CHAPITRE XVII
Les idéals sociaux et politiques de George-Etienne Cartier peuvent être considérés sous un double aspect, ceux qu'il gardait à l'endroit de son propre peuple et de sa province, et ceux qu'il chérissait pour le plus grand Dominion et pour les Canadiens en général. Les Canadiens-Français ont toujours eu ce bonheur d'avoir, à différentes époques de leur histoire, des leaders d'un très haut caractère et d'une habileté consommée. Au nombre de ceux-là, George-Etienne Cartier peut être certainement compté comme l'un des plus grands. On a parfois cherché à établir des comparaisons entre Papineau, LaFontaine et Cartier, et à soulever la question de savoir lequel avait été le plus grand. Mais toutes comparaisons de ce genre sont odieuses, car chacun de ces hommes a été grand à sa manière. Destinés à jouer différents rôles, chacun d'eux semblait avoir reçu de la Providence les qualités nécessaires pour sa mission particulière. Papineau, doué des dons intellectuels les plus élevés et d'une incomparable éloquence, déblaya le terrain sur lequel devait être érigée la structure de la liberté constitutionnelle. Il inspira à ses compatriotes la conscience de leurs propres forces et de leurs droits comme citoyens britanniques, et s'affirma dans la grande période de sa carrière comme le champion de la liberté politique. LaFontaine était d'un type tout différent. Alors que Papineau appartenait en réalité à l'école britannique parlementaire, et basait son agitation sur le principe fondamental de la suprématie de la volonté du peuple, telle qu'exprimée par l'assemblée représentative, LaFontaine appartenait plutôt, pourrait-on dire, à l'école parlementaire de France, qui, s'inspirant de l'esprit de Montesquieu, mettait la loi au-dessus de tout. Juriste éminent, et possédant à fond la science du droit, il était au plus haut point qualifié pour mener à bien la grande œuvre de la reconstruction constitutionnelle. L'obtention du gouvernement responsable fut le couronnement de sa carrière, et, peu entraîné à la conduite des hommes ou à la direction pratique des affaires, il se retira de la vie publique quand il s'aperçut que les temps nouveaux exigeaient un nouveau leader. George-Etienne Cartier, qui fut le successeur naturel de LaFontaine, était par contre essentiellement un homme d'action, d'organisation et d'exécution.1
1 Ainsi que l'a fort bien et fort éloquemment fait remarquer un homme d'Etat distingué et ex-président des Etats-Unis : " Celui-là est vraiment grand qui voit
Les idéals et les aspirations de Cartier pour ses compatriotes canadiens-français étaient clairement définis. Il désirait les voir sauvegarder le dépôt qui avait été conservé intact par leurs pères au prix de tant d'efforts et de sacrifices. La fidélité à leur religion, le maintien de leur vitalité comme race, la conservation de leur nationalité, et la sauvegarde de leurs institutions, tels étaient pour lui les principes essentiels et fondamentaux. C'est parce qu'il croyait que la confédération était la forme fédérale qui devait le plus contribuer à assurer ces objets, tout en permettant le développement d'une vie nationale où tous les éléments pouvaient participer, qu'il avait si énergiquement appuyé ce projet.
Que les Canadiens-Français devaient rester fidèles à la foi de leurs pères, cela allait naturellement de soi aux yeux de Cartier. Il reconnaissait pleinement la grande part que les évêques et le clergé de l'église catholique avaient prise non seulement pour guider et sauvegarder le peuple sous le rapport moral, mais en outre pour conserver la nationalité canadienne-française. "[La religion est la sauvegarde des peuples,1" déclarait-il en une certaine occasion. " Quelle reconnaissance la race canadienne-française ne doit-elle pas à son clergé ! Si elle a conservé sa nationalité, sa langue, ses institutions, à qui le doitelle surtout, sinon à ce corps vénérable ! On demandait une fois à Jean-Jacques Rousseau quel était le meilleur moyen d'empêcher la russification de la Pologne. " Que les Polonais restent Polonais ! " telle fut sa réponse. j[Le meilleur moyen, pour les Canadiens-Français, c'est l'attachement au sol et surtout la conservation de leur langue et de leur religion."!2
Bien que ce ne fût pas son habitude de faire parade de sa religion, Cartier n'hésitait jamais au besoin à proclamer sa foi, même à la face d'une majorité hostile. " Il y a des sujets," disait-il en s'adressant une certaine fois au parlement, " que je n'aime pas à soulever et qu'il est désagréable de traiter sans nécessité dans une société mixte comme la nôtre; mais je suis catholique, et jamais cette Chambre, ni aucune Chambre, ni aucun pouvoir sur la terre, ne me feront renoncer à ma foi. Mes convictions religieuses sont inébranlables, et l'on me saura gré de les avoir défendues." 3
les occasions que d'autres ne voient pas, et qui, surmontant les obstacles, et par son énergie et son habileté, consomme l'œuvre dont le souvenir se perpétuera à travers les siècles. C'est là ce que Cartier a fait." — Paroles prononcées par William Howard Taft, lors de la pose de la première pierre du monument Cartier, à Montréal, le 3 septembre 1913.
