‹ Sir George Étienne Cartier, baronnetChapitre 29 sur 66 · CHAPITRE XII DORION ET L'OPPOSITION · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII DORION ET L'OPPOSITION

LE discours magistral de Cartier sur la confédération fut suivi de discours également remarquables prononcés par Galt, Brown et McGee. Mais l'écho de ces discours mémorables ne s'était pas plutôt éteint qu'une forte opposition au projet commença à se manifester. La première note discordante fut jetée par Luther Hamilton Holton, député de Châteauguay, et qui personnellement était un homme universellement respecté pour son haut caractère et ses éminentes qualités. Né au Canada, et bien connu dans le monde commercial de Montréal depuis nombre d'années, Holton était un homme d'idées libérales avancées. De même que plusieurs autres grands négociants de l'époque, il avait appuyé le mouvement annexionniste en 1849, Pu^s il était devenu subséquemment l'un des fondateurs du parti rouge et était entré au parlement en 1854 comme représentant de la ville de Montréal. Ses qualités d'homme d'affaires et sa grande connaissance des affaires commerciales avaient fait de lui une autorité en matière de finance et de commerce, et il parvint en peu de temps à une haute position dans les rangs libéraux. Il avait été commissaire des travaux publics dans l'administration éphémère Brown-Dorion, et subséquemment ministre des Finances dans le cabinet Sandfield Macdonald- Dorion. Ayant été défait à Montréal il fut élu dans Châteauguay, qu'il était destiné à représenter durant longtemps. Holton était au premier rang parmi les plus puissants adversaires du mouvement de la confédération. Son attitude ne prêtait à aucune ambiguité, et l'on sentait que seules des convictions honnêtes lui dictaient sa ligne de conduite. Bien qu'inclinant théoriquement en faveur du principe fédéral de gouvernement, il considérait que les temps n'étaient pas mûrs pour un projet comme la confédération des colonies anglaises de l'Amérique du Nord, et il s'opposait absolument aux prétentions émises par Brown d'engager à ce sujet l'appui du parti libéral.

Les paroles éloquentes de Thomas D'Arcy McGee résonnaient encore aux oreilles des membres de l'Assemblée, ce jeudi-là 9 février, et John A. Macdonald avait proposé l'ajournement du débat jusqu'au lendemain, lorsque Holton se leva pour faire face à une Chambre qui attendait de grandes choses de lui. Et en cela elle ne fut point désappointée. Les discours éloquents des grands défenseurs de la confédération, Macdonald, Cartier, Galt, Brown et McGee. avaient appa-

remment fait peu d'impression sur ce libéral aux convictions à la fois âpres et rigides. Aussi, fallait-il voir comment il traita les orateurs qui l'avaient précédé. Macdonald, déclara-t-il crûment, avait tout simplement, dans son discours, donné le démenti à vingt années de sa vie politique. A l'endroit de Cartier, il usa en douceur de quelques sarcasmes. Depuis que les procureurs-généraux étaient en existence, aucun autre procureur que Cartier, disait-il, n'aurait pu prononcer semblable discours en une telle occasion. Il n'eut guère plus de compliments pour Galt, Brown et McGee. Il ne craignait nullement, déclarait-il, que les discours qui avaient été prononcés resteraient sans réponse devant le pays. " Le pays," disait Holton, " s'apercevra que ces honorables messieurs ont complètement échoué dans leurs efforts pour créer une révolution. Ils projettent une révolution, et il leur faut coûte que coûte établir la nécessité d'une révolution. Toutes les révolutions sont injustifiables, sauf pour des raisons de nécessité. Ces honorables messieurs sont donc forcés d'établir cette nécessité. Le pays constatera aussi qu'ils n'ont pas pu expliquer, défendre ni justifier le mépris de la loi et de l'usage parlementaire par lequel ils tentent d'arracher à la Chambre un consentement, non seulement au principe de l'union — ce qui serait parfaitement convenable — mais à tous les expédients maladroits adoptés par la " junte " née d'elle-même qui s'est réunie à Québec il y a quelques semaines afin de donner effet à cette union et à tous les arrangements de bas étage par lesquels les représentants des provinces maritimes ont été engagés à donner leur consentement, et, autant qu'ils l'ont pu, l'adhésion de leurs provinces à ce projet."

D'autres objections soulevées par Holton reposaient sur la construction projetée de l'Intercolonial, qui, selon lui, ferait encourir au pays d'énormes dépenses, et sur la question de la défense nationale où il affirmait qu'il y aurait le même danger.

" Je dis donc," s'écria dramatiquement Holton en terminant, " laissez le pays se saturer de ces discours. Si le pays ne voit pas alors le danger qui le menace par l'adoption du projet indigeste, prématuré et mal considéré de ces honorables messieurs, projet qui menace de plonger le Canada dans un abîme de dettes, et dans des difficultés et convulsions jusqu'ici inconnues sous notre régime constitutionnel, si imparfait que soit ce régime ; si, je le répète, le pays ne voit pas alors le danger qui le menace en parcourant ces discours, je ne veux pas dire que je vais désespérer de mon pays, car je ne désespérerai jamais de mon pays, mais je prévois pour mon pays une période de calamités et de tribulations comme il n'en a jamais connues jusqu'ici."

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