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car il n'y avait pas encore longtemps que la Chambre Haute, par une majorité écrasante, avait voté en faveur de la substitution d'une Chambre Haute élective plutôt que nominative. Dorion prédisait qu'un conflit s'élèverait inévitablement entre les deux Chambres. La Chambre Haute, faisait-il observer, se trouverait être un corps parfaitement indépendant, car les membres en étaient nommés à vie. Combien de temps un semblable régime durerait-il avant d'amener une collision entre les deux branches de la Législature ? En supposant que la Chambre Basse serait en grande partie libérale, combien de temps se soumettrait-elle à une Chambre Haute nommée par des administrations conservatrices, qui auraient tiré avantage de leur force numérique temporaire? Quant au projet en général, Dorion le déclarait absurde du commencement à la fin. " Les instincts de ces honorables messieurs de la droite," fit remarquer le chef rouge, " soit qu'il s'agisse de l'honorable procureur-général de l'Est (Cartier), ou de l'honorable procureur-général de l'Ouest (John A. Macdonald), les conduisent à ceci : Ils s'imaginent que le pouvoir de la Couronne s'accroîtra en puissance, au plus grand détriment du peuple, si la chose est possible, et cette constitution est un spécimen de leur savoir-faire. Avec un gouverneur-général nommé par la Couronne, avec des gouverneurs provinciaux aussi nommés par la Couronne, avec des conseillers législatifs dans la législature générale et dans toutes les provinces nommés par la Couronne, nous allons avoir la constitution la plus anti-libérale dont on ait jamais entendu parler en aucun pays doté d'un gouvernement constitutionnel."
Dorion tournait en ridicule l'argument que la confédération était nécessaire afin d'assurer un meilleur mode de défense pour le pays. Tout en maintenant qu'il leur fallait tout mettre en œuvre pour protéger le pays, ils n'étaient pas forcés de se ruiner en prévision d'une invasion supposée qu'ils ne pourraient pas repousser, même avec l'aide de l'Angleterre. Les batailles du Canada, déclarait Dorion, ne pouvaient pas être livrées sur les frontières mais sur la haute mer et après des grandes villes de la côte de l'Atlantique, et ce ne serait rien moins qu'une folie d'épuiser leurs ressources en dépensant quinze à vingt millions de dollars par année pour lever une armée de 50,000 hommes afin de résister à une invasion du pays. Ce que le Canada avait de mieux à faire était de se tenir coi, et de ne donner aucun prétexte de guerre. Si la guerre devait surgir entre le Canada et les Etats-Unis, et même si le Canada n'était aucunement en faute, ils aideraient l'Angleterre à remporter la victoire, mais en attendant il était absolument inutile de lever ou d'entretenir rien qui pût ressembler à une armée permanente quelconque.
Dorion en était arrivé à ce point de son discours lorsque John A. Macdonald s'interposa avec cette question : " Mon honorable ami me permettra-t-il de lui demander comment nous allons pouvoir aider l'Angleterre à combattre sur mer si nous n'avons pas de marine ?" A quoi Dorion fit la réponse suivante : " L'honorable député de Peterborough a dit l'autre jour, et, je crois, avec infiniment de raison, que la place de nos milices était derrière les fortifications de nos places fortes, où elles pourraient compter pour quelque chose et sauraient se rendre utiles. Il n'y a aucun doute de cela."
Une autre particularité très répréhensible du projet était, selon Dorion, celle qui avait trait au contrôle du gouvernement général sur tous les actes des législatures provinciales. Le fait que le gouvernement général était investi du pouvoir de veto sur les actes des législatures serait, selon lui, une grande source de danger. Les responsabilités financières des deux Canadas se trouveraient considérablement accrues pour avantager les provinces maritimes. Bien plus, le projet proposait une union non seulement avec la Nouvelle-Ecosse, le Nouveau-Brunswick, l'Ile du Prince-Edouard et Terreneuve, mais en outre avec la Colombie-Britannique et l'Ile de Vancouver, et il croyait savoir que des dépêches étaient arrivées pour annoncer que des résolutions avaient été adoptées dans la Législature de la Colombie-Britannique pour demander admission immédiate dans la nouvelle confédération. Selon lui, il était absolument burlesque de parler d'un projet de défense d'une confédération s'étendant de Terreneuve à l'Ile de Vancouver, sans aucune communication sur des milliers de milles, sauf par voie des Etats-Unis ou par le Cap Horn.
Cartier : — " Un chemin de fer transcontinental doit être construit."
Dorion : — " Parfaitement, je suppose que c'est là une autre nécessité de confédération qu'il va nous falloir bientôt envisager, c'està-dire quelque prolongement occidental du Grand-Tronc pour le plus grand bénéfice de Watkin & Compagnie, de la nouvelle Compagnie de la Baie d'Hudson."