2 Discours aux citoyens de Rimouski, le 7 août 1870.
3 Discours sur l'abolition de l'Eglise d'Irlande, prononcé à la Chambre des Communes, le 31 mai 1869.
Cartier avait vu clairement que si les Canadiens-Français voulaient maintenir leur position, et avoir leur part légitime d'influence dans la confédération, cela dépendrait en grande partie de leurs propres efforts. Il insista surtout auprès de ses compatriotes pour qu'ils \ restassent fermement attachés au sol natal. C'était là suivant lui le moyen essentiel de maintenir leur nationalité. Il n'a jamais mieux ni plus clairement exposé ses idées là-dessus que dans le mémorable éloge funèbre qu'il prononça le 21 octobre 1855, lors de la translation des restes de Ludger Duvernay, fondateur de la société Saint-Jean-Baptiste, au cimetière de la Côte-des-Neiges, à Montréal. " Il ne suffit pas," disait alors Cartier, " pour les membres d'une nationalité, d'avoir contribué à son existence par leur travail et leur bonne conduite. Il leur reste encore une grande œuvre à accomplir : il leur reste à en assurer la permanence. Inutile d'indiquer le moyen d'obtenir cette permanence. Vous le connaissez comme moi. L'histoire de toutes les nationalités, et surtout notre propre histoire, le fait connaître suffisamment. \La population ne suffit pas à constituer une nationalité ; il lui faut encore l'élément territorial. La race, la langue, l'éducation et les mœurs forment ce que j'appellerai l'élément personnel de la nationalité. L'expérience démontre que pour la permanence « et le maintien de toute nationalité, il faut l'union intime et indissoluble j de l'individu avec le sol. N'oublions jamais que, si nous voulons | assurer notre existence nationale, il faut nous cramponner à la terre. Il faut que chacun de nous fasse tout en son pouvoir pour conserver son patrimoine territorial.! Celui qui n'en a point doit employer le fruit de son travail à l'acquisition d'une partie de notre sol, si minime qu'elle soit. Car il faut laisser à nos enfants, non seulement le sang et la langue de nos ancêtres, mais encore la propriété du sol. Si, plus tard, on voulait s'attaquer à notre nationalité, quelle force le Canadien- Français ne trouvera-t-il pas pour la lutte dans son enracinement au sol ! Le géant Antée puisait une vigueur nouvelle chaque fois qu'il touchait la terre. Il en sera ainsi de nous. Voilà un siècle, nous étions à peine soixante mille Canadiens-Français, disséminés sur les rives de notre beau Saint-Laurent, et aujourd'hui nous sommes au delà de six cent mille, propriétaires d'au moins les trois quarts de nos fertiles campagnes. Je ne vois pas d'éventualité possible qui puisse donner le coup de mort à notre nationalité, tant que nous aurons la pleine possession du sol. Compatriotes, souvenons-nous toujours que notre nationalité ne peut se maintenir qu'à cette condition."
D'un autre côté, Cartier ne voulait pas que cette prise de possession du sol fût obtenue autrement que par voie de concurrence légitime et amicale, c'est-à-dire sans le moindre esprit d'agressivité. La même nécessité à laquelle les Canadiens-Français avaient à faire face,
existe aussi, disait-il, pour les autres races du Dominion. " Remarquons," ajoutait-il, " que la même nécessité de tenir au sol à titre de propriétaire, existe également pour les membres des sociétés nationales. La lutte qui doit se livrer entre nous et les membres de ces sociétés pour la possession du sol doit être une lutte de travail, d'économie, d'industrie, d'intelligence et de bonne Conduite, et non pas une lutte de race, de préjugés et d'envie. Le Canada a de l'espace : il en a pour eux, il en a pour nous, il en a pour tous. Nos horizons sont sans bornes."
Les Canadiens de langue française et anglaise, aux yeux de Cartier, devaient vivre en harmonie et en lutte pacifique dans un pays qui était leur héritage commun. " Les principales races qui habitent le Canada," disait-il^ " descendent des deux grandes nations européennes réunies aujourd'hui sous les mêmes drapeaux pour empêcher une nationalité affaiblie de succomber sous la loi du plus fort.4 Comment pourraient-elles ne pas vivre en harmonie sur cette terre qui est leur propriété commune ? Dans cette lutte toute pacifique, souvenonsnous que si le majestueux érable est le premier des arbres de la forêt et croît toujours sur le meilleur sol, les Canadiens-Français doivent comme lui prendre racine sur le sol le plus fertile et le plus avantageux ! Oui, l'érable, dont la feuille orne la poitrine des Canadiens- Français, au jour de la célébration de notre fête nationale, et qui ombrage la tombe de nos frères décédés, doit aussi pousser sur un sol qui soit le nôtre. Fasse le ciel que jamais n'arrive le jour où le Canadien-Français aura cessé d'en être le propriétaire, car ce jour-là notre nationalité aura vécu ! "
" Réunis en ce moment près de la tombe de notre fondateur, prenons l'engagement solennel de travailler pour le maintien de nos institutions, et d'unir toutes nos forces et toutes nos volontés pour étendre de plus en plus notre domaine dans ce beau et grand pays."
