‹ Sir George Étienne Cartier, baronnetChapitre 33 sur 66 · DORION ET L'OPPOSITION · texte numérisé non relu

DORION ET L'OPPOSITION

des Canadiens-Français. Dans leurs longues années d'adversité, ils se sont avancés pas à pas vers le but convoité. Et quels progrès n'ontils pas réalisés ? Quelle est aujourd'hui leur situation? Ils sont maintenant près d'un million, et ils n'ont plus à craindre, pour peu qu'ils soient fidèles à eux-mêmes, le sort de la Louisiane, qui ne contenait pas autant d'habitants, quand elle fut vendue par Napoléon aux Etats- Unis, que le Canada n'en contenait en 1790. Un peuple de près d'un million ne disparaît pas aisément, surtout quand c'est lui qui détient le sol. Notre nombre s'accroît rapidement, de nouveaux townships s'ouvrent dans toutes les directions et sont tout aussitôt peuplés par des colons industrieux.... Nous possédons tous les éléments d'une nationalité Il n'y a encore que quelques mois à peine nous nous avancions d'un pas ferme vers la prospérité, satisfaits du présent, et confiants dans l'avenir du peuple canadien-français. Puis soudain voici que le découragement, qui ne nous avait jamais abattu dans l'adversité, prit possession de nous; nos aspirations ne sont plus maintenant que de vains rêves, l'œuvre de tout un siècle va se perdre ; il va nous falloir abandonner notre nationalité et en adopter une nouvelle, plus grande et plus noble que la nôtre, nous dit-on, mais tout de même ce ne sera plus la nôtre. Et pourquoi cela ? Parce que c'est là notre destin inévitable, contre lequel il ne nous sert à rien de nous rebeller. Mais n'avonsnous pas déjà lutté contre la destinée quand nous étions plus faibles que nous le sommes maintenant, et n'avons-nous pas alors triomphé ? Ne donnons pas à l'univers le triste spectacle d'un peuple abandonnant volontairement sa nationalité. Et ce n'est pas non plus ce que nous avons l'intention de faire."

" En résumé," déclarait Joly en terminant, "je m'oppose au projet de la confédération, d'abord comme Canadien, sans distinction d'origine, et ensuite comme Canadien-Français. De l'un ou l'autre point de vue, je considère ce projet comme une erreur fatale, et à titre de Canadien-Français je prie mes compatriotes de se rappeler qu'ils ont entre les mains un héritage précieux sanctifié par le sang de leurs pères et que c'est leur devoir de le transmettre intact à leurs enfants comme ils l'ont reçu."

Tels étaient les sinistres effets que Joly croyait que la confédération aurait sur les destinées des Canadiens-Français. Les arguments invoqués par Dorion et Joly furent repris par d'autres représentants du Bas-Canada, J.-B.-E. Dorion, de Drummond et Arthabaska, frère du leader rouge, orateur puissant et éloquent, surnommé " l'Enfant terrible " des hustings, Félix Geoffrion de Verchères, Maurice Laframboise de Bagot, et J.-X. Perrault de Richelieu. Ces divers orateurs exposèrent que la réunion de la Conférence de Québec n'avait jamais été autorisée par le peuple, que la conférence n'avait pas le

droit de s'arroger le pouvoir d'apporter un changement radical à la constitution politique du pays, que les méthodes adoptées par la conférence étaient répréhensibles, que les provinces maritimes possédant la majorité des voix étaient en mesure d'exiger le plus de concessions, et que le plus grand nombre des compromis avaient été faits en leur faveur. Le projet de la confédération, disait-on encore, n'était pas en réalité une union fédérale, mais une union législative concentrant tous les pouvoirs entre les mains du gouvernement fédéral, alors que la faiblesse, l'insignifiance et en réalité l'annihilation seraient le sort des gouvernements provinciaux. Les adversaires de la confédération prétendaient aussi voir dans la mesure un projet qui, loin de supprimer les difficultés existantes, ne ferait au contraire que les multiplier. En outre, disait-on, la constitution projetée était défectueuse sous bien des rapports, parce qu'elle enlevait au peuple des droits qu'il avait toujours possédés, entre autres celui d'élire les représentants de la Chambre Haute.

