‹ Sir George Étienne Cartier, baronnetChapitre 34 sur 66 · OTTAWA · texte numérisé non relu

OTTAWA

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" Je suis heureux," dit-il, " que l'honorable député du comté de Québec, avec sa franchise ordinaire, nous ait fait part de ses appréhensions. Je l'ai écouté avec la plus grande attention, et je suis sûr qu'il n'y a aucune différence de sentiments entre lui et nous ; nous sommes parfaitement d'accord (interruptions et rires de l'opposition ). Je savais fort bien, M. l'Orateur, avant de me lever pour donner des explications à l'honorable député du comté de Québec et à la Chambre, que les paroles que je viens de prononcer exciteraient les rires de Topposition, car dès que ces honorables messieurs voient un de ceux qui d'ordinaire appuient cette administration parler avec une certaine animation de toute mesure quelconque du gouvernement, ils s'empressent de conclure de cette animation que ce député n'est pas favorable à cette mesure. Je le répète, M. l'Orateur, le gouvernement est parfaitement d'accord dans le cas présent avec l'honorable député du comté de Québec. Si le gouvernement demande aujourd'hui à la Chambre de hâter la décision qu'elle est appelée à donner sur la confédération de toutes les provinces britanniques de ce continent, et non pas des deux Canadas seulement, comme le dit l'honorable député du comté de Québec, c'est qu'il désire envoyer des délégués en Angleterre pour soumettre au parlement impérial les résolutions adoptées à la conférence. Le gouvernement veut donner suite au compromis intervenu entre les provinces maritimes et le Canada, afin que le gouvernement impérial puisse offrir ses conseils aux gouvernements qui se sont déjà retirés du pacte et leur démontrer que le document auquel nous les invitons à adhérer est un compromis. Il veut exposer à la Grande-Bretagne que si l'une des provinces maritimes ou toutes ces provinces refusent de s'en tenir aux conditions du compromis, après en avoir pris l'engagement solennel avec le gouvernement canadien, si enfin ces provinces ont manqué aux conventions du traité, le Canada, lui, y a été fidèle et en désire la réalisation. La constitution que nous voulons n'est pas pour les deux Canadas seulement, ainsi que l'a dit l'honorable député de Châteauguay, qui a faussement interprété les explications données aujourd'hui à cette Chambre par mon honorable collègue le procureur-général du Haut-Canada, mais bien une constitution pour toute l'Amérique Britannique du Nord. Si le gouvernement redouble d'instances auprès de la Chambre pour l'amener à une décision, ce n'est pas afin de pouvoir aller demander en Angleterre une constitution pour les Canadas, sous le prétexte que les autres provinces contractantes ont manqué à la foi donnée et reçue. Pas le moins du monde, M. l'Orateur. J'ai toujours eu à cœur les intérêts du Bas-Canada, que j'ai protégés beaucoup plus que l'honorable député d'Hochelaga et ses partisans ne l'ont jamais fait "

" J'en reviens maintenant aux observations de l'honorable député du comté de Québec. Voici ce que le gouvernement se propose de

faire. Nous représenterons au gouvernement impérial que le Canada a consenti à des compromis et à des sacrifices, et que les provinces maritimes ont fait défaut au derner moment ; nous le prierons de conseiller les gouvernements de ces provinces, et nous espérons que l'influence que l'Angleterre exerce sur ces colonies les portera à réfléchir sur la conduite qu'elles ont tenue envers nous. Que l'honorable député du comté de Québec se rassure ! Pas un seul membre du gouvernement n'a l'intention de demander à la Grande-Bretagne de faire une constitution pour les deux Canadas. Tout ce que nous voulons, c'est d'exposer à la mère-patrie la position dans laquelle nous nous trouvons par suite de la rupture du traité par les provinces maritimes, afin, je le répète, qu'elle puisse exercer sur ces provinces la pression nécessaire pour réaliser l'union fédérale projetée. Quand bien même les législatures de ces provinces rejetteraient aujourd'hui le plan de confédération, son adoption ne serait qu'une affaire de temps, car probablement avant un an ces législatures reviendront sur leur décision et accepteront le compromis. Nous disons que pour notre part nous ne pouvons faire ni plus ni moins que nous en tenir au compromis ; nous voulons nous acquitter d'un devoir envers le gouvernement impérial, qui a bien voulu sanctionner ces conventions par la dépêche dont cette Chambre a eu communication, ainsi que par la mention qu'en a faite Sa Très Gracieuse Majesté dans le discours du trône. Il importe, dis-je, de démontrer au gouvernement impérial que le Canada, qui renferme plus des trois quarts de la population totale des provinces de ce continent, n'a pas manqué de remplir sa part dans le compromis ; que ce sont les provinces maritimes qui ont failli à la foi jurée, et que si les conventions déjà arrêtées ne sont pas mises à exécution, il peut arriver qu'à une époque prochaine la suprématie britannique sur ces colonies américaines se trouve en danger."

