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CHAPITRE XVI

Ainsi qu'il arrive pour bien des hommes cTEtat, George-Etienne Cartier dut passer par les vicissitudes ainsi que par les triomphes de la vie publique, et la dernière période de sa carrière a été marquée par des revers et une diminution du grand prestige dont il avait joui durant tant d'années. Durant près d'un quart de siècle, il s'était affirmé au premier rang devant le public, et durant la plus grande partie de cette période il avait été le chef incontesté de la grande masse de ses compatriotes. Il avait, au cours de ces années, surmonté tous les obstacles ; il avait mené à bonne fin des réformes considérables et radicales, et enfin il avait vu sa carrière couronnée par le triomphe du mouvement de la confédération dont il avait été l'un des promoteurs les plus en vue. De i867 à i87o, on peut dire que Cartier atteignit le zénith de son succès, et s'il était alors disparu de la scène de ce monde aucune ombre ne serait restée pour ternir le lustre de son grand nom. En réalité, les trois dernières années de sa vie furent sous certains rapports les moins remarquables et les moins glorieuses de toute sa carrière. Jusqu'alors, sa vie publique n'avait été qu'une longue succession de triomphes ; mais il était destiné à goûter à la coupe amère de la défaite, et à voir même bon nombre de ses amis les plus fidèles d'autrefois transformés en adversaires.

Les malheurs de Cartier, à la fin de sa carrière, sont dus à plusieurs causes. Il n'est donné qu'à peu d'hommes d'avoir une carrière ininterrompue de gloire et de succès ; la masse du peuple est volage, et tel qui est aujourd'hui son idole populaire passe souvent le lendemain au rang de souffre-douleur. Il en fut ainsi de Cartier. Ses succès avaient soulevé de la jalousie et de l'opposition, non seulement parmi ses adversaires politiques, mais même dans les rangs de ses propres partisans. Que ses adversaires aient pu chercher chez lui les points faibles de la cuirasse et aient employé tous leurs efforts pour amener la défaite de l'homme qui leur barrait le chemin, le fait n'a rien qui doive surprendre, et même cela pourrait se justifier en invoquant des raisons de stratégie politique. Cartier avait été durant bien des années la personnalité dominante de la politique du Bas-Canada, et comme il possédait l'appui des éléments les plus influents et la confiance de la grande masse de ses compatriotes, ses adversaires politiques s'épui-

saient contre lui en des luttes stériles qui ne faisaient que le grandir davantage. Selon toutes les apparences, il était devenu invulnérable. Mais un courant de mécontentement commençait déjà à se fa:re sentir, même parmi ses propres partisans, et ce courant devait être utilisé par des adversaires adroits afin de détruire à ses bases mêmes le pouvoir et l'influence de Cartier. Le mécontentement dont nous venons de parler s'était accru peu à peu, et avait été tout d'abord occasionné par des questions d'un caractère politico-religieux. Par bonheur, ces questions qui dans le temps avaient soulevé de vives et amères discussions, furent éventuellement réglées, et bien qu'elles aient contribué à diminuer l'influence politique de Cartier dans les dernières années de sa vie, elles n'ont pas pu affecter les grands services qu'il a rendus au Canada. Ce qui doit ici nous préoccuper, c'est de considérer quel effet ces questions ont eu sur la fortune politique de Cartier. Que la conduite de Cartier en certaines circonstances n'ait pas eu le don de plaire en certains cercles influents, la chose est incontestable. Ainsi, par exemple, il avait encouru la désapprobation personnelle du célèbre et puissant évêque de Montréal, Mgr Bourget, l'un des prélats les plus éminents dont se glorifie l'Eglise du Canada. La cause de ce mécontentement remontait à fort loin. L'unique paroisse de Montréal, et cela à compter des premiers temps de la colonisation française, avait été la paroisse de Notre-Dame, qui était sous l'administration du séminaire de Saint-Sulpice. Mgr Bourget, qui était le chef reconnu du diocèse, avait décidé qu'au lieu de concentrer tous les offices religieux dans l'église paroissiale de Notre-Dame, cette paroisse serait divisée en plusieurs paroisses. Les Messieurs de Saint-Sulpice, alléguant qu'ils avaient toujours eu charge de la paroisse, qu'ils avaient construit toutes les églises de la ville, et qu'on ne pouvait ni en droit civil ou religieux rien changer à cet ordre de choses, refusèrent d'accéder aux désirs de l'évêque. Le différend fut porté à Rome et devant les tribunaux civils, et par malheur pour Cartier il se trouva que le cabinet de légistes dont Cartier faisait partie représentait le séminaire devant les tribunaux. Comme personne ne l'ignore, Cartier avait toujours été dans les meilleurs termes avec les Sulpiciens. Il avait reçu son éducation à leur collège ; il avait plusieurs amis parmi les professeurs, et il n'avait jamais laissé passer une occasion d'exprimer son admiration pour cette institution et ses directeurs. Bien qu'il n'ait pas figuré personnellement dans la cause qui s'instruisait devant les tribunaux, il n'est peut-être que naturel de présumer que toutes ses sympathies étaient pour les Sulpiciens. Dans tous les cas, le chef du diocèse considéra l'opposition qui était faite à ses désirs comme une attaque contre ses prérogatives, et l'incident contribua à créer un écart entre deux des hommes les plus influents de l'époque, l'illustre digni-

taire de l'Eglise et réminent homme d'Etat. Des conséquences politiques importantes devaient s'ensuivre. Les conservateurs les plus avancés de la suite de Cartier, c'est-à-dire ceux que l'on appelait les ultramontains ou castors, prirent parti pour le chef de l'Eglise, et portèrent le mécontentement contre Cartier jusque dans l'arène politique. La fondation du " Nouveau-Monde " à Montréal pour créer de l'opposition à Cartier, et la création subséquente du " Parti Catholique," dont les membres s'engageaient ouvertement à n'appuyer que les candidats qui " souscriraient entièrement et pleinement aux doctrines de l'Eglise catholique en relig:on, en politique et en économie sociale," furent les corollaires du mouvement qui était dirigé contre Cartier et son influence. Bien que ce mouvement n'ait pas eu l'approbation de Mgr Taschereau, qui était à la tête de l'église catholique du Canada, il ne saurait y avoir aucun doute que l'effet n'en fut pas moins marqué dans le monde politique.

Une autre question irritante vint encore alimenter le mécontentement parmi les compatriotes de Cartier. Nous voulons parler de celle qui se rattachait aux écoles du Nouveau-Brunswick. A la session de la législature du Nouveau-Brunswick, en i87i, un nouveau régime scolaire pour la province fut établi en vertu d'une loi stipulant que la législature n'accorderait de l'aide qu'aux écoles non-confessionnelles. Cette loi n'était donc ni plus ni moins qu'un coup porté aux écoles séparées. L'indignation fut naturellement à son comble parmi les catholiques du Nouveau-Brunswick, qui adressèrent une pétition au Conse:l Privé demandant le désaveu de la loi. Cette pétition fut rejetée, le Conseil alléguant que ce litige était entièrement du ressort de la législature provinciale, et que tout désaveu constituerait une intervention injustifiable et en désaccord avec le droit constitutionnel de la province. La question fut ensuite soumise au parlement fédéral, sous forme de motion pour requête au gouverneur-général, demandant le désaveu de la loi dont on se plaignait.

Il était généralement admis que la minorité catholique du Nouveau-Brunswick avait ici un grief sérieux à faire valoir. La grande question était de savoir si le parlement et le gouvernement du Dominion pouvaient intervenir. En vertu de l'Acte de l'Amérique Britannique du Nord, qui formait la base de la confédération, l'éducation avait été laissée au contrôle des provinces, sauf cependant qu'en ce qui concernait Ontario et Québec, et afin de protéger les droits existants, un appel pourrait être fait au gouvernement fédéral, advenant qu'une législature locale mettrait obstacle à ces droits en quelque façon que ce fût. Quelle était la situation de la minorité du Nouveau-Brunswick ? En ce qui la concernait, on alléguait que, bien que la coutume eût été, jusqu'à la promulgation de la nouvelle loi, d'accorder une certaine sub-

vention à chaque école confessionnelle, cette coutume n'avait été garantie par aucune loi spéciale à l'époque où la confédération avait été effectuée, et que par conséquent la minorité ne pouvait pas invoquer les mêmes droits que ceux possédés en vertu de la constitution par les minorités d'Ontario et de Québec. Les députés protestants du Nouveau-Brunswick s'opposaient fermement à toute intervention de la part des autorités fédérales, en alléguant que les choses d'éducation étaient de la juridiction exclusive de la législature provinciale. L'un d'entre eux, le colonel Gray, déclara qu'à la conférence de Londres il avait proposé d'appliquer au Nouveau-Brunswick le système d'écoles séparées qui existait dans Ontario et Québec, mais que cette proposition n'avait pas été agréée parce qu'on invoquait que cette législation devait être entièrement provinciale et que d'ailleurs l'élément catholique du Nouveau-Brunswick était assez puissant pour protéger ses propres intérêts. Quand la question fut discutée aux Communes en avril i872, sir John A. Macdonald et sir George-Etienne Cartier, tout en se déclarant être tous deux fortement en faveur des écoles séparées et pleinement d'accord avec la minorité catholique du Nouveau-Brunswick, exprimèrent l'opinion que d'après la constitution le parlement fédéral ne pouvait pas désavouer la loi passée par le législature du Nouveau-Brunswick, car cette question, disaient-ils, était absolument de juridiction provinciale. Dans la discussion qui s'ensuivit, Cartier fit observer que les lois antérieures de la province n'avaient pas garanti l'existence des écoles séparées, et que le Nouveau-Brunswick n'était pas à cet égard dans la même situation qu'Ontario et Québec. Quand le projet de confédération était à l'étude, disait-il encore, il n'avait jamais été question des droits des catholiques du Nouveau-Brunswick; et l'évêque du Nouveau-Brunswick, qui avait écrit plusieurs lettres en faveur de la confédération, n'avait jamais réclamé une protection spéciale pour ses fidèles.

Cependant Cartier, tout en affirmant que le côté juridique de la question ne prêtait le flanc à aucune attaque, n'hésitait pas à exprimer fortement sa sympathie pour la minorité du Nouveau-Brunswick. " Quant à moi," disait-il, " je déclare hautement que les catholiques du Nouveau-Brunswick devraient avoir les mêmes privilèges que ceux de la province de Québec. Seulement, il est incontestable qu'ils n'ont pas la même protection que ces derniers, en vertu de la loi. Dura lex, sed lex.'3

Quand la question revint devant la Chambre, dans la séance du 20 mai i872, M. John Costigan ayant proposé que la Chambre se prononçât en faveur du désaveu, M. Colby, député de Stanstead, proposa un amendement exprimant le regret que la loi du Nouveau-Brunswick eût mécontenté une partie des habitants de cette province et l'espoir

que cette loi serait modifiée à la prochaine session de la législature provinciale. Cartier appuya alors l'amendement Colby, tout en réaffirmant la position qu'il avait déjà prise à ce sujet. Il admettait volontiers qu'une injustice avait été commise à l'égard de la minorité, mais la loi passée par la législature n'en était pas moins, ajoutait-il, parfaitement constitutionnelle, et il n'y avait rien là qui pût justifier le gouvernement ou le parlement fédéral d'intervenir. C'était à la législature provinciale qu'il appartenait de remédier à cette injustice. L'amendement Colby fut adopté à une forte majorité, et la question fut mise de côté pour quelque temps. Mais, ainsi que nous le verrons bientôt, l'attitude prise en ces conjonctures par Cartier eut une influence considérable sur son avenir politique.