D'autres arguments contre la mesure étaient que les législatures provinciales n'auraient qu'un semblant de pouvoir et d'autorité, que de graves difficultés se produiraient inévitablement en ce qui concernait les pouvoirs réunis qui étaient conférés à divers égards au gouvernement fédéral et aux gouvernement provinciaux, que les gouverneurs ne seraient plus que des instruments entre les mains du gouvernement fédéral, que par le droit de veto concédé aux gouverneurs toute législation locale ne serait plus qu'une plaisanterie, que les arrangements financiers projetés étaient défectueux, qu'il n'y avait aucune nécessité ni utilité d'une confédération au point de vue commercial, qu'au lieu d'accroître les moyens de défense du pays la confédération serait plutôt une source de danger et de faiblesse, et que le parlement existant n'avait pas le droit de changer la constitution du pays, ainsi qu'on projetait de le faire, avant d'avoir obtenu la sanction du peuple.

Les adversaires du projet trouvaient aussi à redire parce qu'il était pourvu à la construction de l'Intercolonial, et parce qu'il était proposé de garantir l'exécution de tous les engagements contractés à l'égard du gouvernement impérial par les diverses provinces à venir jusqu'à la confédération, en ce qui concernait la défense du pays. Mais c'était surtout au sujet des effets anticipés sur l'avenir du Bas-Canada et du peuple canadien-français que les adversaires de la mesure se montraient le plus résolus. Ces irréconciliables soutenaient que le projet menaçait l'autonomie du Bas-Canada et le mettait à la merci d'un parlement composé en grande partie de membres de langue anglaise, et que la confédération porterait un coup mortel à la nationalité canadienne-française, et aurait éventuellement pour résultat la perte de leur langue, de leurs institutions et de leurs lois, qui n'avaient pu

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être conservées qu'au prix de tant d'épreuves et de sacrifices. " Je dois dire," s'écriait J.-B.-E. Dorion, " que ce projet de confédération alarme vivement le peuple du Bas-Canada. Les Canadiens-Français mettraient ici en péril tout ce qui leur est cher, même leur nationalité, et ils ne gagneraient absolument rien au change."

Cartier lui-même ne fut pas ménagé par les adversaires de la mesure. Il fut accusé d'avoir sacrifié les intérêts de ses compatriotes, et d'avoir fait sa soumission à George Brown, que l'on représentait comme l'ennemi invétéré des Canadiens-Français, et comme ayant favorisé la confédération pour en tirer des honneurs et des émoluments personnels. Joly ne fut pas le seul à dénoncer violemment le grand leader du Bas-Canada. La framboise, après avoir exposé au long les dangers qu'il prévoyait pour les Canadiens-Français, terminait son discours par une véhémente attaque contre Cartier. " Le procureur-général du Bas-Canada," s'écriait Laframboise, " recevra sa récompense et sera créé baronnet, s'il peut réussir à faire adopter sa mesure de confédération, qui est si ardemment désirée en Angleterre. Pour ma part, je ne lui envie pas sa récompense, mais il m'est inpossible de voir avec satisfaction les efforts qu'il tente pour l'obtenir au moyen d'une mesure de confédération que je crois devoir être fatale aux intérêts du Bas-Canada."

La position que les Canadiens-Français se trouveraient occuper dans l'arène parlementaire fut aussi un sujet qui engagea l'attention de quelques-uns des adversaires de la mesure. J.-X. Perrault, de Richelieu, dans un long discours couvrant toute l'histoire constitutionnelle du Bas-Canada, exposa comme quoi les Canadiens-Français, se trouvant en grande minorité dans le parlement fédéral, se verraient forcés d'être continuellement sur la brèche pour la défense de leurs droits et libertés politiques. Les représentants canadiens-français, étant relativement si peu nombreux dans le parlement fédéral, seraient dans la nécessité d'agir ensemble comme un seul homme afin de maintenir leur influence, et cela aurait inévitablement pour résultat d'amener d'autre part l'union de l'élément anglais afin d'essayer de les vaincre et de les écraser. " C'est précisément parce que j'appréhende une pareille lutte fratricide," s'écriait le député de Richelieu, " que je ne puis pas approuver une constitution qui ne nous garantit pas nos droits politiques et dont le fonctionnement aura nécessairement des conséquences désastreuses pour notre race."

