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qu'il invoquait pour presser l'adoption de la confédération était d'éviter par là le danger d'annexion aux Etats-Unis. Bien que la situation des colonies anglaises séparées de l'Amérique Britannique du Nord fût alors très précaire, Cartier et les autres promoteurs de la confédération virent alors très bien que l'union fédérale apporterait une grande force à leurs conditions de défense, et leur sagesse se trouva ici amplement justifiée par le cours des événements. Si la confédération n'eût pas alors été effectuée, la probabilité est qu'aujourd'hui il n'y aurait plus aucun grand pouvoir britannique sur le continent américain.
Les partisans de la confédération ne prétendaient pas que la nouvelle constitution fût parfaite. Au contraire, Cartier lui-même reconnut qu'il ne pouvait s'agir là que d'un compromis. Les principaux promoteurs du projet admettaient franchement que leur labeur n'avait donné nécessairement qu'une œuvre faite de concessions, que les différences de langue, de race et de religion devaient être considérées, qu'il y avait à surmonter les rivalités de commerce et les jalousies des divers intérêts régionaux, et que pas un des trente-trois auteurs de la constitution avait pu éviter de céder sur quelques points. D'un autre côté, il ne faut pas croire que toutes les objections soulevées par Dorion et les autres adversaires de la mesure se soient trouvées être illusoires. Bien que les prédictions de Dorion quant aux calamités que la confédération traînerait à sa suite aient été contredites par le cours des événements, quelques-uns de ses arguments, notamment en ce qui concernait la constitution anti-démocratique du Sénat et la probabilité de froissements entre ce corps législatif et la Chambre Basse, ont été justifiés. En toute justice pour Dorion et les autres adversaires de la mesure, nous devons ajouter que dès que la confédération eût été agréée par le peuple, ils acceptèrent en toute loyauté les nouvelles conditions, et plusieurs d'entre eux rendirent des services distingués au nouveau Dominion. Dorion, qui a survécu dixhuit ans à son grand antagoniste, fit partie de la première administration libérale du Dominion, et mourut universellement respecté comme juge en chef de la province de Québec et avec le titre de sir Antoine- Aimé Dorion, quelques mois à peine avant que sir John A. Macdonald disparût à son tour. Joly devait devenir premier ministre de Québec, membre du gouvernement fédéral et lieutenant-gouverneur d'une des grandes provinces de l'Ouest de cette même confédération qu'il redoutait tant mais qu'il eut tout le loisir de voir dépasser même les espoirs les plus exagérés de ses défenseurs.
Bien que la nouvelle constitution canadienne, comme toutes les constitutions, eût ses imperfections, elle se trouva, somme toute, fonctionner avec satisfaction. Ayant devant eux comme exemple l'ex-
périence malheureuse des Etats-Unis, les Pères de la Confédération surent éviter bien des dangers inhérents au régime fédéral tout en en gardant les avantages, et le résultat fut, pour nous servir des termes d'un éminent juriste canadien, " que la constitution canadienne se trouva offrir les meilleures espérances pour l'avenir et l'avantage de la société, tant sous le rapport de la richesse que de l'intelligence, et pour la réalisation de l'apophtegme politique que tous les hommes naissent libres et égaux." 6 Cinquante ans de confédération ont démontré la sagesse de ceux qui l'ont édifiée. Le régime fédéral qu'ils ont imaginé s'est trouvé convenir à tous les besoins du gouvernement constitutionnel, et son fonctionnement n'a donné lieu jusqu'ici qu'à très peu de froissements. Ainsi que l'a fort bien dit une haute autorité constitutionnelle, dans la mesure où il peut s'agir d'adaptation aux conditions locales, le régime fédéral du Canada a été un succès complet, et ce succès est un tribut à la mémoire de ceux qui ont gouverné ainsi qu'à ceux qui ont rédigé la constitution. 7 Ainsi que nous l'avons déjà vu, c'est surtout aux efforts de Cartier que l'on doit l'établissement du régime fédéral de préférence à l'union législative dans la confédération canadienne, et les résultats qui s'ensuivirent ont démontré la sagesse de sa conduite. Quand ce ne serait que pour cela, le nom de George-Etienne Cartier devra être perpétué à jamais dans l'histoire du pays pour avoir ainsi assuré le succès de la confédération.
Bien que Cartier n'ait jamais prétendu que la nouvelle constitution fût parfaite, il soutenait qu'elle était formée sur des principes d'équité et de justice, et il a toujours exprimé l'espoir que l'objet que s'étaient proposé ses auteurs ne serait pas perdu de vue si jamais la nécessité s'imposait d'en venir à une revision. " J'espère bien," disait-il, " que si d'ici à quatre-vingts ans il devenait nécessaire de reviser la constitution ce ne sera pas aux fins de restreindre les principes d'équité qui en forment la base, mais plutôt afin de développer ces principes et agrandir la confédération."
Le suprême mérite de Cartier est que, à compter du moment où la question se fût imposée de manière pratique dans la politique canadienne, il se fit l'apôtre énergique et tenace de la confédération, que comme premier ministre du Canada-Uni il a été le premier à faire de la mesure une question administrative et à la soumettre ainsi à l'attention des autorités impériales, que dans la suite il s'en fit continuellement le défenseur tant dans le parlement qu'au dehors, et que grâce
6 M. le juge W. R. Riddell, " Canadian Magazine."
7 James Bryce, allocution donnée au Canadian Club, Montréal.
à son alliance avec George Brown la réalisation pratique du projet a été rendue possible. En insistant sur une union fédérale plutôt que législative, il sauvegarda non seulement les droits et intérêts de ses compatriotes, mais assura le succès de la confédération en son entier. Sans Cartier, il aurait certainement été impossible d'obtenir l'adhésion de Québec à l'union, et sans Québec la confédération serait restée à l'état de beau rêve et rien de plus. Quand le projet de confédération fut arrêté par les délégués des diverses provinces, Cartier n'eut jamais un seul instant d'hésitation, malgré l'opposition acharnée qui lui fut faite ; mais au contraire il n'en poursuivit la réalisation de ses desseins qu'avec plus d'opiniâtreté. C'est avec un orgueil bien justifiable que, le ier juillet i867, c'est-à-dire dès le prenr'er jour de l'avènement de la confédération, Cartier fit ressortir le fait que c'était lui qui, comme premier ministre du Canada-Uni, avait fait de la confédération une mesure administrative et avait porté cette mesure jusqu'au pied du Trône. 8
La responsabilité et les risques assumés par Cartier dans le mouvement de la confédération étaient bien plus grands que ceux d'aucun des autres promoteurs de la mesure, et le mérite qui s'attache à ses
8 Feu Henry J. Morgan, d'Ottawa, dans une lettre qu'il nous adressait peu de temps avant sa mort, nous disait : " Cartier a été le premier homme, comme premier ministre du Canada-Uni, à faire de la confédération une mesure administrative et à porter cette mesure jusqu'au pied du Trône. Le soir du i juillet 1867, j'eus une entrevue avec le grand leader canadien-français, et il m'a tout particulièrement alors fait observer qu'il avait été le premier à faire de la confédération une mesure administrative. C'était là une chose dont il était tout particulièrement fier."
Morgan nous a aussi dit que Cartier avait ajouté les paroles suvantes : " Comme chef du parti libéral-conservateur de la province de Québec j'ai rendu la même justice à tous, sans distinction de race ou de religion. C'est dans ce même esprit que, lors de la formation de mon cabinet en 1858, j'adoptais le projet d'union fédérale de mon ami Galt, et après en avoir fait ma propre mesure, j'allai avec Ross et Galt en Angleterre en 1859 afin de la faire accepter par le gouvernement britannique. John A. Macdonald n'a eu rien à faire avec cela.
Nous lisons aussi ce qui suit en divers articles publiés par " La Minerve " dans le temps que le projet de la confédération était en discussion, articles que l'on dit avoir été inspirés par Cartier lui-même : " La province de Québec n'a pas le droit de mettre obstacle à la marche des événements et d'arrêter le développement d'une grande idée. Si elle fait cela, ce sera son arrêt de mort. Elle en reviendra aux luttes de 1837, avec cette différence que ce ne seront plus alors les Anglais qui seront ses ennemis, mais ses propres compatriotes d'autres races, qui ne lui pardonneront jamais son attitude."
u La gloire de notre nationalité n'est pas dans l'isolement, mais dans la lutte et le combat... Ne cherchons pas à enfermer notre nationalité dans un horizon sans grandeur et sans étendue. Elargissons plutôt le cercle de nos aspirations. En augmentant le nombre de ses enfants et de ses défenseurs ce sera le moyen de la rendre grande et belle. La confédération élargira nos horizons, et en même temps donnera à notre vie nationale et à notre vie de famille les éléments de bonheur et de prospérité qui nous ont manqué jusqu'à présent. La confédération nous rendra libres et maîtres de notre propre domaine dans l'administration des affaires de notre patrimoine spécial." La Minerve, 22 septembre, 1864.
services n'en est pour cela que plus considérable. 9 Macdonald et Tupper ont tous deux publiquement déclaré que sans Cartier la confédération n'aurait pas été alors possible, et l'histoire doit lui rendre la justice de reconnaître ses services éminents à cette période si mémorable autant qu'excessivement critique de l'histoire du Canada.
Cartier n'a été, bien entendu, qu'un des principaux fondateurs du Dominion. Ce serait certes une tâche ingrate que de vouloir répartir les mérites respectifs des divers Pères de la confédération. Cela, non plus, n'est pas nécessaire. Bien que les services de chacun aient pu différer de nature, ils étaient tous dirigés vers le même suprême objet, et ces fidèles serviteurs de l'Etat doivent tous être tenus en égal honneur et respect : John A. Macdonald pour le tact et le dévouement dont il donna tant de preuves, ses éminentes qualités d'organisateur et d'homme d'Etat, et sa foi inébranlable en les destinées du Canada ; Alexander Tilloch Galt, pour avoir été un des premiers à demander résolument l'union fédérale ; George Brown pour son puissant concours et son patriotisme désintéressé dans l'une des crises les plus graves de l'histoire de son pays ; Thomas D'Arcy McGee, pour l'ardeur et l'éloquence de sa défense ; Charles Tupper, pour l'habileté avec laquelle il sut obtenir l'adhésion de la Nouvelle-Ecosse en dépit de difficultés énormes ; et Samuel Léonard Tilley, pour l'habileté et l'énergie qu'il montra dans ses efforts pour triompher de l'opposition du Nouveau-Brunswick. Dans le tableau d'Harris consacré aux Pères de la Confédération, et qui se voit dans le parlement canadien, George-Etienne Cartier occupe la place qui lui revient de droit au centre de ce groupe illustre, immédiatment à la droite du président sir Etienne-Paschal Taché, et à ses côtés est son grand collègue, John A. Macdonald. On voit aussi là les autres grands Pères de la Confédération, Galt, Brown, McGee, Tupper et Tilley, ainsi que tous les hommes d'Etat qui composaient la conférence historique de Québec, et qui ont jeté les bases de ce grand Dominion en les faisant reposer sur les principes inébranlables de l'équité et de la justice. 9 Ce su-
9 Personne ne risquait plus que Cartier. Aucun autre n'était au même degré l'objet des soupçons de ses propres compatriotes ni confronté par un sentiment plus hostile dans sa propre province. Aucun autre n'a peut-être exercé autant d'influence pour déterminer le caractère de la constitution fédérale . Il introduisit dans cet instrument les principes de gouvernement constitutionnel qu'il avait appris à l'école de Papineau et pour lesquels il avait combattu en 1837, et il a établi en dépit des assauts réitérés des légistes et des hommes politiques les amples pouvoirs constitutionnels des provinces. Il n'y a aucun doute que Cartier se reposait surtout sur le clergé catholique pour résister au flot montant des sentiments hostiles dans Québec. Le clergé catholique se montra tout particulièrement favorable au projet d'union, et cela a dû exercer une influence considérable pour réaliser l'œuvre d'un Canada confédéré. Sans Cartier et le clergé catholique de Québec, l'union de 1867 n'aurait pas pu s'accomplir." — Sir John Wilson, " Wilfrid Laurier and the Libéral Party."
perbe tableau devra toujours être un puissant stimulant pour le patriotisme de tous les Canadiens, en leur rappelant que, quelles que soient les différences de langue, de race et de religion, les principes mêmes sur lesquels repose la confédération sont le respect et l'égalité les uns envers les autres. 10
10 Je suis d'accord avec sir John Willison quand il dit (" Wilfrid Laurier and the Libéral Party ") : " Quand nous estimons les forces qui ont accompli l'union des provinces canadiennes, nous faisons bien de nous rappeler Macdonald, Cartier et Tupper, mais nous serions des ingrats d'oublier Brown et Galt, Howe et Morris, McGee et Cauchon, et Johnstone et Uniacke."
