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CHAPITRE XIV

LE projet de confédération basé sur les résolutions adoptées à Québec par les délégués de toutes les colonies anglaises de TAmérique Britannique du Nord avait été approuvé par la Législature du Canada- Uni, mais l'hostilité que soulevait la mesure dans les provinces maritimes, et l'opposition déterminée offerte dans le Bas-Canada, rendaient très problématique le succès de ce grand projet. Les provinces maritimes paraissaient former un bloc compact contre la mesure. L'Ile du Prince-Edouard, par un vote de la législature rendu en 1865 et réaffirmé en 1866, avait refusé de se joindre au mouvement; et dans le Nouveau-Brunswick, le gouvernement Tilley, ayant couru le risque d'une élection générale avant que les résolutions de Québec eussent été soumises à la législature, fut renversé.

La première soumission de la question au vote populaire s'était donc terminée d'une façon désastreuse. D'un autre côté, dans la Nouvelle-Ecosse, Joseph Howe consacrait toutes les ressources de sa grande éloquence à dénoncer le projet. La conduite tenue par Howe en ces conjonctures semblerait assez incompréhensible, car en 1861 il avait obtenu l'appui unanime de la législature en faveur du principe de la confédération, et il avait visité le Canada pour recruter des adeptes en faveur du mouvement. " Je ne suis pas de ceux," déclarait Howe en 1864, " qui remercient le ciel d'avoir borné leurs horizons à la Nouvelle-Ecosse seulement, car mes regards s'étendent tout aussi bien jusqu'au Canada. J'ai jeté les yeux sur toute l'étendue du vaste continent et de l'immense territoire que le Tout-Puisant nous a donné pour héritage, et j'ai cherché à m'enquérir du mode par lequel cet héritage pourrait être consolidé et unifié, et rendu encore plus puissant à l'ombre du vieux drapeau."

On le voit donc, la nouvelle conduite de Howe ne cadrait plus avec ses anciennes déclarations. Evidemment, les sentiments personnels qu'il nourrissait à l'égard de son grand adversaire Charles Tupper, devaient être pour beaucoup dans ce changement d'attitude. L'explication donnée par Tupper est que, quand Howe s'aperçut que bon nombre de ceux qui avaient compté parmi les partisans les plus zélés de son rival étaient opposés à toute idée de confédération, la tentation de tirer parti de la chose à l'endroit de son antagoniste fut la plus forte, et c'est alors

que Howe se mit à la tête de l'opposition et employa tout le pouvoir dont il disposait pour empêcher la confédération. 1

La situation n'était pas moins menaçante dans le Bas-Canada, où le sentiment hostile contre le projet était entretenu par une campagne active, tant sur les hustings que dans la presse. Dans ces circonstances critiques, Cartier et les autres chefs canadiens restèrent inébranlables dans leur adhérence à la mesure et dans la persuasion où ils étaient que le projet finirait par triompher de tous les obstacles. Immédiatement après la prorogation de la Législature canadienne, il fut décidé d'envoyer une délégation en Angleterre aux fins de conférer avec les autorités impériales sur les sujets suivants :

i. La confédération projetée des provinces anglaises de l'Amérique Britannique du Nord, et les moyens par lesquels cette union pourrait être le plus rapidement effectuée.

2. Les arrangements nécessaires pour la défense du Canada dans l'éventualité d'une guerre avec les Etats-Unis, et la part attribuée dans ces moyens de défense à la Grande-Bretagne et au Canada.

3. Les mesures à prendre en ce qui concernait le traité de réciprocité et les droits conférés par ce traité aux Etats-Unis.

4. Les arrangements nécessaires pour la colonisation des Territoires du Nord-Ouest, et les réclamations de la compagnie de la Baie d'Hudson.

5. Les circonstances critiques existantes en général affectant le plus sérieusement le Canada.

Cette mission importante fut confiée à une délégation dont Cartier faisait partie, les autres délégués étant John A. Macdonald, George Brown et A. T. Galt, tous comptant parmi les premiers promoteurs de la confédération. Cartier et Galt partirent ensemble de Boston sur le steamer " Asia," le 16 avril, et furent suivis quelques jours après par Macdonald et Brown qui prirent passage à New- York sur le steamer " China." Arrivés à Halifax dans la soirée du 14 avril en route pour Boston, Cartier et Galt furent l'objet d'une démonstration populaire, ayant été escortés par une procession aux flambeaux jusqu'à Tempérance Hall, où une adresse de bienvenue fut présentée par le maire aux hommes d'Etat canadiens. L'ex-premier ministre du Nouveau-Brunswick, Samuel Léonard Tilley, qui venait d'être renversé sur la question de confédération, était présent, et il saisit cette occasion pour prédire que le Nouveau-Brunswick reviendrait avant longtemps sur sa décision. Cartier prononça alors un discours re-

1 Déclaration personnelle faite à l'auteur par sir Charles Tupper. " Birth of the Dominion," Canada Magazine, juillet, 1913.

marquable pour réaffirmer sa foi dans le triomphe final de la confédération. Il exprima le désappointement que le public du Canada avait ressenti de la défaite de la mesure dans le Nouveau-Brunswick, mais déclara qu'il était plus que jamais persuadé que cet échec ne serait que momentané. " Je constate avec orgueil," ajouta Cartier, " que les délégués canadiens ont été les premiers, lors de la conférence de Charlottetown, à agiter la question d'une union agrandie, et cette union, telle que décidée par la convention de Québec, est la plus juste et la plus équitable que Ton pouvait adopter dans les circonstances. Oui, cette union protège tous les droits, tous les intérêts, et elle est de nature à assurer la prospérité de toutes les provinces confédérées. Le succès de cette confédération est sans précédent, quoiqu'il faille penser de l'échec survenu au Nouveau-Brunswick. C'est le propre des entreprises humaines de rencontrer bien des obstacles avant leur pleine réalisation. En apprenant la défaite de notre mesure dans le Nouveau- Brunswick, les ministres canadiens ont cru devoir proroger les Chambres et envoyer une délégation en Angleterre pour régler la question de la Confédération, la question de la défense et celle du chemin de fer Intercolonial. Toutes ces questions sont d'une nature impériale, et puisque la défense intéresse toutes les provinces, il importe qu'elles soient mises sous un même gouvernement. Séparées, les provinces ne peuvent se défendre, tandis qu'unies elles représentent une force et des moyens d'action considérables. Il n'y a aucun doute que le gouvernement britannique regarde l'union des provinces comme étant d'une nécessité absolue. Les délégués insisteront sur la construction du chemin de fer Intercolonial comme indispensable à la protection militaire de l'Amérique Britannique du Nord."

Ces déclarations de Cartier étaient la preuve que le gouvernement, en ce qui concernait le Canada, entendait ne se désister en rien de son grand projet. Cartier et Galt arrivèrent à Liverpool le 23 avril, et se rendirent immédiatement à Londres, où les rejoignirent bientôt Macdonald et Brown. Les délégués canadiens se mirent de suite à l'œuvre pour accomplir l'importante mission dont ils avaient été chargés. Peu après leur arrivée, ils eurent une conférence avec un comité du gouvernement impérial, comprenant le duc de Somerset, le comte de Grey et Ripon, M. Gladstone et M. Cardwell, secrétaire aux colonies. Le résultat fut que les délégués canadiens reçurent l'assurance que le gouvernement de Sa Majesté prendrait tous les moyens dont il pouvait disposer pour obtenir au plus tôt l'adhésion des provinces maritimes à la confédération, et que la garantie impériale d'un emprunt pour la construction du chemin de fer Intercolonial serait accordée. Des assurances satisfaisantes furent aussi obtenues concernant la question de défense, l'acquisition des Territoires du Nord-Ouest et le renouvellement du traité de réciprocité de 1854.