Un seul député conservateur de la suite de Cartier dans la législature crut devoir se séparer de son chef sur cette grande question de la confédération. Henri-E. Taschereau, député du comté de Beauce, élu comme partisan du gouvernement, déclara qu'il se voyait forcé en cette occasion de se séparer de ses amis politiques sur cette

question parce que rien n'avait encore pu le persuader que la constitution projetée contenait suffisamment de garanties pour protéger les droits des Canadiens-Français. Il croyait que si le peuple était consulté il se montrerait encore plus hostile à la confédération qu'il ne l'avait encore été à aucune autre mesure. En décidant de changer la constitution du gouvernement sans consulter le peuple, les représentants, disait-il, excédaient leurs pouvoirs. L'une des clauses auxquelles Taschereau s'opposait le plus était celle où il était pourvu à l'établissement d'une Cour fédérale d'Appel. La Confédération, selon lui, n'était qu'un acheminement vers l'union législative, et même il était persuadé qu'elle serait convertie en une union législative avant peu d'années. " Je ne saurais dire," s'écriait en terminant le député de la Beauce, " que nos descendants nous seront reconnaissants pour leur avoir facilité les moyens de faire partie de l'immense empire des provinces anglaises de l'Amérique du Nord. Au contraire, on s'apercevra bientôt que cette confédération est la ruine de notre nationalité dans le Bas-Canada, et le jour où l'on votera cette constitution on donnera le coup de mort à notre nationalité qui commençait à prendre racine sur cette terre de l'Amérique Britannique du Nord."

Alors que les députés de l'opposition dans le Bas-Canada dénonçaient la confédération en Chambre, ses adversaires n'avaient pas été inactifs dans cette partie du pays. Avec Dorion à leur tête, qui avait publié un violent manifeste contre le projet, les adversaires de la confédération dans le Bas-Canada ouvrirent une campagne active tant sur les hustings que dans la presse contre l'union projetée. Des réunions publiques eurent lieu en divers comtés, réunions où le projet fut dénoncé et où l'on exigea l'appel au peuple. Des pétitions mises en circulation se couvrirent de nombreuses signatures, pour protester contre l'adoption de la mesure avant que le peuple eût fait connaître ses désirs à ce sujet. Dans la presse, la bataille faisait rage. " L'Union Nationale," sous la direction de Médéric Lanctôt, de Montréal, faisait preuve d'une violence toute particulière dans ses attaques contre le projet et contre Cartier personnellement. Lanctôt était secondé par un groupe de collaborateurs de talent, y compris des hommes bien connus comme L.-A. Jette, par qui Cartier devait être subséquemment défait dans Montréal-Est, D. Girouard, H. -F. Rainville, J.-X. Perrault, J.-M. Loranger et L.-O. David. On alléguait dans ces attaques que la confédération n'était que la réalisation d'un plan mûri depuis longtemps pour mettre le Bas-Canada sous la domination et l'influence de la majorité anglaise ; que le gouvernement fédéral étant suprême et possédant pour ainsi dire le contrôle sur les gouvernements provinciaux, la confédération était tout simplement une union législative déguisée ; que le nombre des représentants de Québec dans le par-

