‹ Sir George Étienne Cartier, baronnetChapitre 38 sur 66 · EGLISE ST. PIE · texte numérisé non relu

EGLISE ST. PIE

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La mort du grand homme d'Etat donna lieu à bien des expressions de sympathie dans les journaux de la métropole, le sentiment universel étant que non seulement le Canada mais l'empire tout entier avait perdu l'une de ses plus grandes célébrités. Sa Majesté la reine Victoria s'empressa d'exprimer ses condoléances personnelles dans le télégramme suivant adressé, le jour même, de la Reine à lady Cartier :

Lady Cartier,

47, Weibeck St., London.

J'ai appris avec grand regret la mort de sir George Cartier. Je déplore profondément la perte d'un fidèle et loyal sujet et je vous présente mes plus vives condoléances dans votre affliction. 5

Les journaux de Londres publièrent des articles très élogieux sur la carrière du grand Canadien qui venait de disparaître. " Tous ceux qui l'ont connu," disait le Times, " furent frappés de son manque absolu d'égoïsme et de l'absence chez lui de toute jactance et prétention. Il ne laisse pas d'héritier à son titre, car il n'a que deux filles ; mais il a laissé un nom qui ne sera pas oublié de sitôt."

Immédiatement après la mort de sir George Cartier, toutes les dispositions furent prises pour envoyer les restes au Canada par le Prussian, c'est-à-dire par le navire même que Cartier projetait de prendre le 29 pour revenir au Canada.

Ce fut dans l'après-midi du 20 mai 1873 que la nouvelle de la mort de sir George fut connue dans la capitale du Canada. Quelques jours auparavant, le bruit avait couru qu'il allait aussi bien qu'on pouvait l'espérer et qu'il devait bientôt revenir au Canada, de sorte que la nouvelle de sa mort causa une grande surprise. Les députés apprirent l'événement en arrivant à la Chambre pour la séance, qui s'ouvrait à trois heures. Des groupes silencieux se formèrent dans les corridors et dans les vestibules. Le drapeau sur la haute tour du parlement était à mi-mât, et la sinistre nouvelle passait de l'un à l'autre. " Ce n'est que trop vrai, Cartier est mort," cela en disait plus long que des volumes. L'expression générale était celle du chagrin le plus sincère. Quand la séance s'ouvrit, une scène des plus impressionnantes se déroula dans les deux Chambres du parlement. Aux Communes, où Cartier avait vu ses plus grands triomphes, la circonstance se fit tout particulièrement solennelle. Presque tous les députés étaient à leurs sièges et les galeries étaient bondées, quand, peu après trois heures, sir John A. Macdonald se leva au milieu du plus profond silence et adressa la parole en ces termes :

5 L'original de ce télégramme est en la possession de M. David Ross McCord, du McCord National Muséum, Montréal.

" M. l'Orateur, j'ai aujourd'hui un pénible devoir à remplir. J'ai reçu ce matin un télégramme de sir John Rose, dont je vais donner lecture à la Chambre :

" Sir George Cartier a eu une rechute mardi dernier, et il est mort paisiblement à six heures ce matin. Son corps sera envoyé au Canada par le steamer du 29.

" M. l'Orateur, je me sens incapable d'en dire plus long," et des larmes étouffent sa voix. Il se laisse tomber sur son fauteuil et pleure abondamment, la tête penchée sur son épaule, la main droite placée sur le siège vide de sir George. Quelques moments s'écoulèrent au milieu du plus profond silence, et chacun sentit bien là que c'était le tribut le plus sincère et le plus pathétique qui pourrait jamais être rendu à la mémoire du grand homme d'Etat.

Hector Langevin, autre collègue de Cartier aux conférences de Québce et de Londres, et qui l'avait aidé considérablement pour faire triompher la cause de la confédération, se leva ensuite, et, parlant avec la plus grande difficulté, prononça les paroles suivantes : " M. l'Orateur, tous les membres de cette Chambre savent assurément à quel point m'a affecté la pénible nouvelle que le premier ministre vient de nous communiquer. Je sais aussi à quel point mon collègue le premier ministre ressent la perte que nous avons subie. Comment s'étonner, du reste, que la nouvelle de cette mort puisse avoir été reçue au milieu des larmes de ses collègues, quand on songe à la haute position que sir George Cartier occupait dans ce pays, et aux services qu'il a rendus non seulement au Bas-Canada mais en outre à tout le Dominion. Ceux qui, comme moi, ont connu sir George Cartier durant vingt-cinq ans, ceux qui ont pu apprécier la bonté de son cœur, ceux qui savent quels services éminents il a rendus à notre patrie commune, ceux-là comprendront pleinement comment nous, ses collègues, sommes si sensibles à ce coup cruel. Ce n'est pas ici pour moi le moment de prononcer l'éloge du défunt, ni de lui répartir la place qui lui appartiendra dans l'histoire. Qu'il me suffise de vous dire combien profondément et sincèrement nous ressentons sa perte, et, en vous annonçant sa mort, d'ajouter que par la disparition de ce grand citoyen nous perdons non seulement un vrai et sincère ami, mais un homme qui a fait honneur à sa race et qui aurait fait honneur à tout peuple auquel il aurait pu appartenir."

