Québec a siégé à huis-clos. (Ecoutez! Ecoutez /) Le gouvernement est d'avis que la confédération est nécessaire ; mais il est prêt à entendre les honorables députés de la gauche qui paraissent vouloir s'y opposer. Je sais que des membres de cette Chambre, et nombre de personnes du Haut-Canada et des provinces maritimes, pensent qu'une union législative serait plus avantageuse qu'une confédération. Pour moi, je crois qu'un seul gouvernement ne pourrait point s'occuper utilement des intérêts privés et locaux des diverses sections ou des diverses provinces. (Ecoutez! Ecoutez /) Nul autre système n'est réalisable que le système fédéral.
" On a prétendu qu'il serait impossible de faire fonctionner la confédération, à cause des différences de race et de religion. Ceux qui partagent cette opinion sont dans l'erreur. C'est justement à cause de
cette variété de races et d'intérêts locaux que le système fédéral doit être établi et qu'il fonctionnera bien. (Ecoutes ! Ecoutes /) Nous avons souvent lu dans les journaux (et il y a des hommes publics qui le prétendent aussi) que c'est un grand malheur d'avoir de pareilles différences de races, de pareilles distinctions entre Canadiens-Français et Anglo-Canadiens. Je veux sur ce point revendiquer les droits et les mérites en Canada de cette race française. (Ecoutes ! Ecoutez !)
" Il suffit de rappeler les efforts qu'elle a faits pour soutenir la puissance anglaise sur ce continent, et de signaler son attachement à la couronne anglaise dans des temps d'épreuve. Nous savons tous comment surgirent les difficultés entre l'Angleterre et ses colonies américaines en i775. Le Bas-Canada — ou plutôt la province de Québec, — dis-je, était de toutes les colonies de l'Amérique du Nord, celle qui possédait la population la plus dense, la plus unie. Naturellement, le Bas-Canada était un objet de convoitise pour les autres colonies américaines, et de grands efforts furent tentés par ceux qui avaient résolu de renverser le pouvoir britannique sur ce continent pour induire le Canada à épouser la cause dite de la liberté. Le général Washington adressa une proclamation aux Canadiens-Français, les invitant à abandonner le drapeau de leurs nouveaux maîtres, d'autant plus qu'ils ne pouvaient rien attendre de ces maîtres n'ayant ni leur langage, ni leur religion, ni leurs sentiments de race. Mais quelle fut alors la conduite des Franco-Canadiens ? Quelle attitude prirent le clergé et les seigneurs ?
" Il est bon de rappeler ce chapitre de notre histoire, pour rendre justice à qui justice est due. Les Canadiens refusèrent de se rendre à un appel qui avait pour objet le renversement complet du système monarchique en Amérique. (Ecoutez* ! Ecoutez /) Il ne s'était écoulé pourtant que peu d'années depuis que la France avait cédé le pays à l'Angleterre ; mais dans ce court intervalle les Canadiens avaient pu apprécier leur nouvelle situation, bien qu'ils eussent encore à lutter et à se plaindre. Le peuple avait compris qu'il valait mieux demeurer sous la couronne de l'Angleterre protestante que devenir républicains. (Ecoutez! Ecoutez !)..Mais ce n'est pas tout: lorsque les Américains envahirent le pays, les Canadiens combattirent les forces d'Arnold, de Montgomery et des autres chefs insurgés.
" On a essayé de créer des ennemis à la confédération en prétendant que, sous le régime d'une législature provinciale, la minorité protestante serait maltraitée parmi nous. Or, à en juger par ce fait que les protestants anglais n'ont jamais eu à se plaindre des Canadiens-Français, quand ils n'étaient encore que quelques centaines dans le Bas- Canada, il n'est guère à présumer que les nôtres tenteront de les tyranniser maintenant qu'ils sont beaucoup plus nombreux.