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lement fédéral étant fixe, la province se trouverait à la merci d'une majorité qui augmenterait continuellement dans le parlement fédéral, et qui finirait par écraser la représentation canadienne-française ; que la langue française, submergée dans un parlement dont les trois quarts ne la comprendraient pas, finirait par disparaître ; que les députés de langue anglaise, divisés sur certaines questions, s'uniraient toujours chaque fois que s'élèverait un conflit national ou religieux ; et enfin que l'influence des autres provinces finirait par atteindre un tel point qu'elle serait fatale au Bas-Canada. Dans un manifeste public, Charles Laberge, l'un des membres les plus en vue et les plus respectés du parti rouge, déclara, en tant que somme et substance de l'opposition à la mesure, que l'effet du nouveau régime admettant d'autres provinces serait de donner au Bas-Canada trois ou quatre ennemis au lieu d'un. Ce que les adversaires du projet demandaient le plus obstinément c'était un appel au peuple, en invoquant qu'il serait absolument injustifiable d'effectuer une semblable révolution politique sans consulter le pays. Bien que ces adversaires fussent en minorité, ils suppléèrent au nombre par l'énergie et l'activité avec laquelle ils conduisirent leur campagne d'opposition durant l'automne de 1864 et l'hiver de 1865. Cartier était surtout la cible de leurs attaques. Il était représenté sur les hustings, dans la presse, et dans les caricatures politiques du temps comme sacrifiant sa province et détruisant la nationalité canadiennefrançaise par ses efforts pour faire entrer le Bas-Canada dans la confédération. Une de ces caricatures le représentait vendant à l'enchère les comtés du Bas-Canada. Un homme moins énergique que Cartier aurait certainement fini par céder devant une opposition qui s'était faite si déterminée. Mais Cartier n'était pas de ceux qui pouvaient fléchir devant une opposition quelconque, si formidable fûtelle. Même, en réalité, toutes ces attaques ne servaient qu'à le stimuler davantage dans son dessein et à le déterminer encore plus à mener son oeuvre jusqu'au bout. Il avait mis la main à la charrue et il n'y avait plus maintenant pour lui à revenir en arrière.

Malgré l'opposition déterminée offerte à la mesure de la confédération dans le Bas-Canada, Cartier, ayant énoncé au long devant le parlement les raisons qu'il avait pour appuyer le projet, attendit le cours des événements avec sa eonfiance habituelle. On a fort bien dit de lui que, parmi tous les grands promoteurs du mouvement de la confédération, il était le plus optimiste. Aucun obstacle ni aucun revers ne pouvait l'abattre ni le faire dévier en quoi que ce fût de la voie qu'il s'était déterminé à suivre jusqu'au bout.

Au cours des mémorables débats qui se poursuivirent alors en Chambre, Cartier adressa la parole plusieurs fois, ses remarques portant surtout sur l'explication des dispositions de la mesure ou sur la réfutation des attaques que cette mesure avait soulevées. Quelques inquiétudes furent exprimées par les représentants de la minorité anglaise dans Québec que les intérêts de cette minorité pourraient être mis en danger sous la confédération. Cartier exposa clairement que non seulement c'était son désir que les droits de ses compatriotes fussent sauvegardés, mais qu'il entendait bien aussi que la minorité anglaise de Québec ne devait souffrir aucune injustice. A cet égard il donna la preuve la plus positive de l'esprit élevé de justice qui l'animait. Répondant au colonel Haultain, député de Peterboro, qui avait exprimé des craintes quant à la condition où se trouverait à l'avenir la minorité anglaise du Bas-Canada, Cartier montra que ces craintes étaient en grande partie purement chimériques. " La minorité protestante dans le Bas-Canada," disait-il, " a toujours vécu en harmonie non seulement avec les catholiques en général, mais aussi avec le clergé catholique ; et au nom des protestants du Bas-Canada, de la majorité d'entre eux du moins, je puis déclarer qu'ils sont assez bien convaincus de notre libéralité pour ne ressentir aucune crainte de notre part à cet égard."

" Comme on le sait fort bien," ajoutait Cartier en réponse à une interruption, ** j'ai déjà fourni une longue carrière politique, et toujours j'ai pris fait et cause, lorsque je la savais attaquée, pour la hiérarchie catholique du Bas-Canada ; mais d'autre part je me suis toujours efforcé de maintenir les droits de la minorité protestante, et c'est à cela que je dois d'avoir toujours eu sa confiance."

Le colonel Haultain ayant exprimé sa conviction que Cartier s'opposerait à tout ce qui pourrait ressembler à une oppression de la population protestante du Bas-Canada, et qu'il s'en tiendrait fidèlement aux assurances qu'il avait données au sujet des amendements de la loi d'éducation garantissant les droits éducationnels de la minorité, Cartier lui répliqua tout aussitôt : " L'exécution de ces engagements me sera d'autant plus facile que le clergé catholique du Bas-Canada et les catholiques de cette partie du pays n'ont jamais songé un seul instant à opprimer leurs concitoyens protestants."