" Nous avons confiance que toutes ces considérations auront un effet salutaire ; qu'elles dissiperont les appréhensions mal fondées des provinces maritimes, et que plus tard la constitution basée sur le compromis que nous soumettrons au gouvernement impérial régira toutes les provinces anglaises de ce continent, réunies en une grande confédération. Je puis donc assurer à l'honorable député du comté de Québec que la seule intention du gouvernement dont je fais partie, en pressant comme il le fait l'adoption du projet soumis à la Chambre, est de le communiquer à l'Angleterre afin que le parlement impérial en sanctionne seulement la lettre. Le gouvernement n'a jamais eu le dessein de prendre la Chambre et la population par surprise. Si nous allions en Angleterre demander une constitution autre que celle dont parle l'adresse, nous mériterions d'être stigmatisés et nous nous rendrions indignes de la position que nous occupons aujourd'hui. Toutes

ces raisons suffisent, je crois, à démontrer qu'il n'y a pas une si grande différence d'opinion entre le gouvernement et l'honorable député du comté de Québec que ce dernier ne se l'imagine. Nous sommes d'accord sur ce qu'il désire, et puisqu'il a déclaré qu'il votera pour la nouvelle constitution si les provinces maritimes entrent dans la confédération, j'ai tout lieu de croire qu'il le fera, car le gouvernement ne se trouvera en aucune façon lié par cette constitution à moins que les autres parties contractantes ne l'acceptent."

Les explications de Cartier eurent l'effet désiré ; la scission que l'on redoutait dans les rangs de ses partisans put être évitée, et le projet de la confédération fut sauvé.

Les débats historiques sur la confédération, qui s'étaient ouverts le 3 février, ne se terminèrent que le 1 1 mars. A part l'allocution mémorable de Cartier, il n'entre pas dans le cadre de cet ouvrage de traiter des grands discours qui marquèrent cette discussion. Tous ces discours furent dignes des hommes qui les prononcèrent et de leur grand sujet. John A. Macdonald ouvrit la discussion par un exposé magistral de toute la question ; Cartier vint ensuite avec son puissant appel pour l'union fédérale ; Galt traita des aspects financiers et économiques de la question dans une allocution compréhensive et d'une grande clarté ; George Brown prononça le plus grand discours de toute sa carrière, le discours d'un patriote et d'un homme d'Etat, faisant voir avec un don de vision véritablement prophétique le grand avenir auquel était destinée la confédération projetée ; et Thomas D'Arcy McGee prêta son éloquence incomparable à l'appui de la mesure, en un discours marqué du feu du génie et des accents du patriotisme le plus élevé. Parmi les représentants de Québec dont les discours contribuèrent le plus au triomphe de la cause de Cartier, il faut citer Hector Langevin ; J.-G. Blanchet, de Lévis ; Joseph Dufresne, de Montréal ; Joseph Cauchon, l'un des publicistes et hommes publics les plus remarqubles du Bas-Canada, qui après s'être opposé tout d'abord à la confédération en était devenu dns la suite l'un des partisans les plus zélés et les plus énergiques. Citons encore A. Chartier de Lotbinière Harwood, le jeune et brillant député de Vaudreuil, dont les éloquentes prédictions du magnifique avenir qui était destiné au Canada lui attirèrent les remerciements de Cartier, accompagnés de l'expression de ses regrets que le vénérable ancêtre de l'éloquent orateur, Alain Chartier de Lotbinière, l'un des premiers présidents de l'Assemblée du Bas-Canada, n'était plus là pour entendre les paroles si touchantes, si loyales et si bien senties de son descendant. John Rose, qui était le principal représentant de la minorité anglaise dans Québec, appuya la mesure en insistant pour que les droits et intérêts de la minorité fussent pleinement sauvegardés. Le discours le plus long de