Durant leur séjour en Angleterre, les délégués furent l'objet de beaucoup d'égards, Cartier tout particulièrement, tant comme représentant des Canadiens-Français que parce que les hommes d'Etat britanniques appréciaient à leur juste valeur les services distingués qu'il avait rendus. A l'occasion d'un grand bal d'Etat, Sa Majesté la reine Victoria, en conversant avec les délégués canadiens, adressa la parole en français à Cartier, en lui disant qu'elle conservait toujours le plus grand plaisir de sa visite en 1858, alors qu'il avait été son hôte durant plusieurs jours au château Windsor. Le Prince de Galles renouvela aussi sa connaissance avec l'ex-premier ministre du Canada, qui l'avait reçu officiellement quelques années auparavant lors de son voyage en Amérique ; et à un grand dîner donné par le Prince en l'honneur des délégués le chef d'orchestre reçut instructions de sa part de ne jouer que des airs canadiens. Les délégués furent aussi les hôtes du duc de Cambridge, de lord Palmerston, de M. Gladstone, de M. Cardwell, de lord Derby, du duc de Wellington, de lord Carnarvon, de lord Salisbury, de sir Edmund Head, de M. Watkin, président de la compagnie du Grand-Tronc, et du duc et de la duchesse d'Aumale et du comte de Paris qui étaient alors de passage en Angleterre. Sir Edward Bulwer Lytton, le distingué littérateur et diplomate qui était secrétaire aux colonies quand Cartier, Galt et Ross visitèrent l'Angleterre en 1858 pour faire valoir le projet de confédération auprès des autorités impériales, reçut Galt et Cartier à un dîner littéraire et artistique où ils rencontrèrent plusieurs célébrités, entre autres Dickens, le poète Browning et l'historien Foster. Sur invitation spéciale de lord Carnarvon, Cartier passa plusieurs jours chez lui, et il fut aussi l'hôte de lord Salisbury à sa résidence historique de Hatfield. Le grand homme d'Etat canadien-français accompagna aussi John A. Macdonald à Oxford, ce dernier ayant alors reçu le degré de D.C.L. que lui conférait l'université. A Oxford, Cartier fit la connaissance du célèbre docteur Pusey, un des chefs du mouvement d'Oxford, et peu après il assista à la consécration, comme évêque de Westminster, de Monseigneur Manning, autre chef du mouvement et qui avait embrassé la foi catholique. Avant de revenir au Canada, Cartier se rendit aussi à Paris où il rencontra plusieurs des plus grands hommes du jour.

Durant son séjour en Angleterre, Cartier prononça un discours très remarquable à l'occasion d'un dîner donné par la Worshipful Company of Fishmongers, et dont lui-même et Galt étaient les hôtes d'honneur. Parlant en présence de quelques-uns des hommes les plus éminents de la métropole anglaise, Cartier déclara que l'Union inaugurée en 1841 n'était plus suffisante, bien que cette union eût été la source d'une prospérité marquée pour le pays. " C'est pourquoi,"

ajoutait-il, " nous cherchons à établir un régime qui nous permettra de faire de plus grands progrès encore. Nous voulons nouer de plus intimes relations avec les provinces maritimes : la Nouvelle-Ecosse, le Nouveau-Brunswick et l'Ile du Prince-Edouard. Nous leur avons dit en toute franchise que nous possédions au Canada deux des éléments nécessaires à l'établissement d'une forte nation, la population et le sol ; mais qu'il nous manquait cet autre élément qui fait la grandeur de l'Angleterre, l'élément maritime. Nous avons dit à nos amis qu'ils étaient trop resserrés dans leur territoire, tandis que nous avions besoin de ports de mer, et qu'en nous unissant nous pourrions devenir prospères, avec la protection de la mère-patrie. Notre gouvernement a envoyé une députation en Angleterre, pour démontrer au gouvernement impérial l'absolue nécessité de réaliser ce projet de confédération. Nous en désirons l'adoption, non seulement pour accroître notre prospérité et notre force, mais en outre afin de nous mettre mieux en état de participer à la défense de l'empire britannique. Nous savons fort bien qu'en cas d'invasion nous ne pourrions pas résister à l'ennemi sans le secours des armées de l'Angleterre ; mais avec l'union de toutes les provinces, nous promettons de prendre part à la défense de notre pays dans toute la mesure de nos forces. Quand donc nous parlons d'une confédération des colonies de l'Amérique Britannique du Nord, nous n'entendons pas par là un régime pouvant affaiblir les liens qui rattachent ces colonies à la mère-partie, mais bien plutôt un régime propre à développer, au profit de tous, le commerce de l'Amérique Britannique."

Parlant de certains articles parus dans quelques journaux anglais, où il était dit que le Canada, étant tellement exposé à des attaques ennemies, il serait peut-être préférable, pour la sécurité de l'Angleterre, de laisser la colonie devenir indépendante ou lui permettre de s'annexer aux Etats-Unis, Cartier s'exprima comme suit : " Nous savons au Canada que nous ne pourrons jamais être la cause d'une guerre. La guerre ne pourra jamais éclater, sauf par la volonté des autorités impériales. Nous savons aussi que notre pays est vulnérable, mais nous permettrons volontiers qu'il serve de champ de bataille pour venger l'honneur de l'Angleterre. Nous ne désirons nullement devenir indépendants, et encore moins être annexés aux Etats-Unis. Nous repoussons cette idée avec horreur. ... Si la théorie qu'une colonie doit être abandonnée parce qu'elle est une source de dépenses pour la mère-patrie venait à prévaloir, il serait par conséquent nécessaire d'abandonner toutes les colonies. L'empire britannique serait alors réduit à l'Angleterre, à l'Ecosse et à l'Irlande. Mais je présume que personne ne désire voir se réaliser semblable chose."

Ainsi donc Cartier montrait par là non seulement sa suprême confiance en ce qui pourrait être effectué par une union des provinces anglaises de l'Amérique Britannique du Nord, mais il adressait aussi un reproche bien mérité aux quelques hommes d'Etat britanniques qui dans le temps tenaient en maigre importance les grands dominions d'outre-mer.

Leur mission ayant été couronnée de succès, les délégués canadiens se préparèrent à revenir au pays. Galt et Brown partirent le i7 juin, Cartier s'embarqua le 22 juin sur le " Moravian " pour Montréal, et Macdonald prit passage le 24 du même mois. Cartier arriva le 6 juillet à Montréal, où Galt et Brown l'avaient déjà précédé, et quelques jours après Macdonald arrivait à son tour. Après consultation, il fut décidé que le parlement serait convoqué le 8 août, et le 13 juillet une proclamation fut lancée convoquant les députés pour cette date. Avant l'ouverture de la législature, deux hommes publics distingués du Bas-Canada, le premier ministre même, sir Etienne-Paschal Taché, et l'ex-leader canadien-français, Auguste-Norbert Morin, étaient décédés à peu de jours d'intervalle l'un de l'autre, après des carrières marquées par le patriotisme le plus élevé. Cartier assista aux funérailles de ces deux hommes d'Etat, qui avaient été non seulement ses chefs et collègues mais en outre ses intimes amis personnels. La mort du premier ministre, qui survint le 30 juillet, menaça un moment d'amener des complications politiques. Quelques jours après, lord Monck fit appeler John A. Macdonald, et le pria, comme doyen du ministère, d'assumer la charge de premier ministre, tandis que Cartier, d'après le même principe, deviendrait le leader de la section bas-canadienne. Macdonald, ayant obtenu le consentement de Cartier à cet arrangement, alla trouver George Brown pour lui notifier ces propositions et lui demander son consentement. Mais le leader de la section libérale de la coalition allégua que ce qui était proposé changerait entièrement la situation. Il était prêt, disait-il, à entrer en négociations pour maintenir le gouvernement dans la même situation que celle occupée avant la mort de sir Etienne-Taché, mais il prétendait que la proposition qui lui était faite changeait du tout au tout cette situation. Le gouvernement, faisait observer Brown, avait été une coalition de trois partis politiques, chacun représenté par un leader actif de parti, mais tous agissant sous un même chef, qui avait cessé de se laisser influencer par des sentiments de parti ou des ambitions personnelles, et en qui les trois sections de la coalition reposaient confiance. Macdonald, Cartier et lui-même, ajoutait Brown, étaient au contraire considérés comme des chefs de partis, avec des sentiments et des aspirations de partis, et en donnant à l'un d'entre eux une supériorité sur les autres, comme celle découlant de la charge

de premier ministre, on diminuait par là même dans l'esprit public la garantie de bonne foi et l'on mettait sérieusement en danger l'existence du gouvernement. Quel que fût celui des trois qui serait préféré, cet acte, disait Brown, équivaudrait à un abandon de la base de coalition et à la reconstruction du gouvernement d'après des considérations ordinaires de partis, sous un chef partisan, qui seraient inacceptables pour une grande partie de ceux dont l'appui était nécessaire pour l'existence du ministère.