En une autre occasion, Cartier disait encore : " L'attachement au sol, c'est le secret de la grandeur future du peuple canadien-français. On parle beaucoup de nationalité. Eh bien, je vous le dis, la race qui l'emportera dans l'avenir, c'est celle qui aura su conserver le sol."5
Partisan convaincu de la doctrine de la propriété, Cartier enseignait que l'individu devait posséder quelque partie du sol, si minime qu'elle fût. Cela, selon lui, était la base même de la nationalité. " Dans un moment de délire," disait-il, " un écrivain a déjà dit que la propriété c'est le vol. Peut-on concevoir maxime plus blasphématoire
4 La Grande-Bretagne et la France combattaient alors ensemble contre les Russes en Crimée.
6 Discours aux citoyens de Rimouski, 7 août 1870.
et plus mortelle, plus destructive de tout travail et de toute nationalité ! En réalité, même, le travail existerait-il, s'il n'avait pas la propriété comme objet et rémunération ? Et sans la propriété, pourrait-il exister une nationalité et un pays ? La propriété est l'élément qui doit gouverner le monde, et la propriété doit aussi diriger la propriété. Celui qui a pris possession du sol est généralement intelligent, énergique et moral. Ce n'est pas tant la propriété que je considère, comme la garantie qu'elle donne que son possesseur est un homme économe, industrieux et honnête."
Cartier ne voulait pas que les jeunes gens fussent encouragés à entrer dans la vie politique, avant d'avoir acquis une fortune suffisante. Il avait lui-même donné en cela l'exemple. " Toute constitution qui enlève la jeunesse à l'industrie pour la jeter dans la politique est vicieuse," disait-il. " Nous devons enseigner aux jeunes gens à gagner de l'argent, avant de s'occuper de politique."
Cartier a toujours eu l'orgueil de sa race et de sa nationalité, et [ l'avenir du peuple canadien-français ne lui inspirait aucune inquiétude. " Il n'est plus possible," disait-il en adressant la parole à ses compatriotes le jour de la Saint Jean-Baptiste, à Ottawa, en 1868, " de fermer les yeux sur l'importance et les destinées de la nationalité que vous êtes si fiers d'affirmer publiquement aujourd'hui. C'est comme représentant de cette nationalité que j'ai été honoré par l'Angleterre, après la grande tâche de l'établissement de la confédération. Notre passé est noble, notre présent est plein d'encouragements, et notre avenir sera prospère, si la Providence continue à nous montrer la bonne voie et à nous y guider."
Puis, jetant un coup d'ceil sur le passé, et passant en revue le progrès des Canadiens-Français depuis les commencements de la colonisation, il s'écria : " Nous sommes aujourd'hui au delà d'un million. Eh bien, en 1626, Québec ne contenait que cinquante " habitants." Cela nous démontre combien nos progrès ont été rapides et combien aussi nous avons lieu d'espérer de l'avenir. Nous avons d'autant plus raison d'espérer, que tout, dans le passé, même les événements en apparence les plus propres à nous terrasser, tourne à notre avantage. Quoi de plus pénible, au premier abord, que la conquête? Et pourtant, la conquête nous a sauvés des misères et des hontes de la Révolution | française. La conquête a fini par nous donner les belles et libres institutions que nous possédons aujourd'hui, et sous lesquelles nous vivons heureux et prospères, car nous sommes des hommes de foi et de progrès, comme le dit si bien votre bienveillante adresse."
Nous voyons donc que Cartier souhaitait à ses compatriotes, tout en témoignant le meilleur vouloir à l'égard des autres nationalités, d'être fidèles à leur religion, de conserver leur nationalité, leur langue
et leurs institutions, et de maintenir fermement leur prise sur le sol de leur pays natal. Mais il ne voulait pas cependant les voir s'isoler de la vie nationale de la grande confédération. Au contraire, son idée était qu'ils devaient prendre une part considérable et importante dans le développement du Dominion. Mis sur un pied de parfaite égalité, Canadiens-Français et Canadiens-Anglais devaient considérer le Dominion comme leur patrie commune, et mettre leurs efforts en commun pour le bien-être et l'agrandissement de cette patrie. Il a exposé nettement ses idées à ce sujet, dans un discours prononcé devant les citoyens d'Ottawa le 25 mai i867, quelques semaines à peine avant la naissance du nouveau Dominion : —
" Vous faites allusion à la confédération qui va transformer les provinces britanniques de l'Amérique du Nord en une nouvelle puissance, et qui va donner à ses populations le rang d'une nation, vivant de sa vie propre dans les limites territoriales de ces colonies, naguère séparées. La création de cet empire nous ouvre une ère de progrès et de prospérité nationale inconnue jusqu'ici. Messieurs de la société Saint Jean-Baptiste, vous parlez de votre isolement du Bas-Canada, et vous vous considérez comme une famille détachée de la nation. Vous n'êtes pas ici dans l'exil, mais vous n'êtes pas non plus au milieu d'une population tout à fait semblable à vous. Votre langue et vos mœurs contrastent avec celles de votre entourage. Pourtant votre nombre et vos œuvres disent que vous vivez maintenant sur le pied de l'égalité et de l'entente avec les citoyens d'une autre origine qui forment la majorité. Ces faits parlent hautement en votre faveur et inspirent la plus grande confiance aux amis du pays. N'oublions pas que l'un des bienfaits de la Confédération sera de vous mettre, dans le parlement fédéral, en contact avec le Bas-Canada, qui, d'un autre côté, va tendre une main fraternelle et protectrice vers les groupes français répandus dans toutes les provinces. La Nouvelle-Ecosse et le Nouveau-Brunswick nous ramèneront des membres de la famille jusqu'à présent séparés de nous. Nous aurons donc, sous ce régime, une alliance plus étroite que jamais, qui nous permettra de réunir nos forces et de ne rien perdre de nos privilèges. Notre avenir est entre nos mains. C'est aux différents groupes de notre population à le comprendre et à pratiquer ses devoirs en conséquence. Car souvenons-nous que nos devoirs sont aussi ceux du citoyen. La Confédération est un arbre dont les branches s'étendent dans plusieurs directions et qui sont fermement attachées au tronc principal. Nous, Canadiens-Français, nous sommes l'une de ces branches. A nous de le comprendre et de travailler au bien commun. Le patriotisme bien entendu est celui qui ne lutte pas avec un esprit de fanatisme, mais qui, tout en sauvegardant ce qu'il aime, veut que son voisin ne soit pas plus molesté que lui-
même. Cette tolérance, messieurs, est indispensable. C'est par elle que nous nous associerons à la grande œuvre, dans laquelle il convient à notre ambition de réclamer une part d'honneur. Je vois avec plaisir que vous sentez la vérité de ce principe et que vous êtes en parfaite intelligence avec vos autres concitoyens. Il importe que nous ne restions pas en arrière ; il ne faut pas nous laisser devancer. C'est à cette condition seulement que nous pourrons toujours conserver les droits acquis à notre nationalité distincte. Nous jouirons de ces droits tant que nous en resterons dignes."