" Je veux citer un passage de la proclamation de Washington qui fut répandue dans tout le pays par l'armée chargée de l'envahir sous le commandement d'Arnold :
" Nous nous réjouissons," dit le général Washington dans cette proclamation adressée aux Bas-Canadiens, dans le but de les engager à se joindre aux autres colonies, " de voir que nos ennemis se sont trompés à votre égard. Eux qui croyaient, qui avaient même osé dire que les Canadiens étaient incapables de distinguer^ entre les bienfaits de la liberté et l'esclavage qui avilit, et qu'en flattant la vanité d'un petit cercle de nobles, ils pouvaient en imposer au peuple du Canada... Venez, frères, vous joindre à nous dans une union indissoluble; venez pour que nous atteignions ensemble le même but... Mû par ces motifs et encouragé par les conseils de nombreux partisans que la liberté compte parmi vous, le grand Congrès américain a envoyé une armée dans votre province, commandée par le général Schuyler, non pour vous combattre, mais pour vous protéger et vous permettre d'agir selon ces sentiments de liberté que vous avez manifestés et que l'œuvre du despotisme voudrait faire disparaître du monde entier. Pour arriver à ce résultat et déjouer ces intentions cruelles et perfides, dont la conséquence serait l'envahissement de vos frontières et regorgement des femmes et des enfants, j'ai envoyé le colonel Arnold sur votre territoire avec une partie de l'armée que je commande. Je lui ai enjoint d'agir, et je suis persuadé qu'il agira, comme s'il se trouvait sur le sol de ses pères et au milieu de ses amis les plus chers. Il recevra avec reconnaissance et paiera à leur valeur tous les objets nécessaires que vous pourrez lui fournir, ainsi que les autres services que vous voudrez lui rendre. Je vous prie donc, comme amis et comme frères, de lui procurer tous les approvisionnements que peut fournir votre pays, et je me fais moi-même garant, non pas seulement de votre sécurité, mais encore d'une ample indemnité. Que personne ne déserte ses foyers, que personne ne fuie comme devant l'ennemi : la cause de l'Amérique et de la liberté est celle de tout citoyen vertueux, quelle que soit sa religion ou sa race, la politique des colonies confédérés ne visant à nulle autre destruction que celle de l'esclavage et de la corruption créée par une domination arbitraire. Venez, généreux citoyens; venez vous ranger sous le drapeau de la liberté, sous ce drapeau contre lequel ne prévaudront jamais la force et les artifices de la tyrannie."
" On voit par là quelles promesses, quelles offres séduisantes furent faites par le général républicain aux Canadiens-Français ; mais en vain. Leur histoire renferme d'autres traits semblables. En i778, le comte D'Estaing leur fit parvenir la proclamation suivante : —
"Je ne demanderai point aux compagnons d'armes de M. le marquis de Lévis, à ceux qui ont partagé sa gloire, qui ont admiré ses talents, son tact militaire, qui ont chéri sa cordialité et sa franchise, caractère principal de notre noblesse, s'il est d'autres noms, chez d'autres peuples, auprès desquels ils aiment mieux voir placer les leurs. Les Canadiens, qui ont vu tomber pour leur défense le brave marquis de Montcalm, pourraient-ils être les ennemis de ses neveux, combattre contre leurs anciens chefs, et s'armer contre leurs parents ? A leur nom seul, les armes leur tomberaient des mains ! Je ne ferai point observer aux ministres des autels que leurs efforts évangéliques auront besoin d'une protection particulière de la Providence, pour que l'exemple ne diminue point la croyance, pour que l'intérêt temporel ne l'emporte pas, pour que les ménagements politiques des souverains que la force leur a donnés ne s'affaiblissent point à proportion de ce qu'ils auront moins à craindre ; qu'il est nécessaire pour la religion, que ceux qui la prêchent forment un corps dans l'Etat, et qu'il n'y aurait point de corps plus considéré ni qui eût plus de pouvoir de faire le bien que celui des prêtres du Canada, prenant part au gouvernement, parce que leur conduite respectable leur a mérité la confiance du peuple. Je ne ferai point remarquer à ce peuple, à tous mes compatriotes en général, qu'une vaste monarchie ayant la même religion, les mêmes mœurs, la même langue, où l'on trouve des parents, des anciens amis et des frères, est une source intarissable de commerce et de richesses plus faciles à acquérir par une réunion avec des voisins puissants, et plus sûre qu'avec des étrangers d'un autre hémisphère chez qui tout est dissemblable, et qui, tôt ou tard, souverains jaloux et despotes, les traiteront comme des vaincus, et plus mal, sans doute que leurs ci-devant compatriotes qui les
Une attitude caractéristique du grand orateur.
avaient fait vaincre. Je ne ferai pas sentir à tout un peuple, — car tout un peuple, quand il acquiert le droit de penser et d'agir, connaît son intérêt, — que se lier avec les Etats-Unis, c'est assurer son bonheur ; mais je déclarerai, comme je le déclare formellement au nom de Sa Majesté (Loui XVI) qui m'y a autorisé et qui m'a ordonné de le faire, que tous ses anciens sujets de l'Amérique septentrionale qui ne reconnaîtront plus la suprématie de l'Angleterre peuvent compter sur son appui et sa protection."