Il était évident, d'après ce qui avait déjà transpiré, ajoutait Dorion, que l'intention était de former éventuellement une union législative de toutes les provinces. Les gouvernements provinciaux, en outre du gouvernement général, se trouvaient être si onéreux qu'une bonne majorité de la population ferait appel au gouvernement impérial pour demander l'union législative. Il avertissait ses auditeurs que le Bas-Canada n'accepterait jamais une union législative. " Il peut se faire," disait-il, " que le peuple du Haut-Canada soit d'opinion qu'une union législative serait très désirable. Mais je puis assurer à ces messieurs que les Canadiens-Français sont attachés à leurs insti-
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tutions par des liens assez forts pour frustrer toute tentative de les leur enlever par un pareil moyen. Ils ne consentiront jamais, pour aucune considération quelconque, à changer leurs institutions religieuses, leurs lois et leur langue. Un million d'habitants peuvent ne pas avoir une grande importance aux yeux du philosophe qui entreprend dans le silence de son cabinet de rédiger une constitution. Il peut être d'avis qu'il vaudrait mieux qu'il n'y eût qu'une seule religion, une seule langue et un seul code, et il se met à l'œuvre pour créer des institutions qui pourraient produire l'état de choses qu'il désire. Mais l'histoire de tous les pays démontre que la force même des baïonnettes n'a jamais réussi à opérer de tels changements. . . Je sais que la population protestante du Bas-Canada craint que, même avec les pouvoirs restreints laissés aux gouvernements provinciaux, ses droits ne soient pas protégés. Alors, comment peut-on espérer que le Bas-Canada puisse anticiper des résultats plus favorables du gouvernement général, auquel on doit accorder des pouvoirs si immenses sur les destinées de cette partie du pays ? L'expérience démontre que les majorités sont toujours agressives, et il n'en saurait être non plus autrement dans le cas actuel."
Dorion prétendait ne voir dans tout le projet de la confédération qu'un autre projet de chemin de fer pour le seul bénéfice de quelques particuliers. Il condamnait aussi tout ce qui avait trait dans la mesure au chemin de fer Intercolonial, en alléguant qu'il serait souverainement imprudent de se lancer dans la construction de ce chemin de fer sans savoir ce qu'il devait coûter ni quel serait le tracé qu'il faudrait adopter. Mais, en ne tenant nul compte de la construction de l'Intercolonial, tout cela, disait-il, était encore pire que le chemin de fer même et l'on devait fortement s'y opposer. Indépendamment de diverses autres considérations, la seule question des dépenses devait faire rejeter ce projet par les représentants du peuple. Dorion soutenait aussi que les constitutions provinciales formaient tout autant partie essentielle du projet que la constitution générale, et que toutes deux auraient dû en même temps être soumises à la Chambre. Le peuple du Canada, disait encore Dorion, ne comprenait pas le projet, et il était nécessaire de savoir ce qu'il pensait de tout cela. " Je me bornerai à ajouter," disait-il en terminant, " que pour les raisons que j'ai si imparfaitment exposées je crains fortement que le jour où cette confédération sera adoptée ne soit un jour néfaste pour le Canada. Ce jour, je le crains bien, devra figurer dans l'histoire de notre pays comme ayant eu une influence malheureuse et fatale sur l'énergie du peuple du Haut et du Bas-Canada, car jamais, je crois, la Chambre a-t-elle eu encore à considérer un projet aussi mal conçu, et s'il devait jamais être adopté sans la sanction du peuple le pays aura plus d'une occasion de le regretter."
Combien étrange nous paraît aujourd'hui ce réquisitoire de Dorion contre la confédération ! Cependant, dans le temps où ces paroles étaint prononcées elles ne semblaient pas si singulières ; au contraire, elles trouvaient un écho chez un grand nombre, car l'avenir inspirait alors beaucoup de craintes, et il n'y avait que quelques hommes aux vues larges comme George-Etienne Cartier qui prévoyaient le grand avenir assuré à la confédération. Dorion n'était pas seul à avoir des appréhensions quant aux effets du projet sur les destinées du peuple du Bas-Canada. Que la confédération ait pu alors s'effectuer a été dû, ainsi qu'on l'a fort bien fait observer, à l'abnégation et à la science du gouvernement de quelques grands hommes. Il n'existait pas même dans Ontario ou Québec aucun enthousiasme populaire pour la chose, et dans les provinces maritimes le sentiment y fut d'abord décidément hostile. Il n'y a donc pas le moindre doute que Dorion croyait sincèrement que son opposition était justifiable.
Dorion fut fortement secondé dans son attitude par plusieurs membres de son propre parti. Henry-Gustave Joly, député de Lotbinière, qui prit la parole après Dorion, exprima énergiquement son manque de confiance dans toutes les confédérations, les condamnant pour leur instabilité et leur tendance à causer des guerres et des commotions intestines. Il était d'avis que la confédération projetée, bien loin de réaliser l'union, serait au contraire un moyen de désunion et de dissension. " Quand les différentes provinces," faisait observer Joly, " se réuniront dans le parlement fédéral comme en champ clos, quand elles auront contracté l'habitude de lutter les unes contre les autres, dans les efforts qu'elles feront pour faire prévaloir leurs propres intérêts de natures si diverses et si incompatibles, et quand la répétition de ces luttes incessantes aura engendré pour résultat inévitable la jalousie et la haine, nos sentiments à l'égard des autres provinces ne seront plus les mêmes, et si un grand danger devait jamais s'élever où notre salut dépendrait de notre condition de nation unie, on s'apercevra peut-être alors que notre union fédérale aura été le signal de notre désunion."
Mais c'est parce qu'il croyait que la confédération projetée serait fatale à la nationalité canadienne-française que Joly s'y opposait le plus énergiquement. Il accusa ouvertement Cartier de trahison envers ses compatriotes et d'avoir sacrifié la nationalité canadiennefrançaise. " Je me demande sérieusement," s'écriait Joly en terminant, " où sont donc alors les aspirations des Canadiens-Français ! Je m'étais toujours imaginé, et même je m'imagine encore, que ces aspirations se concentrent sur un seul point : le maintien de leur nationalité en tant qu'égide destinée à la protection des institutions qui leur sont si chères. Durant tout un siècle, ce fut toujours là le grand objectif