D'autres questions d'un caractère important vinrent dans le temps engager toute l'attention de Cartier. Même pourrait-on dire que cette session parlementaire de i872 — la dernière à laquelle Cartier ait participé— a été mémorable par le nombre de grandes questions qui y furent prises en considération. Citons entre autres la question du traité de Washington, qui avait été effectué l'année prcédente entre la Grande-Bretagne et les Etats-Unis. C'était ici la question des pêcheries qui intéressait vitalement le Canada. Depuis l'abrogation du traité de réciprocité, les pêcheurs des Etats-Unis, en dépit de tous les avertissements, avaient persisté à faire la pêche dans les eaux canadiennes, ainsi qu'ils en avaient le droit sous l'ancien traité. Le gouvernement canadien avait exprimé son intention de mettre fin à ces opérations manifestement illégales. Plusieurs bateaux de pêche surpris dans les eaux prohibées furent saisis, à la grande indignation des Etats-Unis, bien qu'il n'y eût pas le moindre sujet de plainte, car les droits possédés par les Etats-Unis en vertu de l'ancien traité avaient évidemment pris fin avec son abrogation.

Finalement, il fut décidé que la question des pêcheries canadiennes, ainsi que d'autres questions en litige entre la Grande-Bretagne et les Etats-Unis, y compris les réclamations des Etats-Unis contre la Grande-Bretagne pour les dommages causés par YAlabama, la question de la propriété de l'île San Juan dans le détroit Juan de Fuca à laquelle les deux pays prétendaient avoir droit, les réclamations du Canada contre les Etats-Unis pour dommages causés par les Féniens, et la navigation du Saint-Laurent et des canaux canadiens, seraient référées à une Haute Commission mixte représentant la Grande-Bretagne et les Etats-Unis. Comme le Canada était vitalement intéressé dans les négociations, sir John A. Macdonald fut désigné pour faire partie de la commission britannique. Les séances de la Haute Commission, ouvertes à Washington le 27 février, durèrent jusqu'au 8 mai, et il en résulta le célèbre traité en vertu duquel les eaux de chaque

pays devaient rester accessibles aux pêcheurs de l'autre pays durant une période de douze ans, les Etats-Unis convenant de payer pour l'usage des pêcheries canadiennes, qui avaient une valeur bien plus considérable, une somme devant être fixée par arbitrage. Il fut en outre convenu que le poisson et l'huile seraient, durant cette même période, admis en franchise aux Etats-Unis et au Canada. Les Etats-Unis obtenaient aussi la libre navigation du Saint-Laurent et des canaux, et de leur côté les sujets britanniques avaient libre accès à la navigation du lac Michigan. Le Dominion, malgré les protestations énergiques de sir John A. Macdonald, fut forcé de se désister de toutes réclamations pour dommages causés par les Féniens.

Le traité de Washington souleva beaucoup de mécontentement dans le Dominion, et sir John A. Macdonald fut violemment attaqué et même accusé d'avoir sacrifié les intérêts du Canada. Ces accusations blessèrent profondément le grand homme d'Etat, et il déclara solennellement qu'il avait fait au contraire tout ce qui lui était possible au cours de ces négociations pour protéger les droits et faire valoir les intérêts du Dominion. Il n'est pas nécessaire d'entrer ici dans cette controverse. La justification de sir John A. Macdonald apparaît en déta'l dans ses propres mémoires, et la correspondance figurant dans cette justification montre qu'il tint sir George Cartier, qui remplissait en son absence l'office de premier ministre à Ottawa, fidèlement au courant du progrès des négociations, et que Cartier et les autres membres du gouvernement canadien insistaient pour que les droits du Canada fussent pleinement protégés. L'attitude du gouvernement canadien fut pleinement exposée dans un télégramme adressé par sir George Cartier à sir John A. Macdonald le 23 avril, alors que les négociations en étaient arrivées à une phase critique. Macdonald avait écrit une longue lettre à Cartier pour l'informer de la situation, et en réponse Cartier adressa à Macdonald le télégramme suivant :

" Nous nous rendons pleinement compte de la gravité de la situation, et nous savons aussi quel profond intérêt le Canada doit porter au règlement des différends entre la Grande-Bretagne et les Etats-Unis. Le gouvernement impérial, s'étant formellement engagé à ne pas disposer de nos pêcheries sans notre consentement, ce serait de sa part un manque de parole et une indignité sans égale à l'égard d'une grande possession britannique que de vouloir disposer de ces pêcheries pour une somme devant être fixée par arbitrage et de décréter en outre la franchise du poisson. Les habitants du Canada sont prêts à échanger le droit de pêche pour des droits de commerce réciproque; mais, advenant qu'ils ne puissent pas obtenir des droits de cette nature, ils préfèrent garder leurs pêcheries, et ils doivent protester contre ce qui se passe actuellement à l'encontre de leur volonté, en ce qui concerne leurs droits et leurs biens. On ne nous a jamais dit que les pêcheries allaient se trouver mêlées inextricablement à la question de l'Alabama, et nous n'aurions jamais cru qu'une tentative serait faite pour nous forcer à disposer de nos pêcheries contre notre gré afin d'obtenir certains résultats sur d'autres points en litige, si importants que pussent être ces résultats. Notre parlement ne consentira jamais à accepter un traité reposant sur une semblable base, et si on insiste là-dessus vous devrez vous retirer de la commission. Nous sommes pleinement

d'accord avec vous au sujet de ce que vous avez dit à lord Grey, suivant les termes de la lettre que vous m'avez adressée."

Malheureusement, et ainsi que sir John A. Macdonald l'expliqua dans la suite, le télégramme de Cartier n'arriva qu'après réception d'instructions d'Angleterre d'accepter un règlement des pêcheries côtières sur la base de la franchise du poisson et d'une compensation monétaire, dont le chiffre serait fixé par arbitrage, le tout restant sujet à ratification par le Canada. Si ce télégramme était arrivé plus tôt, sir John A. Macdonald était d'avis qu'il aurait pu produire un tel effet sur lord Grey, qui était le principal représentant britannique, qu'il en aurait immédiatement câblé le texte en Angleterre et le gouvernement impérial, affirmait Macdonald, y aurait certainement alors regardé à deux fois avant de conclure les négociations dans le sens précédemment indiqué.

Macdonald, bien que tout aussi désireux que Cartier et les autres membres du gouvernement canadien de défendre les intérêts du Canada, se trouvait dans une situation excessivement difficile et embarrassante. La question des pêcheries canadiennes se trouvait malheureusement mêlée à la question de YAlabama, et autres différends en litige entre la Grande-Bretagne et les Etats-Unis, et les intérêts du Canada en étaient arrivés à être, ainsi qu'on l'a reconnu dans la suite, subordonés à des nécessités impériales. Sir John A. Macdonald avait tout d'abord hésité à se rendre à Washington comme membre de la commission, parce qu'il appréhendait que si quelque chose allait mal on ferait de lui une sorte de bouc émissaire en ce qui concernait le Canada. Mais finalement il se décida, parce que, disait-il, après tout ce que le Canada avait fait pour lui, il ne pouvait pas décliner cette responsabilité. Nous savons maintenant quelle lutte de tous les instants il dut livrer à Washington pour défendre les intérêts du Canada, et avec quelle attitude à la fois ferme et digne il sut résister à toutes les tentatives d'intimidation, dont une venant même de la part d'un de ses collègues. Avant d'accepter la nomination de commissaire, Macdonald avait exigé des autorités impériales une déclaration explicite des droits du Canada aux pêcheries côtières, et il avait insisté pour que les articles du traité concernant les pêcheries restassent sujets à la ratification du parlement du Canada. Quand les négociations furent terminées, Macdonald songea tout d'abord à refuser de signer le traité. " C'eût été là pour moi la décision la plus aisée à prendre et celle aussi qui aurait le plus aidé à ma popularité," écrivaitil à sir John Rose, " et c'est bien ce que mes collègues à Ottawa m'engageaient à faire. Mais mon refus de signer aurait pu entraîner des conséquences si graves que je décidai finalement de faire le sacrifice d'une bonne partie de ma popularité et de la situation que j'occupais

au Canada plutôt que de courir le risque de faire avorter complètement le traité."

On a même dit dans le temps que la guerre entre les Etats-Unis et la Grande-Bretagne aurait pu résulter de la rupture des négociations. D'une manière générale, Macdonald considérait que le traité était assez satisfaisant, mais qu'en ce qui concernait les pêcheries les intérêts du Canada avaient été subordonnés aux intérêts généraux de l'empire. En tenant compte de toutes les circonstances, sir John A. Macdonald crut que c'était son devoir, tant vis-à-vis le Canada que vis-à-vis l'empire, d'apposer sa signature au traité. Il ne s'était pas trompé cependant quand il appréhendait le ressentiment que le pays lui garderait de sa conduite, et il le vit bien à la tempête de protestations que son retour à Ottawa fit éclater dans toutes les parties du pays. Mais les attaques les plus violentes ne purent le faire sortir du silence qu'il s'était déterminé à garder, et ce ne fut que quand le traité eut été soumis au parlement durant la session de i872 qu'il répliqua aux critiques et justifia sa conduite dans l'un des plus grands discours de sa vie, et qui produisit en Chambre et par tout le pays un effet extraordinaire. C'était afin d'assurer la paix et pour le bien de l'empire que Macdonald demandait la ratification du traité, même avec toutes ses imperfections. " Le silence est d'or, M. l'Orateur, et j'ai gardé le silence," disait-il en terminant et en parlant des attaques qui avaient été dirigées contre lui. " Je crois qu'après avoir réfléchi le pays sera d'accord avec le gouvernement. Ce que nous demandons au Canada, par l'entremise de ses représentants, c'est d'acepter ce traité, de l'accepter avec toutes ses imperfections, de l'accepter dans l'intérêt de la paix et dans l'intérêt du grand empire dont nous faisons partie."

En ces conjonctures critiques, Cartier donna à son grand collègue le même appui loyal et ferme que celui qu'il lui avait donné en bien des occasions précédentes, et sa dernière allocution mémorable dans le parlement canadien fut un ardent appel aux représentants de Québec d'appuyer Macdonald dans sa demande de ratification du traité. Ce fut à la séance du 15 mai, et comme on était sur le point de faire l'appel aux voix, que Cartier prononça un long et puissant discours en faveur de la ratification du traité, si imparfait qu'il fût, en basant son appel sur les intérêts de l'empire. La péroraison fut tout particulièrement remarquable. " Je désire maintenant," dit-il en se tournant vers les représentants de Québec, " m'adresser à mes amis de Québec que j'ai dirigés si souvent dans les luttes parlementaires, et dont les votes, quoique n'étant pas toujours populaires sur l'heure, avaient au moins le mérite de représenter la justice et le droit. Tels ont été leurs votes sur la confédération, sur les légitimes revendications de la Nouvelle-Ecosse, sur l'organisation des provinces du Manitoba et de la

Colombie-Britannique. Sur toutes ces questions, Ontario a vacillé, mais non pas Québec. Aujourd'hui qu'il s'agit d'un traité international, je verrai, je l'espère, les députés bas-canadiens aussi solidement unis pour l'appuyer. Le député de Peel (M. Hylliard Cameron) a parlé de la perte que l'Angleterre a faite en perdant son ancienne amie, la France. Sans doute, nous devons regretter que la France ne soit plus comme autrefois la puissante alliée de l'Angleterre. Mais il se trouve que dans notre Canada un tiers de la population est d'origine française. Combien il serait agréable pour l'Angleterre d'apprendre que mes compatriotes sont unanimes pour approuver le traité fait par elle pour aider ainsi l'empire à triompher de ses difficultés. J'espère donc que les représentants de cette population française voteront tous — oui, tous, sans exception — la ratification du traité."