11 Henri Bourassa a fort bien exprimé tout cela, dans le discours éloquent prononcé au banquet du " Dominion Day," à Londres, le i juillet 1914 : " Il ne faut pas oublier," disait-il, " que si la coopération de Cartier a rendu possible la confédération, c'est parce que Cartier a pu faire voir à ceux de sa race et de sa religion que la loi qui avait déjà empêché un peuple digne d'intérêt de vivre sur un pied de parfaite égalité avec les autres races et nationalités était chose du passé. La confédération signifiait beaucoup plus qu'un simple arrangement intervenu entre trois ou quatre colonies éparses de l'Amérique Britannique du Nord. La chose devait avoir de bien plus grandes conséquences, non seulement au Canada, mais par l'univers entier. Cela signifiait qu'enfin, sur le continent nord de l'Amérique, les descendants des deux grandes nations et races qui s'étaient disputé le pouvoir sur tous les champs de bataille de l'univers avaient trouvé un terrain d'entente sous l'égide de la loi et du prestige de la Couronne britannique. Aucune confédération n'aurait pu subsister à moins de reconnaître que, dans le Dominion du Canada, le principe même sur lequel reposait l'union était qu'il y avait là non seulement une société de langue anglaise, mais en premier lieu, et avant tout, une société anglo-française conservant les nobles traditions et les pensées et aspirations élevées de ces deux grandes nations qui ont tant fait pour façonner le monde moderne tel qu'il est."
LE premier jour de juillet i867 vit la naissance du grand Dominion. Le Canada, pour nous servir des termes mêmes de Cartier, était émergé de l'état de simple province à celui d'une nation, à l'établissement de laquelle le grand leader canadien-français avait contribué très considérablement. La grande œuvre de Cartier était maintenant accomplie, mais son labeur n'était cependant pas terminé. Il devait vivre encore six années, qui furent, comme toutes celles de sa carrière, des années d'efforts et de luttes, couronnées par l'accomplissement d'autres grands desseins.
Lord Monck avait été nommé gouverneur-général du nouveau Dominion et avait chargé John A. Macdonald de la formation d'une administration. L'accomplissement de cette tâche était loin d'être aisé, et même les difficultés furent telles que Macdonald se vit sur le point de céder la place à un autre et de demander au gouverneurgénéral d'avoir plutôt recours à George Brown, quand la situation fut sauvée par le patriotisme et le désintéressement de Charles Tupper, qui, il faut lui rendre cette justice, contribua alors plus qu'aucun autre à assurer la formation de la première administration du Dominion. La première difficulté s'éleva au sujet de la représentation proportionnelle des diverses provinces dans le ministère, et ici de nouveau Cartier fit preuve de la plus grande fermeté en insistant pour que les intérêts de sa province natale fussent sauvegardés. La province de Québec, disait-il, vu son importance dans la confédération, devait avoir trois représentants canadiens-français dans le ministère, en outre du représentant de la minorité anglaise. D'un autre côté, Thomas D'Arcy McGee, vu les services éminents qu'il avait rendus à la confédération avait droit à un portefeuille, mais cela aurait élevé la représentation de Québec dans le cabinet à cinq membres. Comme la province d'Ontario insistait pour avoir un ministre de plus que Québec, le résultat de tout cela aurait été que ces deux provinces auraient eu onze ministres à elles seules, et en supposant que la même proportion aurait été gardée pour les autres provinces le cabinet se serait trouvé, suivant ce que prétendait John A. Macdonald, en nombre trop considérable pour pouvoir fonctionner avec satisfaction. Cartier, cependant, ne voulut pas céder un seul point de ce qu'il considérait
être dû à sa province. Il estimait que tout abandon de cette nature, dès le début de la confédération, eût été fatal à l'influence de ses compatriotes, car le nombre de représentants de Québec une fois fixé eût été considéré comme permanent. Les collègues de Cartier admettaient bien la justice de ses demandes, mais comment allait-on s'y prendre pour sortir de ces difficultés ? Ce fut Charles Tupper qui offrit la solution. Il alla trouver Thomas D'Arcy McGee pour l'informer qu'il se désisterait volontiers de tous les titres qu'il pourrait avoir à devenir ministre, et il priait en même temps McGee de suivre son exemple, afin de permettre au gouvernement de se constituer sans encombre. McGee ayant immédiatement consenti à faire preuve du même désintéressement, Tupper mit son portefeuille à la disposition de Macdonald, en conseillant à celui-ci de choisir Edward Kenny de la Nouvelle-Ecosse comme représentant des Irlandais catholiques du Dominion. Cet arrangement se trouva écarter tous les obstacles à la formation du cabinet qui fut constitué comme suit : —
John A. Macdonald, ministre de la Justice et procureur général, premier ministre.
George-Etienne Cartier, ministre de la Milice et de la Défense. Samuel Léonard Tilley, ministre des Douanes. Alexander Tilloch Galt, ministre des Finances. William McDougall, ministre des Travaux Publics. William Pearce Howland, ministre du Revenu de l'Intérieur. Adams G. Archibald, secrétaire d'Etat pour les provinces. A. J. Ferguson-Blair, président du Conseil Privé. Peter Mitchell, ministre de la Marine et des Pêcheries. Alexander Campbell, ministre des Postes.
J. C. Chapais, ministre de l'Agriculture. H. L. Langevin, secrétaire d'Etat pour le Canada. Edward Kenny, receveur général.
Sur ces treize ministres, cinq venaient d'Ontario, quatre de Québec, et deux de chacune des provinces maritimes. Les collègues canadiens-français de Cartier dans la représentation de Québec étaient J.-C. Chapais et Hector Langevin, qui avaient été ses collègues à la conférence de Québec, alors que la minorité anglaise dans Québec comptait un représentant distingué en la personne de Galt, qui avait pris une part si considérable au mouvement de la confédération, Cartier demanda lui-même à prendre le portefeuille de la Milice et de la Défense pour une raison caractéristque, qui était, ainsi qu'il l'a avoué à Charles Tupper, parce que c'était là la tâche la plus difficile de toutes. Il garda ce portefeuille jusqu'à sa mort, et comme ministre de la Milice il a rendu des services incalculables au pays. Dans la matinée même du ier juillet lord Monck fut assermenté comme gouverneur-général du nouveau Dominion, et les membres du cabinet prêtèrent aussi serment le même jour.
Le premier acte officiel du gouverneur-général fut d'annoncer qu'il avait plu à Sa Majesté, afin de marquer la consommation de la
confédération, de conférer à John A. Macdonald la dignité de chevalier commandant de l'Ordre du Bain, et de créer compagnons du même ordre Cartier, Galt, Tilley, Tupper, Howland et McDougall. Cartier et Galt refusèrent cependant d'accepter l'honneur qui leur était offert, la raison invoquée par Cartier étant que, comme il était le représentant reconnu des Canadiens-Français, ses compatriotes considéreraient comme un manque d'égards qu'on lui eût conféré un titre inférieur. Il a été généralement reconnu que Cartier avait parfaitement droit de prendre cette attitude, car lui et Galt s'étaient distingués tout particulièrement pour mener à bonne fin la grande cause de la confédération, et si le désir de la Souveraine était de reconnaître leurs services à cet égard en leur conférant une dignité, cette dignité devait être égale à celle accordée à Macdonald. Cet incident fut la cause de la rupture des bonnes relations qui avaient toujours existé entre Cartier et Macdonald, mais cette rupture ne fut cependant que momentanée. Sir John A. Macdonald donna subséquemment sa version de l'incident, en désavouant toute responsabilité à ce sujet. " Le ier juillet," déclara le premier ministre, " lord Monck m'informa que j'avais été créé chevalier de l'ordre du Bain, et que MM. Cartier, Galt, Tilley, Tupper, Howland et McDougall avaient été créés compagnons du même ordre, afin de marquer l'avènement de la confédération. Personne d'entre nous n'avait reçu avant cela aucun avis des intentions de Sa Majesté. MM. Cartier et Galt, considérant insuffisante cette reconnaissance de leurs services, refusèrent de recevoir la décoration. Une émotion considérable fut soulevée dans le Bas-Canada parmi les Canadiens- Français, parce qu'ils considéraient que l'homme qui représentait leur race n'avait pas été traité avec les égards voulus, et une motion à ce sujet fut présentée dans le parlement. Lord Monck ne voulut rien dire, en alléguant que la chose était exclusivement de ressort impérial, mais afin de calmer l'opinion publique il fut autorisé par le gouvernement de Sa Majesté à offrir à M. Cartier le titre de baronnet si je n'y voyais aucune objection. Naturellement, je répondis immédiatement que je ne serais que trop heureux de voir mon collègue recevoir cet honneur. M. Galt fut créé chevalier de l'ordre de Saint Michel et Saint- Georges. Tous ces honneurs nous furent conférés en reconnaissance de la part proéminente que nous avions prise pour donner suite à la politique impériale de la confédération, et sans qu'il y eût là aucune considération d'ordre personnel." *
Cette explication pourrait laisser croire que lord Monck avait pris lui-même l'initiative de conférer à Cartier le titre de baronnet.
1 Mémorandum concernant les honneurs conférés au Canada, et adressé par sir John A. Macdonald au gouverneur général, Ottawa, 6 mars 1879.
Mais cependant il n'en fut pas ainsi. L'heureuse solution de cet incident désagréable fut due au tact de Charles Tupper, qui se trouvait dans le moment à Londres, et qui adressa la lettre historique suivante au duc de Buckingham, secrétaire d'Etat aux colonies :
Westminster Palace Hôtel, 31 mars 1868.
Mon cher duc :
Etant profondément pénétré de l'importance qui s'attache à tout ce qui est de nature à fortifier le dévouement si loyal à la Couronne qui règne dans toutes les parties du Dominion du Canada ,et connaissant le vif intérêt que vous portez à cette partie de l'empire je crois devoir solliciter la faveur d'une entrevue officielle afin de vous communiquer mes vues sur la désirabilité de soumettre à Sa Majesté qu'il conviendrait de conférer à l'honorable M. Cartier, ministre de la Milice, une marque de la faveur royale aussi élevée que celle conférée à sir John A. Macdonald. Bien que j'aie eu l'honneur de proposer ce dernier comme président de la conférence des délégués de l'Amérique Britannique du Nord, qui s'est réunie ici en 1866, il n'est que juste de vous informer que, n'eussent été le dévouement patriotique de M. Cartier au grand projet de la confédération, et le courage avec lequel il sut mener la mesure à bonne fin en face de multiples difficultés et dangers, l'union n'aurait pas pu s'accomplir. Je me réjouis qu'il ait plu à Sa Majesté de conférer avec raison une si haute distinction à M. Macdonald, mais je considère très malheureux qu'un million de Français catholiques, comptant parmi les sujets les plus loyalement dévoués à la personne et au trône de Sa Majesté, puissent considérer qu'un représentant de leur race et de leur religion, dont le rang ne le cède à celui d'aucun autre au Canada, et qui a les mêmes titres que tout autre aux faveurs royales, n'ait pas été jugé digne de recevoir les mêmes hautes marques de faveur. Je dois aussi vous faire observer que l'acceptation par M. Cartier d'une dignité inférieure aurait certainement détruit la grande influence dont il dispose parmi ses compatriotes et affaibli le pouvoir qu'il peut actuellement exercer avec tant d'avantage pour le service de Sa Souveraine. Enfin, je dois dire que la liberté que j'ai prise d'attirer sur tout cela votre bonne attention n'est inspirée par aucune considération personnelle et est entièrement à l'insu de M. Cartier.
J'ai l'honneur d'être,
Votre très obéissant serviteur,
Charles Tupper.