Sir John A. Macdonald, se levant ensuite, demanda quels étaient les désirs de la Chambre au sujet d'un ajournement. Il rappela qu'à une session précédente, et lors de la mort d'un membre distingué de la Chambre, il avait été convenu qu'à l'avenir aucun ajournement de ce genre n'aurait lieu, mais que la pratique anglaise serait alors suivie

et que les affaires du pays se poursuivraient, quelle que pût être la situation d'un membre défunt de la Chambre. Dans la circonstance dont il s'agissait, et bien que Cartier, ajoutait Macdonald, fût un ami personnel du défunt, qui n'était rien moins que Sandfield Macdonald, il avait cru qu'il était de son devoir de s'en tenir alors à la pratique anglaise. " Il est vrai," disait encore Macdonald, " qu'il s'agit ici d'un cas très exceptionnel. Sir George Cartier occupait une position que pour ainsi dire personne au Canada n'avait occupée depuis bon nombre d'années, et je suis sûr que cette Chambre fera ici ce qu'elle croira être le plus approprié à la circonstance. Mon avis personnel est que nous devons ici déférer à ce qui aurait pu être le propre désir du défunt, en ne permettant à aucune considération particulière de prendre le pas sur les affaires du pays. En émettant cet avis, je crois interpréter le sentiment de tous les membres de cette Chambre ; et bien qu'il me faille pour cela faire violence à mes propres sentiments je crois qu'en somme il est préférable que les affaires de la Chambre se poursuivent comme d'habitude.

Le leader du parti libéral, Alexander Mackenzie, parlant avec beaucoup d'émotion, déclara que par la mort de sir George Cartier le pays avait subi une perte publique d'une magnitude plus qu'ordinaire. " Il m'a été donné," ajouta Mackenzie, " de siéger avec le défunt au cours des quatre ou cinq derniers parlements. Bien que ses idées politiques fussent différentes des miennes, et que je n'aie jamais été l'un de ses alliés politiques, cependant je puis, dire que j'ai eu le bonheur d'avoir toujours été avec lui dans les meilleurs rapports personnels. C'est pourquoi j'ai été tout particulièrement affligé aujourd'hui d'apprendre sa mort, et, j'ajouterai, sa mort si prématurée, car bien que nous sachions que sa santé était déclinante, personne n'appréhendait, je crois, qu'il fût en danger si immédiat de perdre la vie. Nous attendions tous avec hâte depuis quelques semaines le jour où il lui serait permis de venir reprendre sa place parmi nous dans ce parlement. Le sort en a décidé autrement, et je sais interpréter le sentiment de tous les membres de la gauche de cette Chambre en disant que nous sommes prêts à déférer à tout ce que les propres amis du défunt croiront sage et judicieux afin de rendre à sa mémoire le tribut qui lui appartient, en raison de la position éminente et officielle qu'il a si longtemps occupée comme l'un des membres les plus influents de cette Chambre. J'ajouterai que je suis aussi pleinement d'accord avec le premier ministre, quand il fait remarquer que nous ferions peut-être bien de nous en tenir, en la circonstance, aux propres vues de sir George Cartier, c'està-dire en adhérant à la ligne de conduite qu'il avait lui-même tracée à l'occasion de la mort de Sandfield Macdonald. Je me contenterai de dire, en ce qui concerne sa mémoire, que son nom est intimement mêlé

à l'histoire du Canada, et que, bien qu'un bon nombre d'entre nous aient eu avec lui des différends qui étaient souvent d'une nature assez sérieuse, ces différends étaient toujours la plupart du temps d'une nature purement politique. Nous sommes tous d'accord pour reconnaître le mérite qui a permis à sir George Cartier de s'élever jusqu'à la position qu'il occupait, et nous regrettons tous qu'il soit disparu sans avoir eu l'occasion d'être présent en ce nouveau parlement, quand ce n'aurait été que pour un seul jour. Je ne puis qu'exprimer ma propre sympathie sincère avec sa famille et ses amis, ainsi que la sympathie du parti politique que je représente. J'ai l'espoir qu'on sera persuadé que c'est là le sentiment sincère et unanime de tous les membres de la gauche de cette Chambre."