L'appel de Cartier ne fut pas fait en vain, car la grande majorité des députés de langue française votèrent en faveur du traité qui fut ratifié par un vote de cent vingt et un contre cinquante-cinq. Grâce à ce traité, la Grande-Bretagne vit disparaître une foule de questions irritantes qui menaçaient de troubler la paix des deux pays. La question de X Alabama fut soumise à l'arbitrage, et il en résulta que les Etats-Unis se virent accorder la somme de $15,500,000. En outre, l'empereur d'Allemagne, à qui la question de la propriété de l'île de San Juan avait été référée, décida que cette île devait appartenir aux Etats-Unis.

Le discours de Cartier sur le traité de Washington fut son dernier grand effort oratoire dans le parlement canadien. La prorogation eut lieu le 15 juin, et le 15 juillet suivant le premier parlement du Dominion, dont la durée était terminée, fut dissous et des élections générales furent annoncées. Cartier se présenta de nouveau à Montréal pour demander le renouvellement de son mandat aux électeurs de Montréal-Est. Dès l'ouverture de la campagne, il ne tarda pas à s'apercevoir que la lutte qu'il avait à livrer serait la plus violente de toute sa carrière politique. L'attitude qu'il avait prise sur la question des écoles du Nouveau-Brunswick, attitude reposant entièrement sur des considérations juridiques, avait soulevé beaucoup de mécontentement dans Québec, où il existait naturellement un fort sentiment en faveur de la minorité opprimée. Plusieurs de ses propres partisans ne cachaient pas leur mauvais vouloir à son égard, et ses adversaires politiques cherchèrent alors tout naturellement à tirer parti de la situation pour le discréditer. Il fut accusé de ne 'pas avoir fait tout ce qu'il aurait pu faire dans l'intérêt de la minorité du Nouveau- Brunswick, et on alla même jusqu'à dire de lui qu'il avait trahi les intérêts de ses coreligionnaires. A tout cela, il fallait encore ajouter les passions locales, soulevées par l'accusation qu'il avait manqué de

loyauté à l'égard de Montréal et de ses propres électeurs en ce qui concernait le terminus du nouveau chemin de fer Canadien-Pacifique, que Ton assurait que Montréal ne posséderait jamais, passions où les rancunes laissées par les dissentiments entre Mgr Bourget et Saint-Sulpice entraient aussi pour une bonne part.

L'adversaire de Cartier était Louis- Amable Jette, alors jeune avocat relativement inconnu, sans aucune expérience politique, mais qui était destiné à occuper plusieurs hautes fonctions judiciaires et politiques, et à devenir éventuellement le lieutenant-gouverneur de sa province natale. Le parti libéral venait alors de passer par une véritable transformation. Nombre de ses membres les plus influents, comme Wilfrid Laurier, alors aux débuts de sa grande carrière, Honoré Mercier, qui devait jouer un si grand rôle dans la politique de Québec, François Langelier, Pelletier, David, Jette lui-même et plusieurs autres, s'étaient rendu compte qu'il n'y avait guère grand espoir de succès pour le parti libéral tant qu'on le soupçonnerait le moindrement d'être entaché de radicalisme ou d'anticléricalisme. Nous avons déjà raconté comment était né le parti rouge, comment il avait pu acquérir une certaine puissance après la disparition de LaFontaine de la scène politique, comment il souffrit du caractère radical de son programme et de son alliance avec George Brown, et comment il encourut l'hostilité du clergé catholique. Il ne faut pas croire cependant que tous les membres de l'ancien parti rouge ou démocratique fussent des anti-cléricaux. Charles-Joseph Laberge, l'un des membres les plus respectés du parti et l'un des plus dévoués partisans de Dorion, avait souvent cherché à concilier ses convictions comme catholique avec les principes du libéralisme, et à mettre un frein aux tendances radicales de quelques-uns de ses amis. Les déclarations de certains extrémistes avaient certainement causé un tort énorme au parti, en fournissant des armes à ceux qui prétendaient que leurs tendances étaient révolutionnaires. Sir Richard Cartwright, dont le libéralisme de bon aloi ne saurait être mis en doute, et qui était parfaitement au courant de tous les événements politiques de l'époque, raconte dans ses Mémoires que l'hostilité dont témoignait le clergé de Québec à l'endroit du parti libéral avait été causée pour une bonne part par la manière agressive, pour ne pas dire offensive, avec laquelle certains libéraux de Québec avaient l'habitude de parler des choses religieuses en général. Il a donné encore plus de poids à cette opinion en déclarant que s'il s'était rencontré dans Ontario des libéraux qui auraient parlé de ces choses avec la même désinvolture, ils auraient vu pareillement tout le clergé, tant catholique que protestant, se dresser contre eux en phalange solide. 1

1 Sir Richard Cartwright : " Réminiscences."

Dans de telles conditions, il n'est donc pas surprenant que le parti libéral ait été durant tant d'années comme ostracisé dans Québec, et que George-Etienne Cartier, dont la politique modérée lui avait attiré la sympathie du clergé catholique, ait pu bénéficier des erreurs de ses adversaires. Les efforts des libéraux les plus influents avaient maintenant pour objet de mettre le parti libéral et les principes libéraux en meilleure posture devant le pays, et à une assemblée tenue à cet effet dans la ville de Québec au commencement de i872, une nouvelle organisation avait vu le jour sous le nom de Parti National, avec toutes traces de radicalisme et d'anti-cléricalisme bannies de son programme. Dans le même temps, des ouvertures étaient faites pour s'assurer la sympathie des évêques et du clergé. Ce fut là le premier pas dans le mouvement qui devait trouver son expression quelques années plus tard dans le remarquable discours de Wilfrid Laurier, à Québec, sur le libéralisme politique, discours où le futur chef libéral cherchait à dissiper les préjugés qui existaient contre le parti libéral et maintenait qu'on pouvait être catholique dévoué sans cesser par là même d'être libéral convaincu en matière politique. Le nouvel esprit du libéralisme de Québec se trouvait indiqué par cette déclaration catégorique de Laurier: "Il est vrai," disait-il, " qu'il y a en Europe, en France, en Italie et en Allemagne une classe d'hommes qui se donnent le titre de libéraux, mais qui n'ont rien de commun avec ce que l'on conçoit par là, car ce sont en vérité les plus dangereux des hommes. Ce ne sont pas des libéraux, ce sont des révolutionnaires ; dans leurs principes, ils poussent l'extravagance jusqu'à ne vouloir rien moins que la destruction de la société moderne. Avec ces hommes-là, nous n'avons rien en commun." Ce fut là le nouveau libéralisme qui prépara les voies pour les futures victoires dans la province de Québec. Les libéraux avaient profité des leçons de modération données par Cartier, et ils ne devaient plus dorénavant les oublier.

Ce fut comme candidat du Parti National, ou plutôt de ce qui pourrait être décrit comme le parti libéral réformé de Québec, que Jette, alors dans sa trente-sixième année, apparut dans l'arène contre le Canadien-Français le plus redoutable de l'époque, c'est-à-dire George-Etienne Cartier. Jette, qui avait contribué activement à la fondation de la nouvelle organisation libérale, répudia hardiment les erreurs du passé. " Pourquoi," disait-il, " persisterions-nous à être responsables d'idées que nous ne partageons pas, et irions-nous nous condamner à une éternelle impuissance? Cette déclaration lui rallia bon nombre de ceux qui jusqu'alors avaient fait la sourde oreille au programme libéral, et ses chances se trouvèrent accrues par le mécontentement qui régnait dans les rangs mêmes de la suite de Cartier. Une lutte à jamais mémorable s'engagea immédiatement, et dès le début la

campagne fut marquée par des assemblées orageuses, de violentes passes d'armes et même de véritables émeutes. A certaines assemblées, il fallut appeler la police pour rétablir l'ordre. Le 9 août, Cartier et sir Hugh Allan, à l'assemblée tenue au square Saint-Jacques ,à Montréal, ne purent se faire entendre qu'avec la plus grande difficulté, et il s'en fallut même de peu qu'ils ne fussent tous deux lapidés. La fureur de la populace ne fut pas apaisée quand Cartier parla de son adversaire. " J'ai un adversaire," s'écria-t-il, " mais qui est-il? " Je le connais à peine. Il est sans passé politique, et par conséquent il échappe à la louange et au blâme. Comme il n'a aucun titre particulier à vos suffrages, il me semble que sa conduite est non seulement hardie mais au plus haut point téméraire. Je me présente devant vous avec vingt-cinq ans d'expérience politique, après avoir occupé des positions importantes dans le gouvernement du pays pendant dix-sept ans. On peut trouver des actes à critiquer dans ma carrière politique, car personne n'est sans péché ; mais je puis vous dire en toute sincérité, que j'ai toujours travaillé à obtenir pour mes compatriotes la plus grande somme d'avantages et de bonheur possible. J'ai défendu leurs droits sans jamais broncher et sans jamais empiéter sur ceux des autres nationalités. Tel a toujours été le but de ma vie politique."

Cartier était bien justifiable d'invoquer les titres dont il parlait, mais le peuple volage oublia ses grands services dans un accès temporaire d'irritation sur la conduite qu'il avait tenue en certaines circonstances ; et son adversaire qui était, comme le disait Cartier, sans passé politique, avait précisément sur lui à cet égard un grand avantage. C'est à cette assemblée que Cartier annonça que les deux compagnies qui avaient offert de construire le Canadien-Pacifique, en étaient venues à une entente et étaient parfaitement d'accord. " Elles veulent," ajouta-t-il, " construire le chemin du Pacifique de façon à sauvegarder vos intérêts. Dans un instant, vous entendrez sir Hugh Allan vous dire que j'ai fait tout ce qui était en mon pouvoir pour notre ville et le Bas- Canada, et que Montréal sera le principal terminus de cette grande voie ferrée."

" Le contrat ! le contrat ! montrez-nous le contrat !" s'écrièrent les partisans de Jette, et l'assemblée prit fin au milieu d'un tumulte indescriptible.

La présentation des candidats, qui eut lieu le 19 août, fut marquée par une recrudescence de manifestations tumultueuses. Cartier, dont la candidature avait été proposée par plusieurs citoyens éminents, adressa la parole à une immense réunion de ses électeurs, mais sa voix fut couverte par de fréquentes interruptions. " Je suis bien aise," dit-il, " après avoir été votre député aux Communes pendant cinq ans, de pouvoir vous rendre compte de ma conduite ; car je suis

certain que vous l'approuverez et que vous voudrez me réélire à une immense majorité."

Et comme alors des cris violents de dissentiment se faisaient entendre, il ajouta : " S'imagine-t-on que je vais me laisser intimider par ces cris ! Depuis vingt-cinq ans que je suis dans la vie publique, j'en ai vu bien d'autres et cela ne m'a jamais empêché de parler." Poursuivant alors le cours de ses remarques, il déclara qu'il n'avait rien à dire contre son adversaire, qui était sans aucune expérience politique, et qui, disait-il, en était réduit à critiquer sa conduite comme homme public. Jette, disait-il encore, prétendait se réclamer du parti National, mais ce parti n'était pas autre chose que le parti annexionniste, et plus ce parti changeait de nom moins il variait. Passant ensuite à la réfutation des attaques de ses critiques, il défendit sa conduite pour la réalisation de la confédération, laquelle, prétendait-il, avait mis fin aux querelles intestines, consacré les droits des catholiques, assuré aux Canadiens-Français le libre exercice de leurs privilèges dans la province de Québec, et inauguré une ère de prospérité qui leur permettait de fonder les plus belles espérances sur l'avenir.