Tels étaient les conseils judicieux et pratiques donnés par Cartier à ses propres compatriotes. Il leur fallait être fidèles à leur religion, s'ils voulaient conserver leur race, et sauvegarder leurs coutumes et leurs institutions ; mais cependant ils ne devaient jamais oublier qu'ils constituaient l'une des grandes branches de la puissante famille canadienne, et qu'ils ne devaient pas borner leurs ambitions à leur propre province, mais porter plutôt leurs regards sur l'immense Dominion et prendre dans la vie nationale la part considérable qui leur appartenait sur un pied de parfaite égalité avec les autres races.
La justice fut l'un des principes primordiaux de la doctrine politique de Cartier et toutes ses actions furent régies par ce principe. Ainsi que l'un de ses contemporains l'a fort bien fait observer, Cartier avait non seulement foi en la justice comme principe abstrait ; il y reposait aussi foi en tant que qualité d'une application générale. Il croyait que cela n'était le patriotisme spécial d'aucune race, d'aucune classe et d'aucune croyance. Au contraire, ce n'était pas seulement un héritage sacré mais un droit commun qu'il était du devoir de l'homme d'Etat d'incorporer dans sa pratique du gouvernement. En réalité, comme le faisait observer le même contemporain, le désir d'être juste fut cela même qui a inspiré la pensée de Cartier, a donné de l'éclat à son discours et de la consistance à tous ses actes. On sentait qu'il y avait chez lui une force latente d'équité et de justice, où son courage puisait un surcroît de force et qui donnait de la stabilité à son caractère. C'est aussi là pourquoi Cartier ne cherchait aucunement à cacher ou à tenir en réserve les plus hauts objets de sa politique. Sa manière de gouverner participait à la fois de la nature d'une proclamation et d'un défi, car le but qu'il se proposait était le gouvernement pour un peuple et non pour une tribu, pour une société et non pour une secte, pour une nation et non pour une race. 6
Comme exemple de son sens élevé de justice, on peut ici rappeler qu'à l'époque de la confédération certains doutes ayant été exprimés au sujet de la sauvegarde des intérêts de la minorité anglaise dans Qué-
8 Fennings-Taylor : " Portraits of British-Americans."
bec, surtout en matière de droits éducationnels, Cartier engagea sa parole que justice serait rendue. Cet engagement fut solennellement rempli, et dans la suite Cartier en salua le résultat avec la plus grande satisfaction. " On me permettra de proclamer," disait-il, " que les Canadiens-Français catholiques ont toujours traité les autres croyances avec libéralité. Cela n'a pas été une question de majorité ou de minorité, mais une question de justice. La question n'était pas de savoir de quel côté était la force, mais où se trouvait la justice, et de laisser chacun libre de rendre hommage à la Divinité suivant les dictées de sa conscience. Je me rappellerai que certaines gens avaient alors dit : 4 Pourquoi donner aux protestants du Bas-Canada des avantages que les protestants du Haut-Canada n'accordent pas aux catholiques ? ' et qu'à cela j'ai répondu : ' Faisons ce qu'il faut faire. Si nous sentons que notre devoir est d'accorder la liberté religieuse à nos compatriotes, il faut le faire. Que les autres fassent leur devoir comme nous avons fait le nôtre.' "
En une autre occasion, et discourant sur le même sujet, Cartier s'exprimait comme suit : " Il appartenait à la vieille province de Québec de donner bon exemple aux autres, et c'est bien là ce que ses chefs ont pensé, car l'on discute moins dans le Bas-Canada que partout ailleurs les irritantes questions de race et de religion. Si je n'ai pas pu accomplir de grandes choses pour mon pays, j'espère du moins qu'une politique continûment libérale envers tous, sans distinction aucune, aura rendu notre pays plus heureux, plus prospère, et que les résultats de mon administration serviront d'encouragement à qui voudra marcher dans la voie déjà tracée. Certes, je n'aurais eu jusqu'ici, et je n'aurais guère à l'avenir de valeur ou d'utilité comme homme d'Etat, si je n'avais dû ou ne devais compter que sur l'appui des Canadiens- Français. S'il m'avait fallu céder à l'esprit d'exclusion, je serais sorti sans hésitation et sans retard de l'arène politique. Mais cet esprit-là n'est pas le mien." 7
Il n'y a jamais eu, en effet, homme moins imbu de fanatisme et d'exclusivisme que Cartier. Il a défendu fermement, il est vrai, les droits de ses compatriotes, mais en même temps il désirait que justice fût rendue à tous. On ne saurait trouver preuve plus évidente de sa largeur d'esprit et de son esprit de justice que les déclarations mêmes que nous venons de citer. Sa foi politique, en somme, se résumait en la maxime bien connue : " Faites aux autres ainsi que vous voudriez qu'il vous soit fait." Toute sa politique se trouve en la déclaration mémorable qu'il fit en une certaine occasion : " Ma politique, que je crois être la meilleure, est le respect des droits de tous."