D'un autre côté Macdonald invoquait que, lors de la formation de la coalition, sir Etienne Taché n'avait pas été choisi comme premier ministre en tant que partie même de l'accord ; qu'il avait été précédemment et qu'il était alors le chef du gouvernement conservateur, et qu'il avait été accepté avec tous ses collègues bas-canadiens sans aucun changement. Personnellement, ajoutait Macdonald, il n'avait en cela aucun amour-propre, et quand même il aurait ressenti quelque sentiment de cette nature il croyait que c'était son devoir de n'en tenir aucun compte afin de pouvoir mieux mener à bonne fin le grand projet déjà inauguré sous d'aussi heureux auspices. C'est pourquoi, disait-il, il était prêt à se désister de tous les titres qu'il pourrait avoir à la dignité de premier ministre afin qu'un autre pût être choisi à sa place, et il croyait que Cartier était bien l'homme qu'il fallait. Il faisait remarquer que Cartier, depuis la mort de Taché, était certainement l'homme le plus influent dans sa province, et que les partisans bas-canadiens du gouvernement le choisiraient certainement comme chef. Il ajoutait que ni Brown ni lui-même ne pouvait dicter au Bas-Canada le choix de son chef, que d'après l'usage le premier ministre devait être le chef ou le doyen du Haut ou du Bas-Canada, et, que, comme il avait renoncé à toutes revendications personnelles, en raison de l'attitude de Brown, il s'ensuivait que Cartier devait être choisi comme premier ministre. Brown prétendait que cette proposition contribuerait comme les autres au remaniement d'un nouveau gouvernment en un sens mettant sérieusement en danger la garantie possédée par le parti libéral, et avant de souscrire à un pareil changement il désirait consulter ses collègues libéraux dans le cabinet, McDougall et Howland.

A la suite de cette conversation, Macdonald obtint l'autorisation de lord Monck de proposer à Brown que Cartier, en sa qualité de leader de la majorité ministérielle du Bas-Canada dans le parlement, assumerait la charge de premier ministre, ce à quoi le gouverneurgénéral souscrivit immédiatement. La déclaration explicite de lord Monck fut la suivante : " Je n'ai pas la moindre objection personnelle au choix de Cartier comme premier ministre." Macdonald proposa donc à Brown que Cartier fût mis à la tête du gouvernement de coa-

lition, en remplacement de Taché, et Brown répondit par écrit qu'après en avoir conféré avec McDougall et Howland ils ne pouvaient considérer la proposition que comme tendant à la construction d'un gouvernement qui mettrait sérieusement en danger la garantie détenue par le parti libéral, et qu'ils ne pouvaient pas assumer la responsabilité d'accepter ou de rejeter cette proposition avant d'avoir consulté leurs amis politiques, Ce qu'ils allaient faire sans délai. A cela Macdonald répondit dès le lendemain qu'après consultation avec Cartier ils avaient convenu qu'il serait très imprudent d'attendre le résultat de la consultation dont parlait Brown, et qu'afïn d'obvier à toute possibilité de mettre en danger le projet de confédération par des apparences de dissensions parmi ceux qui s'étaient unis pour mener ce projet à bonne fin, Cartier et lui-même, sans admettre qu'il pût y avoir la moindre raison d'écarter l'un ou l'autre d'entre eux, avaient convenu de proposer que sir Narcisse Belleau assumât la position de premier ministre et de receveur-général. La réponse de Brown fut que, bien que sir Narcisse Belleau ne fût pas celui que lui-même et ses amis auraient choisi, comme ils étaient également désireux de ne pas nuire au projet de confédération, ils n'apporteraient aucune objection au choix de Cartier et de Macdonald. Sir Narcisse devint donc par conséquent le chef du gouvernement de coalition, les autres gardèrent leurs portefeuilles, et la crise fut évitée.

Pour la dernière fois la Législature du Canada-Uni se réunit à Québec le 8 août 1866. La force du gouvernement s'accusa dès le lendemain par la défaite d'une motion de non-confiance, par cinquante-sept voix contre vingt-neuf. Le rapport de la mission en Angleterre fut présenté à la Chambre, et le 15 août Cartier prononça un discours énergique en réponse à Holton et Dorion qui accusaient les ministres de cacher la vérité au sujet de cette mission, qu'ils soutenaient avoir été un échec. " Les chefs de l'opposition," dit-il alors, " prétendent que notre mission en Angleterre a été un complet fiasco. Ils se trompent entièrement. Qu'ils se reportent donc à l'état des choses, il y a un an, et qu'ils comparent les conditions d'alors avec les conditions d'aujourd'hui ! En vain voudraient-ils le nier, un grand progrès s'est fait dans l'intervalle. La mère-patrie a complètement approuvé et sanctionné le projet d'une confédération. Les ennemis de ce projet espéraient que le refus du Nouveau-Brunswick d'y acquiescer amènerait l'Angleterre à s'y déclarer hostile. Ils ont été déçus. L'Angleterre donne au projet le plus entier appui. Il ne faut pas oublier que le plan de confédération qu'elle approuve ainsi est celui qui a été adopté, après de longues délibérations, par la conférence de Québec. L'opposition éprouvera le désagrément de voir avant longtemps les provinces maritimes l'adopter. La Législature

de la Nouvelle-Ecosse ne s'est jamais prononcée contre le projet d'une confédération. Quant au Nouveau-Brunswick, on y constate à l'heure qu'il est une très énergique et décisive réaction en sa faveur. Oui, le gouvernement a tout sujet de se féliciter du succès de sa mission en Angleterre. Nous étions convaincus qu'une confédération accroîtrait nos moyens de défense militaire, et en effet nous avons rapporté d'Angleterre l'assurance que la mère-patrie emploierait pour nous, au besoin, toutes les ressources dont elle peut disposer."

Après une session d'à peine six semaines, le parlement fut prorogé le 18 septembre, et le mois suivant le siège du gouvernement fut transféré de Québec à Ottawa. L'arrivée de Cartier dans la ville qui devait devenir la capitale du grand Dominion fut marquée par une réception enthousiaste. Il fut reçu par le maire et le conseil de ville, une réception lui fut donnée par l'Institut Canadien-Français, et il fut l'hôte d'un banquet donné en son honneur par nombre des principaux citoyens. Dans le discours qu'il prononça à ce banquet, Cartier affirma sa foi dans l'avenir d'Ottawa et de la Confédération, et fit la prédiction que la ville d'Ottawa deviendrait la capitale d'un grand Dominion s'étendant de l'Atlantique au Pacifique. " Je puis vous promettre," s'écria-t-il alors, " que la confédération se fera, aussi sûrement que je puis vous dire qu'Ottawa est maintenant en possession du titre de capitale .... L'avenir doit donc nous inspirer confiance. Les nouveaux édifices du parlement, qui se dressent en haut de la ville, offrent un coup d'œil majestueux pour tous ceux qui les contemplent, et ils paraissent bien être en effet dignes d'avoir été destinés à devenir le lieu de réunion des sages législateurs d'un pays qui va s'étendre de l'Atlantique au Pacifique." Il ne faut pas oublier qu'il fallait alors, dans le temps, avoir une suprême foi en l'avenir du pays pour émettre une semblable prédiction.