Dans la suite, Charles Tupper eut une entrevue officielle avec le duc de Buckingham, et fit valoir avec instances qu'il convenait que les grands services de Cartier fussent reconnus en la manière voulue. Le résultat fut celui qu'il désirait. " Après que nous en eûmes fini avec nos conférences de l'Ile du Prince-Edouard, de Québec et de Londres," dit sir Charles Tupper, dans la lettre autographe qu'il nous a adressée, " j'en étais venu à la conclusion que le succès de cette grande mesure exigeait la coopération cordiale de John A. Macdonald et de Cartier, et voyant que le gouvernement impérial avait soulevé beaucoup de mécontentement en créant Macdonald chevalier de l'ordre du Bain, j'expliquai la situation au duc de Buckingham, qui fut du même avis que moi, et quand il m'eut dit qu'aucune autre nomination ne pouvait être faite dans le même ordre avant qu'il y eût une vacance, je lui suggérai de conférer le titre de baronnet, et alors cette dignité fut immédiatement conférée par Sa Majesté." La copie de la lettre
de Charles Tupper adressée le 31 mars au duc de Buckingham, et qui est en notre possession, porte la note suivante en date du 22 avril 1868 : " Le duc m'a montré la dépêche de lord Monck lui annonçant que M. Cartier avait reçu la dignité de baronnet aujourd'hui même, 22 avril 1868."2 Les services de George-Etienne Cartier furent donc ainsi reconnus par la Couronne, grâce à l'intervention de Charles Tupper, par une dignité d'un ordre encore plus élevé que celle accordée à sir John A. Macdonald, et à compter de là le grand Canadien-Français devait porter le nom de sir George-Etienne Cartier, baronnet.
La lettre suivante, adressée peu après à Charles Tupper, qui était encore à Londres, témoigne pleinement que Cartier reconnaissait ce qu'il devait à son ami pour la haute dignité qui lui avait été conférée :
Conseil Exécutif, Ottawa, (Lettre confidentielle) 16 mai 1868.
Mon cher M. Tupper,
Je vous suis très reconnaissant pour votre dernière lettre, et pour ce que vous avez écrit au duc de Buckingham et ce que vous fait au sujet de la dignité de baronnet qui m'a été conférée. Peu après l'envoi de votre lettre au duc et votre entrevue avec lui, le duc a télégraphié à lord Monck pour lui dire de m'offrir la distinction de baronnet et s'assurer si je l'accepterais. Quelques jours durent s'écouler avant de pouvoir donner une réponse à lord Monck, car cela se trouvait dans le temps où ce pauvre McGee venait d'être assassiné. Finalement, je remis ma lettre d'acceptation à lord Monck, qui télégraphia ma réponse au duc, et quelques jours après arrivait une dépêche du duc à lord Monck l'avisant que la Reine m'avait conféré la distinction de baronnet et avait conféré à Langevin la dignité de compagnon de l'ordre du Bain. La nouvelle en fut annoncée à la Chambre au milieu d'applaudissements et d'acclamations. Nous ignorions, Langevin et moi, que les honneurs qui nous avaient été conférés résultaient des efforts que vous aviez faits en ce sens auprès du duc. Naturellement, tous deux, nous avons une grande dette de gratitude à acquitter envers vous. Avant d'accepter l'honneur qui m'était offert, j'en ai conféré avec Galt et Langevin, qui m'ont conseillé de l'accepter. Permettez-moi de vous faire observer qu'il est regrettable que le cas de Galt n'ait pas été favorablement considéré. J'espère bien qu'avant longtemps justice lui sera rendue. Si jamais l'occasion se présente pour vous d'aborder ce sujet avec le duc, ne manquez pas de dire un bon mot pour Galt. Le sentiment paraît être ici qu'on n'a pas eu pour lui tous les égards qu'il méritait.
En ce qui concerne la mesure de la milice, je suis heureux qu'elle soit si favorablement appréciée en Angleterre. Je vais la faire adopter. Il y a quelques jours, j'ai obtenu un grand triomphe parlementaire sur les questions de fortifications.
2 La visite (au duc de Buckingham à sa résidence de Stowe Park) me donna l'occasion de dire un bon mot au sujet de Cartier. J'annonçai au duc que Cartier était aussi puissant dans la province de Québec que pouvait l'être sir John dans Ontario, et je lui exposai que le leader canadien-français avait droit à la même considération de la part de la Couronne. Le duc me répondit qu'il aurait une audience avec la Reine à ce sujet, et dans la suite il m'informa que Sa Majesté était prête à accéder à ma demande, mais que rien ne pouvait être fait dans le moment car la Couronne ne pouvait créer aucun nouveau chevalier de l'ordre du Bain avant qu'il y eût une vacance. Je suggérai que la difficulté pouvait être surmontée en recommandant Cartier pour la dignité de baronnet. Le duc obtint le consentement de la Reine, et c'est ainsi que tout put rentrer dans l'ordre." — Sir Charles Tupper, " Recollections of Sixty Years," page 62.
J'ai fait voter les crédits de £1,100,000 pour les fortifications par un vote de 102 contre 51, soit une majorité de 51. Le résultat a causé une surprise générale. D'un autre côté, il y a à peine quelques jours, un vote très regrettable et peu judicieux a été donné en Chambre pour réduire le traitement du gouverneur à $32,000. Nous (les ministres) nous sommes opposés à cette réduction, mais inutilement. Les membres de la Chambre sont en ce moment en proie à une véritable fièvre de réduction. Plu:ieurs d'entre eux ont promis à leurs commettants aux dernières élections de voter pour la réduction du traitement du gouverneur, et il leur fallait s'acquitter de ces promesses. Nous espérons faire rejeter le bill par le sénat, et dans tous les cas si le bill passe au sénat il faudra encore la sanction de Sa Majesté. Alors ce sera le droit et le devoir du secrétaire d'Etat aux colonies de conseiller à Sa Majesté de refuser sa sanction, puis de nous adresser une dépêche attirant l'attention du parlement sur les désirs de Sa Majesté, et priant le parlement de reconsidérer la question. Je crois que c'est à vous que nous devons la politique adoptée au sujet des deux dollars par année concernant les droits américains de pêcheries.
Veuillez excuser ces lignes hâtives. Je n'ai pas manqué de faire part de votre gracieux message à Madame Cartier. Vous avez bien fait en ce qui concerne Howe. Notre parlement sera très probablement prorogé le 20 courant. La plupart des députés de la Nouvelle-Ecosse sont déjà partis. Je suis très heureux de pouvoir vous informer que les députés de la Nouvelle-Ecosse sont animés de bien meilleurs sentiments à l'égard de la confédération. La seule difficulté qu'ils éprouvent est d'apaiser les sentiments qu'ils ont soulevés contre nous. Mais ce mauvais vouloir ne saurait durer bien longtemps, et disparaîtra sans doute avant peu.
En vous renouvelant mes remerciements, je demeure
Votre très sincère et dévoué ami,
G. E. Cartier.
Il restait maintenant à faire face à une autre situation critique. La confédération, il est vrai, avait été approuvée par le parlement du Canada-Uni ainsi que par le Nouveau-Brunswick et la Nouvelle- Ecosse, et avait été sanctionnée et légalisée par le parlement impérial. Mais la grande masse des électeurs n'avait pas encore été consultée, et le temps était arrivé où un appel au peuple était devenu nécessaire. Il fut décidé que des élections générales pour la Chambre des Communes auraient lieu au commencement de l'automne, et dès lors la lutte s'annonça comme la plus importante et la plus grave qu'on eût encore jamais vue au Canada. Qu'adviendrait-il, par exemple, si les électeurs jugeaient à propos de répudier l'action du gouvernement, et de témoigner de la défaveur où ils tenaient la confédération ? Cela était toujours possible, mais alors la chose ne serait rien moins qu'un revers effrayant qui pouvait avoir les conséquences les plus désastreuses pour le pays. Aussi le gouvernement, justement préoccupé du caractère vital de la lutte qui s'annonçait, redoubla-t-il d'efforts pour remporter la victoire. Dans toutes les parties du pays, des orateurs allèrent exposer aux électeurs les avantages de la confédération et les grands intérêts qui étaient en jeu, et des appels furent faits à leur patriotisme les invitant à se rallier à l'appui de la nouvelle constitution.
La stuation était tout particulièrement critique dans le Bas-Canada, ou province de Québec, comme cette partie du pays était main-
tenant officiellement désignée. Québec était considéré à juste titre comme le pivot de la confédération, et une décision adverse dans cette province aurait certainement été fatale à la permanence du nouveau régime constitutionnel. Cartier détenait de nouveau la clef de la situation, et il se jeta dans la lutte avec tout son courage et son opti misme accoutumé et avec la détermination d'abattre tous les obstacles. Il rencontra l'opposition la plus acharnée, bien qu'au début ses adversaires fussent divisés sur la meilleure ligne de conduite à suivre. A une convention libérale tenue peu de temps avant les élections, Dorion exprima l'opinion qu'il serait futile de combattre la confédération, étant données les fortes influences qui militaient en sa faveur, surtout l'appui du clergé, et il conseilla de laisser le champ libre aux partisans de la confédération. Mais l'élément des jeunes, dans le parti libéral, ne l'entendait pas de cette oreille ; le sentiment général de la convention était en faveur de l'opposition, et Dorion dut de guerre lasse se rendre aux vœux de la majorité. Une lutte opiniâtre s'ensuivit. Sur tous les hustings de la province se firent entendre de violents appels pour engager le peuple à répudier les actes de Cartier, et marquer leur désapprobation du projet de confédération. Dans ces conjonctures critiques, le clergé catholique rendit un service signalé à la cause de l'union. Tous les évêques de la province, sans presque aucune exception, lancèrent des mandements approuvant la confédération, et comme d'autre part la grande masse du clergé y était en général favorable, le triomphe de la cause de la confédération se trouva par là même assuré. On peut certainement dire ici que l'approbation de la province de Québec était le grand atout de la formidable partie qui se jouait, car il ne saurait y avoir aucun doute qu'un revers dans Québec aurait été fatal à tout le projet.
Dans cette lutte, George-Etienne Cartier fit de nouveau un appel personnel aux électeurs de Montréal-Est, qu'il avait si longtemps représentés dans l'ancien parlement, pour leur demander l'approbation de sa conduite et le renouvellement de leur mandat. Ce fut une joute mémorable. Le leader canadien-français avait pour adversaire Médéric Lanctôt, tribun populaire inféodé à la classe ouvrière, et dont les appels furent surtout dirigés pour recruter les ouvriers. Le 29 août, qui était le jour de la présentation, eut lieu une grande assemblée où parurent les deux candidats. A cette occasion, Cartier avait le concours de Chapleau, alors tout jeune avocat, mais qui était destiné à devenir l'une des plus grandes figures politiques du pays. Chapleau avait à peine commencé son discours quand une volée de pierres s'abattit sur la tribune et il s'ensuivit une scène de désordre indescriptible. Même, l'ordre ne put être rétabli que grâce à l'intervention de la police et d'un corps de cavalerie. Escorté de plusieurs
mille électeurs, Cartier fut conduit en triomphe à sa résidence de la rue Notre-Dame, où il stigmatisa la conduite de ses adversaires. Le vote au scrutin n'était pas encore alors adopté ; on votait ouvertement, et le ballottage se continua durant plusieurs jours au milieu d'une excitation intense. Malgré tous les efforts mis en œuvre pour l'abattre, Cartier fut triomphalement élu et obtint une majorité décisive dans les trois quartiers de la division électorale. En outre, non seulement fut-il élu pour le nouveau parlement du Canada, mais il fut aussi choisi pour représenter la même division dans la Législature de Québec, ce que permettait alors le régime de double mandat autorisé par la constitution.
Le triomphe personnel de Cartier ne fut égalé que par celui de ses partisans dans tout le Bas-Canada. Sur soixante-cinq sièges dans la province de Québec, les adversaires de la confédération ne purent en obtenir que douze. La victoire remportée par la confédération fut tout aussi marquée dans Ontario et le Nouveau-Brunswick. Dans Ontario le gouvernement obtint une majorité écrasante, dix-sept sièges seulement sur quatre-vingt-cinq ayant été conquis par les adversaires de la confédération. Dans le Nouveau-Brunswick, douze sièges sur quinze allèrent au gouvernement. La Nouvelle-Ecosse, seule, fit exception. Cette province, obéissant surtout au mot d'ordre de Joseph Howe, se prononça presque unanimement contre le projet, un seul partisan de l'administration, Charles Tupper, ayant été élu sur un total de dix-neuf députés. Somme toute, le sentiment général de la population ne laissait plus aucun doute de ses sentiments à l'égard de la confédération, car les élections avaient assuré au gouvernement l'appui de près des trois quarts du nouveau parlement.
Les efforts de Cartier, durant la période qui suivit immédiatement l'établissement de la confédération, furent surtout dirigés vers la consolidation du Dominion et l'affermissement de toute la structure nationale. Quatre grandes provinces, Québec, Ontario, la Nouvelle-Ecosse et le Nouveau-Brunswick, avaient effectué leur union, mais c'était le désir de Cartier ainsi que de Macdonald et des autres fondateurs de la confédération de voir le Dominion s'étendre de l'Atlantique au Pacifique, et devenir une grande puissance maritime autant que continentale, avec un réseau de chemins de fer transcontinentaux traversant le pays d'un océan à l'autre. Cartier fut inébranlable dans ses efforts pour assurer l'accomplissement de ces vastes desseins. Pour y arriver, il était nécessaire que les provinces maritimes fussent unies aux deux Canadas par un chemin de fer, que. les grands territoires de l'Ouest possédés par la Compagnie de la Baie d'Hudson fussent acquis par le Canada, que la province lointaine de la Colombie-Britannique fît partie du Dominion, et enfin qu'un grand
chemin de fer transcontinental fût construit pour assurer les communications entre l'Est et l'Ouest.