ces grands débats fut celui prononcé par Christopher Dunkin, député de Brome, qui en réponse à John Rose eut la parole en Chambre durant deux jours et deux nuits. On a dit de son discours que c'était " certainement le plus soigné et le plus complet de tous ceux qui avaient été prononcés, soit pour ou contre la proposition. Toutes les objections qu'on pouvait concevoir furent considérées jusqu'à leurs extrêmes limites. Tout ce qu'un homme public possédant d'immenses connaissances, tout ce qu'un homme politique ayant de fortes attaches de parti, tout ce qu'un juriste habile, un profond sophiste, un logicien expert, un patriote timide ou un prophète de malheur pouvait accumuler contre le projet fut exposé et soutenu avec une ardeur infatigable." 1

Ces grands débats eurent aussi leur côté dramatique, et à cet égard l'un des épisodes les plus vivement commentés et qui devait susciter une réplique également retentissante, concernait directement Cartier. Henri-Gustave Joly, député de Lotbinière, au milieu d'une de ses attaques les plus puissamment dirigées contre le projet de confédération, tourna tout à coup ses batteries contre Cartier personnellement :

" Il n'y a qu'un homme au Canada," s'écria Joly, " qui pouvait faire ce que le procureur- général du Canada a fait, et cet homme c'est lui-même. Grâce à son énergie, à sa connaissance intime du fort et du faible de ses compatriotes, le procureur-général du Bas-Canada est parvenu à conquérir le rang, que personne ne peut lui disputer, de chef de la nationalité canadienne-française. Pour parvenir à ce but, il a écrasé les faibles, il a flatté les forts, il a trompé les crédules, il a acheté les hommes vénaux, il a élevé les ambitieux, il a employé tour à tour la voix de la religion et celle de l'intérêt, et il a atteint son but. Lorsque le Bas-Canada a appris son alliance avec le président du Conseil (George Brown), il s'est élevé de toutes parts un cri d'indignation ; il a su changer l'indignation en admiration. Lorsque son projet de confédération est devenu public, l'inquiétude s'est emparée de toutes les classes, averties par leur instinct du danger qui nous menaçait. Il a su changer cette inquiétude en profonde sécurité. Je le comparerai à un homme qui a gagné la confiance sans bornes du public, et qui en profite pour fonder une caisse d'épargnes où le riche vient verser ses richesses, où le pauvre journalier vient déposer la faible somme économisée sur ses gages pour faire face aux mauvais jours, et tous deux sans exiger de reçus. Quand cet homme a tout ramassé dans ses coffres, une occasion se présente d'acheter, au prix de cette fortune dont il est le dépositaire, l'objet qui flatte son ambition ; et il l'achète

1 J. H. Gray : " Confédération."

sans hésiter, sans penser à tous les malheureux que sa conduite va ruiner. Le dépôt placé entre les mains du procureur-général, c'est la fortune des Canadiens-Français, c'est-à-dire leur natinonalité. Cette fortune n'avait pas été amassée en un jour : c'était le fruit du travail et des économies de tout un peuple, pendant un siècle. Pour prolonger de quelques mois l'existence éphémère de son gouvernement, le procureur-général a sacrifié, sans hésiter, ce précieux dépôt qu'avait mis sous sa garde la confiance sans bornes de ses concitoyens."

Cartier : " Et quel prix ai-je reçu pour cela ? "

Joly : " Un traitement de cinq mille dollars par année et l'honneur de la position."

Cartier : " Ce n'est pas assez pour moi."

Joly : " Je le sais bien, et c'est pour cela que l'honorable procureur-général désire étendre le cercle de ses opérations. Mais il ne jouira pas longtemps du fruit de sa trahison. En brisant le pouvoir des Canadiens-Français, il a brisé le sien, car il n'existe que par eux. Croit-il en l'amitié sincère des libéraux du Haut-Canada ? Ils l'ont combattu trop longtemps pour qu'il existe aucune sympathie entre eux et lui ; et maintenant il a même perdu leur respect. Ils ont consenti à s'allier avec lui afin d'atteindre leur objet, c'est-à-dire la représentation basée sur la population ; mais dès qu'ils n'auront plus besoin de lui, ils le jetteront de côté comme un outil devenu inutile."