Avant la fin de l'année 1865 il se produisit un événement d'une grande importance politique. Nous voulons parler de la retraite, le 21 décembre, de George Brown du cabinet de coalition, dont il avait été l'un des membres les plus en vue. La raison ostensible donnée par Brown tenait à une divergence d'opinion avec les autres ministres sur la question de réciprocité avec les Etats-Unis ; mais la vérité était que Brown commençait à s'irriter des restrictions qui lui étaient imposées par son entourage. Entre Macdonald et Brown il n'y avait jamais eu aucune ostentation d'amitié, et leurs rapports ne s'étaient guère améliorés à la suite du refus de Brown d'accepter Macdonald comme premier ministre lors de la mort de sir Etienne Taché. Une rupture entre ces deux hommes, dont les tempéraments étaient si diamétralement différents, était devenue tôt ou tard inévitable, et les négociations de réciprocité ne furent que l'excuse, servant à voiler les

dessous de cette rupture. Cartier fit alors tout ce qu'il put, pour engager Brown à reconsidérer sa détermination et pour le persuader de rester dans le cabinet. L'alliance entre Brown et Cartier avait été, comme nous l'avons déjà vu, un facteur d'une suprême importance dans le mouvement de la confédération. Brown avait adhéré à ses engagements avec la plus grande loyauté, et Cartier désirait beaucoup le voir continuer à rester dans le ministère. Malgré de fortes différences dans leurs vues politiques, ces deux hommes avaient un trait en commun, qui était leur franchise et leur indépendance de caractère. Si Brown était resté dans le cabinet et avait continué à agir avec Cartier, les développements politiques auraient pu être différents de ce qu'ils furent. En réalité, sir Richard Cartwright, qui était bien au courant de tout ce qui se passait à cette époque, a déclaré publiquement qu'il avait tout lieu de croire qu'en 1865 Cartier avait informé les députés conservateurs d'Ontario dans le parlement que Brown avait été pour lui un allié si loyal et si efficace qu'il n'était pas disposé à se passer de ses services si la chose était en son pouvoir. " En outre," ajoutait sir Richard Cartwright, " je puis assurer, en puisant ce renseignement à la meilleure source, que si Browm était resté dans le cabinet et n'avait pas volontairement donné sa démission, rien n'aurait pu empêcher que la tâche d'inaugurer l'œuvre de la confédération eût été confiée à M. Brown et à sir George-Etienne Cartier au lieu de sir John A. Macdonald." 2

Mais les efforts de Cartier pour engager Brown à continuer à faire partie du cabinet furent infructueux, et le leader libéral rentra de nouveau dans les rangs de son parti tout en continuant à donner à la mesure de la confédération l'avantage de son puissant appui, tant dans la Chambre qu'au dehors. Le portefeuille devenu vacant par le départ de Brown fut offert à Alexander Mackenzie, qui alors commençait à s'élever dans les rangs libéraux, mais il refusa d'accepter cet honneur, et le 3 janvier 1866, Ferguson Blair fut assermenté comme président du Conseil Exécutif en remplacement de George Brown.

Dans l'intervalle, le grand projet de la confédération avait continué à faire des progrès sûrs, bien que fort lents. L'hostilité des provinces maritimes fut surmontée peu à peu. Grâce aux efforts infatigables de Charles Tupper, alors premier ministre de la Nouvelle-Ecosse, la législature de cette province adopta, le i7 avril 1866, par un vote de trente et un à dix-neuf, une résolution autorisant la nomination de délégués pour établir avec le gouvernement impérial un projet d'union qui contiendrait de justes dispositions pour les

2 Sir Richard Cartwright : " Memories of Confédération. 1 1

droits et intérêts de la province. D'un autre côté, le ministère opposé à la confédération dans le Nouveau-Brunswick donna sa démission en mars 1866, à la suite d'un différend qui s'était élevé avec le lieutenantgouverneur, et fut remplacé par un ministère ayant à sa tête Samuel Léonard Tilley, qui remporta une victoire écrasante dans les élections générales qui s'ensuivirent. Tilley était bien déterminé à faire triompher la confédération, et il dirigea tous ses efforts en ce sens. A la session suivante de la législature du Nouveau-Brunswick, une résolution en faveur du projet fut adoptée par un vote de trente et un à huit, avec cette réserve que des dispositions seraient arrêtées pour la construction immédiate de l'Intercolonial.

La dernière session de la Législature du Canada-Uni s'ouvrit à Ottawa le 8 juin 1866. Durant le débat sur l'adresse, Dorion proposa un amendement stipulant qu'aucune mesure comportant un changement aussi considérable que la confédération ne serait adoptée tant que le peuple n'aurait pas eu occasion de se prononcer là-dessus, mais cet amendement ne reçut l'appui que de dix-sept membres de la Chambre. La matière la plus importante de la session fut une série de résolutions définissant les constitutions du Haut et du Bas-Canada sous la confédération. En ce qui concernait la constitution du Bas- Canada, il s'éleva une discussion très animée. Cartier avait eu fort à faire avec la rédaction de cette constitution, qui pour une large part reflétait ses idées et sentiments. Dorion s'opposa énergiquement à bon nombre de ses dispositions, surtout à la clause où il était pourvu à un Conseil Législatif et à une Assemblée Législative pour la nouvelle province de Québec. Bien que le Haut-Canada ne dût avoir qu'une seule Chambre, il y en aurait deux pour le Bas-Canada sous la nouvelle constitution. Dans un discours prononcé le 13 juillet, Cartier défendit énergiquement la constitution projetée. Il déclara, dès les premières paroles qu'il fit entendre en réponse à Dorion, que son désir était d'établir des institutions sages et durables pour la province de Québec. La constitution n'avait été soumise qu'après mûre et longue considération. Passant ensuite à la revue des événements politiques qui s'étaient produits dans le Bas-Canada depuis i7ç;i, Cartier déclara qu'il avait été jugé préférable, en établissant la nouvelle constitution, d'avoir deux Chambres, dont l'une nommée par la Couronne et l'autre élue par le peuple. La conférence de Québec, ajoutait Cartier, avait sagement décidé que chaque province serait laissée libre de choisir la forme de gouvernement qu'elle désirerait. Il défendait la création d'une Chambre Haute, en alléguant que cette Chambre ferait l'office d'un frein salutaire pour la branche populaire de la législature. " Dans le Bas-Canada," disait Cartier, " nous sommes monarchistes conservateurs, et nous voulons prendre les

moyens d'empêcher la Chambre populaire de jamais bouleverser l'Etat. Par les résolutions, on propose de donner au Bas-Canada soixante-cinq députés, tont en maintenant les présentes circonscriptions électorales. D'après le plan fédéral, le Bas-Canada aura toujours ce même nombre de représentants. Il se trouvera, en quelque sorte, avoir la position d'honneur, car il servira de pivot à tout le mécanisme constitutionnel. Il importe au plus haut point de ne pas nous départir à la légère de cette position." La minorité anglaise dans Québec, faisait aussi remarquer Cartier, avait été protégée en lui attribuant seize comtés. Répondant aux questions qui lui furent posées pour savoir quel serait l'inconvénient de n'avoir qu'une seule Chambre pour la province, Cartier répondit par cette déclaration caractéristique : " Conservateurs d'éducation monarchique, notre devoir est d'entourer nos institutions politiques de tout ce qui peut contribuer à leur stabilité."

Cartier montrait donc par là à quel point son idéal était imbu d'idées conservatrices. Malgré l'opposition de Dorion et de ses partisans à la création d'une Chambre Haute, les résolutions furent dûment adoptées et subséquemment incorporées dans la nouvelle constitution. Cartier obtenait ainsi l'institution politique qu'il considérait devoir le mieux convenir à sa province natale, et le gouvernement de Québec a depuis été régi par une constitution due en grande partie à ses efforts.