Il y avait déjà plusieurs années qu'on s'occupait d'un projet de chemin de fer intercolonial, dans les provinces maritimes. Mais ce projet avait aussi recruté de nombreux adhérents dans le Haut et le Bas-Canada. Dès 1848, et sous les auspices réunis du Canada, de la Nouvelle-Ecosse et du Nouveau-Brunswick, des tracés avaient été faits par le major Robinson et autres officiers impériaux de diverses routes allant de Québec à Halifax. Le major Robinson, s'en tenant au point de vue militaire, donnait la préférence à la route qui était la plus éloignée de la frontière des Etats-Unis. Mais cette route était non seulement la plus longue, elle était aussi la plus coûteuse. Des négociations pour une garantie impériale se poursuivirent durant plusieurs années, certaines parties de lignes furent construites, mais ce ne fut cependant qu'en i867 que la construction du chemin put être assurée en faisant de toute l'entreprise une mesure de la confédération. L'une des résolutions adoptées par les délégués de la conférence de Londres stipulait que la route devait être immédiatement construite, et une loi promulguée par le parlement impérial, le 12 avril i867, autorisa les commissaires de la Trésorerie à garantir l'intérêt sur un emprunt n'excédant pas trois millions de livres sterling pour la construction d'un chemin de fer intercolonial entre Halifax et le fleuve Saint-Laurent. Cartier s'était toujours montré fortement en faveur de la construction de ce chemin, en dépit de l'opposition acharnée de Dorion, qui prétendait que ce projet entraînerait trop de dépenses. A la première session du parlement du Dominion, Dorion proposa de ne rien entreprendre au sujet de la détermination d'une route sans le consentement du parlement, mais le gouvernement invoqua qu'une semblable attitude mettrait en péril la garantie impériale, qui n'avait été donnée que conditionnellement à l'approbation du ministre des colonies. C'est à Cartier que l'on doit le choix de la route qui fut finalement adoptée, non toutefois sans qu'un sérieux différend d'opinion se fût élevé à ce sujet entre lui et quelques-uns de ses collègues. John A. Macdonald et la plupart des ministres étaient en faveur de la route la plus courte et la plus directe allant de la Rivière du Loup à Saint-Jean ; mais Cartier, ayant en vue les intérêts de Québec, intérêts qui étaient ici prépondérants, favorisait ce qu'on appelait la route du Nord ou route Robinson par voie de la Baie des Chaleurs, route qui avait été choisie pour des raisons militaires par les autorités impériales. L'objet que Cartier avait en vue était d'assurer des communications par chemin de fer pour la population du bas Saint-Laurent, et cela n'était possible qu'en adoptant le tracé Robinson. Son attitude à cet égard fut énergiquement appuyée par Peter Mitchell, un
des ministres du Nouveau-Brunswick. Le leader de Québec se montra inébranlable sur cette question, s'absentant des réunions du conseil après qu'il eut exprimé ses vues à cet égard, et menaçant pour ainsi dire de donner sa démission si la route Robinson n'était pas choisie. Finalement, sir Sandford Fleming, qui fut appelé en consultation par sir John A. Macdonald, opta pour la route Robinson en s'appuyant sur des raisons commerciales et militaires, et Cartier remporta son point. Une loi contenant les dispositions nécessaires pour la construction du chemin de fer fut adoptée par le parlement du Dominion, mais ce ne fut cependant qu'en i876, trois ans après la mort de Cartier, que F Intercolonial fut terminé et ouvert au trafic.
La question des dispositions à prendre pour la défense du Dominion fut un sujet qui engagea l'attention toute spéciale de Cartier comme ministre de la Milice, et le bill de milice qu'il présenta au parlement le 31 mars 1868 fut incontestablement l'une des mesures les plus importantes de toute sa carrière. En son essence, la politique de Cartier à ce sujet fut au plus haut point nationale. Son idée était que le Canada ne devait dépendre que de lui-même en temps ordinaire, et c'est pourquoi il chercha à renforcer l'organisation de la milice et à former en outre un noyau de force navale pour le Canada. Ce qu'il pensait de la question de la défense avait déjà été exposé au long lors de la discussion du projet de confédération, alors que parlant de la possibilité d'une guerre avec les Etats-Unis il disait : " Quand nous serons unis, l'ennemi saura que s'il attaque une province, que ce soit l'Ile du Prince-Edouard ou le Canada, il lui faudra compter avec les forces réunies de tout l'empire. . . . Quand nous aurons organisé un système de défense convenant à notre protection mutuelle, l'Angleterre ne manquera pas de nous donner les secours nécessaires, soit en hommes ou en argent."
Le soin et l'attention consacrés par Cartier à la mesure de la milice s'accusent suffisamment par le fait que ce bill comprenait cent-une clauses, lesquelles couvraient l'organisation entière du service. Les dispositions de ce bill forment encore aujourd'hui la base du système militaire du pays. En substance, cette mesure portait l'effectif volontaire à 40,000 hommes, et l'estimation de la dépense s'élevait à $900,000 par année. La portée de cette mesure sera encore mieux saisie en référant au discours même que Cartier prononça en Chambre à ce sujet, discours qui ne lui prit pas moins de cinq heures et qui certainement a été l'un des plus remarquables et les plus importants de toute sa carrière publique. Dès les premières paroles qu'il prononça, il appuya sur l'importance d'organiser la défense afin de compléter la grande œuvre de la confédération. "J'ose espérer," disait-il, "que ce projet de loi sera favorablement
accueilli par toute la Chambre. Depuis quelques jours, on a fait courir le bruit que cette mesure, à l'instar d'une bombe, allait jeter la consternation dans les rangs de l'opposition. Je n'ai point cette appréhension. Mon ami d'Ottawa (M. Wright) disait hier soir que le ministre de la milice était semper audax, toujours audacieux. Je lui rappellerai à ce propos une citation de Virgile : Audaces fortuna juvat, la fortune favorise les audacieux. En proposant cette mesure, je ne crains pas de subir un échec comme celui que le bill de milice de 1862 nous a déjà fait éprouver. Je crois cette mesure nécessaire pour compléter la grande œuvre de la confédération. J'ai déjà fait observer, en d'autres circonstances, que trois éléments indispensables constituent une nation : la population, le territoire et la mer ou marine. Mais le couronnement de l'édifice — et tout aussi indispensable — est la force militaire. Aucun peuple ne saurait prétendre au titre de nation, s'il ne possède pas un élément militaire, c'est-à-dire des moyens de défense. Il va sans dire que l'organisation militaire que je demande n'a aucun caractère offensif. D'ailleurs, nos ambitions peuvent trouver amplement à s'exercer à l'intérieur. Notre nouvelle constitution nous permet d'étendre nos frontières de l'Atlantique au Pacifique, et, pour atteindre ce but, je désire autant que qui que ce soit attirer le plus tôt possible dans la confédération les Territoires du Nord-Ouest et la Colombie-Britannique."
En expliquant les diverses dispositions de sa mesure, Cartier fit remarquer qu'il avait étudié avec soin les lois de milice des diverses provinces, ainsi que les rapports du colonel McDougall, officier canadien, et du colonel Lysons, officier britannique. Dans la mesure proposée, disait Cartier, il était pourvu à un effectif de 40,000 hommes, avec dépense annuelle de $900,000. Cet effectif serait divisé en milice active et milice de réserve ; la milice active comprenant les volontaires, la milice de terre et la milice navale, et la milice de réserve devant comprendre les hommes ne servant pas dans la milice active. En vertu du bill, le Dominion serait divisé en neuf districts militaires, dont un pour le Nouveau-Brunswick, un pour la Nouvelle-Ecosse, trois pour la province de Québec, et quatre pour la province d'Ontario. A la tête de chaque district devait être mis un adjudant-général adjoint, assisté d'un état-major suffisant pour veiller à la bonne exécution de la loi. Des dispositions étaient aussi établies pour l'organisation du pays en divisions régimentaires, suivant que les circonstances pourraient l'exiger. Il n'y aurait aucune difficulté, déclarait Cartier, à obtenir un effectif de 40,000 hommes, et il estimait que dans tout le Dominion il y aurait 7oo,ooo hommes en état de porter les armes pour la défense du pays. " Un fait important à constater," disait-il, " c'est que, sur ce nombre, il y a au mons 7o,ooo marins, dont 40,000 ou
50,000 dans la Nouvelle-Ecosse et le Nouveau-Brunswick. Si la puissance maritime de l'Angleterre est supérieure à celle de la France, cela est dû à ce que la population maritime est plus nombreuse en Angleterre qu'en France. Napoléon avait habitude de dire que la difficulté n'était pas de construire des vaisseaux de guerre mais de trouver des équipages. Si la marine anglaise était entièrement détruite aujourd'hui, la marine marchande pourrait fournir assez d'hommes pour une nouvelle flotte de guerre. Le fait que notre population maritime représente un effectif de 7o,ooo hommes a donc une très grande importance pour nous."
"Je ne prétends pas, par ce bill," disait encore Cartier, " organiser la milice navale. C'est là chose qui est laissée au gouverneurgénéral en Conseil. Mais le bill contient des dispositions propres à encourager la création de compagnies navales."
Avec 7oo,ooo hommes en état de porter les armes, et sans considérer l'appui qu'on pouvait attendre de l'Angleterre, Cartier soutenait qu'advenant une invasion la situation du Canada se trouverait extrêmement forte. La mesure qu'il proposait donnerait, disait-il, tous les moyens de protection et de défense qu'on pouvait désirer et qui manquaient depuis longtemps, et cela pour le minimum de frais. " Cette loi," ajoutait Cartier, " montrera aux étrangers que nous sommes déterminés à vivre sous la protection de la Couronne Britannique."
Le projet de réorganisation de milice présenté par Cartier fut accueilli avec une satisfaction générale, car on admettait que cette mesure donnait tous les moyens de défense voulus pour le moins de frais possibles. A cette occasion, il n'y eut qu'une voix, tant parmi les amis que parmi les adversaires de Cartier, pour reconnaître qu'il avait remporté là un véritable triomphe, non seulement pour la manière avec laquelle il avait su faire face aux besoins du pays, mais aussi pour la grande habileté avec laquelle la mesure avait été rédigée et présentée au parlement. Aussi, M. Mackenzie, leader du parti libéral, déclara-t-il que lui et ses amis ne feraient aucune opposition au projet et qu'ils appuieraient volontiers le gouvernement. Richard Cartwright déclara franchement que le rejet du bill de milice de 1862 avait été un acte peu patriotique, et dont les effets avaient été nuisibles au pays, et c'est pourquoi libéraux et conservateurs s'unissaient maintenant pour reconnaître la sagesse de la mesure de Cartier.
Comme ministre de la Milice et de la Défense, George-Etienne Cartier rendit certainement des services incalculables au Dominion. Ce fut, de sa part, un trait bien caractéristique d'accepter de prendre charge de ce ministère parce que c'était là qu'il y avait le plus de difficultés à surmonter. " On me demandera peut-être," disait-il en pré-
sentant son bill, " pourquoi j'ai pris la direction du ministère de la Milice. Je répondrai que j'ai toujours aimé à affronter des difficultés, et qu'il y en a un bon nombre dans le ministère de la Milice. . . Maintenant que je suis à la tête de ce ministère, pourquoi n'essaieraije point de remplir ma charge à la satisfaction de mes concitoyens ? Je ne désespère pas d'y arriver."