7 Discours prononcé au banquet offert à J. H. Pope, à Sherbrooke, le 9 novembre 1871.
Ainsi que bien d'autres qui l'ont précédé, et qui sont venus depuis après lui, Cartier se rendait pleinement compte de la difficulté qu'il y avait de gouverner un pays comme le Canada, par suite des différences de langue, de races et de religions, et des divers intérêts en conflit. La seule solution, disait-il, était de s'inspirer en toutes les circonstances d'un esprit de justice et d'équité. " En un pays de diverses races comme le nôtre," avait-il l'habitude de dire, " et professant diverses croyances, tous les droits doivent être sauvegardés, et toutes les croyances doivent être respectées. Le Canada doit être un pays où règne, non pas la licence, mais la liberté, et toutes les libertés doivent être protégées par la loi. Tels sont les principes qui m'ont guidé dans le passé et qui continueront à me guider dans l'avenir."
Tout en s'affirmant comme champion énergique des intérêts de ses compatriotes, Cartier était personnellement bien au-dessus des préjugés de secte ou de race. Sa propre conscience et l'intérêt public étaient ses guides dans toutes les questions publiques. " Je n'ai jamais fait appel aux préjugés," disait-il en une certaine occasion. " Au contraire, comme homme public, j'ai proposé et fait adopter des mesures qui dans le temps étaient très impopulaires, mais qui étaient avantageuses pour le pays. Je ne me laisse jamais guider par les préjugés populaires et je n'ai jamais consulté et ne consulterai jamais autre chose que ma propre conscience."
Une autre fois, il disait encore : " Durant les vingt-cinq ans que j'ai été dans la politique, j'ai toujours eu pour principe de ne jamais me laisser influencer par les préjugés, soit de race ou de religion."
Bien que Cartier n'ait jamais été sympathique à l'idée d'une fusion des races, qu'il déclarait être une pure utopie, il ne considérait pas que la présence de différentes races au Canada pût être un obstacle à l'unité et à la grandeur nationale. L'idée de Cartier, et l'on pourrait dire l'idée de tous les principaux promoteurs de la confédération, était que, en ce grand Dominion, il ne devait y avoir aucune race supérieure ou inférieure, mais que tous les citoyens devaient se considérer comme étant des Canadiens et sur un pied de parfaite égalité. L'idée nationale de Cartier était un Canada uni s'étendant d'un océan à l'autre, et où des hommes de toute race, de toute langue, de toutes croyances mettraient leurs efforts en commun comme Canadiens pour le bienêtre et le développement du Dominion. Discourant sur la confédération, il disait ce qui suit : " On s'est opposé à notre projet, à cause des mots ' nouvelle nationalité ' qui s'y rencontrent. Si nous nous unissons, nous formerons une nationalité politique, indépendante de l'origine nationale et de la religion des individus. On a regretté qu'il y eût diversité de races, et on a exprimé l'espoir qu'avec le temps cette diversité disparaîtrait. La fusion des races en une seule est une uto-
pie ; c'est une impossibilité. Les distinctions de cette nature existeront toujours; la dissemblance paraît être d'ordre physique, moral et politique. Quant à l'objection que nous ne pouvons pas former une grande nation, parce que le Bas-Canada est principalement français et catholique, que le Haut-Canada est anglais et protestant, et que les provinces maritimes sont mixtes, elle est, à mon avis, de la dernière futilité. Prenons par exemple le Royaume-Uni, habité par trois grandes races. La diversité de ces races a-t-elle mis obstacle aux progrès, à la richesse de l'Angleterre? Chacune d'elles n'a-t-elle pas contribué généreusement à la grandeur de l'empire ? Les trois races unies n'ont-elles pas, par leurs aptitudes combinées, leur énergie et leur courage, contribué chacune à la gloire de l'empire, à ses lois si sages, à ses succès sur terre, sur mer et dans le commerce ? Dans notre confédération, il y aura des catholiques et des protestants, des Anglais, des Français, des Irlandais et des Ecossais ; et chacun, par ses efforts et ses succès, ajoutera à la prospérité, à la puissance, à la gloire de la nouvelle confédération. Nous sommes de races différentes, non pas pour nous faire la guerre, mais pour travailler ensemble à notre propre et commun bien-être. Nous ne pouvons pas, par une loi, faire disparaître ces différences de races, mais, j'en suis persuadé, les Anglo- Canadiens et les Canadiens-Français sauront apprécier les avantages de leur situation. Vivant les uns à côté des autres comme une grande famille, leur contact produira un heureux esprit d'émulation. La diversité des races contribuera, croyez-le bien, à la prospérité commune."