Avant la fin de la session de 1866, il se produisit un autre changement dans le cabinet de coalition, par suite de la retraite de A. T. Galt qui, ayant contracté des engagements vis à vis de la minorité anglaise de Québec en matière de privilèges éducationnels que le gouvernement se vit dans l'impossibilité d'accorder, estima que son devoir était de résigner ses fonctions de ministre des Finances et son siège dans le cabinet. Il n'en continua pas moins cependant à donner son plus cordial appui au projet de confédération. Cette grande mesure, sur laquelle doit se porter notre principale attention, était alors à la veille de se réaliser. Le parlement ayant été prorogé, il fut décidé qu'une autre délégation du gouvernement canadien irait en Angleterre afin de presser l'adoption de la mesure auprès des autorités impériales. Ces délégués furent John A. Macdonald, G.-E. Cartier, A. T. Galt, W. P. Howland, William McDougall et Hector Langevin. Cartier quitta Montréal le 12 novembre et s'embarqua deux jours après à Boston. Un grand nombre de citoyens, conduits par le maire, s'étaient réunis à la gare à Montréal pour lui souhaiter bon voyage et une heureuse mission. Arrivé à Londres le 25 novembre, en compagnie de John A. Macdonald et de W. P. Howland, Cartier se prépara immédiatement à mener à bonne fin la tâche ardue qui lui avait

202 SIR GEORGE CARTIER, SA VIE ET SOx\ TEMPS

été dévolue. Les délégués canadiens rencontrèrent à Londres les délégués de la Nouvelle-Ecosse et du Nouveau-Brunswick qui étaient déjà arrivés dans la métropole depuis quelque temps. Le 4 décembre, les représentants des trois provinces se réunirent au Westminster Palace Hôtel, et c'est là que fut organisée la conférence historique dont le résultat fut l'avènement réel du Dominion. Ceux qui assistaient à cette mémorable conférence et qui ont tous également droit à porter le nom de Pères de la Confédération, étaient les suivants : —

Délégués du Canada : — John A. Macdonald, George-Etienne Cartier, A. T. Galt, W. P. Howland, William McDougall et Hector- L. Langevin.

Délégués de la Nouvelle-Ecosse : — Charles Tupper, W. A. Henry, Adams G. Archibald, J. McCully et J. W. Ritchie.

Délégués du Nouveau-Brunswick : — Samuel Léonard Tilley, Charles Fisher, Peter Mitchell, J. M. Johnson et R. D. Wilmot.

Sur motion de Charles Tupper, secondé par Samuel Léonard Tilley, John A. Macdonald fut choisi président de la conférence. Les délégués continuèrent à siéger jusqu'au 24 décembre, alors qu'une série de vingt-neuf résolutions, basées sur celles de la conférence de Québec et des législatures du Nouveau-Brunswick et de la Nouvelle- Ecosse, ainsi que sur celles où il était pourvu aux gouvernements provinciaux du Haut et du Bas-Canada, fut adoptée et transmise au secrétaire d'Etat aux colonies. Les séances de la conférence furent reprises au commencement de janvier i867, alors que plusieurs projets de bills furent rédigés et revus par les légistes officiels du gouvernement impérial. Un bill, soumis au parlement impérial en février, fut adopté par les deux Chambres, et reçut la sanction royale le 29 mars sous le titre d'Acte de l'Amérique Britannique du Nord. Les délégués composant la conférence réunis au Westminster Palace- Hotel furent assistés dans leur tâche par le gouverneur-général lord Monck, et par le secrétaire d'Etat aux colonies, qui témoignèrent tous deux du plus vif intérêt dans l'accomplissement de leur grande entreprise. Les quelques procès-verbaux que nous avons de cette conférence montrent avec quel soin minutieux les délégués s'étaient mis à leur tâche, et avec quelle attention scrupuleuse ils s'étaient attachés à ce que tout fût fait autant que possible suivant les strictes formes légales voulues. On n'a tenu aucun registre officiel de cette réunion historique, mais bon nombre de notes et de mémorandums ont été conservés par John A. Macdonald, et c'est là-dessus que Joseph Pope s'est basé pour écrire son récit de la conférence dans ses " Mémoires de sir John A. Macdonald," où nous avons nous-mêmes puisé tous ces détails.

Plusieurs amendements, la plupart d'un caractère secondaire, furent apportés à cette conférence de Londres aux résolutions adoptées à la conférence de Québec. L'un de ces amendements, qui avait une grande importance, avait trait à la question de l'éducation et aux droits des minorités. La crainte avait été exprimée par un bon nombre que, sous la confédération projetée, les droits de la minorité protestante anglaise de la province de Québec pourraient être nr:s en danger. A. T. Galt, qui représentait la minorité de Québec, avait remis comme nous l'avons vu, sa démission, de membre du gouvernement, parce qu'il n'était pas satisfait des assurances qu'on lui donnait à cet égard, et il s'était rendu à Londres pour surveiller les intérêts de la minorité dans les négociations entre le gouvernement impérial et les délégués des colonies sur les articles de la confédération. Galt demandait que non seulement les droits possédés dans le temps par la minorité protestante de Québec, mais ceux qu'elle pourrait aussi acquérir, fussent protégés sous la nouvelle constitution. Après qu'ils eurent conféré de la chose avec tout le soin voulu, les délégués décidèrent d'accorder les mêmes garanties à toutes les minorités, soit protestantes ou catholiques, dans chacune des provinces du Canada (article 93 de la constitution fédérale). L'intention des Pères de la Confédération, en s'en tenant à l'esprit large et tolérant qui a marqué tous leurs actes, était certainement de sauvegarder les droits des minorités dans toutes les parties du Dominion. 3

Le rôle tenu par Cartier à la conférence de Londres n'entraînait pas moins de responsabilités que celui qu'il avait déjà tenu à la conférence de Québec, et même nous pourrions ajouter que ces responsabilités devaient être encore plus lourdes. Ses adversaires étaient toujours irréconciliables, et ils maintinrent leur opposition jusqu'à la fin. Dorion et la majorité des députés qui s'étaient opposés au projet du parlement canadien adressèrent un appel au secrétaire d'Etat aux colonies, dans lequel ils déclaraient que la population du Bas-Canada et de la Nouvelle-Ecosse n'avait pas encore eu l'occasion de se prononcer sur le projet, et que la confédération n'était pas jugée opportune dans l'état où se trouvaient alors les provinces. Ils demandaient

3 Que cela fût l'esprit et l'intention de ceux qui ont rédigé l'article 93 de la constitution est rendu encore plus manifeste par la déclaration de lord Carnarvon, secrétaire aux colonies, qui, le 22 février 1867, parlant de la nouvelle constitution dans la Chambre des Lords, s'exprima comme suit : " La question qui divise réellement les protestants et les catholiques est celle de l'instruction publique. L'article 93 fut adopté à la suite d'une longue discussion où toutes les opinions avaient été exprimées. L'objet de cet article est de protéger la minorité contre toute pression abusive de la part de la majorité. Cet article a été rédigé de manière à mettre toutes les minorités, à quelque religion qu'elles appartiennent, sur un pied d'égalité absolue, soit que ces minorités existent réellement ou dans un état possible (in esse ou in posse)."

par conséquent du délai afin que le peuple pût être consulté. Cet appel fut adressé en vain, les autorités impériales ainsi que les ministres canadiens ayant pris parfaitement connaissance du caractère critique de la situation ainsi que de la nécessité de cette confédération si on voulait que le pouvoir britannique sur le continent de l'Amérique du Nord pût être maintenu. Grâce, pour une très large part, à l'appui et à la coopération de Cartier, le projet de confédération en était arrivé à un point où Ton pouvait prédire un succès complet en un temps plus ou moins rapproché, mais il restait encore à Cartier à voir à ce que, lors de la rédaction finale de la constitution, les dispositions qu'il avait pu réussir à faire adopter fussent entièrement et explicitement définies. Pour cela il lui fallait peser chaque article, en mesurer la force et la valeur en regard des critiques dont il avait été l'objet, et s'assurer qu'on n'avait enlevé aucun des droits qu'il avait été spécialement chargé de protéger, tout en laissant aux autres provinces ce qui leur appartenait en droit et en justice. Pour mener à bien une telle tâche, il fallait non seulement de fortes connaissances légales et constitutionnelles, mais en outre le tact et les talents d'un homme d'Etat de haute envergure. Ce fut là en réalité le plus beau triomphe de Cartier en matière juridique, car on n'a pu, depuis, trouver que fort peu à redire aux articles de la constitution qui sauvegardaient les droits que Cartier avait été chargé spécialement de protéger. Dans le rôle qu'il a tenu à la conférence de Londres, George-Etienne Cartier a été au vrai sens du mot un constructeur d'empire, ainsi qu'un juriste consommé et un interprète subtil de la loi statutaire. Le Dominion qui s'est depuis développé est le monument même qui met en évidence les talents dont il fit alors preuve comme édificateur d'empire.