" D'Estaing leur rappelait leur origine, il invoquait les noms de Lévis et de Montcalm, il cherchait même à influencer le clergé. Ce fut peine perdue : les Canadiens-Français comprenaient trop bien leur situation, ils savaient aussi qu'ils conserveraient intactes leurs institutions, leur langue et leur religion, par leur adhésion à la couronne britannique. Mais s'ils eussent accepté les offres de Washington, il est probable qu'il n'existerait aujourd'hui nul vestige de la puissance anglaise sur ce continent ; et qu'eux aussi y auraient vu dispaparaître leur nationalité (Ecoutes ! Ecoutes /).
" Ces faits historiques nous enseignent que le Franco-Canadien et l'Anglo-Canadien devraient éprouver l'un pour l'autre le même sentiment de sympathie reconnaissante, ayant tous deux à se féliciter de ce que le Canada est encore colonie anglaise. (Ecoutes ! Ecoutes !) Tout à l'heure j'ai eu l'occasion de mentionner le clergé canadien- français au sujet de l'adresse du comte d'Estaing ; eh bien, je déclare à son honneur, que si le Canada fait encore partie de l'empire britannique, c'est grâce à la politique conservatrice de ce corps. (Applaudissements)
" Ma joie est grande de pouvoir trouver dans ces vieux documents des preuves de l'honneur, de la loyauté et de la fidélité du peuple franco-canadien ! Je suis aussi dénué de préjugés que n'importe quel membre de cette Chambre. Quand je lis ou que j'entends dire qu'il est à appréhender, sous un régime fédéral, que les Canadiens-Français ne soient trop puissants, que leur prépondérance dans le Bas-Canada ne soit dirigée contre la minorité anglaise et protestante, je pense qu'un coup d'ceil jeté sur l'histoire de notre passé suffit pour mettre au néant de pareilles allégations. (Ecoutes ! Ecoutes /)
" C'est en i778 que le comte d'Estaing lança sa proclamation ; elle fut répandue en Canada par les soins de Rochambeau et de Lafayette ; mais ceux qui étaient alors les chefs du peuple — le clergé et les seigneurs — jugèrent qu'il serait imprudent de s'en remettre de leurs intérêts et de leur sort à l'élément démocratique. Ils savaient que dans le fond de la démocratie est l'abîme. (Ecoutes ! Ecoutes !)
" Nous discutons aujourd'hui la question de la confédération des provinces de l'Amérique britannique du Nord, alors que la grande confédération des Etats-Unis s'est rompue d'elle-même. Mais il y a une différence de conduite bien marquée chez les deux peuples. Les
Américains se sont unis dans le but de perpétuer la démocratie sur ce continent. Nous, qui avons eu l'avantage de voir le républicanisme à l'œuvre, durant une période de quatre-vingts ans, d'en voir les défectuosités et les vices, nous avons pu nous convaincre que les institutions purement démocratiques ne peuvent point assurer la paix et la prospérité des nations, et qu'il nous fallait nous unir par une fédération faite pour perpétuer l'élément monarchique.
" La différence entre nos voisins et nous est essentielle ; la conservation du principe monarchique sera le grand caractère de notre confédération, au lieu que de l'autre côté de la frontière, le pouvoir dominant c'est la volonté de la foule, de la populace, enfin. Quiconque parmi nous a conversé avec des hommes publics ou des écrivains des Etats-Unis, peut attester ici que tous admettent que le gouvernement y est devenu impuissant par l'introduction du suffrage universel, en d'autres termes, que le pouvoir de la populace a supplanté l'autorité plus légitime. Et en ce moment nous sommes les témoins du triste spectacle d'un pays déchiré par la guerre civile, où nous voyons des frères combattre contre des frères.