Dans ses nouvelles fonctions, Cartier ne perdit jamais de vue les intérêts du Canada et de l'empire. Non seulement était-il persuadé qu'il fallait avoir une forte organisation de milice, mais il fallait aussi, disait-il, ériger de puissantes fortifications pour protéger le domaine national. C'est dans ce but que, le ier mai 1868, il proposa une mesure contenant les dispositions nécessaires pour un emprunt de £1,100,000 sterling, sous la garantie du gouvernement impérial, pour construire des ouvrages de fortifications pour la protection de Montréal, Kingston, Toronto, Hamilton, London et Saint-Jean, N.-B. " Le gouvernement impérial," disait-il en proposant cette mesure, " a constamment déclaré que toutes les ressources de l'empire seraient, au besoin, employées à la protection du Canada ; mais nous devons le seconder. . . . On a déjà dit que la fidélité et le courage des Canadiens sont les meilleurs remparts que Sa Majesté puisse souhaiter pour la défense de ce pays. J'admets volontiers qu'il n'y en a pas de meilleurs ; mais ils ne suffisent pas cependant. Une armée inférieure en nombre ne peut, sans places fortes, tenir longtemps tête à une armée hostile considérable. Elle doit pouvoir s'appuyer à des ouvrages redoutables, lorsqu'elle a à défendre le territoire national. Je ne saurais admettre un seul instant que les fortifications sont inutiles. Non seulement sont-elles utiles, mais, en un pays comme le nôtre, elles sont au plus haut point avantageuses." Bien que cette nouvelle mesure de Cartier ait été alors approuvée par le parlement, le crédit affecté à ces fins ne fut jamais utilisé pour des fortifications, car l'idée en fut abandonnée après le départ des troupes impériales du Canada.
Quand, le 14 avril 1869, une dépêche du ministre des colonies annonça que les autorités impériales avaient l'intention de retirer les troupes anglaises du Canada, Cartier adressa immédiatement une note au gouvernement impérial pour protester énergiquement contre cette décision, surtout en un temps où le pays se voyait menacé d'une seconde invasion fénienne. Cette note, bien que n'ayant pas eu le résultat de changer la détermination du gouvernement impérial, eut pour effet de retarder le départ d'une partie des troupes, qui furent tenues en garnison. Graduellement, le système de milice du Dominion, dont la mesure de Cartier était la base, en arriva à l'état d'efficacité où nous le voyons fonctionner aujourd'hui. Il importe ici de ne pas perdre de vue que l'idée de Cartier était d'obtenir une force purement défen-
sive ; en d'autres termes, son idée était d'assurer la sûreté du pays par une politique nationale à laquelle on n'aurait pas pu reprocher le moindre esprit de militarisme pouvant entraîner des dépenses désordonnées. La consolidation du Dominion et un système de défense suffisant aux besoins du pays, tels étaient les grands objets en vue. La politique de défense nationale de Cartier se trouve résumée dans une déclaration qu'il faisait en i87i, quand sa nouvelle loi de milice était déjà entrée en vigueur. " J'ai dit au général américain à Niagara," faisait alors observer Cartier, " qu'il ne voyait là que l'un de nos neuf camps ; que, tout en désirant vivre sur un pied d'amitié avec les Etats-Unis, la prudence nous conseillait de ne pas demeurer désarmés ; que nous fourbissions nos armes, sauf à ne jamais nous en servir ; et que notre idée était simplement de nous défendre, et non de faire des conquêtes."
Ce n'est pas seulement en matière de législation progressive que Cartier a montré l'intérêt qu'il portait à la défense nationale. Suivant les méthodes pratiques d'administration qui lui étaient ordinaires, il s'occupa personnellement de tous les détails de l'organisation militaire. Il conduisit son département comme il aurait conduit une grande maison de commerce, c'est-à-dire avec méthode et système, et il vit lui-même à ce que toutes les dispositions établies par la loi de milice fussent mises à exécution d'une manière pratique. Dans ce but, il visita les divers champs de manœuvres ou " camps," et conféra avec les officiers afin d'obtenir d'eux la plus grande somme possible de perfection et d'efficacité. Le i7 juin i87i, il arriva à Niagara, pour y faire l'inspection du premier camp militaire établi en vertu de la loi de 1868. Le jour suivant, adressant la parole aux citoyens de Niagara, il prononça un discours remarquable sur l'importance de la défense nationale. " C'est avec raison," dit-il " qu'on a parlé, dans l'adresse qui vient de m'être présentée, de la nécessité d'assurer notre conservation nationale et la paix. Un pays ne peut jamais penser à devenir grand, s'il n'est pas en état de résister aux ennemis qui pourraient menacer son existence. Le gouvernement impérial a été blâmé pour avoir retiré ses troupes du Canada avec tant de précipitation. Mais quelque blâmable que soit cet acte, aux yeux d'un grand nombre, cela ne doit pas empêcher le parlement et le peuple du Canada d'organiser et d'entretenir, suivant les moyens et les ressources du pays, des forces militaires suffisantes pour nous faire respecter."
Le 3 juillet suivant, sir George-Etienne Cartier visita le camp de Laprairie, en compagnie de sir Hastings Doyle, et en adressant la parole aux volontaires il les félicita vivement de leur patriotisme, et appuya sur l'importance des camps militaires pour maintenir la milice sur un pied efficace. Dans un autre discours prononcé à un déjeuner
que lui avait offert, le 16 août, l'Association de Tir de Montréal, il parla des difficultés qu'il avait eues à surmonter pour organiser la milice. " Devais-je," disait-il, " à cause de ces difficultés, abandonner mon poste pour en prendre un autre? " Certainement, non. Certains amis m'ont dit alors que j'avais eu tort, et que j'aurais pu faire un meilleur choix. Je leur ai répondu qu'ils se trompaient, et qu'au contraire ma décision avait été fort sage. Les mesures qu'il fallait faire adopter au sujet de la milice étaient impopulaires. J'ai entrepris de vaincre ces préjugés, et je suis fier de pouvoir dire que mes efforts et ma persévérance ont été couronnés de succès."
L'année 1869 offre ceci de mémorable pour Cartier que c'est cette année-là qu'il lui fut donné de prendre part à une mission d'une nature très délicate, qui n'était rien moins que la tâche de concilier le grand agitateur de la Nouvelle-Ecosse, Joseph Howe, au nouvel ordre de choses. Après la consommation de l'union des quatre provinces, Howe se mit à la tête d'un mouvement pour obtenir le rappel de l'union et il fut l'un des quatre délégués de la Nouvelle-Ecosse qui allèrent en Angleterre pour insister auprès des autorités impériales sur la nécessité de ce rappel. Afin de contrecarrer ce mouvement, Charles Tupper fut délégué par le gouvernement canadien, et ce fut dû en grande partie à ses efforts énergiques si Howe n'obtint aucun succès. A l'automne suivant, une délégation composée de sir John A. Macdonald, sir George Cartier, Charles Tupper et John Sandfield Macdonald se rendit à Halifax, où elle rencontra Howe, et délibéra avec lui sur la situation. De meilleures conditions furent promises à la Nouvelle-Ecosse, et enfin Howe consentit à se joindre au gouvernement comme président du conseil. Il fut subséquemment élu dans le comté de Hants, en grande partie grâce aux efforts de son ancien antagoniste, Charles Tupper. La conduite tenue en ces circonstances par Howe mécontenta un grand nombre de ses amis, mais il n'y a aucun doute cependant que cette ligne de conduite était bien alors la plus sage et la plus patriotique qu'il pouvait prendre.
George-Etienne Cartier a aussi pris une part prépondérante aux négociations conduites en Angleterre, conjointement avec William McDougall, et avec la Compagnie de la Baie d'Hudson, pour l'acquisition des Territoires de l'Ouest, formant aujourd'hui les superbes provinces du Manitoba, de Saskatchewan et d'Alberta. Le 4 décembre i867, McDougall présenta en Chambre une série de résolutions en faveur de l'acquisition des Territoires du Nord-Ouest et une adresse à la Reine basée sur ces résolutions fut votée priant la Souveraine d'unir ces territoires au Canada. Dans le discours prononcé alors en Chambre par Cartier à l'appui de ces résolutions, il montra la grande confiance qu'il reposait dans l'avenir de l'Ouest Canadien et annonça avec une
vérité étonnante le grand développement qui s'est produit dans cette vaste région du Dominion. Parlant des sommes considérables que les Etats-Unis avaient payées pour l'acquisition de l'Alaska, il s'écria : " Allons-nous reculer devant la dépense relativement insignifiante de cinq à six millions de dollars pour étendre notre Dominion jusqu'à la Colombie-Britannique ? Depuis que les Etats-Unis sont devenus une nation, leur politique a toujours été de s'agrandir par l'annexion de nouveaux territoires. Or, quand on apprendra en Europe que nous avons acquis ces immenses territoires, qui représentent des millions d'acres de terre, vous verrez un grand courant d'émigration se diriger vers notre pays."
Suivant le désir qu'en avait exprimé le parlement, Cartier et Mc- Dougall partirent pour l'Angleterre le 3 octobre 1868, afin de négocier l'acquisition de ces vastes territoires. Arrivés à Londres, ils conférèrent immédiatement avec les membres du gouvernement impérial, et passèrent aussi plusieurs jours chez le ministre des colonies, le duc de Buckingham, à sa résidence même. Peu après, McDougall tomba si gravement malade que tout le poids des négociations se trouva incomber à Cartier, qui les conduisit de façon magistrale. Déjà il entrevoyait qu'un succès complet allait couronner ses efïorts quand le cabinet Disraeli subit une défaite inattendue et il fallut alors recommencer toutes les négociations. La Compagnie de la Baie d'Hudson, jugeant l'occasion bonne, paraissait vouloir se montrer assez intraitable, car elle ne demandait rien moins que cinq millions de dollars pour la cession de ses droits. Finalement, à la suite de négociations prolongées, la compagnie consentit à transférer ses droits exclusifs concernant les Territoires du Nord-Ouest et la Terre de Rupert en considération de la somme de £300,000, la réserve d'un vingtième de la zone fertile, et une certaine étendue de terre adjacente à chacun de ses postes de commerce. C'est ainsi que les immenses et fertiles plaines du Nord-Ouest, qui constituent maintenant le grenier de l'empire, ont pu, en grande partie grâce aux efforts de Cartier, être acquises par le Dominion pour une somme relativement insignifiante.
Durant son séjour à Londres, à l'occasion de cette nouvelle visite, Cartier parut plusieurs fois en public. Nous devons ici mentionner tout particulièrement le grand dîner inaugural du Royal Colonial Institute, dont il était l'hôte d'honneur, et où il prononça l'un des discours les plus remarquables de toute sa carrière. L'existence du Royal Colonial Institute, qui est devenu depuis une organisation si importante, date pour ainsi dire du 26 juin 1868, alors qu'à une assemblée tenue à Londres on convint d'établir une institution absolument étrangère à toutes les attaches de partis, où les citoyens de toutes les parties de l'empire pourraient échanger leurs vues, et qui servirait en même
temps de bureau de renseignements pour toutes les colonies. Le 10 mars 1869, eut lieu le premier grand dîner de la nouvelle organisation sous la présidence du vicomte Bury. Au delà de deux-cents convives étaient présents, comptant parmi les plus grands noms de l'Angleterre, dont entre autres lord Grandville, William Ewart Gladstone, le duc de Manchester, le comte d'Albermarle, le marquis de Normandy, lord Alfred Churchill, etc. Tous les discours prononcés en cette circonstance offrirent un intérêt particulier, notamment celui de M. Gladstone qui fit alors la revue du Colonial Office, où il avait servi durant trente-quatre ans, et celui où sir George-Etienne Cartier exposa en quoi consistait le nationalisme canadien et fit un brillant éloge du gouvernement responsable appliqué aux colonies et mis en contraste avec les institutions des Etats-Unis.
Rappelant l'époque où il était au Colonial Office, M. Gladstone fit observer que dans chaque colonie britannique il y avait alors un parti portant le nom de parti britannique dont il se réjouissait de voir maintenant la complète disparition. Quand l'ambassadeur des Etats- Unis, Reverdy Johnson, émit dans son discours la plaisanterie de faire observer que les colonies pourraient bien, l'un de ces jours, se trouver soudainement transférées de la protection de l'Union Jack à celle du drapeau étoile, lord Granville lui répliqua avec ironie qu'il s'apercevrait que cela serait dû à un manque de confiance de sa part qui ne lui aurait pas permis dans le moment d'ouvrir des négociations pour la cession du Canada Britannique.
C'est à cette occasion, aussi, que Gladstone fit un éloge très délicat de Cartier qui mérite ici d'être noté. " Je me réjouis," disait alors le grand homme d'Etat britannique, " de voir que vous ayez réussi à vous assurer la présence, ce soir, des représentants de la grande famille anglaise, et qu'une branche principale de cette famille soit ici représentée par un homme qui semble être lui-même légion, qui n'en éprouve pas moins une chaude sympathie pour l'origine à laquelle il fait remonter sa race et les traditions de son peuple et qui, supérieur à tous ses prédécesseurs, est éminemment apte à représenter l'esprit de fraternité qui devrait unir tous les peuples de langue anglaise par l'univers entier."