Cartier n'a jamais manqué de proclamer hautement l'égalité des Canadiens-Français comme sujets britanniques avec les autres races, et ses alliances politiques furent toutes basées sur ce principe. Son i idée était que la confédération reposait sur l'union, et non sur la fusion des races.
S'il y a jamais eu un homme ayant le droit d'être connu comme un grand Canadien au sens le plus large du mot, ce fut George-Etienne Cartier. " Avant tout, soyons Canadiens," déclarait-il au début même de sa carrière, et ce fut là le principe qui guida toute sa vie politique. Ce fut son amour ardent du pays qui lui inspira les mots du chant national bien connu, " O Canada, Mon Pays, Mes Amours," et c'est l'amour de sa terre natale qui lui dicta ses plus grandes actions. Il n'eut jamais aucune inquiétude sur le grand avenir qui était réservé au Canada. Selon lui, le Dominion, qu'il avait contribué dans une si grande mesure à établir, était destiné à devenir une grande nation autonome dans l'empire. L'avenir qu'il envisageait à cet égard était semblable à celui de sir John A. Macdonald, c'est-à-dire qu'à mesure que le Dominion progresserait il y aurait de sa part diminution de dépendance, et de la part de la mère-patrie diminution de protection, et
qu'il en résulterait plutôt entre les deux une alliance saine et cordiale. Au lieu de considérer le Canada comme une colonie purement dépendante, la Grande-Bretagne finirait par ne voir dans le Dominion qu'une nation amie, agissant de concert avec elle, dans les intérêts communs du Dominion et de l'empire. En d'autres termes, Cartier ainsi que Macdonald et les autres principaux promoteurs de la confédération, favorisaient le développement d'une nationalité canadienne dans les limites de l'empire. Les Canadiens qui avaient fini par conquérir la liberté politique, religieuse et économique, devaient continuer à progresser sous le nouveau régime constitutionnel, en exerçant la plus grande vigilance pour maintenir leur autonomie. L'idée de Cartier était que, tout en maintenant le lien qui les rattachait à la Grande- Bretagne, les Canadiens ne devaient se reposer que sur eux-mêmes, et devaient voir à développer leur territoire suivant un programme national et à assurer leur propre protection par un système véritablement national de défense. En consolidant l'édifice national, et en développant les grandes ressources du Dominion suivant un programme national, les Canadiens se trouvaient par là même servir pour le mieux les intérêts non seulement du Canada mais de tout l'empire.
De même qu'il désirait voir ses compatriotes canadiens-français garder avec jalousie tout ce qui était bon et acceptable dans leurs lois, ^ «f coutumes et institutions particulières, de même aussi désirait-il les voir suivre la marche du progrès, harmoniser pleinement leurs vies avec les idées de l'époque, et graviter comme nation, non isolément mais en union intime avec leurs compatriotes de langue anglaise, de manière à créer un fort courant d'esprit national canadien parmi toutes les classes, et à restreindre les questions de race et de religion en de telles limites qu'elles ne pussent jamais mettre obstacle à la formation dans le Dominion d'une nationalité canadienne bien distincte et clairement définie, sous l'égide de la Couronne Britannique et des libres ' institutions représentatives anglaises. Tel était l'idéal de Cartier pour les Canadiens en général.
De tempérament naturellement conservateur, Cartier était un adepte convaincu des institutions représentatives anglaises plutôt que du système démocratique extrême représenté par la constitution des Etats-Unis. " L'esprit démocratique," disait-il en 1863 aux électeurs de Welland, " est assez fort parmi nous pour agir sur les hommes politiques, mais nous n'avons pas le système outré qui le rend souverain i * en toutes choses. Il existe un sentiment monarchique très prononcé parmi notre population. La population du Bas-Canada est monarchique de caractère et de sentiment. Pour ne rien perdre de notre force, défendons avec jalousie tout ce que nos institutions contiennent de monarchique." 8
8 Discours prononcé devant les électeurs de Welland, le 3 août 1863.
Ce que Cartier voulait dire par là, c'est que les dangers inhérents au régime démocratique découlant de la constitution des Etats-Unis sont, avec les institutions représentatives anglaises, contrebalancés par des freins salutaires. La conservation de la nationalité canadiennefrançaise devait être, selon Cartier, attribuée aux institutions libres accordées par l'Angleterre. " Comme tous mes compatriotes du Bas- Canada," disait-il en une certaine occasion, " je suis fier de devoir mon origine à la vieille France. Nous sommes d'origine française, mais nous sommes aussi des Français de l'ancien régime. Durant un voyage que je fis récemment en France, j'assistai à une réunion de l'Académie Française, et alors on me demanda comment il se faisait que les Canadiens-Français avaient réussi à conserver leur nationalité. A cela je répondis qu'ils étaient déjà séparés de la France avant la Révoluf% tion française, et que sans cela ils auraient certainement péri dans la terrible tempête de cette période de l'histoire de France. Nous devons la conservation de notre nationalité aux institutions libres que l'Angleterre nous a données."