Joseph Cauchon, en sa qualité d'un des plus anciens collègues de sir George, exprima les regrets de tous ceux qui avaient été mêlés d'un peu près à la vie de l'illustre défunt, et rendit un hommage bien mérité au grand citoyen, ainsi qu'à l'homme au cœur fidèle et si débordant d'amour pour son pays qu'avait été Cartier.

Vint ensuite Antoine-Aimé Dorion, qui avait été durant tant d'années le grand antagoniste de Cartier. En quelques paroles bien senties, Dorion déclara que bien que ses opinions politiques eussent été si différentes de celles du défunt il prenait avec empressement sa part du tribut d'hommages qui avait été rendu à la mémoire de Cartier, et il exprima l'avis qu'il ne serait que convenable que la Chambre s'ajournât. Il ajouta qu'il ne présenterait aucune objection à ce qui pourrait être décidé à ce sujet.

Avant l'ajournement de la Chambre, sir John A. Macdonald donna avis d'une proposition qu'il avait l'intention de soumettre à la prochaine séance. Il considérait que la vie de sir George-Etienne Cartier était mêlée à l'histoire du Canada, tout particulièrement à l'histoire de la confédération, et que pour ces raisons le pays lui devait plus qu'à tout autre homme depuis que le Canada jouissait des institutions britanniques. Il n'était pas prêt, disait-il, à faire dans le moment un discours sur cette question, mais il croyait que si jamais une occasion avait pu se présenter pour que la Chambre rendît hommage à un grand homme c'était bien là l'occasion, car si jamais un homme avait pu mériter ce tribut d'hommage c'était bien Cartier. Il donnait donc, pour toutes ces raisons, avis de son intention de proposer que des obsèques solennelles fussent faites au défunt et que l'Etat se chargeât des frais de ces funérailles.

Dans le même temps, une scène tout aussi impressionnante se passait au sénat. A l'ouverture de la séance, le leader du gouvernement, Alexander Campbell, annonça que c'était avec le plus grand chagrin qu'il avait à informer la Chambre de la réception d'un télégramme lui

faisant part de la mort de sir George Cartier le matin même à six heures. Bien des sénateurs, disait-il, avaient pu différer avec sir George en matière politique ; mais bien qu'ils lui eussent suscité de l'opposition, il était sûr que tous regretteraient la mort de leur collègue et exprimeraient leurs sympathies pour la perte que le pays venait de subir. " Quand on écrira l'histoire de cette époque," ajouta Campbell, " personne n'occupera une place plus éminente que sir George Cartier parmi ceux dont les noms sont le plus intimement mêlés à la prospérité et au développement de ce pays."

M. Chapais, autre ancien collègue de Cartier à la conférence de Québec, asquiesça pleinement à tout ce qu'avait dit M. Campbell.

Luc Letellier de St-Just exposa ensuite que ce serait un tribut bien mérité rendu à la mémoire de leur ancien collègue que de prier le gouvernement d'ajourner la Chambre en marque de respect. Presque toujours, il avait combattu les opinions politiques de sir George Cartier, mais il n'en convenait pas moins que le pays avait subi par cette mort une perte irréparable.

M. Carroll exprima l'avis que l'empire britannique, par la mort de sir George Cartier, perdait l'un de ses plus nobles fils. Il avait été, dit-il, l'un de ses législateurs les plus éminents, et sa vie publique avait été entièrement dégagée de tous motifs sectaires ou impurs.

M. Armand déclara que sir George Cartier avait toujours été prêt à faire tout ce qui pouvait être dans les meilleurs intérêts du Dominion, et sa mort était une perte irréparable pour le pays en général.