" La question que nous devons nous poser est celle-ci : Voulonsnous demeurer séparés ? Voulons-nous conserver isolément une existence toute provinciale, quand, unis ensemble, nous pourrions devenir une grande nation ? Il n'y a pas une seule réunion de petits peuples qui ait encore pu espérer de parvenir à la grandeur nationale avec tant de facilité. Dans les siècles passés, des guerriers ont lutté de longues années pour donner à leur pays un lambeau de territoire. De nos jours, Napoléon III, après on ne sait quelle énorme dépense d'argent et de sang, dans la guerre d'Italie, a acquis la Savoie et Nice, qui ont ajouté près d'un million d'habitants à la France. Et si quelqu'un faisait en ce moment le calcul de la valeur de ces acquisitions avec, en regard, le calcul de ce qu'elles ont coûté, nous serions frappés de la disproportion entre l'un et l'autre, et nous demeurerions convaincus que le territoire acquis a été peut-être acheté trop cher.
" Dans l'Amérique britannique du Nord, nous sommes cinq groupes différents, habitant cinq provinces séparées. Nous avons les mêmes intérêts commerciaux et le même désir de vivre sous la couronne britannique. A quoi cela nous sert-il que le Nouveau-Brunswick, la Nouvelle-Ecosse et Terreneuve maintiennent des droits de douane au détriment de notre commerce, et que nous en maintenions de même au détriment du leur ? Dans les temps anciens, la manière dont se formaient les nations n'était pas la même qu'aujourd'hui. Alors un faible établissement se changeait peu à peu en village ; et ce village devenait une ville ou une cité, qui, à son tour, était comme le noyau d'une nation. Il n'en est pas ainsi dans les temps modernes. Les nations sont formées maintenant par l'agglomération de divers peuples ras-
semblés par les intérêts et les sympathies. Telle est notre situation dans le monde actuel.
" On a fait objection à notre projet à cause des mots " nouvelle nationalité " qui s'y rencontrent. Si nous nous unissons, nous formerons une nationalité politique, indépendante de l'origine nationale et de la religion des individus. Des hommes ont regretté qu'il y eût diversité de races et ont exprimé l'espoir qu'avec le temps cette diversité disparaîtrait. La fusion des races en une seule est une utopie ; c'est une impossibilité. Les distinctions de cette nature existeront toujours ; la dissemblance paraît être d'ordre physique, moral et politique. Quant à cette objection, que nous ne pouvons former une grande nation, parce que le Bas-Canada est principalement français et catholique, que le Haut-Canada est anglais et protestant, et que les provinces maritimes sont mixtes, elle est, à mon avis, de la dernière futilité.
" Prenons pour exemple le Royaume-Uni, habité comme il est par trois grandes races. (Ecoutes ! Ecoutez !) La diversité de races a-t-elle mis obstacle au progrès, à la richesse de l'Angleterre ? Chacune d'elles n'a-t-elle pas généreusement contribué à la grandeur de l'Empire ? Les trois races unies n'ont-elles pas par leurs aptitudes combinées, leur énergie et leur courage, contribué chacune à la gloire de l'Empire, à ses lois si sages, à ses succès sur terre, sur mer et dans le commerce ? (Applaudissements.)
" Dans notre confédération, il y aura des catholiques et des protestants, des Anglais, des Français, des Irlandais et des Ecossais, et chacun, par ses efforts et ses succès, ajoutera à la prospérité, à la puissance, à la gloire de la nouvelle confédération. (Ecoutez! Ecoutez!) Nous sommes de races différentes, non pas pour nous faire la guerre, mais pour travailler ensemble à notre propre et commun bien-être (Applaudissements). Nous ne pouvons, par une loi, faire disparaître ces différences de races, mais, j'en suis persuadé, les Anglo-Canadiens et les Français sauront apprécier les avantages de leur position propre. Placés les uns à côté des autres comme de grandes familles, leur contact produira un heureux esprit d'émulation. La diversité des races contribuera, croyez-le bien, à la prospérité commune. Toute la difficulté consiste dans la manière de rendre justice aux minorités. Dans le Haut-Canada, les catholiques seront en minorité ; dans le Bas-Canada, les protestants seront en minorité, pendant que dans les provinces maritimes les deux communions s'égaliseront entre elles.