Cartier fut encore plus catégorique dans la réponse qu'il fit à certaines observations de William H. Webb, député de Richmond et Wolfe. Le leader canadien-français avait fait observer qu'il savait parfaitement que de grands efforts avaient été tentés pour créer de l'appréhension et de la méfiance parmi la minorité protestante du Bas- Canada. " Mais," ajouta Cartier, " je réitère maintenant ce que j'ai déjà déclaré en cette Chambre, comme catholique et en ma qualité de membre du gouvernement du Canada : quand la mesure établissant le gouvernement provincial du Bas-Canada sera prise en considération par ce parlement, elle sera telle qu'elle donnera satisfaction à la minorité protestante du Bas-Canada."

Que Cartier ait été fidèle à ses engagements, les événements qui suivirent le démontrent suffisamment. Qu'il était justifiable de prendre la défense de l'esprit de libéralité et de tolérance de ses compatriotes, et que les représentants de la minorité anglaise dans Québec reposaient en lui la confiance la plus absolue, fut aussi suffisamment démontré par le tribut remarquable rendu aux Canadiens-Français et à Cartier personnellement durant la discussion par l'un des représentants les plus éminents de la minorité de langue anglaise du Bas-Canada. " Je suis pleinement persuadé," déclara alors John Rose, " que dans la conduite passée de la majorité du Bas-Canada il n'y a rien qui puisse justifier la minorité d'envisager l'avenir avec appréhension, car je dois rendre à mon honorable ami (Cartier) la justice de reconnaître que dans tout le cours de sa vie publique il n'y a jamais eu un seul acte de sa part, soit en matière executive, administrative ou législative, qui soit entaché de mesquinerie, d'intolérance ou de bigoterie. Si j'affirme cela, c'est afin d'exprimer la confiance où je suis qu'en toute circonstance où il pourra à l'avenir manifester sa volonté il n'y aura jamais la moindre bigoterie ni mesquinerie, et je sais que la confiance que je repose en lui à cet égard est partagée par un très grand nombre en cette Chambre et par tout le pays." Peu d'hommes publics, en vérité, ont jamais reçu un plus beau tribut d'hommages.

LTne chose qui offre ici un grand intérêt c'est de savoir comment Cartier considérait la situation en laquelle se trouverait la représenta-

tion canadienne-française dans le parlement fédéral de l'avenir. Evidemment, il ne paraissait aucunement redouter que les représentants de Québec courraient risque de se voir frustrer de leur part légitime d'influence parce qu'ils seraient alors décidément en minorité. Il avouait franchement qu'advenant qu'il s'élèverait une opposition déraisonnable aux demandes des Canadiens-Français, le seul recours de ces derniers serait alors de précipiter la chute du gouvernement en lui retirant leur appui.

En réponse à une interpellation de John Sandfield Macdonald qu'il se trouverait en minorité dans le gouvernement fédéral, Cartier répondit : " Est-ce qu'il n'en est pas ainsi maintenant, en ce qui concerne la nomination des juges ? Et cependant, quand je propose la nomination d'un juge pour le Bas-Canada, n'est-il pas nommé ? Est-ce que l'honorable député de Cornwall (J. S. Macdonald), quand il était ministre, a jamais cherché à s'immiscer dans les nominations recommandées par l'honorable député d'Hochelaga (Dorion) ? Aujourd'hui, quand il faut nommer un juge en chef ou un juge puîné pour le Bas- Canada, je me trouve entouré de collègues dont la majorité est anglaise et protestante ; mais est-ce que cette majorité ose mettre obstacle à mes recommandations? Non, pas plus que nous, Bas-Canadiens, nous nous permettrions de mettre obstacle aux recommandations de mon honorable ami le procureur-général du Haut-Canada, en ce qui concerne les nominations dans le Haut-Canada. Il y aura dans le gouvernement fédéral un leader pour le Bas-Canada. Eh bien, croyezvous que les autres ministres s'aviseront d'intervenir ou de le gêner en ce qui concerne les nominations qu'il pourrait avoir à faire ? On me dit que je serai en minorité. Mais je le suis aujourd'hui, et cela depuis huit ans.