Ses déclarations au sujet de la question des écoles du Nouveau- Brunswick ne furent pas moins catégoriques. " Je désapprouve la loi du Nouveau-Brunswick," s'écria-t-il. " Mon désir est que les catholiques de cette province soient mieux traités par la majorité protestante, et que nous prêtions aide et soutien à nos coreligionnaires, en nous servant des moyens à notre disposition. J'ai voté en Chambre pour la motion Colby. Or, cette motion est une désapprobation formelle de la loi, puisqu'elle demande à la législature du Nouveau-Brunswick d'amender la loi, à sa prochaine session, de manière à faire disparaître les justes sujets de mécontentement des catholiques de cette province. Je sais, en outre, que cette déclaration a donné satisfaction aux autorités religieuses qui doivent avoir plus de sollicitude que mes adversaires pour la doctrine et l'enseignement public."

Cartier en était arrivé à ce point de son discours et commençait à développer le côté légal et constitutionnel de la question scolaire dit Nouveau-Brunswick, quand il fut interrompu par une tempête de cris assourdissants. Tout ausstôt, des cris on passa aux coups de poing et une mêlée générale s'engagea. La police essaya vainement de séparer les combattants autour de l'estrade et de rétablir l'ordre. Les adversaires de Cartier, chassés du terrain, apparurent un instant après, armés de manches de haches et de gourdins, et firent pleuvoir une grêle de pierres sur la tribune. La bataille reprit de plus belle, et enfin les adhérents de Cartier purent repousser pour de bon leurs adversaires, mais il ne pouvait plus être question de continuer l'assemblée. Cartier, qui, tout le temps qu'avaient duré ces scènes violentes avait gardé son

sang-froid, tandis que les pierres pleuvaient autour de lui, invita ses amis à l'accompagner jusqu'à sa résidence, où il leur adressa encore quelques mots et réitéra sa déclaration que le terminus du Canadien- Pacifique serait à Montréal. " Le terminus sera là," déclara-t-il, en désignant l'endroit où se trouvent aujourd'hui la gare et l'hôtel de la Place Viger. Sous ce rapport, comme sous bien d'autres, il se trouva que la prophétie de Cartier s'est réalisée.

On a dit, du 28 août i872, que Cartier avait eu ce jour-là son Waterloo politique, car au lieu d'avoir été élu, comme il le prédisait, par une immense majorité, il dut subir une défaite écrasante, ayant été en minorité dans les trois quartiers qui composaient la division électorale de Montréal-Est. Son adversaire, Louis-Amable Jette, fut élu par une majorité de plus de 1,300 votes. Bien que Cartier ait paru accepter sa défaite avec philosophie, il ne saurait y avoir le moindre doute que ce coup cruel porté à son prestige politique le blessa profondément, et cela d'autant plus qu'il ne pouvait pas s'empêcher de penser que c'était là une bien piètre récompense pour tout ce qu'il avait fait pour ses électeurs et pour les grands services qu'il avait rendus à ses compatriotes. Tout cela se trouvait maintenant oublié dans une ébullition d'hostilité populaire. Pour comble de malheur, l'état de sa santé, qui inspirait depuis quelque temps certaines inquiétudes, se fit subitement alarmant. En i87i, les premiers symptômes de la redoutable maladie de Bright s'étaient manifestés par l'enflure des pieds, et ces symptômes s'aggravèrent de plus en plus. Durant la session parlementaire de i872, qui fut la dernière où il prit part, les souffrances qu'il endurait se voyaient visiblement sur toute sa personne. En réalité, durant les deux dernières années de sa vie, et par suite des ravages du mal dont il souffrait, Cartier n'était plus que l'ombre de l'homme d'autrefois, si plein de vitalité, d'énergie et d'entrain. Ainsi que sir John A. Macdonald le fit subséquemment remarquer, Cartier avait beaucoup baissé durant les dernières années de sa vie, et ceux qui ne le connurent qu'après i87o ne pouvaient avoir aucune conception du George Cartier de la décade précédente. Le caractère acharné de la campagne électorale de i872 eut certainement aussi des conséquences désastreuses pour sa santé, déjà minée par la maladie, et au cours de cette campagne il lui arriva souvent de se sentir tellement indisposé qu'il était forcé de prendre des instants de repos sur un sofa. Il fit, comme toujours, contre fortune bon cœur, et n'exhala jamais la moindre plainte, mais il n'y a aucun doute que sa maladie fut aggravée par sa défaite, au point même qu'il fut quelque temps avant de pouvoir être en état de retourner à Ottawa.

La défaite de Cartier lui attira de nombreuses expressions de sympathie. Mgr Bourget, évêque de Montréal, et l'abbé Bayle, su-

périeur de Saint-Sulpice, furent les premiers à lui rendre visite et à lui exprimer leurs regrets, et il reçut aussi bien d'autres marques d'encouragement. Parmi les tributs les plus notables rendus à son grand mérite d'homme d'Etat il convient de citer la lettre suivante qui lui fut personnellement adressée par lord Dufferin, alors gouverneurgénéral du Canada :

Citadelle de Québec,

29 août 1872.

Mon cher sir George, — Bien que mes fonctions m'obligent à rester à l'écart des luttes politiques, je suis sûr de ne commettre aucun acte inconstitutionnel en vous exprimant le profond et extrême regret que j'ai éprouvé en apprenant votre défaite à Montréal. En commun avec presque tous ceux qui se sont distingués dans la vie parlementaire, il vous a fallu subir l'une des vicissitudes proverbiales qui s'attachent à la fortune des hommes populaires. Mais, contrairement à bon nombre de ceux dont les carrières ont été des plus brillantes, vous pouvez vous consoler par la pensée que la distinction que vous avez obtenue n'était pas seulement personnelle, mais que votre nom est lié indissolublement à l'époque la plus mémorable et la plus glorieuse de l'histoire de votre pays, à compter de votre entrée dans la vie politique jusqu'à la consolidation des provinces, à laquelle vous avez contribué pour une si large part par votre génie, votre courage et votre habileté.

Il ne saurait y avoir le moindre doute que vous pourrez aisément obtenir un autre siège, car je suis sûr que même vos adversaires politiques les plus acharnés ne se pardonneraient jamais leur triomphe si cela devait entraîner votre exclusion du parlement.

Mon grand regret est que votre santé ait dû subir le contre-coup de la lutte que vous venez de soutenir. Cependant, j'espère que vous n'en avez pas trop souffert sous ce rapport, et je serais très heureux que vous m'appreniez vous-même, aussitôt que vous le pourrez, qu'il en est bien ainsi.

Nous comptons rester à Québec jusqu'au 23 septembre, et bien que notre installation soit assez rudimentaire nous trouverons bien moyen tout de même de vous recevoir dès que vous serez en état de venir nous voir. Je n'ai pas besoin de vous dire combien nous serons tous deux heureux, lady Dufferin et moi, d'avoir alors le plaisir de votre visite.

Votre bien dévoué,

Dufferin.

En outre de ces expressions personnelles de sympathie, Cartier fut aussi l'objet de bien des tributs publics d'estime et d'appréciation. La presse du pays, mettant de côté toutes considérations de partis, rendit témoignage à sa valeur et exprima l'espoir que sa défaite ne priverait pas longtemps le Canada de ses précieux services. Bien qu'ayant naturellement à cœur le revers qu'il venait de subir, Cartier n'en continua pas moins à faire montre de son courage ordinaire. Dans une lettre adressée peu de temps après à Louis Archambault, député de l'Assomption, et l'un de ses amis et partisans les plus dévoués, il caractérisa le résultat des élections comme étant une erreur politique passagère, et exprima l'opinion que les électeurs seraient les premiers à rectifier l'erreur qu'ils avaient commise. Dans tous les cas, ajoutait-il, cette défaite n'aurait aucun effet sur sa carrière politique.

Aussitôt qu'il fut suffisamment rétabli,Cartier se rendit à Ottawa où la réception qui lui fut accordée dut lui être une compensation pour

l'amertume de la défaite. En réalité, même, il fut reçu plutôt comme un vainqueur que comme une victime du sort. Une immense procession aux flambeaux l'escorta depuis la gare jusqu'à l'Hôtel-de- Ville, où il adressa la parole aux citoyens. Loin d'entendre alors la moindre note de reproche, les auditeurs de Cartier eurent l'agréable surprise de retrouver chez lui le vieil optimisme d'autrefois qui persistait quand même à s'affirmer. " Chacun sait," dit-il alors, " que j'ai essuyé une défaite à Montréal ; mais elle ne peut ni dégoûter ni décourager un homme public, et particulièrement un homme qui a longtemps possédé une certaine somme d'énergie. Bien que j'aie été vaincu, tous les députés de la bonne vieille province de Québec retourneront au parlement plus unis que jamais, et plus déterminés que jamais à développer la prospérité du pays et à démontrer l'utilité de nos nouvelles institutions politiques."

Rappelant ensuite à ses auditeurs, non sans mélancolie, que Baldwin et LaFontaine s'étaient retirés de la vie publique par dégoût, et parce qu'ils avaient dû subir l'ingratitude de ceux-là mêmes qu'ils avaient le plus obligés, Cartier ajouta qu'il ne se considérait pas seulement comme le représentant d'une localité particulière, et qu'une simple défaite locale ne pouvait avoir aucun effet sur l'intérêt général. " J'espère bien," dit-il encore, " que le Dieu Tout-Puissant m'accordera avant longtemps le complet rétablissement de ma santé. Si ce vœu est exaucé, vous me verrez à mon siège au parlement, travaillant pour votre bien et le bien de tout le pays."

Un siège au parlement pour le grand vaincu fut peu après mis à sa disposition. Plusieurs députés lui firent leurs offres à cet égard. Un des premiers qui vinrent le voir après sa défaite fut Michel Mathieu, député de Richelieu, et depuis lors l'un des juges les plus distingués de Québec. Il offrit à Cartier de résigner son siège en sa faveur, mais cela ne fut pas nécessaire. Les électeurs canadiens-français du Manitoba n'avaient pas oublié la dette de gratitude qu'ils devaient à Cartier pour la manière avec laquelle il avait essayé de sauvegarder leurs intérêts, et la nouvelle de sa défaite dans Montréal-Est ne leur était pas plutôt parvenue que déjà ils prenaient les moyens d'assurer son élection dans une circonscription du Manitoba. Louis Riel et Henry J. Clarke, qui se disputaient le siège de Provencher, convinrent sans hésitation, et avec le consentement cordial de leurs électeurs respectifs, de se retirer en faveur de Cartier. Et c'est ainsi que le 14 septembre, c'est-à-dire deux semaines à peine après sa défaite à Montréal, Cartier put être élu par acclamation député de Provencher à la Chambre des Communes. Mais il était destiné à ne jamais remplir ce mandat.

Cartier fut extrêmement sensible à cette démarche de ses amis de

Fac-simué de la dernière lettre écrite par Sir George-Etienne Cartier a Sir John A. Macdonald.