M. Ferrier pouvait à peine, disait-il, trouver la force de maîtriser son émotion. La pénible nouvelle qui lui avait été si soudainement communiquée l'avait bouleversé à tel point qu'il ne pouvait pas se saisir suffisamment pour rendre au défunt l'hommage qu'il aurait voulu lui témoigner en une occasion aussi solennelle. Sir George Cartier avait toujours été pour lui un ami intime depuis nombre d'années. C'était auprès de lui qu'il cherchait conseil dans les grandes occasions, et il s'était toujours bien trouvé des avis si sages et si judicieux du défunt.

Le président du sénat, M. Chauveau, ajouta quelques remarques, faisant l'éloge de sir George Cartier comme homme public et montrant aussi quel avait été le caractère du défunt dans l'intimité. La mort de cet illustre collègue, ajoutait-il, était à la vérité une immense perte pour l'empire et le Dominion.

Après ces quelques discours, le Sénat s'ajourna, sur motion de M. Campbell, secondé par Luc Letellier de St-Just.

Ce fut à la séance du vendredi 23 mai, qui était le dernier jour de la session parlementaire, que sir John A. Macdonald rendit un tribut mémorable à son ami et collègue. A cette occasion, le premier ministre fit motion " qu'une humble adresse fût présentée à Son Excel-

lence le gouverneur-général le priant de vouloir bien donner les instructions nécessaires pour que les restes de sir George-Etienne Cartier fussent inhumés aux frais de l'Etat, et pour qu'un monument fût érigé à la mémoire de cet excellent homme d'Etat avec une inscription commémorative de la perte si grande et si irréparable que le pays venait de subir."

En proposant cette motion, sir John A. Macdonald exposa comme quoi tous ceux qui avaient suivi le courant des événements politiques durant bien des années avant cela ne pouvaient s'empêcher d'admettre que la mort de sir George Cartier n'était pas un événement ordinaire. Il ne connaissait, pour sa part, aucun homme d'Etat ayant exercé des fonctions publiques depuis bon nombre d'années qui avait conféré autant de bienfaits à son pays. Durant toute la vie politique de Cartier, qui avait été presque contemporaine de la sienne propre, il y avait eu de grandes luttes de partis qui avaient soulevé beaucoup d'acerbité ; mais devant la tombe toutes ces choses-là doivent disparaître, et il ne voulait pas prononcer la moindre parole élogieuse ni présenter les moindres remarques au sujet de sir George Cartier qui pourraient soulever de la discussion et ne pas obtenir l'assentiment unanime des membres de la Chambre. Ils étaient tous d'accord sur ceci, à savoir que le défunt avait fait honneur à son pays, à sa race et à sa province. Dans sa vie privée, chacun savait ce qu'il avait été, c'est-à-dire l'amabilité et la bonté en personne. Comme homme, il avait été au plus haut point fidèle et sincère. Personne aussi, n'aurait pu désirer un meilleur ami, et personne plus que lui n'avait une façon plus juste et plus équitable d'envisager les choses. Considéré comme homme politique, il pouvait naturellement y avoir à cet égard des divergences considérables d'opinions dans la Chambre et dans le pays, mais il croyait que la majorité du peuple du Canada admettrait avant peu d'années la grandeur de l'homme d'Etat qui venait de disparaître et approuverait qu'une démonstration publique exprimant ces sentiments fût faite à sa mémoire. " Quand les passions politiques de l'époque seront disparues," ajoutait sir John " les mérites exceptionnels des services de sir George Cartier, — entre autres le mérite d'avoir pu, grâce au concours précieux qu'il prêta aux Canadiens de langue anglaise, résoudre le problème de la Confédération — apparaîtront sous leur vrai jour, et le peuple verra alors qu'il aurait certainement manqué à son devoir en ne marquant pas sa reconnaissance en la manière indiquée par la présente résolution." Il avait l'espoir," ajoutait-il, que cette résolution recevrait l'assentiment unanime de la Chambre.

Le leader de la gauche, Alexander Mackenzie, considéra qu'il était de son devoir de s'opposer à la résolution, en alléguant qu'en demandant à la Chambre de décréter que des obsèques publiques fussent

célébrées et qu'un monument fût érigé, on voulait par là commémorer les services politiques de sir George Cartier. Il ne pouvait pas, disait-il, consentir à l'introduction du principe que la Chambre pouvait voter des fonds publics pour ériger un monument commémorant des services politiques, et se rattachant à un certain parti politique.

M. Holton, se rangeant à l'avis de M. Mackenzie, fit remarquer que la grande difficulté concernant la motion était que ce serait une admission que, durant les années où il avait combattu sir George Cartier, il (M. Holton) avait été dans l'erreur. Ce n'était pas, disait-il, conforme à la pratique anglaise d'adopter une proposition de cette nature, le seul précédent connu dans l'histoire d'Angleterre s'étant présenté lors de la mort de William Pitt.