Durant cette furieuse attaque personnelle, Cartier était resté calme et impassible, mais ses actes ne devaient pas rester sans défense. On en vit bien la preuve à la séance suivante, alors que Hector Langevin, solliciteur-général et collègue-délégué de Cartier à la Conférence de Québec, termina l'un des discours les plus remarquables de la session en prenant la défense de la carrière et de la politique de Cartier, et en électrisant la Chambre par les accents prophétiques avec lesquels il annonça que ce grand homme d'Etat recevrait un jour sa récompense et que son nom était destiné à passer à la postérité comme étant celui d'un des plus grands bienfaiteurs du pays.

" Si l'honorable député de Lotbinière était ici," s'écria Langevin, au milieu de l'attention profonde de toute la Chambre, " je lui répondrais sur d'autres points ; mais je ne veux pas l'attaquer comme il a attaqué hier soir l'honorable porcureur-général. L'honorable député a comparé la conduite du procureur général, en proposant la confédération, à celui qui, tenant une banque où chacun viendrait déposer ses épargnes, parce que chacun croirait à sa probité, leur ferait un bon jour défaut et trahirait leur confiance en les ruinant. Il a dit que la probité du procureur-général du Bas-Canada avait cédé à la tentation des honneurs, des titres et des places, et qu'il avait oublié tous ses devoirs et vendu ses concitoyens. Je ne veux pas riposter à l'honorable

député ; mais il me permettra de donner suite à sa comparaison, et de dire qu'en effet l'honorable procureur-général a ouvert une banque d'épargnes et a invité le public à y déposer ses valeurs et ses épargnes. Aussi, un certain jour, vit-on les seigneurs et les censitaires venir lui apporter leurs titres, leurs terres et tout ce qu'ils possédaient. L'honorable procureur-général a reçu tout cela et l'a déposé à sa banque, et quand on lui en a demandé compte il a payé comme jamais homme n'avait payé avant lui. Au lieu de remettre aux censitaires des titres de propriétés d'hypothèques, de lods et ventes et de corvées, il a délivré des terres dégrevées de toutes charges, et en même temps il a présenté aux seigneurs la valeur pleine et entière de leurs droits seigneuriaux. Et si aujourd'hui il y a des seigneurs qui ont des cent mille acres de terre en pleine propriété, qu'ils peuvent évaluer à huit dollars l'acre, c'est à l'honorable procureur-général du Bas-Canada qu'ils doivent en rendre grâce."

" Puis les plaideurs sont venus à leur tour. Des frais énormes, constituant presque un déni de justice, les accablaient. Ils sont allés déposer leurs dossiers à la banque du procureur-général, et il les leur a rendus en leur donnant en même temps la décentralisation judiciaire et en diminuant les frais de justice. Voilà comment il a mérité le respect et la reconnaissance de ses concitoyens. Il a fait la même chose pour les habitants des townships ; en échange de leur droit civil équivoque, il leur a donné une loi civile qui régit tout le Bas-Canada, les townships comme les seigneuries. Et tous ont été unanimes à manifester leur gratitude au procureur-général pour les avoir fait sortir du chaos judiciaire dans lequel ils étaient. Enfin plaideurs et avocats, et en réalité tous les gens du pays, sont allés déposer leurs plaintes à la banque du procureur-général, et cinq ans après il leur a donné un code civil qui fait honneur au Bas-Canada, et honneur aux trois codificateurs distingués choisis par le procureur-général et qui transmettront son nom à la postérité. Oui, son nom est attaché à cette œuvre, et ce ne sont pas les attaques de l'honorable député de Lotbinière qui empêcheront ce nom d'aller à nos descendants, entouré du respect de tous ceux qui reconnaissent les services rendus à leur pays."

" Mais l'honorable procureur-général n'estimait pas encore qu'il avait rendu assez de services. Il a vu son pays, au milieu d'une crise terrible, venir lui confier tous ses intérêts, tous ses droits, toutes ses institutions, sa nationalité, sa religion, en un mot tout ce qui lui était le plus cher. L'honorable ministre a tout reçu à sa banque, si sûre et si fidèle, et quand il lui a fallu rendre ses comptes il s'est présenté avec tous ces intérêts, ces droits, ces institutions, cette nationalité, cette religion, tout ce qui était cher à ce peuple, et il les a rendus garantis, pro-

tégés et sauvegardés par la confédération de toutes les provinces de l'Amérique Britannique du Nord."