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l'Ouest, ainsi qu'en témoigne la lettre circulaire de remerciements qu'il leur adressa alors. Dans une communication contenant cette circulaire, et adressée à A.-A.-C. LaRivière, devenu sénateur, il parle de cette démarche de ses amis du Manitoba comme d'une agréable surprise, et il leur exprime toute la vive et sincère amitié qu'il éprouve pour eux. " Vous et votre province," disait-il alors à ses nouveaux électeurs, " avez des amis sincères dans les différentes provinces du Dominion, et spécialement dans la bonne vieille province de Québec, qui a toujours sympathisé et ne cessera jamais de sympathiser avec vous, et qui fera toujours tout en son pouvoir pour que la concorde et l'harmonie, qui heureusement régnent chez elle entre les différentes races et les différentes croyances religieuses, régnent de même chez vous entre les différentes races et les différentes croyances religieuses qui divisent les habitants de votre province."

Avec une profonde gratitude, Cartier remercie ensuite les électeurs de Provencher de ce qu'ils ont bien voulu faire pour lui, et il termine par ces paroles : " Je regrette d'avoir à vous annoncer qu'il me faut immédiatement aller faire un voyage en Europe dans l'intérêt de ma santé ; et tout en vous offrant mes souhaits sincères de prospérité et de bien-être pour vous et pour votre province, je prie Dieu qu'il bénisse l'objet de mon voyage et qu'il me redonne ma santé ordinaire pour que je puisse reprendre mon travail politique dans l'intérêt de votre collège électoral, aussi bien que dans celui de votre province et la mienne, et dans celui de tout le Dominion."

Sur ces entrefaites, l'état de santé de Cartier s'était tellement aggravé que son départ immédiat pour Londres s'imposait afin d'aller consulter des spécialistes. Il quitta donc Montréal dans la soirée du 2? septembre, en route pour Londres, et accompagné de lady Cartier et de ses deux filles. Bon nombre de ses anciens amis étaient à la gare pour lui adresser ce qui devait être un éternel adieu, et ce fut une scène touchante de voir le grand homme d'Etat, qui avait tant fait pour son pays et qui maintenant n'était plus que l'ombre de lui-même, recevoir en cette circonstance les bons souhaits de ses amis et, avec cet optimisme qui ne le quittait jamais, leur exprimer la certitude où il était qu'il revendrait avant longtemps reprendre son bon combat politique.

En arrivant à Lévis, Cartier fut reçu par le premier ministre de la province et son ami intime, P.-J.-O. Chauveau, et par un grand nombre de citoyens éminents, et les citoyens de Lévis lui présentèrent alors une adresse à laquelle il fit une réponse touchante : " Je vous assure qu'il est bien consolant pour un homme public qui n'a jamais eu en vue que les grands intérêts de son pays, de recevoir de semblables preuves de sympathie de la part des diverses classes de la population avec lesquelles il n'a point été en rapports immédiats. Ces liens,

qu'un même idéal a formés entre nous, seraient bien doux à porter si la Providence me conservait ma santé ordinaire pour continuer l'œuvre patriotique que nous poursuivons. Mais au moment de vous quitter pour me remettre entre les mains des hommes de l'art, et demander à leur habileté de me conserver cette existence que j'ai vouée au service de ma patrie, je ne puis résister au sentiment qui s'empare de moi " A ce moment, Cartier, dont l'émotion avait été remarquée par tous les assistants dès le début de son discours, dut s'interrompre un instant, et ce fut les larmes aux yeux qu'il adressa alors un dernier adieu à ses compatriotes.

Une scène encore plus pathétique devait marquer le départ de Cartier du Canada. Au milieu des acclamations de milliers de ses compatriotes, et tandis que le canon de la citadelle saluait de dix-sept coups le ministre de la milice et qu'une musique militaire faisait entendre une marche brillante, le grand leader s'embarqua à Lévis sur le tender William, qui le conduisit au paquebot Allan Prussian, sur lequel il devait faire son dernier voyage en Europe. Au moment où le William allait aborder le paquebot, le maire de Québec, Pierre Garneau, présenta à l'illustre voyageur une adresse couverte de plus de 1,500 signatures, reconnaissant les éminents services de l'homme d'Etat et exprimant l'espoir qu'il ne tarderait pas à revenir avec sa santé complètement rétablie. En réponse à cette adresse, Cartier prononça les derniers mots qui devaient tomber de sa bouche au Canada. Avec une émotion qui, par instants, prenait le dessus des efforts qu'il faisait pour la surmonter, il remercia ses compatriotes pour ce précieux témoignage de leur estime et de leurs bons souhaits. A un certain moment, l'esprit de combativité qui l'animait quand même se manifesta une dernière fois. Comme on approchait du paquebot, sa voix fut un instant couverte par le bruit de la vapeur s'échappant de la machine du navire, et il n'en fallut pas plus pour que tout aussitôt il tirât parti de cette interruption, au milieu des bravos de ses auditeurs. "Voici une interruptinn," dit-il, " mais vous savez que les interruptions ne me découragent pas. On a essayé pareillement d'interrompre ma carrière politique ; mais je puis vous assurer que l'incident de Montréal-Est ne me décourage pas plus et n'aura pas plus d'influence sur ma conduite politique que cette interruption n'en pourra exercer sur mon discours. Je ne suis pas de ceux qui se découragent facilement. Si Dieu me prête vie et santé, je prouverai bientôt, je l'espère, à mes adversaires que le grand parti conservateur ne se laisse pas abattre par un échec de cette nature."

Mais les dernières paroles prononcées en cette occasion portent plutôt l'empreinte de la mélancolie que de la combativité. " Je ne saurais terminer," dit-il alors, " sans vous remercier des bonnes pa-

rôles que vous avez b'en voulu dire à l'adresse de lady Cartier et de ma famille. Veuillez croire que j'y suis extrêmement sensible ainsi qu'à l'intérêt que mes amis portent à ma santé. Le cœur plein de reconnaissance, je vous dis adieu, ou plutôt au revoir."

Ce n'était pas un " au revoir," mais un éternel " adieu." Cartier ne devait plus revoir sa terre natale, ni se retrouver vivant au milieu de ses amis. Son désir le plus cher était de pouvoir mourir au Canada, ainsi qu'en témoigne ce qu'il disait à l'un de ses intimes, quelques instants avant le départ du paquebot: " Si les spécialistes me condamnent," disait-il, " je reviendrai immédiatement au pays mourir parmi mes compatriotes. Mais cette suprême consolation devait même lui être refusée. Il devait mourir loin de la patrie qu'il aimait tant, et pour laquelle il avait tant fait.

Sir George arriva à Londres dans les premiers jours d'octobre. Le voyage lui avait fait du bien, et sa santé s'améliora quelque peu après son arrivée. Il s'était mis immédiatement sous les soins du docteur Johnstone, un éminent spécialiste de Londres pour les maladies des reins, et il avait tout lieu d'espérer que sa santé serait avant longtemps complètement rétablie. Mais le mal avait apparemment déjà fait trop de progrès, et bien que laissant par-ci par-là au malade quelques instants de répit, s'acheminait peu à peu vers une terminaison fatale. Dans sa lutte avec le terrible ennemi qui ne voulait plus lâcher prise, Cartier déploya le même courage indomptable qui ne l'avait jamais abandonné. Il ne perdit jamais espoir, même quand sa faiblesse lui rendait au plus haut point pénible le moindre effort physique, et il n'oublia jamais non plus les intérêts du Canada. Durant les sept mois de son séjour dans la métropole de l'empire, et jusqu'à ce que sa faiblesse l'eût complètement terrassé, il continua à s'occuper des affaires du Canada. Depuis son arrivée à Londres jusqu'à quelques jours à peine avant sa mort il se tint constamment en correspondance avec sir John A. Macdonald, et toutes ses lettres témoignent du profond intérêt qu'il portait au Canada. Tant que ses forces le lui permirent, il fit preuve d'activité. Il eut plusieurs entretiens avec lord Kimberley, secrétaire aux colonies, et il rencontra aussi lord Monck et lord Lisgar, tous deux anciens gouverneurs du Canada. Il eut aussi l'honneur de dîner avec le prince et la princesse de Galles et assista en outre à plusieurs hautes réceptions. Il suivait alors, tout le temps, un traitement médical, et les médecins l'encourageaient à croire que sa santé s'améliorait. Ces bonnes nouvelles, qui ne devaient être qu'illusoires, furent reçues avec joie par tout le Canada, et en particulier par sir John A. Macdonald et ses autres collègues dans le gouvernement, et on peut juger de la nature de ces sentiments par l'extrait suivant d'une lettre adressée alors à Cartier par le premier ministre :

" J'ai lu hier aux ministres votre lettre du 23 novembre. Je n'ai pas besoin de vous dire à quel point vos collègues sont heureux d'apprendre vos progrès dans la voie du rétablissement. Il n'y a plus qu'à continuer. Vous paraissez avoir converti lord Kimberley, car le gouverneur-général a reçu de lui une dépêche l'informant que le bill concernant le thé et le café ne serait pas rejeté. Pour peu maintenant que vous puissiez obtenir le transfert de la garantie relative aux fortifications, votre mission se trouvera avoir été couronnée d'un succès complet. Ne vous hâtez pas trop cependant de revenir au pays." Toutes les lettres de Cartier à Macdonald, envoyées dans les premiers mois de 1873, indiquent qu'il était satisfait des progrès qu'il faisait dans la voie de la santé et qu'il espérait pouvoir avant longtemps revenir au Canada. Même, à la fin de mars, il écrivait qu'il espérait revenir au Canada à la fin d'avril ou au commencement de mai.

Mais, dans l'intervalle, une bombe avait éclaté dans le ciel politique canadien. Aucune histoire de la vie et du temps de sir George- Etienne Cartier ne serait complète sans parler d'un incident qui certainement attrista considérablement les derniers jours de Cartier et résulta en une diminution temporaire de son grand prestige. Nous voulons parler de ce qui porte dans notre histoire le nom de " scandale du Canadien-Pacifique." Les détails en sont suffisamment connus, et il n'est pas nécessaire que nous en racontions ici les phases successives, depuis le moment où, le 2 avril 1873, Lucius Seth Huntington, député de Shefford, accusa formellement le gouvernement d'avoir conclu un pacte frauduleux avec sir Hugh Allan en ce qui concernait la charte du Canadien-Pacifique, jusqu'à ce jour mémorable du 5 novembre 1873 où sir John A. Macdonald, voyant que son gouvernement marchait à une défaite inévitable, mit sa résignation et celle de ses collègues entre les mains du gouverneur-général. Dégagés des passions de partis, du choc des intérêts et de la masse des explications contradictoires, les faits essentiels sont parfaitement clairs. Nous avons déjà dit que deux compagnies, le Canada-Pacifique et l'Interocéanique, se disputaient la construction du nouveau chemin de fer transcontinental. A la suite de la session parlementaire de i872, un effort avait été tenté pour fusionner les deux compagnies ; mais comme sir Hugh Allan désirait que la présidence de la nouvelle organisation lui fût assurée, et que les promoteurs de l'autre compagnie ne voulaient pas consentir à cela, ce projet de fusion n'amena aucun résultat. Dans la suite, une nouvelle compagnie, portant le nom de Canadien-Pacifique, fut formée par sir Hugh Allan et nombre d'autres capitalistes éminents, et c'est à cette compagnie qu'une charte pour la construction du chemin de fer fut accordée par lettres patentes le 5 janvier 1873. C'est au sujet de cette charte que fut lancée par Huntingdon

l'accusation de corruption portant qu'il y avait eu connivence entre le gouvernement et sir Hugh Allan, le fait essentiel étant qu'il avait été entendu avec le conseiller légal de sir Hugh, M. Abbott, M. P., que des sommes considérables seraient avancées pour aider à faire élire les ministres et leurs partisans aux élections générales de i872, et qu'en retour le gouvernement avait assuré à sir Hugh et à ses amis que l'entreprise de la construction du nouveau chemin de fer leur serait adjugée.