" Est-il possible de supposer alors que le gouvernement général ou les gouvernements locaux pourraient se rendre coupables d'actes arbitraires ? Quelle en serait la conséquence, même en supposant qu'un des gouvernements locaux le tentât ? Des mesures de ce genre seraient, à coup sûr, répudiées par la masse du peuple. Il n'y a donc
pas à craindre que Ton cherche jamais à priver une minorité de ses droits. Sous le système de la fédération qui laisse au gouvernement central le contrôle des grandes questions d'intérêt général, auxquelles les différences de races sont étrangères, les droits de race ou de religion ne pourront pas être méconnus. Nous aurons un Parlement général pour régler les matières de milice, de douane, d'accise, de travaux publics, et toutes les matières relatives aux intérêts individuels. Maintenant je le demanderai à ces autres défenseurs de nationalités qui m'ont accusé d'échanger et de troquer cinquante-huit comtés du Bas-Canada avec mon collègue assis près de moi (l'honorable M. Brown) ; comment des injustices pourraient-elles être faites aux Canadiens-Français par le gouvernement général ? (Ecoutes ! Ecoutes /)
" J'aborde la question des gouvernements provinciaux. Après les difficultés que le pays a éprouvées au temps de M. Papineau par rapport à certaines lois relatives au commerce, je comprends facilement les craintes que le projet de confédération peut avoir inspirées à quelques Anglais du Bas-Canada. Les difficultés étaient grandes, et M. Papineau, qui n'était pas versé dans les affaires commerciales, ne comprenait pas bien l'importance de semblables lois. Je pense aussi que M. Papineau avait droit et sujet de lutter contre l'oligarchie alors au pouvoir ; mais je n'ai jamais approuvé l'attitude qu'il prit à l'égard des affaires commerciales ni son opposition à des mesures propres à favoriser les progrès du pays. Ce fait, néanmoins, ne saurait servir ici de fondement à cette objection, d'autant que les affaires de commerce seront du ressort du gouvernement général.
" Il ne saurait exister aucune grave raison de craindre que la minorité ait à souffrir de l'adoption de lois touchant la propriété. Mais, le cas échéant, la constitution projetée offrirait un remède. C'est peutêtre parce que le présent projet est grand, que ceux qui ne l'ont pas examiné de près en conçoivent des craintes ; mais quand nous le discuterons article par article, je serai prêt à soutenir et à démontrer qu'aucun intérêt ne sera soumis au hasard par la confédération, si elle est adoptée. Il est une chose à remarquer, c'est l'étrange manière dont les partis extrêmes s'unissent et travaillent de concert pour en faire avorter le projet. (Rires.) Par exemple, voilà le parti composant jadis ce qu'on appelait la queue de M. Papineau, qui s'est joint à la queue de M. John Dougall, du Witness de Montréal. (Acclamations et rires).
M. J.-X. Perrault.1 — Et le clergé aussi qui est opposé au projet ? (Ecoutez ! Ecoutez !)
1 M. Perrault était député de Richelieu depuis 1863. Il prit une part active aux débats sur la Confédération et vota contre. Son opposition lui valut d'être battu aux élections de 1867.
M. Cartier. — " L'honorable député se trompe beaucoup. Le clergé l'appuie; mais l'honorable député pourra prendre la parole après moi, s'il le désire. Oui, le projet est approuvé par tous les gens modérés. Les hommes des partis extrêmes, les socialistes, les démocrates et les annexionnistes sont seuls à le combattre. Ses ennemis, parmi les Canadiens-Français, affectent de craindre que leurs droits religieux ne reçoivent des atteintes sous la nouvelle constitution. C'est une chose plaisante, assurément, de voir le célèbre Institut Canadien de Montréal, qui a pour chef le citoyen Blanchet, prendre la religion sous sa protection ! (Rires). M. Dougall a proclamé bien haut que la minorité des Anglais protestants serait à notre merci. Il me semble que les craintes exprimées par les jeunes membres du parti démocratique français, sur les dangers que courront leur religion et leur nationalité, devraient pourtant calmer ses frayeurs. Le True Witness, journal catholique, lui aussi un adversaire du projet, est d'avis que, s'il était adopté, les Canadiens-Français seraient anéantis ; au lieu que son confrère en violence, le Witness, protestant, assure que ce seraient plutôt les protestants. (Acclamations et rires.)