" Il a donc été un banquier fidèle ; il n'a pas fait défaut à la confiance que l'on reposait en lui, et il a payé honnêtement tout ce qu'il devait. Riches et pauvres, seigneurs et censitaires, avocats et plaideurs, tout le monde a été satisfait, et le banquier est béni d'une extrémité à l'autre du pays. L'honorable député de Lotbinière a dit que le procureur-général aurait sa récompense. Il a raison ; mon honorable collègue aura sa récompense ; son heure viendra, ainsi que pour sir Louis-Hippolyte LaFontaine. Quand ce citoyen éminent occupait la position occupée aujourd'hui par l'honorable procureur-général du Bas-Canada, l'opposition lui prodiguait les mêmes insultes et les mêmes reproches que ceux qu'elle adresse aujourd'hui à mon honorable ami. On l'accusait d'être traître à son pays ; on criait bien haut qu'il vendait ses concitoyens et qu'il était l'ennemi de sa race. Cependant ce défenseur des droits et des institutions du Bas-Canada n'avait pas d'autre ambition que celle d'assurer à ses compatriotes la belle position qu'ils ont toujours occupée depuis ce temps-là. Il a donc laissé les mécontents continuer à l'assaillir, et avant de descendre dans la tombe il a eu le bonheur de voir reconnaître ses efforts patriotiques et la noblesse de ses intentions. Et quand sa dépouille mortelle a été conduite à sa dernière demeure, tous ses concitoyens se sont empressés d'aller rendre hommage à ce grand citoyen, tous n'ayant qu'une voix pour bénir la mémoire de celui qu'on ne considérait plus comme un traître, mais au contraire comme celui dont le nom devait mériter à jamais d'être inscrit parmi les plus illustres de nos annales parlementaires."

" Il en sera de même pour l'honorable procureur-général actuel du Bas-Canada. Il aura son heure, non pas ainsi que l'entend l'honorable député de Lotbinière, qui se sert de cette expression comme d'une menace, mais en conservant cette même confiance de ses concitoyens qui est pour l'honorable député de Lotbinière une chose incompréhensible. Pour nous, cette confiance de la part de ses concitoyens est une chose toute naturelle et que nous comprenons parfaitement. Toute sa vie, a'nsi que sir Louis-Hippolyte LaFontaine, l'honorable procureur-général du Bas-Canada s'est appliqué à sauvegarder et à favoriser les intérêts matériels et religieux de ses concitoyens, et il vient de couronner cette œuvre gigantesque par la part si importante qu'il a prise à la nouvelle constitution destinée à régir un des plus grands empires du monde, à cette constitution sous laquelle toutes les races et toutes les croyances trouveront protection et respect. Oui, il aura son heure, et, comme son devancier, son nom passera à la postérité comme celui d'un des plus grands bienfaiteurs de son pays."

Ce fut le il mars 1865, après une discussion de près de cinq semaines, durant laquelle Cartier s'était tenu continuellement sur la brèche pour faire face aux attaques déterminées de ses adversaires bas-canadiens, que le vote fut finalement pris sur cette question importante. Le gouvernement avait assumé l'attitude que le projet de la confédération participait de la nature d'un traité entre les diverses provinces, et que par conséquent il ne pouvait être ni changé ni modifié, mais devait être adopté ou rejeté en bloc. Toutes les tentatives mises en œuvre par l'opposition pour faire dévier le gouvernement de cette décision furent inutiles. Les amendements proposés par Dorion et quelques autres députés en faveur de la soumission du projet au peuple furent tous re jetés à de fortes majorités. Aux dernières heures mêmes du débat, Holton présenta encore une motion portant qu'une loi basée sur les résolutions de la conférence de Québec qui pourrait être promulguée par le gouvernement impérial ne pourrait être mise à exécution tant que le parlement du Canda n'aurait pas eu l'occasion d'en considérer les dispositions. En secondant cette motion, Dorion rappela à la Chambre qu'en 1856, quand le parlement impérial avait été prié de changer la constitution du Conseil Législatif, la mesure accordée fut différente de celle qui avait été demandée, en ce sens que, alors que le Canada était autorisé à rendre le Conseil Législatif électif, on avait fait disparaître de l'Acte d'Union la disposition décrétant que la base de représentation dans l'Assemblée Législative ne pourrait être changée qu'avec le concours des deux tiers des membres de la Législature. " En présence de ce fait," disait Dorion, " quelle assurance avons-nous que le gouvernement impérial ne nous donnera pas une union législative, avec la représentation basée sur la population, au lieu d'une confédération ? "