Il fut subséquemment établi que, le 30 juillet i872, alors que la lutte électorale battait son plein, la lettre suivante avait été envoyée par sir George-Etienne Cartier à sir Hugh Allan : —

Montréal, 30 juillet 1872.

Mon cher sir Hugh, — Je vous inclus copies de télégrammes reçus de sir John A. Macdonald, et en ce qui concerne leur objet c'est bien mon avis que le Gouverneur en Conseil serait disposé à approuver la fusion de votre compagnie avec la compagnie dite "Interoceanic" sous le nom de compagnie du Canadien-Pacifique, le conseil provincial d'administration de la compagnie fusionnée devant être composé de dix-sept membres, dont quatre choisis dans la province de Québec par la compagnie du Canada-Pacifique, quatre dans la province d'Ontario par la compagnie Interoceanic, et les autres par le gouvernement, la compagnie fusionnée devant jouir des pouvoirs spécifiés dans le dixième article de la loi constituant en corporation la compagnie du Canadien-Pacifique, etc, le contrat de fusion devant être exécuté par les compagnies dans les deux mois à compter de la présente date.

La compagnie du Canada-Pacifique pourrait prendre l'initiative d'obtenir la fusion, et advenant que la compagnie " Interoceanic " n'exécute pas le contrat de fusion aux conditions et dans l'intervalle susdits, je crois que l'arrangement projeté devrait être fait avec la compagnie du Canada-Pacifique en vertu de sa charte.

Dès que le capital prescrit par la loi de la dernière session, en ce qui concerne le Canadien-Pacifique, aura été souscrit et versé, je n'ai pas le moindre doute que le Gouverneur en Conseil s'entendra avec la compagnie pour la construction et l'exploitation du Canadien-Pacifique, avec tels embranchements qui pourront être convenus, et accordera à la compagnie tous les subsides et secours autorisés par la loi. Je crois que tous les avantages que la loi autorise le gouvernement à conférer à une compagnie quelconque devront être ici accordés afin que les travaux projetés puissent être menés à bonne fin, et je suis convaincu qu'ils seront accordés à la compagnie qui sera formée par fusion, ou à la compagnie du Canada-Pacifique, suivant qu'il y aura lieu.

Je dois ajouter que, comme j'approuve les mesures dont je viens de parler dans cette lettre, je mettrai en œuvre tous mes efforts afin de donner bonne suite à ces mesures.

Votre bien dévoué,

Geo.-E. Cartier.

Le jour même où cette lettre fut écrite, et d'après la déclaration sous serment faite par sir Hugh Allan, ce dernier informa sir John A. Macdonald de son contenu et demanda au premier ministre de sanctionner les conditions de cette lettre. Macdonald cependant, refusa cette sanction, et alors sir Hugh Allan informa sir George Cartier qu'il considérerait la lettre comme non avenue, et sir George Cartier télégraphia au premier ministre pour l'informer que la lettre avait été retirée. Comme on peut le voir en lisant la lettre, sir George Cartier

n'exprimait là qu'une opinion personnelle et ne prétendait pas lier le gouvernement en quelque façon que ce fût. Tout ce qu'il disait c'est que, comme il approuvait les mesures dont il parlait, il mettrait tout en œuvre pour que ces mesures fussent menées à bonne fin.

Sir Hugh Allan, qui était à la tête du syndicat ayant obtenu la charte pour la construction du Canadien-Pacifique, ne fit aucune difficulté d'admettre qu'il avait avancé des sommes s'élevant au total d'environ $350,000, à titre de contribution au fonds de campagne électorale, et avec l'objet d'assurer l'élection des candidats favorables au gouvernement ; mais d'un autre côté il nia catégoriquement qu'il eût jamais rien versé aux membres du gouvernement ni que ceux-ci eussent jamais rien reçu directement à titre de considération quelconque en retour pour un avantage quelconque se rattachant à l'entreprise du Canadien-Pacifique. Il était évident cependant que Cartier, Macdonald et d'autres membres du gouvernement avaient reçu de l'argent de sir Hugh Allan pour des fins d'élection. Des lettres et dépêches confidentielles, qui furent rendues publiques dans le temps, ne laissent aucun doute là-dessus. 1 Sir John A. Macdonald a du reste admis,

I Voici la lettre de Cartier à sir Hugh Allan lui demandant une souscription au fonds électoral :

Montréal, 30 juillet 1872.

Cher sir Hugh, — Les amis du gouvernement s'attendent à ce que des fonds seront versés dans les élections prochaines, et toute somme que vous ou votre compagnie avancera dans ce but vous sera remboursée. Ci-inclus vous trouverez un mémoire.

Votre tout dévoué,

Geo. E. Cartier.

II faudrait immédiatement pour : Sir John A. Macdonald, $25.000 ; Hector Langevin, $15,000; sir G. E. C, $20.000; sir J. A., (add. ), $10,000; H. Langevin (add.), $10,000; sir G. E. C, (add.), $30,000.

Montréal, 24 août 1872.

Cher M. Abbott, — En l'absence de sir Hugh Allan, je vous serais obligé de vouloir bien remettre au comité central une autre somme de $20,000, aux mêmes conditions que celles mentionnées par moi au bas de ma lettre à sir Hugh en date du 30 du mois dernier.

Geo. E. Cartier.

P. S. Veuillez aussi envoyer à sir John A. Macdonald dix mille dollars de plus aux mêmes conditions.

Toronto, 26 août 1872.

A Thon. J. J. C. Abbott,

Ste-Anne.

Immédiat et confidentiel.

Il me faut encore dix mille dollars. C'est le dernier appel. Ne manquez pas. Répondez aujourd'hui.

John. A. Macdonald.

En ce qui concerne la lettre de Cartier, sir Hugh Allan a déclaré dans la suite, devant la Commission d'enquête : "A la face de la lettre, le mémoire est pour

dans une lettre confidentielle adressée au gouverneur-général, lord Dufferin, le 9 octobre 1873, qu'il avait reçu de l'argent de sir Hugh Allan pour des fins d'élection, mais il allégua en justification que cet argent était destiné à des dépenses légitimes d'élection, et qu'il n'avait fait alors que suivre la " coutume invariable." Il nia énergiquement qu'aucun pacte de corruption eût été conclu entre sir Hugh Allan et le gouvernement, les dépenses considérables faites par sir Hugh étant dues seulement, disait-il, à ses intérêts maritimes et autres, dont le succès dépendait dans une grande mesure du triomphe du gouvernement. " Mais les avances faites par sir Hugh," ajoutait sir John A. Macdonald, " ne se rattachaient en rien à la charte du Canadien-

$110,000, mais dans le temps que cela fut écrit les trois premiers articles s'élevant à $60,000 furent seuls mentionnés. Sir George m'a dit, cependant, qu'ils arrangeraient tout cela plus tard. J'ai donc versé les trois premières sommes aux messieurs indiqués. Après cela, sir George me pria d'envoyer encore $10,000 à sir John A. Macdonald et $10.000 à M. Langevin, et $30,000 au comité central d'élections, et les trois sommes en dernier lieu mentionnées dans le mémoire y furent alors ajoutées par sir George."

Sir Hugh Allan déclara encore que d'autres demandes lui avaient été faites et qu'il s'était trouvé qu'il avait contribué $162,600, dont $85,000 étaient allés, disait-il, au comité de sir George Cartier, $45,000 au fonds des dépenses d'élection de sir John A. Macdonald dans Ontario, et $32,600 au fonds des dépenses d'élection de Langevin dans Québec.

Les lettres et dépêches confidentielles furent publiées durant la controverse soulevée par les accusations Huntingdon, sous la dénomination générale de correspondance McMullen, et on chercha dans le temps à en tirer un grand avantage politique, la conclusion à laquelle voulaient en arriver les adversaires du gouvernement étant que ces lettres et dépêches avaient trait à un arrangement intervenu avec le gouvernement afin d'accorder la charte du Canadien-Pacifique à sir Hugh Allan en retour de ses secours pécuniaires, conclusion qui fut énergiquement niée par le gouvernement.

Lord Dufferin, en discutant ces lettres et télégrammes dans une dépêche adressée à lord Kimberley, le 15 août 1873, s'est exprimé comme suit : "En ce qui concerne ces documents mêmes, il faut remarquer qu'ils n'étaient adressés ni à Mc- Mullen ni à aucun autre de ses associés, et qu'alors ils n'ont pu venir en sa possession que par des moyens subreptices. Us ne se rattachent donc pas nécessairement aux transactions louches dont McMullen assure avoir eu connaissance. Les amis du gouvernement allèguent en outre que les sommes mentionnées n'étaient pas considérables — environ $12,000 sterling en tout — ce qui ne pouvait, disent-ils, que couvrir dans une faible mesure les dépenses légitimes des 150 élections d'Ontario et de Québec, et qu'il n'y avait rien qui prouvait que ces sommes avaient été offertes comme souscription ou comme prêt temporaire de la part d'un riche partisan politique. La signification sinistre attachée à ces documents provenait dans une grande mesure de leur juxtaposition factice avec le récit de McMullen."

Ainsi qu'on peut le voir à la lecture, les lettres et télégrammes de Cartier et de Macdonald étaient tout simplement des demandes de contribuer certaines sommes au fonds électoral.

Sir Hugh Allan a fait la déclaration solennelle suivante sous serment : "Je déclare positivement et explicitement que je n'ai jamais conclu aucun arrangement ni aucun accord d'aucune sorte ou description avec le gouvernement ni avec aucun ministre pour le paiement d'aucune somme quelconque à qui que ce soit ou en quelque manière que ce soit en retour de la considération que l'entreprise de la construction du Canadien-Pacifique me serait adjugée."

Pour détails relatifs à toute controverse, voir Leggo : " Admimstration of the Earl of Dufferin in Canada."

Pacifique. Sir Hugh avait souscrit au fonds électoral clans Ontario et Québec, bien qu'il eût reçu une intimation positive du gouvernement par mon entremise que la charte ne pouvait pas être accordée à sa compagnie, mais seulement à une compagnie fusionnée." Il y allait des intérêts de sir Hugh Allan, disait encore sir John A. Macdonald, qu'un parlement favorable à ses entreprises, et, par là même, au développement du pays, pût être élu. " Comme homme d'affaires," ajoutait sir John A. Macdonald, " sir Hugh jugea qu'il y avait là un bon placement à faire, et le parti ministériel jugea bon d'accepter sa souscription et les souscriptions de quelques autres." Dans sa déclaration au gouverneur-général, Macdonald insista sur le fait que sir George Cartier, dans sa lettre à sir Hugh Allan, n'avait manifesté aucune intention de lier le gouvernement, mais avait simplement dit qu'il mettrait son influence en jeu pour mener à bonne fin l'arrangement projeté, car il approuvait cet arrangement. La communication adressée par sir John au gouverneur-général, ainsi que le texte le laissait expressément entendre, n'était pas destinée à la publicité, et elle ne fut rendue publique qu'après la mort de Macdonald, alors qu'elle parut dans ses Mémoires, recueillis par sir Joseph Pope, qui en a justifié la publication en alléguant que les principaux intéressés étaient tous décédés, et que ce document avait une trop grande valeur historique pour rester inconnu.