Charles Tupper félicita M. Mackenzie des paroles si sympathiques qu'il avait prononcées à une séance précédente pour déplorer la mort de sir George Cartier, et il exprima l'espoir que M. Mackenzie modifierait son attitude au sujet de la résolution alors devant la Chambre. Il ne croyait pas, disait-il, que le pays attacherait à l'adoption de cette résolution par les membres de la gauche une autre interprétation que celle découlant des paroles mêmes dont s'était servi le leader de l'opposition et qui étaient en somme que, dans une occasion comme celle-là, la Chambre devait faire trêve à toutes considàrations de partis et ne plus avoir en vue que de rendre un suprême hommage à l'un de ses plus illustres représentants.

Ces paroles de Tupper eurent tout l'effet désiré. L'objection de Mackenzie fut retirée et la résolution fut adoptée.

Les tributs rendus à la mémoire de Cartier dans l'enceinte du parlement eurent leur écho dans les panégyriques publiés par les journaux de toutes les nuances d'opinions, car il était généralement reconnu que, par la mort de sir George Cartier, le Canada avait perdu un de ses plus grands hommes.

Ce fut le lundi, 9 juin, que le Prussian arriva à Québec avec le corps de sir George. Les restes furent immédiatement transférés au steamer Druid et déposés en chapelle ardente érigée sur le pont du navire. Le Druid se rendit ensuite au quai de la Reine, où des milliers de personnes défilèrent tout le jour devant le cercueil. Sur le cercueil, qui était hermétiquement scellé, se voyaient de superbes couronnes déposées par lady Cartier et ses filles et par les collègues du défunt dans le ministère. Peu après cinq heures, le corps fut transporté à la basilique, où un libéra solennel fut chanté par l'abbé C. F. Cazeau, et où une éloquente oraison funèbre fut prononcée par Mgr Racine, alors vicaire-général, et qui devint dans la suite évêque de Sherbrooke. Les rues de l'ancienne capitale conduisant à la basilique étaient remplies d'une foule énorme, et les coups de canon de la cita-

délie espacés de minute en minute, les glas des églises, et la cessation générale des affaires témoignaient de la douleur de la population, Les cordons du poêle étaient tenus par le maire Garneau, M. Chauveau, président du Sénat, M. Ouimet, premier ministre de Québec, sir N. T. Belleau, les juges Taschereau et Stuart, T. McGreevy, I. Thibaudeau, R. R. Dobell, président du Board of Trade, et J. Stuart. Après le service à la basilique, les restes furent ramenés sur le Druid, qui se mit immédiatement en route pour Montréal. Accompagnant le corps sur le Druid étaient entre autres sir Hector Langevin, représentant le gouvernement fédéral, Thomas White, de la Gazette de Montréal, Hector Fabre, de Y Evénement et beau-frère de Cartier, A. D. De- Celles, alors attaché à la Minerve, et maintenant bibliothécaire du parlement, C. A. Dansereau, faisant aussi partie de la rédaction de la Minerve, et plusieurs membres de la famille Cartier. Après un arrêt à Trois-Rivières, où un autre libéra fut chanté, le Druid arriva dans la nuit du mercredi, 10 juin, à Verchères, où il jeta l'ancre à peu de distance du joli et pittoresque village où cinquante-neuf ans auparavant le grand homme d'Etat canadien avait vu le jour.

Dans la matinée du jeudi, n juin, les premiers coups de canon tirés par la batterie de l'île Sainte-Hélène apprirent à la population de Montréal que l'illustre défunt était arrivé. Au milieu de cérémonies imposantes, les restes furent transportés du Druid au Palais de Justice, pour y rester exposés jusqu'aux funérailles. Durant la journée, des milliers de personnes vinrent rendre leurs derniers respects à celui qui avait tant fait pour son pays. Ce fut le lendemain, vendredi, 13 juin, et par un jour splendide d'été, que les restes de George-Etienne Cartier furent transportés à leur dernière demeure. Les obsèques, qui étaient publiques et aux frais de l'Etat, comptèrent parmi les plus impressionnantes qui s'étaient jamais vues au Canada. Dès six heures du matin, des groupes commencèrent à se former autour du Palais de Justice. Puis les différentes organisations et sociétés de la ville, les élèves des collèges et écoles, tant protestants que catholiques, se réunirent sur le Champ de Mars, tout près de là, s'apprêtant à prendre place dans le cortège. A neuf heures, apparut le char funèbre, formé d'un superbe catafalque que surmontait une énorme croix d'argent et traîné par huit chevaux noirs. La levée du corps ayant été célébrée par l'abbé Bayle, supérieur de Saint-Sulpice et l'un des vieux professeurs du défunt, le cortège se forma et la procession funèbre se mit en marche. On remarquait dans les rangs, non seulement le représentant du gouverneur-général, les membres du cabinet fédéral, du sénat et de la Chambre des Communes, la législature de Québec, les juges, le maire et les échevins de la ville, des délégations de visiteurs, le clergé, les membres du barreau et des autres professions, mais en outre les