Répondant au toast des parlements coloniaux, Cartier appuya sur l'heureuse terminaison de l'œuvre de la confédération ainsi que sur les objets qu'avaient en vue ceux qui s'étaient identifiés avec cette grande œuvre.
" Laissez-moi tout d'abord vous faire observer," dit le grand leader canadien-français, " qu'il faut de ma part une certaine audace pour venir vous adrsser la parole après les discours si éloquents qui viennent d'être prononcés, et particulièrement en la présence du pre-
mier ministre d'Angleterre, qui représente en ce pays non seulement la première autorité du monde politique, mais qui est aussi l'un des hommes les plus éloquents et les plus cultivés du Royaume-Uni. Evidemment, si vous vous attendez de ma part à un déploiement d'éloquence, je dois vous dire que vous allez être désappointés. Cependant, je ferai de mon mieux, et je suis certain que vous me pardonnerez mon insuffisance. On me demande de répondre au toast des parlements coloniaux. Je regrette beaucoup que votre choix soit tombé sur moi pour parler au nom des corps représentatifs, tels que fonctionnant dans les colonies qui ont le bonheur d'appartenir à l'empire britannique et d'être attachées à la mère-patrie. En ce qui nous concerne, quand nous avons formé la confédération, c'est-à-dire le Dominion du Canada, nous fûmes autorisés, grâce à la libéralité du parlement et du gouvernement anglais, à nous concerter afin de présenter notre propre projet de représentation au parlement anglais pour adoption. La constitution dont nous jouissons a été élaborée par nousmêmes, bien qu'elle doive son existence à une loi impériale. Ni le parlement britannique ni la nation anglaise n'en a pris l'initiative. Nous nous sommes présentés devant le parlement et le gouvernement anglais, et nous leur avons soumis un mode de gouvernement naturellement basé sur le système représentatif ; et c'est une grande source, je ne dirai pas d'orgueil, mais d'encouragement, pour les hommes publics qui prirent alors part à ce grand projet qu'il ait pu être adopté par le gouvernement et le parlement anglais sans, pourrais- je dire, un seul changement. Nous sommes reconnaissants à l'Angleterre pour la liberté d'action qui nous a été donnée à cette occasion. Quand il nous fallut considérer en quoi devaient consister les institutions représentatives qui régiraient le grand Dominion du Canada, il nous fallut aussi, naturellement, étudier l'histoire passée et présente des nations qui avaient possédé, ou possédaient actuellement des institutions représentatives. Nous en arrivâmes à la conclusion qu'un corps législatif, pour être utile, devait représenter le sens de rectitude de la nation, mais non pas ses passions. C'est pourquoi nous avons adopté un système de gouvernement représentatif qui laisserait au représentant élu une certaine durée de vie parlementaire, afin de lui permettre d'accomplir de grandes choses. Nous ne voulions pas que le mandat parlementaire ne fût qu'un simulacre de pouvoir ne durant qu'une seule session, et passer ensuite à une autre élection. Ce que nous voulions, c'est que ce mandat fût un véritable fidéicommis, afin que les électeurs eux-mêmes pussent té moigner de la confiance qu'ils reposaient en ceux qu'ils élisaient ; et ensuite, afin que ceux qui étaient élus pussent montrer en retour, à leurs électeurs, la réalisation des promesses qu'ils avaient faites en tout honneur de légiférer pour le mieux des intérêts et du bien-être de tout le pays."
" C'est Monsieur Guizot qui a déjà dit, je crois, en une certaine occasion, que " le sens commun finit toujours à la longue par prévaloir." C'est bien ce qui arrive, et c'est pourquoi un parlement de courte durée, un parlement annuel de trop courte durée, ne peut jamais rien accomplir de grand. En ce qui nous concerne, nous ne trouvons rien à reprendre à ce que font nos voisins. Nous sommes en bons termes avec eux, et à cette table hospitalière, en la présence de l'illustre ministre qui représente cette grande nation, je suis heureux d'avoir cette occasion de lui dire qu'à son égard, et à l'égard de nousmêmes, nous sommes aussi pleinement en plein exercice de notre liberté que qui que ce soit au monde. Notre Dominion n'est pas formé sur le principe démocratique ; l'élément représentatif en fait partie, mais c'est le principe monarchique qui en est la base. Nos voisins ont basé leur propre confédération entièrement sur le principe démocratique ; ils en ont tenté l'expérience, et cela avec grand succès ; mais nous avons déjà fait jusqu'à un certain point, nous aussi, l'épreuve de notre régime, et nous croyons qu'il en résultera ceci : Tant que l'Angleterre existera, et tant que l'Angleterre jouira de l'avantage et du bienfait d'un parlement, notre gravitation politique et nos affections politiques seront toujours dirigées vers la mèrepatrie. Afin que nous ne perdions jamais cela de vue, nous avons fondé un grand empire qui va s'étendre de l'Atlantique au Pacifique ; nous voulons que tout cet immense territoire soit bien gouverné, non seulement suivant un principe s'appliquant à nos propres intérêts, mais aux fins d'augmenter encore le pouvoir et la prospérité de la mère-patrie. Je suis sûr qu'il ne s'élèvera jamais un différend entre l'Angleterre et nos bons voisins à cause de nous. Mais cela ne fait rien ; si jamais un semblable malheur survenait, nous sommes prêts au Canada à accepter notre situation. Nous accepterons la situation du moment. Mais tous ceux qui comprennent l'inclination naturelle de nos voisins, ainsi que la nôtre et celle de l'Angleterre, à vouloir jouir des bienfaits de la paix, sont persuadés que ce jour malheureux ne viendra jamais. Si, cependant, ce jour devait venir, nous serons là."
" J'ai entendu beaucoup parler ce soir, messieurs, de la race anglo-saxonne. J'ai eu l'honneur d'être présenté à Sa Majesté quand Elle a bien voulu m'inviter, il y a dix ou douze ans, à me présenter à Windsor, et Sa Majesté daigna alors m'interroger au sujet des Canadiens-Français. La plus courte définition que j'ai pu donner de mes compatriotes (il faut toujours être bref avec les rois, et il faut aussi que je le sois à votre égard) c'est que les Canadiens-Français, ainsi que moi-même, nous étions des Anglais parlant le français. Nous apprécions l'œuvre et la valeur de la race saxonne ; et je dois ici rap-
peler qu'il y a un mélange de sang normand avec le meilleur sang d'Angleterre. Je mentionne ce fait afin de vous démontrer que je ne suis en aucune façon blessé par cette admission, car j'ai étudié quelque peu l'histoire du passé. En ce qui nous concerne, de l'autre côté de l'Océan, les deux races là-bas sont des Français et des Anglais ; nous sommes Français, et les Français du Bas-Canada (ou plutôt les Anglais parlant le français) ont prouvé qu'ils pouvaient mettre en pratique des institutions représentatives. Nos voisins nous disent qu'un gouvernement à la fois représentatif et libre ne peut pas fonctionner. Ils n'ont pourtant qu'à regarder ce qui s'est passé dans cette colonie française qui, il y a quelques années, ne comptait que 45,000 habitants et qui maintenant dépasse un million. Ils verront là que le fonctionnement du régime représentatif a parfaitement réussi."
Cartier et McDougall furent aussi, durant leur séjour à Londres, les hôtes des administrateurs du chemin de fer Great Western of Canada, à un banquet donné à St. James' Hall, et auquel assistaient lord Grandville, ministre des colonies, le vicomte Bury, sir Edward Watkin, président du Grand-Tronc, et autres notables. En adressant la parole, lord Grandville fit observer qu'il avait déjà lu dans le célèbre rapport de lord Durham que les Canadiens-Français rongeaient leur frein en silence, en attendant l'heure de la vengeance ; mais, ajoutait-il, à en juger par l'amabilité de leur hôte (Cartier) ils devaient avoir beaucoup changé. Leurs lois d'instruction publique et leurs corporations religieuses, disait encore lord Granville, étaient autant d'exemples que la métropole pourrait imiter avantageusement. Il félicita Cartier sur le brillant avenir réservé au Dominion, et termina en déclarant que le Canada était destiné à devenir l'un des plus grands pays du monde.
En répondant au toast porté à sa santé, Cartier saisit cette occasion d'exposer certaines idées remarquables et bien à propos. " Je dois tout d'abord," dit-il, " remercier les hôtes distingués qui m'ont invité ce soir à ce banquet. En second lieu, je puis leur donner l'assurance que la population canadienne-française est profondément loyale et qu'elle ne désire aucunement se jeter dans le gouffre républicain du pays voisin. Elle désire rester fidèle au vieux drapeau monarchique de la Grande-Bretagne, ce drapeau qui flotte sur toutes les mers, ce drapeau que la tyrannie n'a jamais pu abattre, ce drapeau qui symbolise la vraie liberté. Les Canadiens ne soupirent pas après ce que certaines gens appellent l'indépendance politique, car ils sont convaincus que s'ils veulent devenir réellement grands ils n'ont qu'à continuer à rester fermement unis à la mère-patrie, afin de partager sa puissance, son prestige et sa gloire. Les Canadiens veulent être une puissance sur le continent américain, afin de faire sentir leur influence
de l'Atlantique au Pacifique ; et ils restent convaincus que, s'ils veulent réaliser leurs espérances et leurs ambitions, il leur faut avoir l'appui et l'influence de la Grande-Bretagne. Pour toutes ces raisons, je crois donc devoir mettre sur leurs gardes les gens crédules qui pourraient être disposés à attacher quelque importance aux arguments de M. Goldwin Smith et de tous ceux qui forment avec lui l'école anti-coloniale."
Le 24 mars suivant, et après que leur mission eut été couronnée de succès, les délégués canadiens eurent l'honneur de recevoir une invitation spéciale au château Windsor et de dîner avec Sa Majesté la reine Victoria et la famille royale. A cette occasion, sir George Cartier fut l'hôte de la reine durant plusieurs jours et reçut aussi plusieurs autres marques d'honneur. Le 5 avril, il s'embarquait pour le Canada à bord du " North American," après une absence de près de cinq mois. Arrivé à Portland, il prit immédiatement le train pour Montréal et fut accueilli tout le long de la route avec le plus grand enthousiasme. Une foule énorme de citoyens l'attendait à Montréal, et le maire Workman lui présenta une adresse, en réponse à laquelle il parla de l'importance de l'acquisition des Territoires du Nord- Ouest par le Canada. " Dans quelques mois," disait-il alors, " le Dominion du Canada s'étendra de l'Atlantique au Pacifique. Avec quatre provinces unies en confédération, nous sommes maintenant très forts. Mais il ne faut pas nous en tenir là. Les nations, comme les individus, doivent toujours aspirer à grandir."
Le 28 mai suivant, sir George Cartier présenta à la Chambre des Communes une série de résolutions ratifiant les arrangements conclus par les délégués au nom du Canada avec la Compagnie de la Baie d'Hudson, et ces résolutions furent adoptées à une majorité écrasante, le vote étant de cent vingt et un à quinze. En appuyant ces résolutions, et en justifiant l'acquisition des nouveaux territoires, Cartier, avec une vision véritablement prophétique, annonça le grand avenir qui était réservé à l'Ouest du Canada, le détournement du courant d'émigration qui allait affluer vers ce riche district, l'achèvement de l'œuvre de la confédération par l'admission de la Colombie-Britannique, et la construction d'un grand chemin de fer transcontinental unissant les deux océans. " L'Acte de l'Amérique Britannique du Nord," s'écria-t-il avec un juste orgueil, " va donc s'appliquer bientôt à une chaîne de provinces s'étendant de l'Atlantique au Pacifique. J'espère bien qu'alors nous n'entendrons plus parler d'annexion."
Les conditions d'acquisition des nouveaux territoires ayant reçu la sanction du parlement du Dominion, une loi fut promulguée afin de donner un gouvernement territorial au district portant le nom de Territoires du Nord-Ouest. En vertu de cette loi, il fut stipulé que
le gouvernement de ces territoires serait dévolu à un lieutenant-gouverneur assisté d'un conseil. Peu de temps après, William McDougall, qui avait conduit avec Cartier les négociations pour l'acquisition des territoires, fut nommé lieutenant-gouverneur, et au mois d'octobre suivant il partit pour Fort Garry, qui devait être le siège de son gouvernement.