En toute justice pour la mémoire de Cartier, il ne faut pas oublier qu'il était dans les termes les plus intimes avec sir Hugh Allan, et que ce dernier avait toujours aidé puissamment Cartier dans ses élections et avait souscrit à ses campagnes électorales. En temps ordinaire, il n'y aurait guère eu lieu de blâmer Cartier et les autres membres du gouvernement d'avoir accepté des partisans du ministère des contributions pour leurs dépenses légitimes d'élection. Mais les circonstances dont il s'agissait étaient loin d'être ordinaires. Ce qui révoltait le public, c'était que Cartier, Macdonald et les autres membres du gouvernement avaient pu accepter de l'argent de celui-là même qui dans le temps était à la tête d'une compagnie cherchant à obtenir du gouvernement l'adjudication d'une immense entreprise. L'accusation que cette entreprise avait été accordée à sir Hugh Allan et à ses associés en considération de fortes sommes avancées aux principaux membres du gouvernement afin de leur permettre de garder le pouvoir ne fut pas prouvée, mais il fut démontré de façon concluante que certains membres du gouvernement avaient accepté de l'argent pour des fins électorales de la part d'un homme qui s'attendait de recevoir en retour des privilèges considérables.

C'est en cela que se trouve la substance de la faute commise par Cartier et Macdonald. Avant eux — et même l'habitude ne s'en est

pas perdue depuis — les deux partis politiques avaient déjà reçu volontiers des contributions pour des fins électorales de la part de personnes représentant des intérêts considérables et puissants. La dépense de fortes sommes d'argent dans les luttes électorales était alors, comme elle l'est toujours, la plaie de la vie politique. " Les élections ne se font pas avec des prières," tel a toujours été le mot d'ordre des organisateurs de campagnes électorales. D'ordinaire, ce côté de la politique est tenu caché du public, et il faut rendre cette justice au public canadien qu'en général, chaque fois qu'il a eu connaissance de ces méthodes répréhensibles, il s'est révolté et a affirmé sa condamnation de façon non équivoque. C'est bien là aussi ce qui s'est passé quand éclata ce célèbre scandale du Canadien-Pacifique. La conscience publique se révolta quand il devint manifeste que certains membres du gouvernement avaient accepté de l'argent d'un entrepreneur de l'Etat pour des fins de campagne électorale. En acceptant de l'argent de sir Hugh Allan pour les élections, Cartier et Macdonald avaient sans doute cru qu'ils étaient justifiables d'en agir ainsi, parce que cela avait toujours été la " pratique invariable " parmi les deux partis. Du moins, ce fut là la justification invoquée par sir John A. Macdonald dans sa lettre confidentielle au gouverneur-général. Mais cette explication n'eut pas le don de plaire au public. Ainsi que l'a très bien dit l'un des biographes de Macdonald, la nécessité de constituer un fonds de parti peut être franchement admise, mais les méthodes employées pour la rentrée et la distribution de ce fonds mettent trop souvent à une dure épreuve la moralité publique.2 Ni Cartier ni Macdonald, il est vrai, n'allèrent alors plus loin que bien d'autres qui les avaient précédés et qui les ont suivis depuis. Mais cette considération ne les a pas sauvés. Ces ministres furent condamnés, non seulement par leurs adversaires politiques, mais par bon nombre de leurs partisans les plus dévoués, qui " furent forcés d'en arriver à la conclusion qu'un gouvernement qui avait bénéficié politiquement de sommes considérables d'argent obtenues d'un particulier avec lequel il était entré en négociations au nom du Dominion ne pouvait plus avoir leur confiance ni leur appui, et que le temps était maintenant arrivé pour eux d'avoir à choisir entre leur conscience et leur parti." 3 On a cherché à atténuer la conduite tenue en cette circonstance par Cartier en invoquant l'état précaire de sa santé, que l'on croyait avoir dû affecter son jugement. C'est un fait bien connu que l'un des effets de la maladie dont il souffrait est l'altération du jugement, et à cette époque Cartier n'était certainement plus le même homme qu'il

2 Dr G. R. Parkcn : "Life of Sir John A. Macdonald."

3 Joseph Pope : " Mcmoirs of Sir John A. Macdonald."

avait été autrefois. Avant que se fût réunie la commission constituée pour entendre les témoignages, les lèvres de Cartier étaient déjà scellées par la mort, et ses explications n'ont jamais été entendues. Mais bien que Cartier ait certainement commis une erreur, aucune tare de déshonneur personnel ou de corruption ne s'attache à sa mémoire. A l'instar de bien d'autres grands hommes, Cartier aimait le pouvoir, mais il ne s'était pas jeté dans la politique pour y amasser de l'argent. Des millions de dollars de fonds publics lui étaient passés dans les mains, et à la fin de sa carrière il était personnellement plus pauvre que quand il était entré dans la politique. Les fonds avancés par sir Hugh Allan furent employés pour des fins d'élection, et personne n'a jamais laissé entendre qu'il avait pu en profiter personnellement pour un seul dollar. Personne, aussi, n'a jamais mis en doute son honneur personnel ni son intégrité. La déclaration solennelle de Macdonald qu'il avait les mains nettes de tout cela était également applicable à Cartier. Cinq ans après la chute de Macdonald, par suite du " scandale " du Pacifique, le pays lui redonna le pouvoir à une majorité triomphante, et il mourut premier ministre du Dominion accompagné des regrets de tout un peuple et de l'admiration universelle que lui avaient méritée ses grandes qualités. Le pays reconnaissant a aussi depuis longtemps pardonné à Cartier, et n'a gardé que le souvenir des services impérissables qu'il a rendus. 4

Ce fut le 20 mai 1873, c'est-à-dire quelques jours à peine avant que le parlement canadien eût décidé de s'ajourner pour attendre le rapport du comité chargé de s'enquérir au sujet des accusations Huntingdon, que s'éteignit Cartier dans la métropole de l'empire. La fin arriva d'une manière plutôt soudaine et inattendue, bien que les forces de l'illustre malade eussent toujours graduellement diminué et que sa famille et ses amis fussent dans une grande inquiétude. Mais Cartier

4 Sir Charles Tupper, dans ses " Souvenirs de Soixante Ans," dit que l'histoire, toujours lente à formuler ses jugements définitifs, qualifiera l'un de ces jours ce soi-disant " scandale du Pacifique," qui précipita la chute des conservateurs, comme ayant été plutôt la " calomnie du Pacifique."

Sir Charles publie dans son livre une lettre intéressante qui lui fut adressée par sir Francis Hincks le 3 février 1873, et dans laquelle Hincks dit entre autres choses : " Pourquoi Allan a-t-il donné d'aussi fortes sommes pour remporter les élections ? Tout simplement parce que les membres de l'opposition étaient les ennemis irréconciliables de son projet et avaient annoncé qu'ils étaient déterminés à le faire rejeter per fas et nef as. Allan se trouvait ainsi forcé à faire cause commune avec le gouvernement, et afin de faire triompher son projet il fut forcément amené à mettre tout en œuvre pour assurer le triomphe de ceux qui s'étaient prononcés en faveur de la politique de chemin de fer du gouvernement. Mais les accusations de corruption sont absurdes. Il peut être admis — et même il est certain — que certaines dépenses que la loi ne sanctionne pas ont été défrayées depuis nombre d'années, tant d'un côté que de l'autre, par les candidats et leurs amis. Cela était devenu presque inévitable, mais les élections, en somme, n'en ont pas été affectées, ainsi qu'en témoigne le résultat des élections dans les circonscriptions où on n'a pas eu recours à ces manœuvres."

lui-même espéra jusqu'à la fin. Peu de temps avant sa mort, il écrivait à ses amis que sa santé s'améliorait, et qu'il avait projeté de s'embarquer le 15 mai pour revenir au pays, mais qu'il avait ensuite remis son départ au 22 ou au 29. Finalement, il avait été décidé qu'il partirait le 29 par le Prussian, de la ligne Allan.

La dernière lettre que Cartier écrivit personnellement à sir John A. Macdonald porte la date du 10 mai, dix jours avant sa mort, et avec la gracieuse autorisation de sir John Pope, qui est maintenant en possession de cette lettre, nous la reproduisons textuellement, et nous donnons aussi une copie autographe de cette pièce qui devra toujours être considérée comme un précieux document historique :

Confidentiel.

47, Welbeck St., Cavendish Square,

Londres, 10 mai 1873.

Mon cher Macdonald, — Je suppose que la prorogation a lieu aujourd'hui. Je vous félicite du résultat de la session. Je regrette beaucoup de m'être vu dans l'impossibilité de partager vos ennuis et votre travail. J'avais décidé de partir le 22, par YHibernian, puis j'ai préféré attendre au 29 afin d'avoir un steamer plus confortable, le Prussian. J'ai vu votre cablogramme à Allan au sujet de l'adresse, qui n'a pas pu, faute de temps, être adoptée à cette session. Je suis maintenant en correspondance avec lord Kimberley, afin de recevoir de lui un avis quelconque nous faisant espérer qu'il n'y aura aucune difficulté à obtenir une loi impériale prolongeant la durée de construction du Canadien-Pacifique, pour le cas où le parlement canadien et, au besoin, la législature de la Colombie-Britannique demanderaient, par voie d'adresse, au parlement impérial de promulguer une semblable loi. Je suis allé l'autre jour au Board of Trade, et j'ai appris que certains éditeurs et auteurs anglais s'opposent à la loi de Copyright proposée par M. Fair, le soussecrétaire. J'ai l'espoir qu'ils ne persisteront pas dans leurs objections. J'ai vu hier le docteur Johnstone. Il est satisfait de l'état de ma santé, bien que la température humide et froide qui persiste toujours empêche que je ne fasse sous ce rapport de grands progrès. Mes meilleures amitiés à nos collègues et à lady Macdonald, et vous, mon cher Macdonald, croyez-moi toujours,

Votre dévoué collègue,

Geo. E. Cartier.

En dépit des assurances de ses médecins, Cartier continua à s'affaiblir. Le moindre effort le fatiguait, et finalement il se vit obligé de prendre le lit pour ce qu'il croyait être des douleurs rhumatismales mais qui étaient en réalité les symptômes fatals du mal redoutable qui s'était attaqué à sa constitution. Il garda sa connaissance et son courage jusqu'à la fin. Trois jours avant sa mort, il demanda de quoi écrire et essaya d'écrire une lettre au collègue de toute sa vie. Il commença à écrire la ligne qu'il avait écrite si souvent : " Mon cher Macdonald," mais sa faiblesse était telle qu'il lui fut impossible de continuer, et la lettre fut écrite par sa fille sous la dictée de son père. Cette lettre démontre que même, alors que les ombres de la mort planaient au-dessus de lui, Cartier pensait toujours aux intérêts du Canada, et que son esprit s'occupait des affaires de son pays. Cette

lettre, bien qu'elle ne soit pas de l'écriture de Cartier, montre le courage et le patriotisme de l'homme jusqu'aux derniers instants mêmes de sa vie, et se lit comme suit :

47, Welbeck St. West,

Londres, 17 mai 1873.