" On a vu à une assemblée récente, à Montréal, M. Cherrier, s'enrôler sous la bannière des adversaires de la confédération. Pour ma part, je n'ai jamais entendu dire que M. Cherrier fût un homme politique d'une grande force. Cependant, il paraît qu'il a quitté sa retraite, pour aller combattre " ce projet monstrueux, tendant à détruire la nationalité et la religion des Canadiens-Français, lequel a été proposé par ce Cartier, que Dieu confonde !" (Rires et acclamations.) " On a fait allusion tout à l'heure à l'opinion du clergé. Eh bien ! je dis qu'elle est favorable à la confédération. (Ecoutez ! Ecoutez /) Ceux qui sont élevés en dignité, comme les membres du bas clergé, se déclarent pour la confédération, non seulement parce qu'ils y voient toute la sécurité possible pour les institutions qu'ils chérissent, mais aussi parce que leurs concitoyens protestants y trouveront des garanties comme eux. Le clergé en général est ennemi de toute discussion politique, et s'il est favorable au projet, c'est qu'il voit dans la confédération une solution des difficultés qui existent depuis si longtemps. L'alliance d'adversaires aussi opposés de sentiments pour l'ordinaire, que le True Witness, M. Dougall du Witness, et les jeunes membres de l'Institut Canadien, en faisant de l'opposition à la nouvelle constitution, pour des raisons diamétralement contraires, constitue l'un des plus solides arguments que l'on puisse apporter en faveur de la confédération. (Ecoutez ! Ecoutez !)
" Nous avons pour nous les hommes modérés, les hommes respectables et intelligents. (Ecoutez ! Ecoutez ! et Oh! Oh!) Je ne veux pas assurément dire que nous n'avons pas d'adversaires respectables ;
mais je prétends que la nouvelle constitution a l'approbation à peu près générale des hommes sages, honorables et intelligents.
" Je suis opposé au système démocratique qui prévaut aux Etats- Unis. En ce pays, il nous faut une forme propre de gouvernement, où se retrouve l'esprit monarchique. Quand nous serons confédérés, notre gouvernement, nous pouvons en être sûrs, sera plus imposant, et commandera davantage le respect. {Ecoutez ! Ecoutez !)
" Le grand défaut des Etats-Unis, c'est l'absence d'une personnification de l'autorité executive qui impose le respect à tous. Comment le chef du gouvernment des Etats-Unis est-il élu ? Des candidats se mettent sur les rangs, et aussitôt ils sont chacun vilipendés, conspués par le parti opposé. L'un d'eux triomphe, le voilà au fauteuil présidentiel ; mais même alors, il ne sera pas plus honoré de ceux qui ont combattu son élection, et qui auraient voulu calomnieusement le faire passer pour l'homme le moins digne, le plus méprisable du monde.
" Sous le système anglais, les ministres peuvent être dénigrés, même insultés, mais les insultes n'atteignent jamais la souveraine. Que nous ayons pour chef suprême un roi ou un vice-roi, et quel que soit le nom que l'on donne à notre nouvelle organisation politique sociale — nous avons la certitude d'acquérir, par le seul effet de la confédération, un prestige nouveau, qui rehaussera encore plus grandement notre crédit à l'étranger. Pour moi, mon plus ardent désir est de voir cette Chambre adopter le principe de la confédération ; comme l'a dit mon collègue, l'honorable procureur-général Macdonald, si nous perdons cette occasion favorable, qui sait si elle se présentera jamais ?
" Nous savons que l'approbation du gouvernement impérial nous est assurée. Or, si le Canada adopte ces résolutions, comme je n'en ai aucun doute, et si les autres colonies suivent son exemple, le gouvernement impérial sera aussitôt appelé à nous donner un gouvernement central, constitué sur des bases larges et solides, et des gouvernements provinciaux sous la sauvegarde desquels seront placés les personnes, les propriétés et les droits civils et religieux de toutes les classes de la société. (Acclamations prolongées.) "
Cartier, qui avait été écouté avec la plus grande attention par toute la Chambre, durant tout le temps que dura ce magistral discours, reprit son siège au milieu d'applaudissements prolongés, ses fidèles adhérents du Bas-Canada saisissant surtout cette occasion de manifester leur enthousiasme pour leur grand chef, qui, d'une façon à la fois calme, pratique et logique, s'adressant à la raison aussi bien qu'au patriotisme de ses auditeurs, avait prononcé l'un des discours les plus remarquables de sa longue carrière publique, discours constituant un appel retentissant pour un Canada-Uni où Canadiens de langue française et de langue anglaise pouvaient coopérer à la prospérité commune.