membres de toutes les organisations de la ville, des associations ouvrières, des sociétés de bienfaisance et autres, les enfants des écoles et des milliers de citoyens. Les troupes bordaient les deux côtés des rues par où se déroula l'immense cortège, qui suivit les rues Notre-Dame, Bonsecours, Saint-Denis, Sainte-Catherine, Saint-Laurent et Craig jusqu'à l'église Notre-Dame. Sur tout le parcours s'étaient massées des foules énormes, que l'on a évaluées à plus de cent mille personnes. A l'église, le service fut simple mais impressionnant. Un chœur spécial de trois cents voix composé des élèves du collège de Montréal, où Cartier avait reçu son éducation, prit part au service, qui fut célébré par Mgr Fabre, dans la suite archevêque de Montréal et beau-frère de Cartier, assisté du grand-vicaire Cazeau avec les abbés Lenoir et Parent comme diacre et sous-diacre, et de l'abbé Valois comme maître de cérémonies. Le corps reposait sur un splendide catafalque, et en face se voyait une grande bannière portant l'inscription suivante :

Rien n'est cher au guerrier comme un drapeau sans tache. A son ombre il est beau de vaincre ou de périr. Le déserter, jamais ! c'est l'opprobre du lâche : George pour son amour sut vivre et sut mourir.

Il n'y eut pas d'oraison funèbre, et après l'absoute le cortège se reforma, et se dirigea par l'ouest de la ville jusqu'au cimetière de la Côte-des-Neiges. Au moment où le cortège passa devant la cathédrale anglicane, les cloches sonnèrent le glas en l'honneur du défunt. Les cordons du poêle étaient tenus non seulement par les anciens collègues du défunt mais par plusieurs de ses adversaires politiques. Ces porteurs étaient sir Narcisse Belleau, sir Francis Hincks, sir A. T. Galt, W. P. Howland, lieutenant-gouverneur d'Ontario, A.-A. Dorion, Luc Letellier de St-Just, Thomas Ryan, James Ferrier, Louis Archambault, et les juges Sicotte, Polette et Meredith. Il était deux heures de l'après-midi quand le cortège atteignit le cimetière, et peu après les restes étaient déposés dans la tombe située dans le terrain de la famille. Autour de la fosse, et au moment où tout ce qui était mortel de George-Etienne Cartier descendait à sa dernière demeure se voyaient, en outre des précédents, sir John A. Macdonald, l'ami et l'associé de toute la vie de Cartier, dont l'émotion était très visible, Samuel Léonard Tilley, Peter Mitchell, Alexander Campbell, Hector Langevin, James Cox Aitkens, John Henry Pope, Théodore Robitaille, Jean Charles Chapais et Christopher Dunkin. Sur le certificat officiel d'inhumation délivré par l'abbé Rousselot, curé de Notre-Dame, étaient les noms de sir John A. Macdonald, sir Francis Hincks, sir A. T. Galt, S. L. Tilley, Peter Mitchell, Alexander Campbell, John Henry Pope, Hector Langevin, Jean-Charles Chapais et de plusieurs autres hommes publics distingués.

Sur une éminence, et à peu de distance de la tombe de Ludger Duvernay, fondateur de la société Saint Jeau-Baptiste, la tombe du grand Canadien-Français qui fut l'un des pères les plus illustres de la confédération, est marquée par un modeste monument surmonté d'un buste de notre éminent sculpteur Philippe Hébert. En cet endroit retiré de l'immense cimetière, et dominant encore la ville qu'il aimait tant et pour laquelle il fit tant de choses, Cartier attend l'heure du grand réveil.

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