Une question historique intéressante se présente en ce qui concerne la conférence de Londres. Une tentative a-t-elle été faite durant ces délibérations pour changer la base de la confédération en une union législative ? On a déclaré à diverses reprises qu'une tentative de ce genre avait été faite par sir John A. Macdonald et autres délégués, et que son accomplissement n'avait pu être empêché que par l'attitude résolue de George-Etinne Cartier. L'histoire semble avoir eu son origine dans un article paru quelque temps après dans le " Constitutionnel " de Trois-Rivières, dont Elzéar Gérin était l'éditeur. Voici ce qu'écrivait alors Gérin dans son journal: —

" Ce fut durant la conférence de Londres, en 1866 et i867, que celui qui écrit ces lignes vit l'homme (Cartier) à l'œuvre, et put apprécier l'élévation de ses idées politiques en même temps que son patriotisme ardent et sincère et son incomparable activité. La tâche de Cartier à Londres était très ardue. Ce n'est plus maintenant divul-

guer un secret que de dire qu'à la conférence de Londres tous les délégués du Haut-Canada et des provinces maritimes, y compris Galt, voulaient une union législative et désiraient que lord Carnarvon, secrétaire aux colonies, se basât là-dessus pour préparer le bill qui devait être soumis au parlement. Devant un danger aussi imminent, Cartier trouva moyen de redoubler encore d'efforts. Il ne consentirait jamais, disait-il, à ce que les délégués fissent défaut aux engagements contractés envers ses compatriotes, à qui on avait promis l'autonomie provinciale, et il ne voulait pas que ceux-ci fussent ainsi livrés pieds et poings liés à la majorité brutale d'une union législative. En face des tentatives des autres délégués, Cartier alla même jusqu'à déclarer qu'il conseillerait au premier ministre, sir Nacisse Belleau, de dissoudre le cabinet plutôt que de se soumettre. Le projet de confédération serait alors tombé, et tout aurait été à recommencer comme en 1864. La situation était donc excessivement critique. Cartier essaya tout d'abord de faire pénétrer ses idées parmi les hommes les plus influents de la Cour et du parlement. Il trouva moyen de se faire introduire dans presque toutes les grandes familles aristocratiques de Londres ainsi que dans les familles de la bourgeoisie qui portaient intérêt aux affaires politiques. Chaque jour, il avait trois ou quatre invitations à dîner, et c'était la même chose pour le lunch et la soirée. Il acceptait toutes ces invitations, et tout en faisant mine d'apprécier la bonne chère de ses hôtes, il trouvait moyen de converser sur les grandes questions qui le préoccupaient le plus, c'est-à-dire la confédération et les droits de la province de Québec dans cette confédération. C'est ainsi qu'il put communiquer à lord Carnarvon les traités et les articles qui ont assuré nos droits d'une manière incontestable, et le ministre des colonies s'est reposé sur ces documents hitoriques pour justifier l'indépendance des provinces. Ceux qui ont accusé Cartier d'avoir trahi ses compatriotes ont commis une grande erreur et une grande injustice. Il était, certes, bien au-dessus des préjugés de races et de religions, mais il n'aurait jamais toléré une injustice à l'égard de ses compatriotes. Il n'y a jamais eu un caractère plus éloigné de cet esprit de bassesse qui se complaît dans la trahison."

Cet article a donné lieu à bien des racontars, dont l'écho s'est perpétué durant assez longtemps. On a même dit que Cartier, à une certaine phase des négociations, était devenu tellement exaspéré qu'il avertit son collègue d'avoir à se préparer à revenir au Canada, et qu'il avait l'intention de se retirer de la conférence et de câbler à sir Narcisse Belleau de résigner puis de dssoudre le cabinet et de mettre fin à toutes les négociations. Nous avons cherché à diverses reprises à nous assurer de ce qu'il pouvait y avoir de vrai dans tout cela. Dans tous les cas, personne n'ignore que John A. Macdonald était person-

nellement très en faveur d'une union législative avec un seul parlement pour tout le pays, de préférence à la sorte d'union fédérale que voulait Cartier. Quelques-uns des délégués, tout en ayant consenti à une union fédérale à la conférence de Québec, espéraient apparemment que ce serait l'union législative qui finirait par triompher. Même l'homme politique astucieux qu'était Galt, à la suite de la conférence de Québec, s'était clairement expliqué à cet égard, à l'occasion d'un banquet donné aux délégués à Toronto. " Nous pouvons espérer," disait alors Galt, " qu'avant longtemps nous serons disposés à faire partie d'une union législative plutôt que de l'union fédérale projetée, Nous aurions tous désiré une union législative, avec le pouvoir concentré comme en Angleterre dans un gouvernement central qui étendrait l'égide de sa protection sur toutes les institutions du pays, mais nous avons vu que cela était tout d'abord impossible et qu'il y avait des dfficultés que nous ne pouvions pas surmonter." Les difficultés dont parlait Galt étaient évidemment les objections de Cartier, qui s'opposa avec persistance à toute idée d'union législative.

Il est cependant difficile de croire que John A. Macdonald, qui, tout en inclinant personnellement vers l'union législative, avait dans le même temps déclaré que ce système était impraticable, et qui avait consacré toutes ses énergies à faire approuver par le parlement le projet arrêté à la conférence de Québec, aurait ainsi essayé à la onzième heure de changer la base fondamentale de tout le projet. Cela est d'autant moins probable que Macdonald savait fort bien quelles graves conséquences découleraient d'une pareille tentative. Nous avons l'assurance solennelle du seul membre survivant, en 191 5, de la conférence de Londres que certainement aucune tentative de ce genre n'a été faite durant les délibérations des délégués. Sir Charles Tupper nous a assuré catégoriquement que les délibérations au Westminster Palace Hôtel furent marquées, du commencement à la fin, par la plus grande harmonie ; que certaines modifications avaient été apportées, il est vrai, aux résolutions de Québec, mais qu'aucune tentative ne fut faite pour changer la base réelle du projet de confédération, et enfin qu'il n'y a jamais eu le moindre froissement entre les délégués. Les collègues canadiens-français de Cartier à la conférence de Londres n'ont jamais non plus laissé le moindrement entendre qu'un semblable incident se fût produit. M. Thomas Chapais, le gendre de feu sir Hector Langevin, nous a écrit en réponse à notre demande de renseignements à ce sujet : " En réponse à votre demande, je dois vous informer que sir Hector Langevin, dans ses conversations sur la confédération, n'a jamais rien dit qui pût m'engager à croire qu'une tentative quelconque avait été faite à Londres pour changer l'union fédérale projetée en une union législative. Je crois que si un incident aussi grave fût

survenu il l'aurait mentionné ou il en aurait dit quelques mots occasionnellement, ce qu'il n'a jamais fait. Mon père (J. C. Chapais) faisait alors partie du gouvernement canadien, et bien qu'il n'ait pas assisté à la conférence de Londres, il aurait certainement été en mesure de connaître quelque chose d'une crise de cette nature. Or, il n'a jamais fait la moindre allusion à cela. Le bruit qui en a couru, comme vous dites, a été souvent répété, mais la chose, suivant moi, ne repose sur aucun fondement historique."

Il semblerait donc que si on a jamais songé à tenter un mouvement quelconque en ce sens, ce dut être en dehors de la conférence. Que Cartier lui-même appréhendait le danger d'un semblable mouvement de la part de quelques-uns des délégués est incontestable, s'il faut s'en rapporter aux déclarations qu'il fit plus tard à quelques membres de sa famille. 4 Dans tous les cas, il est certain que si un pareil mouvement avait été tenté, Cartier y aurait résisté de toutes ses forces. Il avait toujours insisté, et cela dès le début, sur une union fédérale comme constituant le seul moyen de sauvegarder les intérêts de ses compatriotes, tout en permettant en même temps que les intérêts communs à toutes les provinces fussent régis par un gouvernement central. Que la constitution ait été basée sur le principe fédéral est dû au fait que la force et le prestige politique de Cartier étaient tels qu'il se trouvait en mesure d'insister sur l'adoption du système fédéral en dépit de l'opposition de tous ceux qui auraient préféré une union législative.