McDougall ne devait jamais arriver à Fort Garry. L'acquisition de ce district par le Canada avait été loin d'être vue d'un bon œil par les habitants de cette région. Les Métis, pour donner à ces colons leur nom distinctif, s'étaient laissés persuader que leur pays allait passer au pouvoir d'une puissance étrangère sans que leurs désirs eussent été consultés et que leurs droits et libertés étaient mis en danger. Leurs craintes ne s'en accrurent que davantage quand ils virent les ingénieurs du colonel Denis faire des levés topographiques des terres, même avant que la proclamation royale annonçant l'adjonction des territoires au Canada eût été émise. McDougall, étant un de ceux qui avaient négocié le transfert du district, était surtout personnellement tenu dans une grande mesure responsable des nouvelles conditions ; et quand, accompagné de son secrétaire, J. A. N. Provencher, journaliste canadien-français bien connu, le lieutenant-gouverneur arriva à la frontière, il fut arrêté par une bande de colons, conduits par Louis Riel, qui était leur chef reconnu. Alors s'ensuivirent rapidement la première insurrection du Nord-Ouest dirigée par Riel, l'établissement d'un gouvernement provisoire, dont Riel était aussi pour ainsi dire le chef, l'assassinat de Scott, l'expédition militaire conduite par le colonel Garnet Wolseley, la fuite de Riel et la fin de cette révolte éphémère.
Il n'est pas nécessaire que tous ces sujets soient ici traités en détail, car sir George Cartier n'y a été qu'indirectement concerné. Il est vrai qu'avant tout cela, Mgr Taché, se rendant à Rome pour prendre part au concile œcuménique, s'était arrêté à Ottawa et avait personnellement averti Cartier et les autres membres du gouvernement que les Métis étaient fort mécontents de ce que le colonel Denis avait fait, et qu'à moins qu'on ne fît quelque chose des troubles éclateraient certainement. Cartier ne prit pas au sérieux les avertissements de l'évêque, et les événements ne devaient pas tarder à démontrer que ce distingué prélat connaissait mieux les sentiments de son peuple que ceux qui vivaient à des milliers de milles de là. Quand l'insurrection eut éclaté, Cartier télégraphia à Mgr Taché de revenir immédiatement de Rome, et ce ne fut pas trop de toute l'influence dont cet évêque pouvait disposer pour calmer les Métis et empêcher le soulèvement de prendre des proportions formidables. Avant cela, l'abbé Thibault, Donald A. Smith, le futur lord Strathcona,.et le colonel de Salaberry,
avaient essayé de pacifier les esprits, mais sans succès. Les Métis, réunis en assemblée publique, avaient adopté leur Déclaration de Droits, établissant les conditions auxquelles ils reconnaîtraient l'autorité du Canada, et trois délégués, le juge Black, l'abbé Richot et Albert H. Scott, furent envoyés à Ottawa pour négocier avec le gouvernement du Dominion. Ce fut à sir George Cartier qu'incomba surtout le soin de mener ces négociations, ce qu'il fit avec un rare tact et une habileté consommée, gardant son calme en un temps d'excitation et de passion populaire intense, même quand les attaques les plus violentes étaient dirigées contre lui personnellement ainsi que contre ceux de sa race et de sa foi. Le résultat de ces négociations fut la décision du gouvernement d'organiser la nouvelle province du Manitoba, avec des institutions représentatives libres, et à cette organisation Cartier prit une part très considérable.
Ce fut le 2 mai i87o, près de quatre mois avant l'entrée à Fort Garry des troupes conduites par Wolseley, qu'un bill fut présenté aux Communes du Canada par sir John A. Macdonald pour l'établissement et le gouvernement de la province du Manitoba. Quelques jours après, le premier ministre était terrassé par une maladie qui fut bien près d'emporter ce grand homme d'Etat, mais heureusement pour son pays son activité devait s'exercer encore durant bon nombre d'années. La maladie de Macdonald, toutefois, eut pour conséquence que la tâche de faire passer le bill du Manitoba par toutes ses phases échut à Cartier, tâche dont il sut s'acquitter avec une habileté qui lui mérita de nombreux suffrages. On a dit que l'objet de Cartier avait été alors de faire du Manitoba une province canadienne-française, que la nouvelle constitution avait été modelée en grande partie sur celle de Québec, et que l'inauguration du premier gouvernement avait été confiée à un Canadien-Français qui était un ami intime de Cartier, c'està-dire feu le sénateur Marc Girard. Si telle a été l'ambition de Cartier, elle était chez lui fort légitime. Les Canadiens-Français avaient compté parmi les premiers pionniers du grand Ouest, et ces rudes colons avaient contribué pour une bonne part à ouvrir ces régions à la civilisation. A cette époque, Cartier voyait ses compatriotes prendre en grand nombre le chemin de la république voisine. N'était-ce pas chez lui une pensée patriotique de désirer voir cette émigration se diriger plutôt vers une région qui était encore le Canada ? Il est vrai que les Canadiens-Français n'ont pas répondu aux désirs de Cartier. Les centres industriels et plus rapprochés de la république voisine exerçaient une attraction trop puissante, et le résultat fut que le Manitoba, au lieu de recevoir une immigration canadiennefrançaise, fut peuplé par des étrangers venus de tous les points de l'Europe et de l'Ouest des Etats-Unis.
Cependant, les quelques colons canadiens-français qui s'étaient fixés dans le Manitoba, à l'époque de son établissement comme province, avaient acquis certains droits, et Cartier voulait que ces droits fussent sauvegardés. C'est pourquoi il fit insérer dans la loi une clause afin de protéger spécialement la minorité en ce qui concernait 6es droits éducationnels. En vertu de cette clause, il était expressément stipulé que toutes les écoles, existant en droit ou en pratique antérieurement à l'union du Manitoba avec le Dominion, auraient le droit d'exister conjointement avec les autres écoles qui pourraient être établies dans la suite et de recevoir* pour leur maintien une part égale dans la distribution des fonds publics. Si l'objet que se proposait Cartier n'a pas été réalisé, cela n'était certainement pas dû à aucun manque de désir ou d'efforts de sa part. Il voulait que toutes les minorités fussent amplement protégées par la constitution. On a la preuve que c'était l'intention de Macdonald et de Cartier de protéger la minorité catholique du Manitoba par cette déclaration de Macdonald faite à un membre de la Législature du Manitoba. " Vous me demandez mon avis sur la ligne de conduite que vous devriez suivre sur cette question irritante des écoles séparées dans votre province. Suivant moi, vous n'avez qu'une seule chose à faire. En vertu de votre propre constitution, les dispositions de l'Acte de l'Amérique Britannique du Nord (article 93) concernant les lois adoptées pour la protection des minorités en matière éducationnelle sont rendues applicables au Manitoba et ne peuvent être changées, car la loi impériale confirmant l'établissement de nouvelles provinces (34 et 35 Vict. C. 28, art. 6) stipule que le parlement du Canada n'a pas compétence pour modifier les dispositions de la constitution du Manitoba en ce qui concerne la province du Manitoba. Il est donc évident que le régime des écoles séparées dans le Manitoba n'est pas du ressort de la Législature de cette province ni de celui du parlement fédéral." 3 Bien que le plus haut tribunal juridique de l'empire ait donné une interprétation différente à la constitution du Manitoba, les intentions de Cartier et de Macdonald sont parfaitement claires à ce sujet. " Le Manitoba est la clé des Territoires du Nord-Ouest," disait Cartier en présentant la mesure. " Il restera encore de vastes régions qui aideront plus tard à créer de nouvelles provinces, et il est nécessaire que son mécanisme politique soit aussi parfait que possible. Le nom indien qu'on lui a donné, et qui est très euphonique, signifie: ' Le Dieu qui parle.' Eh bien, puisse la nouvelle province toujours parler aux habitants du Xord-Ouest le langage de la raison, de la vérité et de la justice." Avec le don de vision prophétique qui lui était si particu-
Pope : " Memoirs of Sir John A. Macdonald," Vol. II, pp. 248-249.
lier, George-Etienne Cartier voyait déjà le jour où dans cet immense Ouest seraient constituées d'autres grandes provinces qui accroîtraient la force et la prospérité du Dominion, et c'était son espoir que la raison, la vérité et la justice seraient les principes dirigeants de leur vie politique.
Durant la discussion du bill créant la province du Manitoba, plusieurs attaques furent dirigées contre Cartier, comme suite aux troubles du Nord-Ouest, mais il sut y faire face avec son sang-froid habituel. Ce fut une période d'excitation intense, où les passions de race avaient beau jeu. L'exécution de Scott par ordre de Riel avait soulevé beaucoup de ressentiment dans Ontario, et comme d'autre part dans Québec il existait naturellement une sympathie marquée pour les Métis, on eut alors le spectacle malheureux de ces deux provinces dressées en bataille l'une contre l'autre. Les hommes d'Etat de l'époque durent faire appel à leur esprit de modération et mettre en œuvre toute leur habileté, et dans ces conjonctures critiques Cartier entre autres, se distingua par la pondération et le sens commun dont il fit preuve. Pas un seul instant se laissa-t-il emporter par l'excitation et les passions du moment. Il envisagea la situation avec calme, dans la certitude où il était que le bon sens de la population finirait par prévaloir. D'après un mémoire secret qu'il adressa dans le temps au gouvernementt impérial sur la situation du Nord-Ouest, nous voyons que Cartier condamnait l'exécution de Scott, tout en faisant observer que dans des temps de grande excitation populaire il était toujours difficile de prévoir ou d'apprécier les actes de violence qui en étaient la conséquence. Comme il le faisait fort justement remarquer, si le Père Richot, qui était un des délégués des Métis, s'était trouvé dans le temps dans la province d'Ontario, il y avait gros à parier qu'il aurait été lynché pour donner satisfacton au sentiment populaire. Tout en condamnant l'exécution de Scott, Cartier n'en eut pas moins alors le courage de faire face aux clameurs populaires pour exposer les griefs des Métis et pour insister sur le traitement équitable des premiers habitants du pays. Par la mesure constituant la nouvelle province du Manitoba, un million quatre cent mille acres de terre furent réservés aux Métis. " N'est-il pas juste et en même temps fort sage," faisait remarquer Cartier, " d'aider l'établissement de ceux qui ont contribué dans une mesure si notable à la prospérité de la Rivière Rouge ? "
La question de l'amnistie pour les insurgés souleva aussi beaucoup de discussion. Il n'y a aucun doute que Mgr Taché, avant de quitter Ottawa pour le Nord-Ouest, avant l'exécution de Scott, avait été autorisé par le gouvernement à offrir une amnistie pour tout ce qui avait trait au passé, et que conformément à cette autorisation il
reconnut le gouvernement provisoire et ouvrit des négociations avec Riel, lui promettant amnistie complète pour toutes les offenses déjà commises. L'exécution de Scott avait alors eu lieu. Les délégués des Métis à Ottawa alléguèrent dans la suite qu'une amnistie générale avait été promise par Cartier et d'autres membres du ministère, mais cela fut nié. Cartier lui-même fut très catégorique sur ce point-là, car dans une lettre qu'il écrivait à sir John A. Macdonald le 15 février 1873, quelques mois à peine avant sa mort, il disait: " Aucune promesse d'amnistie n'avait été faite. Rappelez-vous toujours que, tont le temps, nous avions dit que l'amnistie n'était pas une question de notre ressort, et que cela appartenait plutôt à la Souveraine." Quoi qu'il en soit de cette question controversée, ce qu'il y a de plus certain c'est que Cartier mit alors tout en œuvre pour rétablir la paix et l'harmonie entre les divers éléments en conflit à une époque où la situation était pleine des plus graves périls pour l'Etat.
L'adoption du bill du Manitoba fut suivie de l'organisation de cette nouvelle province, dont A. G. Archibald, qui était un ami intime de Cartier, fut nommé le premier lieutenant-gouverneur. Archibald ne voulait pas tout d'abord accepter ce poste, mais il se rendit enfin aux prières de Cartier. C'est un fait historique digne d'être noté que le colonel Wolseley, qui devint dans la suite lord Wolseley, était un candidat à cette haute position, et que ce fut Cartier qui l'empêcha d'être choisi. Donald A. Smith, qui devint dans la suite lord Strathcona, et qui avait pris une part considérable aux négociations dans le Nord-Ouest, appuya vivement les titres de Wolseley auprès de sir John A. Macdonald, mais Cartier mit immédiatement son veto à la chose, en alléguant que, dans les circonstances, la nomination d'un gouverneur militaire serait une erreur politique fatale. Il n'y a pas le moindre doute que Cartier avait ici parfaitement raison, mais Wolseley en ressentit un vif ressentiment, et à son retour en Angleterre, en racontant son expédition dans le " Blackwood's Magazine," il saisit l'occasion qui se présentait pour lui d'invectiver Cartier, qu'il compara au Bourgeois Gentilhomme de Molière. Racontant l'incident à M. DeCelles quelques années après, Macdonald, à qui M. De- Celles avait demandé pour quelle raison Wolseley avait ainsi attaqué Cartier, répondit : " Parce que Cartier s'était montré trop franc. Alors qu'il se trouvait à Washington, Wolseley était allé rendre visite à Cartier pour solliciter la position de premier lieutenant-gouverneur du Manitoba. Mon ami lui dit alors que cela n'était pas possible. Wolseley jugea, d'après cette réponse, que Cartier avait de l'aversion pour lui, et de là son attaque injustifiable contre le ministre de la Milice. Mais Wolseley a dû s'apercevoir dans la suite que si Cartier et le gouvernement avaient alors agréé sa demande c'en était fait de
sa carrière. Retournant en Angleterre après cinq ans d'absence, c'eût été alors un homme tombé dans l'oubli, ayant perdu tout contact avec la Cour, et on lui aurait probablement donné alors quelque commandement d'ordre inférieur."
