‹ Sir George Étienne Cartier, baronnetChapitre 30 sur 66 · DORION ET L'OPPOSITION · texte numérisé non relu

DORION ET L'OPPOSITION

Les pronostics lugubres de Holton, qui témoignaient qu'en dépit de ses admirables qualités les hautes visions d'un grand homme d'Etat lui faisaient défaut, eurent peu d'effet sur les législateurs assemblés à cette occasion. La motion de Macdonald pour un ajournement du débat fut adoptée, et les discours, ainsi que le désirait Holton, allèrent devant le pays sans réponse. La déclaration de Holton eut cependant pour résultat de resserrer les rangs de l'opposition, et quand le débat fut repris ce fut le rival le plus formidable de Cartier qui engagea l'attention de la Chambre.

Le leader de l'opposition dans Québec et le grand adversaire de Cartier dans le mouvement de la confédération était Antoine- Aimé Dorion, dont le nom s'est déjà rencontré fréquemment dans ces pages. Dorion était alors dans sa quarante-septième année, trois ans plus jeune que Cartier, et il avait parcouru une carrière remarquable dans la vie publique, bien que la plus grande partie s'en fût passée dans l'opposition. Né à Sainte- Anne de la Pérade, comté de Champlain, en 1818, Dorion fut appelé au barreau du Bas-Canada en 1842, et il ne tarda pas à acquérir une grande célébrité dans sa profession, ayant été élu à trois reprises successives bâtonnier du district de Montréal. Il fit son entrée au parlement en 1854 comme représentant de Montréal, et il continua à être l'un des représentants de cette ville jusqu'en 1861, alors qu'il fut défait par Cartier. Après un intervalle de quelques mois il fut élu dans Hochelaga, qu'il représentait à l'époque où le projet de la confédération vint en discussion. Dès le premier jour où Dorion entra au parlement il prit une part proéminente aux débats, et il ne tarda pas à être reconnu comme le leader des rouges de Québec, ou libéraux avancés. Il se joignit à George Brown lors de la formation du cabinet Brown-Dorion, dans lequel il avait le portefeuille de procureur-général, qui était celui-là même de Cartier sous la précédente administration. Le cabinet Brown-Dorion n'ayant existé que quelques jours, Dorion eut peu de chance de montrer ce qu'il pouvait faire comme ministre. Dans l'administration Sandfield Macdonald- Sicotte il fut secrétaire provincial durant quelques mois, mais donna sa démission à la suite d'un différend d'opinion sur le chemin de fer Intercolonial, à la construction duquel il était obstinément opposé. Lors de la reconstruction du cabinet Macdonald-Sicotte, il entra de nouveau dans le ministère en remplacement de Sicotte, et le cabinet porta alors le nom d'administration Macdonald-Dorion. Dorion resta en fonctions jusqu'à la défaite du gouvernement, le 21 mars 1864, alors qu'il entra de nouveau dans l'opposition.

Les idées libérales de Dorion et son alliance avec George Brown, qui était considéré comme hostile à l'égard des Canadiens-Français, constituaient de sérieux obstacles pour le leader rouge dans le Bas-

Canada. C'était déjà assez d'être connu comme étant un rouge, mais être affiché partout comme le chef des rouges et l'allié de George Brown aurait été fatal à quiconque aurait voulu aspirer à devenir le . chef politique du Bas-Canada. Les idées radicales de Dorion lui avaient naturellement aliéné les sentiments et l'appui du clergé catholique, et ce qu'il perdait à cet égard était à l'avantage de Cartier. Personnellement, Dorion était sous tous les rapports un adversaire digne de croiser le fer avec Cartier. Ses talents bien connus, ses manières courtoises et l'humour qui émaillait ses conversations se joignaient chez lui au caractère moral le plus élevé. Comme orateur, il excellait sous le rapport de la perfection de forme et de diction, et on a fort bien dit de lui qu'il n'avait aucun supérieur dans le parlement du Canada pour la facilité avec laquelle il parlait les deux langues. L'esprit de Dorion était essentiellement juridique, et bien que son langage fût toujours gracieux et facile il lui manquait le feu et l'imagination qui sont si nécessaires pour former un grand tribun populaire. Plus diplomate que Cartier et de manières moins rudes que ce dernier, ce qui faisait défaut à Dorion c'était le courage politique, l'optimisme et la ténacité invincible de dessein de Cartier, qui ne connaissait aucun obstacle insurmontable pour l'accomplissement de ses grands projets. Ses hautes qualités personnelles lui donnent droit au tribut décerné à sa mémoire par un autre grand Canadien, comme ayant été l'un des plus nobles, les plus purs et plus grands caractères que le Canada ait jamais produits. 1

Il ne faut pas oublier que Dorion n'était pas opposé au principe de la confédération. Il croyait seulement que le projet en était prématuré. Bien qu'il ait préconisé comme remède aux difficultés existantes la substitution, pour l'union législative des provinces, d'une confédération du Haut et du Bas-Canada, au moyen de laquelle toutes les questions locales eussent été dévolues à la décision des législatures provinciales, avec un gouvernement central ayant le contrôle des questions d'intérêt commun ou général, il refusa d'emboîter le pas derrière Brown pour tenter de réaliser une plus grande confédération, et quand ce dernier projet fut proposé il s'affirma comme l'adversaire même de Cartier pour prendre la direction du mouvement dans Québec contre la confédération projetée. Le cours des événements a condamné Dorion et justifié Cartier. Mais l'on doit en toute justice donner à Dorion le mérite qui lui appartient pour la sincérité de ses vues qui, bien qu'en général mal ordonnées, n'étaient pas toutes illusoires.

Nous croyons qu'il importe, avant d'aller plus loin, de passer en revue les arguments de Dorion et des autres adversaires bas-canadiens

1 Sir Wilfrid Laurier et Dorion.

Page 1