M. Geoferion : — Vous avez l'égalité entre les deux provinces,

M. Cartier : — Oui, nous avons l'égalité, mais pas comme race ni comme religion. Quand un leader du Bas-Canada aura soixantecinq représentants pour l'appuyer, et qu'il pourra disposer d'une majorité des Canadiens-Français et des Anglais du Bas-Canada, ne pensezvous pas qu'il pourrait renverser le gouvernement si ses collègues s'opposaient à ses recommandations ? C'est là notre garantie. Actuellement, si l'on me faisait une opposition déraisonnable j'aurais le remède tout prêt, celui de me retirer et de précipiter par là même la chute du gouvernement. Il en sera de même dans le gouvernement fédéral.

M. Dorion : — Mon honorable ami pourra alors se retirer tout à son aise, car il y aura alors assez de ministres anglais pour pouvoir se passer de lui. On acceptera sa démission et personne ne s'en souciera."

Cartier, cependant, n'en persista pas moins à croire que l'esprit d'équité et de justice des ministres de langue anglaise des représentants anglais du parlement serait toujours assez puissant pour assurer franc jeu à la représentation canadienne-française dans le parlement fédéral, bien qu'elle serait en minorité.

Ce fut aussi au cours de ces mémorables débats que Cartier et Macdonald déclarèrent explicitement que les mesures nécessaires avaient été prises pour garantir le maintien de la langue française. Dorion avait exprimé l'avis qu'il n'y avait aucune autre garantie pour la conservation de la langue des Canadiens-Français que la bonne volonté et le bon plaisir de la majorité. En réponse John A. Macdonald déclara catégoriquement que les délégués de chaque province, après avoir considéré la chose, avaient convenu que l'usage de la langue française constituerait l'un des principes sur lesquels la confédération devait être établie et que cet usage serait garanti par une loi du parlement impérial.

A cette déclaration de son collègue Cartier ajouta ce qui suit : " J'ajouterai à ce que vient de dire l'honorable procureur-général du Haut-Canada, qu'il fallait aussi protéger la minorité anglaise du Bas- Canada, en ce qui concerne l'usage de sa langue, parce que dans le parlement provincial du Bas-Canada la majorité serait composée de Canadiens-Français. Les membres de la conférence ont voulu que cette majorité ne pût pas décréter l'abolition de l'usage de la langue anglaise dans la législature du Bas-Canada, pas plus que la majorité anglaise de la législature fédérale ne pourra le faire pour la langue française. J'ajouterai aussi que l'usage des deux langues sera garanti dans l'Acte Impérial basé sur ces résolutions." Ainsi donc, Cartier et Macdonald énonçaient ici en des termes parfaitement clairs que la confédération serait établie sur le principe de l'égalité parfaite entre les deux grandes races du pays.

Durant le temps que se poursuivait la discussion sur la confédération dans le parlement canadien, la nouvelle arriva du Nouveau- Brunswick dans les premiers jours de mars que le gouvernement de cette province, qui s'était rallié au projet, avait été défait aux élections. Ce revirement se trouvait décidément décourageant pour les défenseurs de la confédération dans le parlement canadien, et d'un autre côté l'opposition l'accueillit avec une satisfaction évidente car elle y voyait la justification de sa prétention que le peuple était opposé au projet. Dorion manifesta ouvertement sa joie du cours des événements dans les provinces maritimes, qu'il acceptait comme une approbation de son attitude. " L'honorable procureur-général du Bas- Canada," faisait observer le chef rouge, " affirme que le projet de confédération a obtenu le consentement des gouvernements de toutes