En empêchant Wolseley de devenir lieutenant-gouverneur du Manitoba, Cartier a non seulement empêché de graves complications politiques d'éclater au Canada, mais il rendit aussi par là même un service signalé au commandant britannique, qui devint dans la suite l'un des officiers les plus célèbres de l'armée britannique et fut créé feld-maréchal de l'empire.
Durant ces temps troublés, alors que Cartier exerçait les fonctions de premier ministre, la province d'Ontario se trouva en proie à un véritable sentiment de fureur quand la nouvelle commença à se répandre qu'il était à poursuivre des négociations avec les insurgés, et que le nouveau lieutenant-gouverneur, M. Archibald, et Mgr Taché devaient être envoyés par voie du territoire des Etats-Unis, porteurs d'un message de clémence. Des assemblées de protestation eurent lieu à Toronto, et de violents discours y furent prononcés. Sir George Cartier était certainement très désireux de voir se terminer aussi rapidement et aussi paisiblement que possible les troubles du Nord-Ouest, mais en réalité le nouveau lieutenant-gouverneur se rendit dans l'Ouest par voie exclusivement canadienne, en prenant ce que l'on appelait la " route d'hiver," passant à l'arrière de l'expédition Wolseley, et il arriva à Fort Garry dans les premiers jours de septembre, après le départ de Riel et de ses amis. L'année suivante, quand le Manitoba fut menacé d'une invasion fénienne, le nouveau gouverneur reçut un secours précieux de Riel, qui refusa d'avoir rien à faire avec les Féniens, empêcha les Métis de se joindre à ce mouvement et les organisa pour la défense du pays.
Pour parfaire l'œuvre de la confédération, suivant que le désiraient Cartier et les autres promoteurs du projet, il était nécessaire d'obtenir l'admission de la province de l'Ouest la plus éloignée, c'està-dire la Colombie-Britannique. Dans les négociations qui amenèrent l'adjonction de cette grande province au Dominion, Cartier prit la part la plus importante, et ce fut lui qui, le 28 mars i87i, présenta au parlement le bill stipulant l'admission de la Colombie-Britannique dans la Confédération. En présentant la résolution, il exposa que les conditions qui avaient été arrêtées participaient de la nature d'un traité, et devaient être acceptées ou rejetées en leur entier. Parlant de la clause qui concernait le grand chemin de fer projeté du Pacifique, il expliqua que la politique du gouvernement était de construire ce chemin par l'entremise de compagnies privées, auxquelles seraient accordées certaines concessions de terres et en outre une petite subven-
tion en argent. La longueur du chemin était évaluée à 2,500 milles, et il était proposé d'accorder à la compagnie qui entreprendrait de construire ce chemin quelque chose comme soixante-quatre millions d'acres de terre. C'était avec un juste sentiment d'orgueil, disait-il, qu'il saluait la réalisation d'un Canada uni, s'étendant d'un océan à l'autre. " Je ne saurais terminer ces explications," faisait-il observer, " sans appuyer auprès de cette honorable Chambre sur toute la grandeur de l'œuvre. Cette jeune confédération est sur le point de couvrir toute la partie nord du continent. Et quand on considère qu'il a fallu à nos voisins soixante ans pour atteindre le Pacifique, où trouver dans l'histoire du monde rien qui puisse être comparable à notre merveilleuse prospérité? J'ai toujours prétendu qu'une nation, pour être grande, doit avoir une puissance maritime. Nous possédons déjà cette puissance à un très haut degré. Notre union avec les provinces du Golfe nous donne accès à la mer du côté de l'est, et maintenant notre union avec la Colombie-Britannique va nous donner l'accès du grand océan Pacifique."
Les résolutions présentées par Cartier pour l'admission de la Colombie-Britannique furent adoptées à une forte majorité, après que plusieurs amendements eurent été rejetés ; et avec l'admission de cette province éloignée, le 20 juillet i87o, le rêve de Cartier, de Macdonald et des autres promoteurs de la confédération d'un Canada uni, s'étendant d'un océan à l'autre, se trouva réalisé.
Une seule chose restait à faire pour réunir en un seul faisceau les parties disjointes de la confédération: un grand chemin de fer transcontinntal. Une des conditions stipulées par la Colombie-Britannique pour son entrée dans la confédération était la construction de ce chemin, et Cartier était un des principaux promoteurs du projet. On a raconté que les délégués de la Colombie-Britannique, durant leurs négociations avec le gouvernement du Dominion, avaient recommandé à Cartier de construire un chemin de fer à travers la région des prairies jusqu'au pied des montagnes Rocheuses, puis de là jusqu'à la côte de construire une grande route de colonisation. " Non," répondit Cartier, " cela ne suffira pas ; demandez un chemin de fer jusqu'à la mer, et vous l'aurez." On ne doit pas oublier qu'en i87i, deux compagnies s'étaient organisées, chacune ayant pour objet la construction du Canadien-Pacifique. L'une de ces compagnies, portant le nom même de Canadien-Pacifique, était sous la présidence de sir Hugh Allan, et était essentiellement une compagnie de la province de Québec, tandis que l'autre, qui était désignée sous le nom de compagnie du chemin de fer Inter-Océanique, avait à sa tête David Macpherson, et était une compagnie de la province d'Ontario. Chaque compagnie obtint une charte aux mêmes conditions, lesquelles étaient
que le capital serait de $10,000,000 et que la compagnie ne serait considérée être organisée que quand $1,000,000 auraient été versés. En raison de la concurrence qui existait entre les deux compagnies, le gouvernement se trouva dans une position gênante vis-à-vis d'elles, et il fut par conséquent décidé d'adopter une loi générale donnant au Gouverneur en Conseil pouvoir de traiter avec l'une ou l'autre ou avec les deux compagnies fusionnées, ou encore, à défaut d'arrangement à l'amiable, d'accorder une charte à une nouvelle compagnie. Cartier porta le plus grand intérêt à ce qu'il considérait comme une entreprise nationale, et il prit une part considérable à l'élaboration de la loi projetée. On a raconté que quand le projet de loi qui devait donner naissance au Canadien-Pacifique eut été entièrement rédigé, le manuscrit en avait été déposé sur un fauteuil avant d'être soumis à la Chambre. Plusieurs amis étaient à causer avec Cartier de cette importante mesure, quand soudain Cartier, qui ne pouvait plus cacher son enthousiasme, désignant le fauteuil, s'écria : " Voici un bill qui mérite qu'on s'y attache. Il y a là des idées ; cent victoires sur l'opposition ne me donneraient pas autant de plaisir qu'une discussion sérieuse de ce bill auquel je me rallie avec tant de joie."
Le 26 avril i872, Cartier, en proposant la formation de la Chambre en comité plénier pour considérer une série de résolutions concernant la construction du Canadien-Pacifique, expliqua que les conditions de l'union avec la Colombie-Britannique exigeaient que ce chemin fût commencé avant deux ans et terminé avant dix ans. Le gouvernement, ajoutait-il, demandait d'être autorisé à passer un contrat avec une compagnie pour construire le chemin, ou, si une seule compagnie ne pouvait pas se charger de toute l'entreprise, d'ouvrir des négociations avec plusieurs compagnies pour la construction de diverses sections du chemin. Comme on ne s'attendait pas qu'aucune compagnie se chargerait d'une entreprise aussi formidable sans l'aide du gouvernement, celui-ci proposait d'accorder une concession de 50 millions d'acres de terre, en blocs alternes d'une profondeur de vingt milles, de chaque côté de la voie, les blocs intermédiaires étant réservés à l'Etat pour être vendus. Il était en outre proposé d'accorder une subvention en argent de $30,000,000.
Un bill basé sur ces résolutions fut présenté par Cartier, et une longue discussion s'ensuivit. L'opposition à la mesure était dirigée par Alexander Mackenzie, qui allégua que les pouvoirs qu'on proposait de conférer à l'Etat étaient extravagants et dangereux. Mackenzie exprimait des doutes qu'un tel chemin pût être construit dans l'intervalle spécifié, mais Cartier, avec son optimisme ordinaire, lui répliqua qu'il était parfaitement sûr que tout serait terminé à temps. Après avoir passé par toutes ses différentes phases, le bill fut lu pour
la première fois le ier juin, et fut adopté au milieu du plus grand enthousiasme. Au moment où le greffier déclara le bill adopté, Cartier se leva comme mû par un ressort, et au milieu des acclamations donna libre cours à son enthousiasme par ces paroles qui sont devenues historiques : " En route pour l'Ouest ! (Ail aboard for the West).
Ce fut là le dernier grand triomphe de la carrière parlementaire de Cartier. Il dut avoir lui-même l'intuition qu'il touchait à la fin de l'œuvre de toute sa vie, car on raconte que, de retour à son bureau après que le bill fut devenu loi, il sortit d'un tiroir un dossier des différentes lois qu'il avait réussi à faire adopter, y joignit la mesure du Canadien-Pacifique, et envoya le tout chez le relieur. Bien que cette grande entreprise du Pacifique n'ait été commencée que quelques années après, le bill de Cartier fut la première mesure législative qui en reconnaissait la nécessité, et en ce sens on peut considérer ce bill comme marquant l'origine même de l'entreprise. Cartier n'a pas vécu assez longtemps pour voir l'achèvement de l'œuvre qui signifiait tant de choses pour le Canada, mais ce fut l'un de ses plus grands mérites d'avoir soutenu l'entreprise dès son origine, et d'avoir prévu et prédit le grand avenir qui lui état destiné. " Avant longtemps," déclarait-il, " le voyageur anglais qui débarque à Halifax pourra en cinq ou six jours traverser tout un continent habité par des sujets britanniques." Ce que Cartier prédisait a été plus que réalisé. La compagnie du Canadien-Pacifique est aujourd'hui devenue une des corporations les plus puissantes de l'univers, exploitant non seulement un immense réseau transcontinental et nombre d'hôtels-palais, mais possédant en outre de superbes flottes sur l'Atlantique et le Pacifique, qui lui font pour ainsi dire une ceinture ininterrompue tout autour du globe. Cartier, par sa confiance inébranlable en l'entreprise, à une époque où il fallait être vraiment hardi pour imaginer que l'Ouest du Canada était destiné à un tel avenir, a donné là une autre preuve de sa clairvoyance si remarquable et de sa foi suprême dans les destinées du Canada. 4
Nous venons de montrer quelle a été la part importante prise par Cartier dans tous les grands événements qui ont marqué l'avènement de la confédération. Nous voulons parler de la construction de l'Intercolonial, unissant les provinces maritimes au Canada, de l'acquisition par le Dominion des grands Territoires du Nord-Ouest, des mesures de milice prises pour assurer la défense du domaine national, de l'admission de la Colombie-Britannique dans la Confédération, et enfin des phases initiales de la construction du premier chemin de fer
4 Le chemin de fer du Canadien-Pacifique, sous le direction de sir Thomas Shaughnessy, a aujourd'hui réalisé tous les espoirs les plus extravagants de Cartier.
transcontinental. Plusieurs années devaient s'écouler encore avant que le Dominion eut atteint ses proportions grandioses actuelles, mais grâce aux efforts de Cartier et de Macdonald l'œuvre de consolidation était en bonne voie d'avancement. Quelques mois à peine avant la mort de Cartier, l'Ile du Prince-Edouard ayant signifié le désir d'entrer dans la confédération, un bill à cet effet fut adopté par le parlement. Ainsi donc, Cartier put avoir cette grande satisfaction, avant sa mort, de voir le Dominion, qu'il avait si puissamment aidé à fonder, former une chaîne ininterrompue de provinces ne reconnaissant pour bornes que l'Atlantique à l'est et le Pacifique à l'ouest. Son rêve grandiose d'un Canada uni, s'étendant d'un océan à l'autre, était réalisé.