A cette question, Cartier fit la déclaration solennelle suivante : " En réponse à ce que vient de dire l'honorable député d'Hochelaga, je me contenterai de faire observer aux membres de cette Chambre qu'il n'y a guère lieu de s'effrayer des appréhension ni des prédictions de l'honorable député. J'ai déjà déclaré en mon nom et au nom du gouvernement que les délégués qui iront en Angleterre n'accepteront du gouvernement impérial qu'un acte basé sur les résolutions adoptées par cette Chambre et pas autre chose. J'ai engagé ma parole d'honneur et celle du gouvernement à cet effet, et ma parole d'honneur vaut, je pense, devant la Chambre et devant le pays, toutes les appréhensions de l'honorable député d'Hochelaga."

Ce fut par ces paroles solennelles de Cartier que se terminèrent les mémorables débats sur la confédération. La mesure avait déjà été adoptée par le Conseil Législatif, par un vote de quarantecinq à quinze, les dissidents étant sept représentants du Bas-Canada :

— Archambault, Bureau, Chaffers, Letellier de Saint-Just, Mailhot, Olivier et Proulx. Quand on procéda à l'appel aux voix dans l'Assemblée, appel qui donna un vote de quatre-vingt-onze à trente-trois, il se trouva que sur les quarante-neuf voix du Bas-Canada vingt-six étaient en faveur de Cartier et de la mesure et vingt étaient en faveur de Dorion et adverses à la mesure. La répartition de ces voix, qui emprunte à la circonstance une grande importance historique, était comme suit : —

Pour la Confédération. — Alleyn, Archambault, Ault, Beaubien, Bell, Bellerose, Blanchet, Bowman, Bown, Brosseau, Brown, Burwell, J. H. Cameron, Carling, Cartier, Cartwright, Cauchon, Chambers, Chapais, Cockburn, Corneillier, Cowan, Carrier, De Boucherville, Denis, De Niverville, Dixon, Joseph Dufresne, Dunsford, Evanturel, Th. Ferguson, Wm. Ferguson, Galt, Gaucher, Gaudet, Gibbs, Harwood, Haultain, Higginson, Howland, Huot, Irvine, Jackson, F. Jones, E. F. Jones, Knight, Langevin, Le Boutillier, John A. Macdonald, Macfarlane, Alexander Mackenzie, H. F. Mackenzie, Magill, McConkey, McDougall, McGee, McGivern, Mclntyre, McKellar, Morris, Morrison, Parker, Pope, Poulin, Poupore, Powell, Rankin, Raymond, Rémillard, Robitaille, Rose, J. J. Ross, J. S. Ross, W. Ross, Scovil, Shanly, J. S. Smith, A. M. Smith, Somerville, Stirton, Street, Sylvain, Thompson, Walsh, Webb, Wells, White, Wilson, Wood, Amos Wright, Alonzo Wright: — 91.

Contre la Confédération : — Biggar, Bourassa, M. C. Cameron, Caron, Coupai, A.-A. Dorion, J.-B.-E. Dorion, Duckett, A. Dufresne, Fortier, Gagnon, GeofTrion, Holton, Houde, Huntingdon, Joïy, Labrèche-Viger, Laframboise, Lajoie, John Sandfield Macdonald, D. A. Macdonald, J. Macdonald (Toronto-Ouest), O'Halloran , Paquet, Perrault, Pinsonnault, Pouliot, Rymal, Scatcherd, Taschereau, Thibaudeau, Tremblay. T. C. Wallbridge : — 33.

Le résultat du vote fut décisif. En dépit de l'opposition la plus énergique et la plus déterminée George-Etienne Cartier avait réussi à rallier à ses côtés une majorité très satisfaisante de sa province natale en faveur de la mesure. Dans les circonstances, c'était pour lui un triomphe signalé. Mais sa tâche n'était cependant pas terminée.

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