les provinces. Mais où sont maintenant ces gouvernements ? Où est le gouvernement du Nouveau-Brunswick ? Où est le gouvernement de l'Ile du Prince-Edouard? En ce qui concerne le gouvernement de la Nouvelle-Ecosse, il s'est engagé à soumettre le projet à la considération de la législature, mais chacun sait fort bien qu'il n'ose pas le faire et encore moins en appeler au peuple à ce sujet. Le gouvernement de la Nouvelle-Ecosse se montre en cela plus sage que le gouvernement du Nouveau-Brunswick, et je saisis cette occasion d'adresser mes félicitations au gouvernement du Canada pour le bon sens dont il fait preuve en suivant ici l'exemple de la Nouvelle-Ecosse, c'est-à-dire en s'abstenant de faire appel au peuple sur cette question. Ces honorables messieurs ont montré à cet égard plus de clairvoyance que le gouvernement du Nouveau-Brunswick, en refusant de donner au peuple l'oc- • 'casion de se prononcer sur ce projet, car les pétitions adverses qui continuent d'affluer démontrent d'une manière concluante que le Bas- Canada, dans tous les cas, est presque unanimement adverse au projet, et qu'un appel à ses sentiments aurait, en ce qui concerne les membres de l'administration du Bas-Canada, le même résultat que celui que déplorent les membres du gouvernement du Nouveau-Brunswick."

A une séance subséquente, Dorion déclara que les nouvelles du Nouveau-Brunswick avaient fait perdre à la question de la confédération beaucoup d'intérêt, et que chacun était maintenant convaincu que cette question n'avait plus maintenant aucune existence réelle et pouvait dans tous les cas être mise de côté durant quelque temps. Mais le triomphe de Dorion, bien que très naturel dans les circonstances, se trouva être prématuré. Il ne connaissait guère le véritable caractère de son antagoniste s'il s'imaginait que Cartier se laisserait détourner par un revers quelconque de l'objet qu'il avait en vue. En réalité, même, les obstacles et les revers ne faisaient que rendre Cartier encore plus déterminé. La situation, cependant, ne laissait pas que d'être critique, et une vive passe d'armes qui s'échangea dans la même séance entre Dorion et Cartier rendit cette vérité encore plus évidente. Dorion avait fait observer qu'on pourrait peut-être aviser à ce que, dans la constitution qui serait finalement approuvée par les autorités impériales, le principe de la confédération fût sacrifié afin qu'une union législative pure et simple pût être imposée ; ce qui, ajoutaitil, était d'autant plus probable qu'on savait fort bien que les provinces maritimes avaient répudié le plan de la confédération dans la forme projetée. A ce moment, Cartier interrompit Dorion par cette remarque sarcastique : " Alors, nous allons faire une petite confédération en divisant le Canada en quatre. C'est ce que l'honorable député d'Hochelaga a promis à l'honorable député d'Oxford-Sud quand il a formé son ministère. Ce qu'il nous faut, ce sont de petts hommes, de petites provinces et une petite confédération."

Cette saillie de Cartier, évidemment dirigée contre Dorion, eut le don de soulever dans la salle de fous rires, au milieu desquels on entendit un député s'écrier : " Le gouvernement d'aujourd'hui n'a que de grands projets en vue."

" Parfaitement," répliqua tout aussitôt Cartier, " nous proposons de grandes mesures, et, ce qui est mieux, nous les mettons à exécution."

" Cependant l'honorable procureur-général," riposta Dorion, " a entrepris de nous donner une petite confédération et de la diviser en petites provinces si son grand projet n'est pas adopté, et il y a de fortes probabilités qu'il sera forcé d'en revenir à la reconsidération de ces petites choses."