Mon cher Macdonald, — Je suis malade au lit depuis quelques jours, souffrant de rhumatisme à la poitrine. Je suis tellement faible que je ne puis pas tenir une plume, et j'ai dû demander à Joséphine d'écrire pour moi. J'ai l'espoir de voir disparaître ces douleurs dans quelques jours, et je me propose toujours de m'embarquer le 29 mai. Allan m'a communiqué votre dernière lettre au sujet du Grand Tronc et autres affaires. Vous avez bien fait de lui écrire en ce sens. Je n'ai pas encore reçu une réponse de lord Kimberley au sujet de l'extension de temps pour la construction du chemin de fer, mais je m'attends de recevoir cette réponse de jour en jour. Evidemment, il veut savoir, avant cela, ce que les légistes pensent de toute la chose. En ce qui concerne mon état, le docteur m'assure que je vais aussi bien qu'il est possible d'espérer. Mais le temps froid accompagné de vent que nous avons depuis plusieurs semaines ne m'est guère favorable. Je suppose que vous avez prorogé ou que vous êtes à la veille de le faire. Mes meilleures amitiés à nos collègues et de la part de nous tous à lady Macdonald. Et vous, mon cher Macdonald, croyez-moi, comme toujours,

Votre très dévoué,

Geo. E. Cartier.

" Joséphine Cartier."

Pour raconter les derniers moments du grand homme d'Etat, nous ne pouvons mieux faire qu'en ayant recours aux paroles touchantes de sa fille bien-aimée Joséphine, qui adressa alors la lettre suivante à un membre de la famille à Montréal :

Londres, 22 mai 1873.

Mon pauvre père est mort à six heures avant-hier matin. Il est mort en chrétien, et malgré les terribles souffrances qu'il avait endurées durant trois jours sa fin fut presque douce. Nous n'avions aucune raison de croire que le terrible moment était si proche. Il était indisposé depuis quelques jours, et le médecin nous laissait entendre qu'il s'agissait d'une attaque de rhumatisme. Nous avions eu lundi à son chevet une consultation des plus grands médecins de Londres. Leur avis fut que le danger était grand mais non pas imminent, et ils furent tous très étonnés d'apprendre sa mort mardi, alors qu'ils comptaient venir le voir à neuf heures ce jour-là, et alors il y avait déjà trois heures qu'il était mort. Il endura ses souffrances avec son courage ordinaire et une patience exemplaire. Ma mère lui ayant demandé s'il souffrait beaucoup, il répondit : "Je ne dois pas me plaindre." Il ne perdit jamais connaissance un seul instant. Il nous reconnaissait tous si bien qu'il ne se trompait jamais en nous adressant la parole en français à nousmêmes et en anglais à son valet et à d'autres personnes. Dites bien à ses amis au Canada qu'il a aimé son pays jusqu'à ses derniers instants, et que son plus vif désir était d'y retourner. Deux jours avant sa mort, il se fit lire tous les derniers journaux du Canada. Ses ennemis mêmes, croyons-nous, ne refuseront pas d'admettre qu'avant tout c'était son pays qu'il aimait.

Ce matin les journaux de Londres sont remplis des éloges de mon père, car même ici, dans cette vieille Angleterre si hautaine et si fière, où souvent de grands hommes vivent et meurent dans l'obscurité, les plus éminents l'ont traité comme leur égal et ont rendu justice à ses qualités inestimables.

Veuillez bien être notre interprète auprès des bonnes religieuses dont il était le protecteur afin d'obtenir le secours de leurs prières pour celui qui n'est plus et pour la veuve et les orphelins qu'il a laissées derrière lui.

Le même jour où cette lettre fut écrite, Mlle Cartier écrivit aussi la lettre suivante au grand collègue et fidèle ami de son père, sir John A Macdonald :

47, Welbeck St., West

Londres, 22 mai 1873.

Cher sir John Macdonald, — Je vous ai écrit par le dernier courrier Cunard, sous la dictée de mon pauvre père. Par cette lettre, qui vous est maintenant parvenue, vous avez dû voir qu'il gardait l'illusion de ne souffrir que de rhumatismes, causés par le climat humide d'Angleterre, et qu'il guérirait promptement s'il pouvait revenir au Canada. En réalité, le désir ardent qu'il avait de retourner au Canada l'absorbait tout entier, et bien qu'en sa présence nous nous prêtions à ce désir, nous frémissions intérieurement à la pensée qu'il pourrait peut-être retrouver assez d'énergie pour mettre ce dessein à exécution.

C'est vraiment pour nous une consolation de penser que, puisque la Providence en avait ainsi ordonné, il était préférable que ses derniers moments n'eussent pas été accompagnés de l'horreur et de l'agonie d'une mort en mer. Il est mort mardi matin à six heures, et dimanche il nous avait prié de lui lire, jusque dans tous les détails, les journaux du Canada, comme s'il eut voulu encore rassassier son esprit de ce qui se passait au pays natal avant d'entreprendre le grand voyage au pays d'au-delà. Presque avant de mourir, il se félicitait encore des bonnes nouvelles reçues de l'Ile-du-Prince-Edouard.

Mon pauvre père n'avait pris le lit que depuis une semaine. La vie s'en allait graduellement, mais cela était si peu sensible que personne d'entre nous ne s'en apercevait. Dimanche soir, cependant, le mal se fit subitement apparent, et plusieurs médecins furent appelés. Lundi soir, tous convinrent qu'une nouvelle consultation s'imposait, car le danger était imminent, et cette consultation fut fixée au lendemain à neuf heures. Cette nuit-là il dormit, ce qui sur les derniers temps lui était peu habituel, et au matin ma mère, qui s'était tenue à son chevet toute la nuit, quitta la chambre durant quelques instants avec quelques-uns des aides. A son retour, voyant qu'un changement était survenu, elle donna l'alarme. Des médecins et des prêtres furent appelés, et tout était fini en vingt minutes. Il rassembla ses forces pour nous dire : " Je me meurs."

Le corps étant embaumé ne pourra pas partir avant le 29. Thomas, son fidèle serviteur, se voit dans l'impossibilité de l'accompagner. En réalité, le coup a été tellement dur que nous sommes tous accablés. Tous nos amis en Angleterre nous témoignent une sympathie profonde et sincère ; mais ma mère, ma sœur et moimême nous projetons de quitter Londres sitôt après le service funèbre, afin de nous remettre un peu avant de partir pour le Canada. Thomas partira dans la première semaine de juin. Il vous en dira alors plus long que je ne puis vous en écrire aujourd'hui.

Veuillez accepter nos meilleures amitiés, cher sir John, et présentez aussi nos hommages les plus empressés à lady Macdonald, ainsi qu'à tous les membres du gouvernement canadien qu'il y a quatre jours à peine mon pauvre père appelait encore " ses chers collègues," et croyez-moi,

Votre sincère petite amie,

Joséphine Cartier.

P. S. Je vous inclus une photographie prise tout récemment. Voulez-vous être assez bon de la remettre à Notman, ou à quelque autre photographe d'Ottawa, qui aimerait peut-être à la reproduire. Ma mère possède une photographie d'un plus grand format, qu'elle désire offrir à lady Macdonald et à vous-même.

Le jour même de la mort de sir George Cartier, sir John Rose, un de ses anciens collègues, qui habitait alors Londres, écrivit la lettre

suivante à sir John A. Macdonald lui donnant d'autres détails sur les dernières heures du grand Canadien-Français :

Bartholomew Lane, E. C, 20 mai 1873.

Mon cher Macdonald, — Je vous ai télégraphié ce matin la triste nouvelle de la mort de notre vieil ami et collègue, et, comme je sais que vous aimeriez avoir, ainsi que ses nombreux amis, tous les détails que je pourrais me procurer sur ses derniers jours, je vous les envoie maintenant.

A venir jusqu'à mardi dernier, il me paraissait joyeux et se portant aussi bien qu'on pouvait le désirer, mais j'avais souvent remarqué une augmentation de nervosité et aussi qu'il se fatiguait plus facilement que d'habitude. Il témoignait une grande hâte d'être rendu au 29, afin de pouvoir s'embarquer pour retourner au Canada. Le jeudi, cependant, il se plaignit de douleurs d'estomac et de faiblesse, et il se déclara quelque chose comme une inflammation d'intestins. Le docteur Johnstone m'informa que dans ces sortes de maladies il était toujours impossible de dire où l'inflammation pouvait se manifester. Il put, cependant, reprendre un peu ses forces, et jeudi dernier il était encore assez bien. Samedi, j'allai le voir quelques instants, et je remarquai alors qu'il était très changé. Il causa avec moi, avec tout son intérêt ordinaire, des affaires publiques du Canada, et il avait plus que jamais espoir d'être assez bien pour pouvoir partir le 29. Quand je le quittai, cependant, ce jour-là, mes craintes étaient si vives que je songeai à vous télégraphier, puis je pensai que cela ne ferait rien de bon. Je retournai pour le voir, le dimanche, mais je ne le vis pas, et hier matin je reçus de lady Cartier un télégramme me disant que son état s'était empiré. J'allai alors immédiatement le voir et dans l'instant il y avait une consultation entre le docteur Johnstone et sir Thomas Watson, et j'en attendis le résultat. Ils me dirent que le cas était très grave, mais qu'ils . n'appréhendaient aucun danger immédiat ; les symptômes inflammatoires, cependant, ajoutaient-ils, restaient très alarmants, et s'ils ne cessaient pas bientôt le malade n'aurait pas assez de force pour les surmonter. Dans le moment, l'estomac était très enflammé ; il y avait aussi un peu de délire, et par instants de très vives douleurs. Dans son délire, l'esprit du malade paraissait toujours de préférence revenir au pays natal et aux affaires publiques du Canada. Je le quittai hier soir, avec l'intention de revenir ce matin, mais vers sept heures je reçus un télégramme m'annonçant qu'il avait rendu le dernier soupir. J'allai immédiatement chez lady Cartier, qui exprima le désir que les restes du défunt fussent envoyés au Canada le plus tôt possible, conformément au propre désir de Cartier. Pour donner suite à ce désir, je pris tous les arrangements nécessaires; je fis embaumer le corps et l'envoyai à Liverpool, d'où il partira par steamer jeudi de la semaine prochaine. Lady Cartier et ses filles préféreraient ne pas partir par le même steamer, et elles partiront probablement avant ou par le navire suivant.

Thomas, son valet de chambre, lui était très attaché, et il a fait tout ce qu'il a pu pour lui. Je suis sûr que ce sera pour vous une consolation de savoir que tout ce que la science humaine et les bons soins ont pu faire a été mis en œuvre, mais l'état de faiblesse était devenu tel que le malade ne pouvait plus lutter dans la redoutable phase que le mal avait fini par assumer. Les médecins n'appréhendaient pas, cependant, une fin aussi rapide, et ils avaient pris leurs dispositions pour tenir une autre consultation ce matin. Un service funèbre sera célébré dans quelques jours. Lady Cartier et ses filles sont très satisfaites des arrangements, et je verrai à leur éviter toute inquiétude à cet égard. Elles sont tout à fait brisées par la soudaineté de la catastrophe, bien que cependant depuis mardi dernier elles se fussent habituées peu à peu à l'idée que la fin pourrait bientôt arriver.

Je n'ai pas besoin de vous dire à quel point, personnellement, je ressens la perte d'un ami et collègue qui m'était si cher, et avec lequel mes relations avaient toujours été si uniformément cordiales. Nous ne rencontrerons pas de sitôt un homme comme lui au Canada, et le pays a à déplorer la perte de l'un de ses serviteurs publics les plus dévoués et les plus efficaces. Je n'ai pas besoin de vous en dire f lus long à ce sujet. Je suis sûr que vous-même et tous vos collègues vous ressentez tout aussi vivement que moi la mort de notre vieil ami. Croyez-moi,

Votre toujours très dévoué,

John Rose.

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