Suivant l'opinion de Cartier, la constitution anglaise était un instrument presque parfait de gouvernement, et en bien des occasions il a fait ressortir la supériorité des institutions britanniques sur celles d'autres pays. Pour lui, le drapeau britannique était le symbole de la vraie liberté. Le Canada n'a jamais eu un adepte plus fervent des institutions britanniques en tant qu'asile du droit, et plus ardent admirateur du drapeau britannique comme symbole de justice et de liberté, que George-Etienne Cartier. 9 II est vrai qu'il avait pris les armes en 1837, ainsi que nombre de Canadiens de langue anglaise le firent aussi du reste à cette époque ; mais, ainsi qu'il le déclara subséquemment, cette révolte n'était pas dirigée contre l'autorité de la Grande-Bretagne mais contre le système pernicieux de gouvernement qui régnait alors au Canada. Quand le gouvernement responsable eut été accordé au pays, Cartier devint et continua toujours à être dans la suite un fervent admirateur des institutions britanniques et l'un des plus chauds partisans du maintien de l'union avec l'Angleterre. Il s'opposa à tous les mouvements, entre autres au fameux mouvei ment annexionniste de 1848, qui menaçait de mettre en danger l'entité politique du Canada et de mettre obstacle aux bonnes relations avec la Grande-Bretagne. Doué comme il était d'instincts éminem-
9 Dans un discours prononcé le 7 novembre 1871, et parlant du départ du 60e régiment, le dernier de l'armée anglaise régulière qui devait quitter le Canada, Cartier s'exprima comme suit : " Il part, mais en quittant nos rivages, il n'emporte pas avec lui le drapeau britannique. Et nous ne devons pas oublier que notre devoir serait de défendre jusqu'à la fin, si jamais il était attaqué, ce même drapeau à l'ombre duquel nous vivons tous si heureux."
ment pratiques, il était peut-être naturel qu'il dût concevoir une grande admiration pour les qualités pratiques du caractère anglais ; et c'est pourquoi, tout en gardant toujours l'orgueil de sa propre race, il n'a pas hésité à exprimer son admiration pour plusieurs traits particuliers à la nation anglaise. " L'Angleterre," disait-il, à Québec en 1864, " a peut-être accompli plus de grandes choses qu'aucune autre nation. Il est incontestable que son armée et sa marine ont ajouté très considérablement à sa puissance, en lui conquérant des colonies, et que la Chambre des Lords et les Communes ont décrété nombre de lois remarquables par leur sagesse. En comparant la Grande-Bretagne avec Rome, on constatera que la première possède bon nombre des qualités par lesquelles la seconde s'est distinguée : par exemple son amour des conquêtes. Mais la Grande-Bretagne a, par-dessus tout, son élément commercial. Sans rabaisser en quoi que ce soit les hauts faits de l'armée et de la marine de l'Angleterre, ou les résultats de sa législation si sage, il faut admettre cependant que sa puissance ne saurait être appréciée à toute sa grandeur qu'en tenant compte de l'élément commercial. Immédiatement après la conquête d'un pays, arrivent les marchands anglais, qui consolident l'œuvre. Ils s'établissent dans la nouvelle colonie, y travaillent et généralement deviennent si prospères en peu d'années que l'Angleterre se voit intéressée à les protéger de son armée et de sa marine." 10
S'adressant aux électeurs de Welland en 1863, il s'écriait : " Je le répète, nous devons être fiers de notre union avec l'Angleterre. Tous les jours, on entend vanter les succès et la prospérité que les Etats-Unis obtiennent depuis qu'ils ont proclamé leur indépendance ; mais personne peut-être n'a pris la peine de comparer cette prospérité avec celle de l'Angleterre, de la Vieille Angleterre, qui attire tout à elle dans l'immensité de son commerce." ll
Durant la discussion du projet de confédération, et chaque fois qu'il en eut l'occasion, Cartier fit tout particulièrement ressortir que la confédération n'était pas destinée à affaiblir mais plutôt à fortifier le lien qui unissait le Dominion à la Grande-Bretagne et aux autres parties de l'empire, dont le Dominion, selon lui, formerait une grande partie autonome. " La confédération," déclarait-il solennellement dans un de ses discours sur la nouvelle constitution, " a pour principale raison notre affection commune pour les institutions britanniques, et son objet est d'en assurer le maintien à l'avenir par toutes les garanties possibles."
10 Discours prononcé au banquet offert à Montréal, le 29 octobre 1864, aux délégués de la conférence de Québec.
11 Discours prononcé devant les électeurs de Welland, le 3 août 1863.
En une autre occasion, il disait encore : " Je suis persuadé, quant à moi, que cette confédération ne pourrait pas être réalisée, si elle devait disparaître ou seulement affaiblir le lien qui nous unit à la Grande- Bretagne. Je suis en faveur de la confédération, parce que je crois que rétablissement d'un parlement général donnera encore plus de force au lien qui nous est à tous si cher."
Cartier n'a jamais pactisé avec l'Ecole des économistes anglais de l'époque qui croyaient qu'il serait tout aussi bien de laisser les grands dominions d'outre-mer aller leur propre chemin. " Je sais qu'il y a en Angleterre," disait-il en 1864, " une école d'hommes politiques qui dédaignent les possessions coloniales et qui nient qu'elles puissent avoir de la valeur pour la mère-patrie. Cobden et Bright sont les chefs de cette école, mais en dépit de leurs exhortations le sentiment général de la population est que les colonies ne doivent pas être abandonnées."