Dorion se trompait, car ce qu'il appelait le " grand projet " de Cartier était destiné à s'accomplir. On a la preuve, cependant, que ce projet lui inspirait les plus grandes inquiétudes par les paroles suivantes terminant le dernier appel qu'il prononça à la séance du 6 mars : " Lors même que le projet ne subirait aucune modification," disait Dorion, " je ne pourrais l'approuver. Je ne puis de gaieté de cœur renoncer aux droits imprescriptibles du peuple qui m'a envoyé ici pour le représenter. Je ne puis consentir à un changement qui n'est rien moins qu'une révolution, une révolution pacifique, il est vrai, mais qui n'en affecte pas moins les droits et les intérêts d'un million d'habitants, qui sont les descendants des premiers colons de l'Amérique, de ceux qui ont attaché leurs noms aux immenses régions qu'ils ont découvertes et marqué leur passage de tant de traits héroïques. Je ne veux pas de cette confédération dans laquelle la milice, la nomination des juges, l'administration de la justice et nos droits civils les plus importants seront laissés sous le contrôle d'un gouvernement général dont la majorité sera hostile au Bas-Canada, d'un gouvernement général revêtu des pouvoirs les plus amples, pendant que les pouvoirs du governement local seront restreints, d'abord par la limite des pouvoirs qui lui sont délégués en vertu du veto réservé à l'autorité centrale, puis ensuite par la juridiction concurrente de l'autorité ou du gouvernement général. Des requêtes, couvertes de plus de 20,000 signatures, ont déjà été présentées à cette Chambre contre ce projet de confédération. Des assemblées nombreuses ont été tenues dans les dix-neuf comtés du Bas-Canada et une dans la cité de Montréal. Partout l'on proteste contre ce projet et l'on demande un appel au peuple. Et nous irions, au mépris des vœux de nos commettants, leur donner une constitution dont l'effet serait de leur ravir le peu d'influence qui leur reste sous l'union actuelle ! Nous irions renoncer pour eux à des droits et privilèges qui leur sont chers, et cela sans les consulter ! Ce serait une folie ; bien plus, ce serait un crime ! Aussi, je m'opposerai de

toutes mes forces à l'adoption de ce projet et j'insisterai pour que, dans tous les cas, il soit soumis au peuple avant son adoption finale."

Ces paroles de Dorion n'eurent aucun effet sur les partisans de la mesure de la confédération, qui étaient bien déterminés à la faire adopter en dépit de toute opposition. La réponse du gouvernement à l'allégresse témoignée par l'opposition au sujet du revirement dans les provinces maritimes fut de poser la question préalable, afin de pouvoir clore le débat plus rapidement. Une motion à cet effet fut présentée le 7 mars par Macdonald, secondé par Cartier. Mais cette démarche souleva des protestations énergiques non seulement dans les rangs de l'opposition, mais même parmi certains partisans" du gouvernement. Eudore Evanturel, député du comté de Québec, l'un des plus zélés partisans du gouvernement et du principe de la confédération, exprima l'avis que s'il était admis que le Nouveau-Brunswick, par sa répudiation, et la Nouvelle-Ecosse et l'Ile du Prince-Edouard avaient cessé d'être parties au contrat intervenu entre les provinces, et que l'Angleterre avait maintnant été priée de modifier la constitution seulement en ce qui concernait les deux Canadas, les conditions n'étaient plus les mêmes, et qu'alors il était bien moins disposé de permettre au gouvernement de présenter à l'Angleterre comme base de leur constitution future les résolutions qu'ils avaient été forcés d'accepter en des circonstances très défavorables. Evanturel ajouta qu'il n'hésitait pas à dire que la position assumée par les ministres était très dangereuse pour eux et pour tous ceux qui les aideraient de grand cœur à faire adopter une bonne mesure de confédération. Il exprima le regret que la question préalable eût été proposée de manière à acculer les amis du gouvernement à voter sur la mesure avant qu'ils eussent pu proposer aucun amendement, et cela quand les circonstances se trouvaient complètement changées.

La situation en était arrivée maintenant à sa phase le plus aiguë. Les observations du député du comté de Québec, qui était l'un des partisans les plus dévoués de Cartier, reflétaient l'avis d'un bon nombre de députés ministériels. Il ne faut pas oublier que c'était Cartier qui pouvait commander dans le parlement à la suite la plus considérable, et que s'il s'était déclaré une scission le projet de confédération aurait été alors condamné, du moins pour quelque temps. C'est à Cartier qu'incombait la tâche de sauver la situation. Le 7 mars, c'est-à-dire un mois après son mémorable discours en faveur de la confédération, le grand leader canadien-français répondit aux objections du député du comté de Québec, et manifesta son intention de s'en tenir au projet, en dépit du revirement survenu dans les provinces maritimes ou de toute opposition qu'on pourrait lui susciter. Voici comment alors il s'exprima : —

Fac-similé d'une lettre autographe adressée a l'auteur par Sir Wilerid Laurier.

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