Durant son séjour à Londres, Cartier fut de nouveau l'objet de bien des attentions flatteuses et marquées, les plus grands hommes d'Etat du Royaume-Uni ayant alors rivalisé l'un avec l'autre à qui lui témoignerait le plus d'honneur. Il eut des audiences personnelles avec le prince de Galles, le prince de la Tour d'Auvergne, ambassadeur à la Cour St. James et petit-fils du marquis de Vaudreuil, dernier gouverneur français du Canada, l'archevêque de Canterbury, lord Derby, lord Carnarvon et M. Gladstone. Une plus haute marque d'honneur lui était encore réservée. Une audience spéciale lui fut accordée au château Windsor par la reine Victoria, qui lui parla des Canadiens-Français dans les termes les plus affectueux et lui déclara qu'elle était très sensible à leur attachement et à leur loyauté. Le 9

4 M. Louis Joseph Cartier nous a raconté qu'il se rappelait que sir George parlait souvent dans la famille des craintes qu'il avait eues à Londres qu'un mouvement de ce genre fût tenté, et il ajoutait qu'il était alors bien résolu à s'y opposer coûte que coûte.

M. A. D. DeCelles, le distingué bibliothécaire du parlement, nous a dit qu'il avait une fois demandé à sir Hector Langevin si l'article publié par Gérin reposait sur un fondement quelconque, et que le collègue de Cartier à la conférence de Londres lui avait répondu qu'il n'y avait rien de vrai en cela.

janvier, Cartier et les autres délégués canadiens furent les hôtes d'honneur d'un grand banquet donné par le Canada Club, et à cette occasion lord Carnarvon, secrétaire aux colonies, prononça un grand discours où il déclara que le gouvernement impérial mettrait tout en œuvre pour assurer le succès de la confédération. Cartier fut aussi l'hôte d'un banquet donné à lord Monck par la ville de Portsmouth, le 30 janvier, où en réponse au toast des colonies de l'Amérique Bri* tannique, il exprima l'espoir que le parlement impérial sanctionnerait le projet. "Ceux qui lisent les journaux des Etats-Unis," ajoutait Cartier, " doivent avoir vu que notre projet d'union ne leur est pas agréable. Et pourquoi cela? C'est parce qu'aux Etats-Unis on comprend fort bien que nous allons par là même assurer à jamais la stabilité de la domination britannique." Il saisit aussi cette occasion pour rappeler à ses auditeurs que quand les colonies américaines s'étaient révoltées les Canadiens-Français n'avaient pas répondu à l'appel de Washington, qui les invitait à épouser la cause de la révolution, et que par conséquent l'Angleterre leur devait la conservation du Canada. Depuis ce temps-là leur nombre avait beaucoup augmenté, et leur loyauté n'avait pas diminué.

Quand la mesure de la confédération eut été sanctionnée par le parlement impérial Cartier alla passer quelques jours à Rome, où il fut reçu en audience particulière par Pie IX, qui le félicita chaudement de son œuvre d'homme d'Etat canadien. De retour à Londres, Cartier y fit un court séjour puis s'embarqua sur YHibcrnian pour revenir au pays, arrivant à Québec le 16 mai. Le retour de Cartier au Canada après l'accomplissement de sa grande tache participa de la nature d'une marche triomphale. Des milliers de ses compatriotes l'accueillirent à Québec, et le jour suivant il partit par train spécial pour Montréal. Sur plusieurs points du parcours, à Victoriaville, Acton et Saint-Hyacinthe, il fut reçu avec le plus grand enthousiasme. Quand le train arriva à Montréal le même soir, au moins dix mille personnes étaient là pour l'acclamer, et en descendant du train il fut l'objet d'une grande ovation. Le maire de la ville, Henry Starnes, lui présenta une adresse, et il fut escorté jusque chez lui par une foule enthousiaste et au milieu des vivats et des illuminations.

Ce fut avec un orgueil bien légitime qu'en s'adressant à ses compatriotes à l'occasion de son retour au pays,Cartier parla de l'accomplissement de la grande tâche au succès de laquelle il avait contribué dans une mesure si importante. " Oui, messieurs," disait-il dans une réponse à l'une des adresses qui lui furent alors présentées, " je suis de retour après l'accomplissement d'un grand acte politique, après l'élaboration complète et entière d'une constitution. Cet acte, cette constitution a pour résultat l'union, sous un même gouvernement, des

Canadas, du Nouveau-Brunswick et de la Nouvelle-Ecosse, et cette union elle-même a pour objet de faire de nous une nation. Nous marchons vers de plus hautes destinées ; le nom du Canada a franchi nos frontières, et comprend aujourd'hui les provinces maritimes."

" Lorsque mon homonyme, Jacques Cartier, mit le pied sur nos plages et eut découvert cette magnifique étendue de pays qui forme aujourd'hui les colonies britanniques de l'Amérique du Nord, il donna le nom de Canada non pas seulement aux deux provinces que nous habitons, mais en outre, comme je le disais il y a un instant, aux provinces du Golfe. Aujourd'hui, avec la confédération, nous sommes revenus aux anciennes frontières marquées par Jacques Cartier. La Confédération embrasse aujourd'hui tout le pays qui était autrefois compris sous le nom de Canada. Je dis: aujourd'hui, car à l'heure qu'il est la proclamation royale qui doit fixer le jour de l'entrée en vigueur de l'Acte fédéral a été lancée, et nous la posséderons dans quelques jours."

" Messieurs, ne perdez pas de vue qu'avec l'union fédérale nous devenons la troisième nation maritime commerciale du monde. J'ai mentionné ce fait à Paris, et je puis vous dire qu'en France on porte un grand intérêt à ce noyau de Français qui, si loin de l'ancienne mèrepatrie, conserve intact le dépôt de ses traditions. Ces sympathies nous honorent et nous devons en être fiers. On comprend, en France, que la confédération est, pour les colonies de l'Amérique Britannique du Nord, le seul moyen d'échapper à l'annexion aux Etats-Unis ; et l'on sent bien, dans le pays de nos pères, qu'il est de l'intérêt du reste du monde que les Etats-Unis n'élargissent point davantage leurs frontières. Voilà, à part les liens du sang, pourquoi les Français suivent avec intérêt la marche des événements politiques dans ce Canada qu'ils regrettent de ne plus posséder. Ils s'étonnent singulièrement de ce que, étant de même race qu'eux, nous ayons pu accomplir comme nous l'avons fait un acte sans parallèle dans l'histoire, c'est-à-dire que nous ayons pu'traverser une grande révolution politique sans verser un peu de ce sang dont ils sont eux-mêmes si prodigues."

" Pour nous, cette révolution pacifique nous a semblé facile, parce que l'entente et la bonne volonté ont concouru à son accomplissement. La confédération a été un compromis, et elle conserve encore aujourd'hui ce caractère. Vous vous rappelez que l'on disait qu'elle serait contraire aux intérêts bas-canadiens, à la religion du Bas-Canada. Plusieurs mêmes qui n'étaient pas de cette opinion disaient que l'on ne savait à quoi il fallait s'attendre de la part de l'Angleterre; que l'on avait pu élaborer une bonne constitution à la conférence de Québec, mais que les autorités impériales la changeraient et la modifieraient à leur guise."

" Eh bien, messieurs, vous savez ce qui est arrivé ; nous sommes allés en Angleterre et nous y avons été traités avec justice et générosité. On a eu égard à toutes nos représentations; quand nous avons élevé la voix, on n'a jamais fait la sourde oreille ; au contraire on nous a écoutés avec intérêt, et Ton a accueilli nos réclamations. Les Canadiens, ont dit les ministres anglais, viennent nous trouver avec une constitution toute faite, résultat d'une entente cordiale entre eux, et adoptée après discussion mûrie de leurs intérêts et de leurs besoins. Ils sont les meilleurs juges de ce qui leur convient. Ne changeons point ce qu'ils ont fait ; sanctionnons leur confédération."