La Grande-Bretagne et la France, aux yeux de Cartier, constituaient les deux plus puissantes influences civilisatrices de l'univers, et il saluait avec la plus grande satisfaction une alliance entre ces deux pays comme un augure splendide pour l'avenir. " S'il est une chose qui distingue la race anglaise," disait Cartier en 1856, " c'est la noblesse de ses sentiments et sa sincérité. L'Empereur des Français a raison de compter sur cette sincérité. Pour moi, il me semble que le jour le plus heureux n'est pas celui où la forteresse de Malakoff a été enlevée, mais celui qui a vu la consommation de l'alliance entre les deux nations. Oui, ces deux puissantes nations sont maintenant unies dans l'intérêt de la civilisation, et au besoin pour défendre le faible contre la tyrannie. Elles ont remporté un triomphe signalé et ont de nouveau couvert de gloire leurs drapeaux. Situés comme nous le sommes dans ce grand pays — car le Canada est aujourd'hui réputé comme tel — nous en sommes tous fiers. La plupart d'entre nous descendent de ces nations alliées, et, je le répète, ce n'est pas seulement un sujet de joie bien grande, mais un glorieux privilège pour nous aujourd'hui de voir ces deux nations, enfin unies, combattre aux côtés Tune de l'autre, déployant contre l'ennemi de la civilisation et du progrès ce courage et cette valeur qu'elles montraient autrefois l'une contre l'autre. Aussi, mon plus ardent désir est-il de voir se fortifier cette union, qui peut être si fructueuse pour la France, pour tout l'empire britannique et pour le Canada en particulier." 12
La doctrine économique de Cartier était simple et bien définie. ^Tout en étant jusqu'à un certain point libre-échangiste en théorie, il
32 Discours prononcé au banquet offert à sir William Logan, à Toronto, le 12 avril 1856.
était en pratique un protectionniste modéré, parce qu'il croyait que cette politique était essentielle au bien-être et au progrès du Canada. " Bien que je sois jusqu'à un certain point en faveur du libre-échange," disait-il en 1852, " je ne désire pas réduire ce pays à l'insignifiance. Et nous en arriverons finalement à ce résultat, si nous laissons le champ libre à nos voisins, qui nous ont fermé complètement leur pays."
Dans une circulaire adressée aux électeurs de Montréal, aux élections générales de 1857, Cartier indiquait clairement qu'il était en faveur d'une politique qui protégerait l'industrie canadienne. " Si je puis vous dire," disait-il à cette occasion, " que vous avez raison d'être fiers de la prospérité et de l'importance que votre ville a acquise par son commerce, son industrie et ses manufactures, j'ajoute que vos intérêts industriels et manufacturiers ne doivent pas être exposés à succomber sous l'empire d'un tarif et de lois fiscales qui, sans nécessité, leur porteraient atteinte."
Le 8 mars, 1858, dans son discours exposant le programme du ministère Macdonald-Cartier, les vues de Cartier en matière fiscale sont encore résumées derechef de manière explicite : " Je vais maintenant' disait-il alors, " aborder la question du tarif. L'honorable député de Montréal s'est efforcé de montrer que le solliciteur-général (Henry Starnes) et moi-même nous avions promis d'adopter le principe ad valorem, mais il se trompe. La grande question débattue à cette époque était la protection des manufactures, et le député de Montréal prétendait que, dans ma circulaire aux électeurs, j'avais renoncé aux opinions libre-échangistes. Or, je n'ai jamais été libre-échangiste dans le sens absolu de ce mot. J'ai dit aux électeurs que le tarif devait être réglementé de façon à subvenir aux besoins du service public. Je suis opposé à la taxe directe, et je désire que les droits portent sur les importations. Heureusement, notre tarif est bien peu onéreux. Dans ma circulaire aux électeurs, je me suis prononcé en faveur d'une protection industrielle, et le gouvernement se demande aujourd'hui si le tarif ne devrait pas être modifié de façon à impeser les articles qui peuvent se fabriquer dans le pays, protégeant ainsi les manufactures sans augmenter les prix à la charge des consommateurs."
L'introduction subséquente, dans le programme Cartier-Macdonald, d'un article déclarant que " le fonctionnement d'un nouveau tarif serait surveillé de près, et que ce tarif serait remanié de temps à autre de manière à maintenir le service public, à protéger le crédit provincial, et, incidemment, à encourager les manufactures et industries domestiques," peut être considérée comme le point de départ de la politique de protection en tant que faisant partie du programme
même d'un gouvernement canadien. Il n'y a aucun doute que cela fut dû en grande partie à l'influence de Galt, qui était partisan convaincu des doctrines protectionnistes, et qui devint à cette époque membre de l'administration Cartier-Macdonald.
Considérées en général, les idées politiques, sociales et économiques de Cartier constituent un ensemble à la fois noble et parfait. Les idéals qu'il chérissait pour ses compatriotes se trouvèrent immergés dans les idéals plus vastes qu'il cherchait à réaliser pour le grand Dominion. (Tout en sauvegardant leur religion, leur langue et leurs institutions, les Canadiens-Français devaient prendre en même temps leur pleine part de la vie nationale du Dominion, sur un pied de parfaite égalité avec les autres races, et Canadiens de langue anglaise et française devaient mettre leurs efforts en commun pour l'agrandissement de leur patrie commune. } Tout en maintenant son autonomie politique, le Dominion devait poursuivre son développement d'après un programme national, comme Etat autonome dans les limites de l'empire, et toutes les parties de l'empire devaient être unies les unes aux autres par le plus fort de tous les liens — plus fort même que tout arrangement organique — le lien d'une foi commune dans les institutions britanniques et des intérêts mutuels.