" Oui, c'est dans cet esprit que l'Angleterre a accueilli notre demande. Nous avions besoin de sa sanction ; elle l'a donnée sans hésiter, sans vouloir intervenir dans notre œuvre ; et je puis dire que s'il est des hommes à vues larges et animés d'esprit de justice, ce sont les hommes d'Etat d'Angleterre."

" Maintenant, messieurs, permettez-moi de vous dire que cette entente qui a présidé à nos efforts jusqu'à ce jour, doit désormais continuer. A vous, mes compatriotes canadiens-français et catholiques, à vous aussi, compatriotes anglais, irlandais, écossais, je dirai : N'ayez aucune crainte! L'Acte constitutionnel que nous avons fait adopter en Angleterre sauvegarde les privilèges et les droits de la minorité comme ceux de la majorité."

" Sous la confédération, les droits de tous et de chacun seront amplement protégés. Avec ce régime de gouvernements provinciaux et d'un pouvoir central, les intérêts individuels comme les intérêts généraux trouveront toujours des défenseurs et des remparts pour être défendus. Tout dépend de notre patriotisme, et, sans parler des autres garanties que nous donne la constitution, cela me permet de pouvoir vous dire que tout ira bien."

Quelques jours après que ces mémorables paroles eurent été prononcées, le 22 mai i867, une proclamation royale désignait le ier juillet comme la date où l'Acte de l'Amérique Britannique du Nord entrerait en vigueur. Cette grande œuvre était enfin accomplie. Toute opposition avait été écartée, bien qu'il ne puisse y avoir aucun doute, en s'en tenant au point de vue strictement constitutionnel, qu'il y avait justification pour l'attitude prise par Dorion et autres adversaires du projet que le peuple aurait dû être consulté avant qu'un changement aussi vital eût été apporté au régime constitutionnel du pays. Le cabinet de coalition, strictement parlant, ne possédait aucun mandat du peuple pour effectuer ce qui, pour nos servir des paroles mêmes de Cartier, n'était rien moins qu'une révolution. C'est un fait remarquable que les deux changements constitutionnels les plus considérables dans l'histoire du Canada, c'est-à-dire l'Union des deux

Canadas en 1841 et la confédération des provinces anglaises de l'Amérique Britannique du Nord en i867, ont été effectués sans qu'on eût consulté directement à ces deux égards les désirs du peuple. En réalité, l'Union du Haut et du Bas-Canada était diamétralement opposée aux désirs d'une partie considérable de la population ; et d'une autre côté la confédération, tout en étant l'œuvre d'hommes d'Etat véritablement patriotes et animés d'une suprême confiance dans les destinées de leur pays, n'avait soulevé lors de son adoption que fort peu d'enthousiasme, si même on peut appeler cela de l'enthousiasme. Si ce n'eût été que l'influence dominante de Cartier dans Québec, et le concours puissant de George Brown dans Ontario, il n'y a aucun doute qu'il aurait été impossible de mener cette mesure à bonne fin.

Quoi qu'il en soit, il faut dire que la situation critique en laquelle se trouvait alors le pays, excusait, si elle ne justifiait pas tout à fait, l'abandon de toute procédure strictement constitutionnelle. La situation commandait d'agir promptement et de façon définitive afin de maintenir l'entité politique du Canada et éviter par là même l'absorption par les Etats-Unis. On a fort bien fait observer que dans ce tempslà la Grande-Bretagne n'avait pas pour ses colonies les sentiments qu'elle a aujourd'hui, par suite de l'ascendant qu'avait pris l'école libre-échangiste, et que le sentiment général était plutôt alors l'indifférence à l'endroit des colonies, accompagnée de la résolution de les abandonner à leur sort si tel était leur désir. Parmi les hommes d'Etat britanniques de l'époque, Benjamin Disraeli, le futur comte de Beaconsfield, était l'un des rares politiques qui prévoyaient les grandes destinées du Canada et qui prédisaient que notre pays serait un jour le grenier de l'empire. En plus d'une occasion, de 1860 à 1866, le sort du Canada n'a tenu qu'à fort peu de chose. Quand en 1861 la Grande-Bretagne demanda que les agents confédérés, Mason et Slidell, qui avaient été enlevés de force, sur la haute mer, du steamer britannique " Trent," fussent remis aux autorités anglaises, certains hommes d'Etat à Washington proposèrent d'apaiser les dissentiments qui grandissaient rapidement entre le Nord et le Sud en s'emparant du Canada, dans l'espoir de soulever un fort sentiment national et de précipiter avec la Grande-Bretagne un conflit qui aurait eu pour effet d'écarter la guerre civile. Ce fut grâce aux efforts de Lincoln qu'on en vint à la décision de remettre les deux délégués et que la guerre avec l'Angleterre put être évitée. La sympathie marquée en Angleterre pour le Sud durant la guerre civile américaine eut aussi pour effet d'indigner bon nombre d'hommes d'Etat du Nord, parmi lesquels se comptait surtout Charles Sumner, qui occupait la position influente de président du comité des Affaires Etrangères au Sénat. Le récit paraît s'être confirmé qu'à la fin de la guerre civile il avait semblé à

Sumner que le temps était arrivé pour un règlement final avec l'Angleterre et que pour lui ce règlement signifiait l'acquisition du Canada. La politique avouée de Sumner était alors de refuser tout arbitrage avec l'Angleterre sur la question de l'Alabama et autres griefs, et de s'emparer du Canada à titre d'indemnité, en fermant par là même la porte à toutes dfficultés futures avec l'Angleterre. L'idée de Sumner était que ce transfert s'opérerait paisiblement ; mais, tout de même, avec l'armée puissante de soldats aguerris et entraînés qui existait alors, et avec l'aide d'une marine également puissante, il était prêt à aller jusqu'à la guerre, qui selon lui ne pouvait avoir qu'une seule issue. 5

L'arbitrage au lieu de la guerre fut cependant ce qui résulta de toute cette agitation. Mais il est certain que si les Etats-Unis avaient décidé alors de s'emparer du Canada, avant que la confédération pût être effectuée, la tâche n'aurait peut-être pas été très difficile, étant données surtout les conditions chaotiques qui régnaient alors. Richard Cartwright, qui se trouvait mêlé au mouvement politique de cette période, a consigné dans ses mémoires qu'il était devenu alors absolument impossible d'avoir un gouvernement stable, car chaque ministère était à la merci des deux ou trois fripons ou chevaliers d'industrie qui se trouvaient toujours là pour l'appuyer. Nombre d'hommes d'Etat de cette période, ajoute-t-il, choisis parmi les plus sages et les meilleurs, étaient alors presque au désespoir. Plusieurs d'entre eux exprimaient l'avis que la dissolution de l'Union était devenue inévitable, et selon eux cette dissolution aurait été rapidement suivie de l'absorption d'Ontario et de Québec par les Etats-Unis.

Non seulement la république voisine jetait-elle alors des regards d'envie sur le Canada, mais une organisation fénienne en fit alors ouvertement l'objet de sa haine contre la Grande-Bretagne par une attaque à main armée. Le raid fénien de 1866 sur la frontière du Niagara, le combat de Ridgeway, et la série de petites invasions sur maints autres points, ouvrirent les yeux du pays sur le danger dont il était menacé par suite du manque d'unité et de cohésion entre les différentes sections. Quand les Féniens renouvelèrent leurs opérations après la confédération, les volontaires des quatre provinces unies coururent aux armes comme un seul homme, de Sarnia à Halifax, bien résolus à défendre leur patrie commune, et cette seconde invasion tourna en un misérable fiasco.

Que George-Etienne Cartier fût parfaitement au courant de la situation critique qui régnait avant la confédération est rendu évident pac toutes ses déclarations. En réalité, l'un des principaux motifs

5 Henry Cabot Lodge : " Scribner's Magazine.'

Fac-similé d'une lettré autographe adressée a l'auteur par Sir Lomer Gouin, premier ministre de la province de québec.

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